Part 4
Si Roger s’afflige en silence et songe avec angoisse à la bataille que malgré lui il sera forcé d’accepter, sa chère femme pleure et se lamente, dès qu’elle a appris la nouvelle. Elle se frappe le sein, elle déchire sa chevelure dorée, elle meurtrit ses joues inondées de larmes. Elle multiplie ses plaintes et ses reproches; elle appelle Roger ingrat, et traite son destin de cruel.
Quelle que soit l’issue du combat, il ne peut que lui être un sujet de douleur. Elle ne veut pas admettre que Roger puisse périr dans cette entreprise; à cette pensée, il lui semble qu’on lui arrache le cœur. Mais si, en punition de nombreuses fautes, le Christ a résolu la perte de la France, outre que son frère aura reçu la mort, son malheur, à elle, n’en sera que plus acerbe et que plus grand.
Elle ne pourra, sans encourir le blâme, la honte et l’inimitié de tous les siens, revoir jamais son époux, ni même déclarer son mariage publiquement, ainsi qu’elle en a depuis si longtemps caressé nuit et jour l’idée dans son esprit. Telle était leur situation à tous deux, qu’ils ne pouvaient retirer ni tenir leur promesse sans avoir à s’en repentir.
Mais celle qui, dans l’adversité, n’avait jamais manqué de prêter à Bradamante son fidèle appui, je veux dire la magicienne Mélisse, ne put, sans en être touchée, entendre ses plaintes et ses cris de douleur. Elle vint la consoler et lui promit que, lorsqu’il en serait temps, elle trouverait moyen d’arrêter ce combat qui faisait couler ses pleurs et lui causait un tel souci.
Cependant Renaud et l’illustre Roger apprêtaient les armes pour la bataille. Le choix en appartenait au chevalier champion de l’empire romain. Comme celui-ci, depuis la perte du brave destrier Bayard, avait toujours voulu aller à pied, il fut convenu que l’on combattrait revêtu de la cuirasse et de la cotte de mailles, et armé de la hache et du poignard.
Soit hasard, soit prévoyance du sage et avisé Maugis, qui savait qu’aucune arme ne pouvait résister à Balisarde, on convint que les deux guerriers combattraient sans épée, ainsi que je viens de le dire. Quant au lieu du combat, on tomba d’accord sur une grande plaine près des murs de l’antique cité d’Arles.
A peine la vigilante Aurore eut-elle mis la tête hors de la demeure de Titon, pour annoncer le jour et l’heure fixés pour le combat, que des deux côtés s’avancèrent les hérauts d’armes chargés de dresser les tentes à égale distance des palissades, ainsi que deux autels.
Peu après, on vit sortir l’armée païenne, rangée en bataillons nombreux. Au milieu, somptueusement armé selon la mode barbaresque, s’avançait le roi d’Afrique. Il montait un coursier bai, à la noire crinière, au front blanc, et aux deux pieds de devant balsanés. Côte à côte avec lui, venait Roger, auquel l’altier Marsile n’avait pas dédaigné de servir d’écuyer.
Marchant à ses côtés, le roi Marsile portait le casque que Roger avait eu naguère tant de peine à arracher au roi de Tartarie, le casque célébré en de meilleurs chants que les miens, et que possédait, mille ans auparavant, le Troyen Hector. D’autres princes et d’autres barons s’étaient partagé le reste des armes dont devait se servir Roger, et qui étaient richement ornées de pierreries et d’or.
De son côté, Charles sortit de ses retranchements à la tête de ses gens d’armes, dans le même ordre et de la même façon que s’il était entouré de ses Pairs fameux, et Renaud marchait auprès de lui armé de toutes pièces, hormis le casque du roi Mambrin, que portait le paladin Ogier le Danois.
Les deux haches d’armes étaient portées, l’une par le duc Naymes, l’autre par Salomon, roi de Bretagne. D’un côté Charles groupe tous les siens, de l’autre se tiennent ceux d’Afrique et d’Espagne; entre les deux armées un grand espace est laissé libre pour les deux combattants, avec défense à tout autre d’y pénétrer sous peine de mort.
Après que le second choix des armes eut été remis au champion de l’armée païenne, deux ministres de l’une et l’autre religion sortirent des rangs, portant les livres saints. Dans celui porté par notre ministre, était écrite la vie sublime du Christ; l’autre était l’Alcoran. L’Empereur s’avança, l’Évangile en mains, le roi Agramant avec l’autre livre.
Arrivé à l’autel que ses gens lui avaient dressé, Charles leva les mains au ciel et dit: «--O Dieu, qui as consenti à mourir pour racheter nos âmes de la mort; ô Dame, dont la vertu fut si précieuse, que Dieu voulut prendre de toi la forme humaine, et qui le portas neuf mois dans ton sein béni, sans avoir perdu la fleur virginale;
«Soyez-moi témoins de la promesse que je fais pour moi et pour mes successeurs au roi Agramant et à ceux qui lui succéderont dans le gouvernement de ses États, