Part 6
Il s’y cramponne des pieds et des mains, saute sur les remparts et fait tournoyer son épée. Il heurte, il renverse, il fend, il perfore, il écrase tout ce qu’il rencontre, et fait mille prouesses. Soudain, l’échelle se brise sous le poids trop lourd qu’elle porte, et tous les assaillants, sauf Brandimart, retombent pêle-mêle dans les fossés.
L’audace du chevalier n’en est pas diminuée; il ne songe nullement à reculer, bien qu’il ne se voie plus suivi par aucun des siens, et qu’il soit en butte à tous les efforts des assiégés. Plusieurs de ses soldats lui crient--mais il ne veut pas les écouter--de revenir sur ses pas. Il s’élance d’un bond dans la ville, du haut des remparts, de plus de trente brasses d’élévation.
Comme s’il fût tombé sur de la plume ou de la paille, il touche terre sans se faire aucun mal. Il frappe, il taille, il transperce tout ce qui est devant lui. Il se rue à droite et à gauche, et met ses adversaires en fuite. Ceux du dehors, qui l’ont vu sauter à l’intérieur des remparts, tremblent qu’il ne soit pas secouru à temps.
Une longue rumeur éclate dans tout le camp; elle court de bouche en bouche; elle s’élève comme un immense murmure. La nouvelle se répand de toutes parts; chacun la raconte à sa façon en exagérant le danger. Sans arrêter un instant ses ailes rapides, elle arrive aux oreilles de Roland, du fils d’Othon et d’Olivier, occupés à livrer l’assaut sur plusieurs points différents.
Ces guerriers, et surtout Roland, qui aiment Brandimart, le tiennent en grande estime. Comprenant que, s’ils tardent à le secourir, ils auront à regretter la perte d’un si illustre compagnon d’armes, ils saisissent les échelles et escaladent de tous côtés les remparts, avec un visage si fier, si altier, avec un air si résolu, si vaillant, que leurs regards font trembler les ennemis.
Lorsque, sur la mer qui frémit sous la tempête, les ondes assaillent le téméraire navire, et, dans leur rage dédaigneuse, cherchent à l’envahir tantôt par la proue, tantôt par ses parties basses, le pâle nocher soupire, gémit, et, perdant la tête, ne sait plus ce qu’il doit faire pour éviter le danger. Une vague plus forte arrive enfin, pénètre dans le navire, et toutes les autres se précipitent derrière elle.
De même, une fois que les trois chevaliers se sont établis sur les remparts, le passage ouvert par eux est assez large pour que les assaillants, qui montent par mille échelles, puissent les suivre à couvert. Pendant ce temps, des brèches ont été pratiquées en plusieurs endroits, et l’on peut, de divers côtés, porter secours à l’audacieux Brandimart.
On sait avec quelle fureur l’orgueilleux roi des fleuves s’ouvre un âpre sentier dans les champs d’Ocnus[12], alors qu’il a rompu ses digues. Il entraîne les sillons fertiles et les récoltes; il emporte des troupeaux entiers avec le berger et ses chiens, et les poissons se jouent entre les branches des ormes, là où les oiseaux seuls voltigent d’habitude.
C’est avec une fureur pareille, que la foule impétueuse des assiégeants se précipite le fer au poing, l’œil ardent, par toutes les brèches des remparts, pour livrer à la destruction la population si mal défendue. Les meurtres, les rapines, les violences envers les personnes et les propriétés portent en un instant la ruine dans la riche et triomphante cité, naguère la reine de toute l’Afrique.
Les rues sont encombrées de morts; le sang des innombrables blessés forme un marais plus profond et plus sinistre que celui qui entoure la cité de Dite. L’incendie, se propageant d’édifice en édifice, dévore les palais, les portiques et les mosquées. Les maisons vides et pillées retentissent de pleurs, de hurlements et de plaintes.
On voit les vainqueurs en sortir, chargés de butin; les uns emportent de beaux vases et de riches vêtements, les autres ont dérobé l’argenterie consacrée aux Dieux. Ceux-ci entraînent les enfants, ceux-là les mères éplorées. Mille turpitudes, mille injustices sont commises, sans que Roland et le duc d’Angleterre qui en apprennent la plus grande partie, puissent les empêcher.
Bucifar d’Algazera succombe sous les coups du vaillant Olivier. Le roi Branzardo, ayant perdu tout espoir, se tue de sa propre main. Folvo, après avoir reçu trois blessures dont il devait mourir peu après, est fait prisonnier par le duc du Léopard. C’était à eux trois qu’Agramant, à son départ, avait confié la garde de ses États.
Cependant Agramant, qui a réussi à échapper au désastre de sa flotte et s’est enfui avec Sobrin, aperçoit de loin une immense flamme s’élever sur le rivage; il pleure et s’apitoie sur le sort de Biserte. Mais quand il reçoit la nouvelle certaine de la destruction de sa ville, sa première pensée est de se donner la mort. Il l’aurait fait si le roi Sobrin ne l’avait retenu.
Sobrin lui disait: «--Seigneur, quelle victoire serait plus agréable à tes ennemis que la nouvelle de ta mort, grâce à laquelle ils espéreraient jouir désormais tranquillement de leurs conquêtes en Afrique? En vivant, tu leur enlèves cette joie, et tu les laisses dans une crainte continuelle. Ils savent bien qu’ils ne peuvent rester longtemps maîtres de l’Afrique, si ce n’est par ta mort.
«En mourant, tu prives tes sujets du seul bien qui leur reste, l’espérance! Si tu vis, j’ai la conviction que tu les délivreras, et qu’après tant de désastres, les jours de fête reviendront. Si tu meurs, ils resteront captifs, et l’Afrique sera pour toujours malheureuse et tributaire. Donc, seigneur, si ce n’est pour toi, vis au moins pour ne pas augmenter le malheur des tiens.
«Tu peux être certain d’avoir des soldats et des subsides de ton voisin le soudan d’Égypte, qui ne saurait voir avec plaisir le fils de Pépin devenir si puissant en Afrique. Ton parent Norandin accourra, à la tête de forces imposantes, pour te remettre en possession de ton royaume. Les Arméniens, les Turcs, les Perses, les Arabes et les Mèdes viendront tous à ton secours, si tu le leur demandes.--»
C’est par de semblables paroles que le prudent vieillard s’efforce de faire renaître chez son prince l’espoir de reconquérir bientôt l’Afrique, bien qu’au fond de son propre cœur il craigne peut-être le contraire. Il sait combien est mal accueilli, combien de larmes vaines est la plupart du temps forcé de répandre quiconque se laisse enlever son royaume, et va implorer ensuite le secours des Barbares.
Annibal, Jugurtha, et d’autres encore, en ont fourni d’irréfutables preuves dans l’antiquité, et de notre temps, Ludovic le More, remis aux mains d’un autre Ludovic[13]. C’est sur cet exemple que votre frère Alphonse s’est appuyé, mon seigneur, en affirmant sans cesse que c’est être fou que d’avoir plus de confiance dans les autres qu’en soi-même.
Aussi, dans la guerre où il fut entraîné par le dépit du souverain pontife irrité, bien qu’il ne pût compter beaucoup sur la résistance de ses faibles sujets, bien que celui qui était venu à son secours eût été vaincu par l’armée italienne, et que son royaume fût au pouvoir de l’ennemi, on ne put, ni par menaces ni par promesses, lui faire signer l’abandon de ses États.
Le roi Agramant, tournant sa proue vers l’Orient, avait repris le large, lorsqu’il fut assailli par une tempête impétueuse qui s’éleva de terre. Le nocher, assis au gouvernail, dit en levant les yeux au ciel: «--Je vois s’approcher un ouragan si terrible, que le navire ne pourra y résister.
«Si vous voulez bien, seigneurs, suivre mon conseil, il y a près d’ici, à main gauche, une île sur laquelle je crois prudent d’aborder, jusqu’à ce que la fureur de la mer soit calmée.--» Agramant y consentit, et l’on put éviter tout péril en descendant sur cette île placée, pour le salut des marins, entre l’Afrique et la haute fournaise de Vulcain.
L’île est inhabitée. Elle est couverte d’humbles myrtes et de genévriers qui servent de retraite sûre et agréable aux cerfs, aux daims, aux chevreuils et aux lièvres. Elle est peu connue, hormis des pêcheurs qui viennent souvent suspendre leurs filets humides aux buissons rabougris, pour les faire sécher, pendant que les poissons dorment tranquilles au fond de la mer.
Là se trouvait déjà un autre navire, chassé aussi par la tempête. Il venait d’Arles, et portait le grand guerrier qui régnait sur la Séricane. Les deux rois se firent un accueil digne d’eux; après avoir échangé leurs révérences, ils s’embrassèrent tendrement, car ils étaient amis, et ils avaient été naguère compagnons d’armes sous les murs de Paris.
Gradasse apprit avec un vif déplaisir les malheurs du roi Agramant. Puis, en roi courtois, il lui offrit l’aide de sa propre personne. Mais il le dissuada d’aller en Égypte, demander aide à cette nation perfide: «--L’exemple de Pompée--lui dit-il--devrait avertir tous les princes fugitifs du danger qu’ils y courent.
«Tu m’as dit que c’est avec l’aide des Éthiopiens, sujets de Sénapes, qu’Astolphe a envahi l’Afrique, et qu’il a brûlé sa capitale; tu m’as dit qu’il a avec lui Roland, qui a depuis peu recouvré sa raison. Le meilleur moyen de remédier à tout cela et de te tirer d’ennui me paraît être le suivant:
«Par amitié pour toi, j’entreprendrai de lutter en combat singulier avec le comte. Fût-il de fer et de bronze, je sais qu’il ne pourra me résister. Lui mort, l’Église chrétienne sera comme l’agneau devant le loup affamé. Nous verrons ensuite, et ce me sera chose facile, à chasser promptement les Nubiens d’Afrique.
«Je m’arrangerai de façon que les autres Nubiens, séparés de ceux-ci par le Nil et qui obéissent à d’autres lois, les Arabes, les Macrobes, nation populeuse et riche, les Perses et les Chaldéens, qui possèdent d’immenses troupeaux, ainsi que beaucoup d’autres peuples qui reconnaissent ma suzeraineté, fassent une telle guerre aux Nubiens sur leurs propres terres, que ces derniers ne resteront pas sur ton territoire.--»
Le roi Agramant se montra fort sensible à la seconde proposition du roi Gradasse, et rendit grâce à la Fortune qui l’avait poussé dans cette île déserte. Mais il ne voulut en aucune façon consentir à ce que Gradasse combattît pour lui, quand bien même il serait sûr de reconquérir Biserte par ce moyen. Il lui semblait que ce serait trop se déshonorer.
«--S’il faut défier Roland--répondit-il--c’est à moi qu’il appartient de combattre; et je le ferai sans retard. Puis, que Dieu dispose de moi, comme il lui plaira.--» «--Faisons mieux--dit Gradasse--il me vient une autre idée: battons-nous tous deux contre Roland, auquel se joindra un autre chevalier.--»
«--Que je sois le premier ou le second, pourvu que je ne reste pas en dehors du combat--dit Agramant--je ne récriminerai pas. Je sais bien que je ne saurais trouver, dans le monde entier, un compagnon d’armes meilleur que toi.--» «--Et moi--dit Sobrin--où resterai-je? Si vous me dites que je suis trop vieux, je vous réponds que je n’en suis que plus expérimenté, et qu’à l’heure du péril il est bon que le conseil soit à côté de la force.--»
Sobrin était d’une vieillesse valide et robuste, et capable de faire encore de fameuses prouesses. Il ajouta qu’il se sentait aussi vigoureux qu’il l’avait été jadis dans sa verte jeunesse. Sa demande parut juste, et sur-le-champ ils expédièrent un envoyé sur les rivages africains, chargé de défier de leur part le comte Roland,
Et de lui dire d’avoir à se trouver, avec un nombre égal de chevaliers en armes, dans l’île de Lampéduse. C’est une petite île, presque ensevelie sous la mer qui l’entoure. Le messager, auquel la plus grande promptitude avait été recommandée, fit force de voiles et de rames, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Biserte. Là, il trouva Roland qui partageait entre les siens le butin et les prisonniers.
L’invitation de Gradasse, d’Agramant et de Sobrin, faite en public, fut si agréable au prince d’Anglante, qu’il combla de présents le messager. Il avait appris de ses compagnons que le roi Gradasse portait Durandal à son côté, et il avait formé le projet d’aller jusque dans l’Inde pour la reprendre.
Il ne pensait pas pouvoir rencontrer Gradasse ailleurs, car on lui avait dit qu’il avait quitté la France. Or, voici qu’on lui offre de le rencontrer dans un lieu bien plus rapproché, où il espère lui faire rendre ce qui lui appartient. Il accepte d’autant plus volontiers l’invitation, qu’il sait que le beau cor d’Almonte et Bride-d’Or sont entre les mains du fils de Trojan.
Il choisit pour seconds le fidèle Brandimart et son beau-frère. Il a éprouvé ce que l’un et l’autre valent, et il sait combien il est aimé de tous les deux. Il cherche, pour lui et ses compagnons, de bons destriers, de bonnes cuirasses, de bonnes cottes de mailles, des épées et des lances. Vous vous rappelez qu’aucun d’eux ne possédait ses armes habituelles.
Roland, comme je vous l’ai dit plusieurs fois, avait, dans sa fureur, jeté çà et là ses armes à travers champs. Les autres s’étaient vus enlever les leurs par Rodomont, devant la tour élevée qu’un fleuve enveloppe. Il ne devait pas en rester beaucoup en Afrique, car le roi Agramant avait enlevé toutes celles qui étaient en bon état, pour faire la guerre en France.
Roland fait rassembler tout ce qu’on peut trouver d’armes rouillées et dépolies. Pendant ce temps, il se promène sur le rivage, s’entretenant avec ses compagnons du futur combat. Un jour qu’ils étaient sortis du camp, et qu’ils en étaient éloignés de plus de trois milles, ils virent, en jetant les yeux sur la mer, un navire qui s’en venait, toutes voiles déployées, droit au rivage africain.
Sans pilote et sans matelots, uniquement poussé par le vent et le hasard, le navire avança, les voiles hautes, jusqu’à ce qu’il vînt s’échouer sur le sable. Mais avant de vous en dire plus long à ce sujet, l’intérêt que je porte à Roger me ramène à son histoire, et exige que je vous parle de lui et du chevalier de Clermont.
Je vous ai dit que ces deux guerriers s’étaient retirés hors de la bagarre, aussitôt qu’ils s’aperçurent que le traité avait été rompu, et que les escadrons et les légions s’agitaient dans le plus grand désordre. Ils s’efforçaient de savoir, par tous ceux qui passaient devant eux, quel était, de l’empereur Charles ou du roi Agramant, celui qui avait le premier méconnu son serment et causé tout le mal.
Cependant un serviteur de Roger, aussi fidèle qu’adroit et prudent, et qui, dans le conflit élevé entre les deux camps, n’avait pas un seul instant perdu son maître de vue, vint le rejoindre, et lui remit son épée et son destrier, afin qu’il pût venir au secours des siens. Roger monte à cheval et prend son épée, mais il ne veut pas prendre part à la lutte.
Il s’éloigne, et, avant de partir, il renouvelle à Renaud la promesse que, si c’est Agramant qui s’est parjuré, il l’abandonnera lui et sa religion trompeuse. Ce jour-là, Roger ne veut pas se servir davantage de ses armes; il ne pense qu’à arrêter les uns et les autres, et à leur demander quel est l’auteur de la rupture, Agramant ou Charles.
Il apprend de tout le monde que c’est Agramant qui a rompu le premier son serment. Roger aime Agramant, et se séparer de lui pour cette seule raison lui semble dur. Comme je l’ai dit plus haut, l’armée africaine fuyait en déroute et dispersée; la roue de la Fortune avait tourné pour elle, selon le bon plaisir de celui qui gouverne le monde.
Roger délibère en lui-même pour savoir s’il doit rester, ou s’il doit suivre son seigneur. L’amour qu’il porte à sa dame est un frein qui le retient et le fait hésiter à retourner en Afrique. Diverses pensées l’agitent et le tourmentent en sens contraires. Il craint que le ciel ne le punisse, s’il ne tient pas le serment qu’il a fait au paladin Renaud.
D’un autre côté, il n’est pas moins troublé à l’idée d’abandonner Agramant en un pareil désastre. Il a peur qu’on ne l’accuse de lâcheté. Il n’ignore pas que si beaucoup le loueront d’être resté, beaucoup en revanche le blâmeront, et diront qu’il n’était pas tenu d’observer une promesse injuste et coupable.
Pendant tout le jour et toute la nuit, pendant l’autre jour encore, son esprit est indécis; il ne sait s’il doit partir ou rester. Enfin il se décide à retourner en Afrique avec son maître. Son amour pour sa femme était tout-puissant sur lui, mais le devoir et l’honneur pouvaient encore plus.
Il revient vers Arles, car il espère y trouver encore la flotte pour passer en Afrique. Mais il ne voit aucune trace de navire, ni sur mer, ni sur le fleuve. Il ne voit aucun Sarrasin, si ce n’est les cadavres de ceux qui sont morts. Agramant avait emmené avec lui tous les navires qui se trouvaient à sa portée; le reste avait été brûlé dans les ports. Roger, après avoir un instant réfléchi, se dirige vers Marseille, en longeant le rivage.
Il pense qu’il y trouvera quelque navire qui, de gré ou de force, le transportera sur l’autre bord. Le fils d’Ogier le Danois y était déjà arrivé avec la flotte des Barbares faite prisonnière. On n’aurait pu jeter un grain de mil dans l’eau, tellement elle était couverte de navires appartenant soit aux vainqueurs, soit aux vaincus.
Les navires des païens, que le feu ou la tempête avait épargnés dans cette nuit terrible, avaient été, à l’exception de quelques-uns qui avaient pu s’enfuir, conduits par Dudon dans le port de Marseille. Parmi les prisonniers se trouvaient sept rois africains qui, après avoir vu tous leurs soldats massacrés, s’étaient rendus avec leurs sept navires. Ils se montraient fort abattus, et versaient des larmes silencieuses.
Dudon était descendu sur la plage, avec l’intention d’aller trouver Charles le jour même, et il avait ordonné une marche triomphale où devaient figurer les captifs et leurs dépouilles. Il avait fait ranger tous les prisonniers sur le rivage, et les Nubiens victorieux les entouraient joyeusement, et faisaient retentir les airs du nom de Dudon.
Roger, les apercevant de loin, accourt dans l’espérance que cette flotte était celle d’Agramant, et il presse son destrier pour en avoir plus vite la certitude. Mais quand il est plus près, il reconnaît le roi des Nasamones, Bambiragues, Agricalte, Farurant, Manilard, Balastro et Rimedont, dans l’attitude de prisonniers, la tête basse et pleurant.
Roger, qui les aime, ne peut souffrir qu’ils restent plus longtemps dans l’état misérable où il les voit. Il sait qu’arrivant les mains vides, ses prières seront vaines, et qu’il n’obtiendra rien que par la force. Il abaisse sa lance et tombe sur les gardiens, donnant de sa valeur les preuves accoutumées. Il tire son épée, et en un moment il a jeté par terre autour de lui plus de cent ennemis.
Dudon entend la rumeur; il voit l’horrible carnage que fait Roger; mais il ne le reconnaît pas. Il voit les siens fuir en poussant des cris de terreur et d’angoisse. Il demande son destrier, son écu et son casque, car il avait déjà sur lui le reste de ses armes; il saute à cheval, se fait donner sa lance, et se rappelant qu’il est paladin de France,
Il crie à chacun de se ranger de côté. Il presse son cheval, et lui fait sentir les éperons. Pendant ce temps, Roger a occis cent autres Nubiens et remis l’espoir dans le cœur des prisonniers. Quand il voit Dudon s’avancer seul à cheval, tandis que tous les autres sont à pied, il comprend qu’il est leur chef et leur maître, et, plein d’ardeur, il vient à sa rencontre.
Dudon s’élançait déjà; mais quand il voit Roger venir sans lance, il jette la sienne loin de lui, dédaignant d’attaquer le chevalier avec un tel avantage. Roger, à cet acte de courtoisie, s’arrête, le regarde, et se dit: «--Celui-ci est, sans aucun doute, un de ces guerriers accomplis qu’on appelle paladins de France.
«Si je puis lui parler, je veux qu’il me dise son nom avant d’aller plus loin.--» Et le lui ayant demandé, il apprend que son adversaire est Dudon, fils d’Ogier le Danois. Dudon fait une demande semblable à Roger, qui lui répond avec la même courtoisie. Quand ils ont échangé leurs noms, ils se défient, et en arrivent aux mains.
Dudon a la masse d’armes en fer avec laquelle il s’est acquis une éternelle gloire dans mille entreprises. A la façon dont il s’en sert, il fait bien voir qu’il est de la race du Danois, célèbre par sa haute vaillance. Roger tirant l’épée à laquelle ne résistent ni casque ni cuirasse, et qui n’a pas sa supérieure au monde, montre au paladin Dudon qu’il l’égale en courage.
Mais il a toujours à l’esprit d’offenser sa dame le moins possible, et il sait que s’il répand le sang de ce nouvel adversaire, il l’offensera gravement. Instruit de tout ce qui touche aux maisons de France, il n’ignore pas que Dudon a eu pour mère Armeline, sœur de Béatrice, mère de Bradamante.
C’est pourquoi il ne le frappe jamais de la pointe ni du tranchant de son épée. Il pare les coups de la masse d’armes, tantôt en lui opposant Balisarde, tantôt en rompant. Turpin croit que Dudon n’aurait pas tardé à succomber sous les coups de Roger, si celui-ci n’avait eu soin, toutes les fois qu’il le voyait se découvrir, de ne le frapper que du plat de l’épée.
Roger pouvait frapper sans crainte du plat de son épée aussi bien que du tranchant, car elle avait une forte arête. Il en applique de si rudes coups sur Dudon, que l’armure de ce dernier résonne comme une cloche, et que l’œil en est ébloui. Dudon a grand’peine à résister au choc et à se tenir debout. Mais afin d’être plus agréable à qui m’écoute, je remets la suite de mon récit à une autre fois.
CHANT XLI.
ARGUMENT.--Roger et Dudon cessent leur combat, après être convenus que les sept rois païens prisonniers seront rendus à la liberté. Roger s’embarque avec eux pour l’Afrique. Pendant la traversée, ils sont engloutis par une tempête, excepté Roger, qui est porté sain et sauf près d’un ermite, lequel lui prédit diverses choses.--Le navire, abandonné par son équipage, est poussé par le vent jusqu’à Biserte. Il y avait à bord l’épée, l’armure et le cheval de Roger. Roland prend l’épée pour lui, donne l’armure à Olivier et le cheval à Brandimart, et ils vont tous les trois à Lampéduse pour combattre les trois païens. Le combat s’engage; Sobrin et Olivier sont blessés, et Brandimart est tué.
Le parfum répandu sur une chevelure ou sur une barbe bien fournie et brillante, ou sur les vêtements légers des beaux jeunes hommes et des damoiselles qu’Amour éveille parfois tout en pleurs, se conserve et se fait sentir encore après plusieurs jours, montrant ainsi clairement quelle force et quelle pureté il avait dès le principe.
La liqueur nourricière dont, à son grand dam, Icare fit goûter à ses moissonneurs, et qui entraîna, dit-on, jadis au delà des Alpes les Celtes et les Boiens, prouve combien elle est douce dès le principe en gardant sa douceur jusqu’à la fin de l’année. L’arbre qui, à la mauvaise saison, ne perd pas ses feuilles, indique par là combien il devait être vert au printemps.
La race renommée qui, pendant tant de siècles, a répandu un si grand éclat, et qui semble en répandre toujours davantage, annonce clairement que celui d’où descend l’illustre maison d’Este devait autant surpasser ses contemporains en splendeur, que le soleil surpasse les étoiles au ciel.
Roger, dont le moindre geste révélait la haute vaillance, la courtoisie et la magnanimité toujours nouvelle, en donna en cette circonstance des preuves évidentes à Dudon, en dissimulant sa grande force, comme je vous le disais plus haut, dans la répugnance qu’il éprouvait à lui donner la mort.
Dudon, qui s’était parfois imprudemment découvert, ou dont la fatigue avait arrêté le bras, s’aperçut bien que Roger n’avait pas voulu le tuer. Quand il en fut bien certain, et qu’il eut compris que son adversaire le ménageait, il résolut, s’il lui était inférieur en force et en vigueur, de l’égaler au moins en courtoisie.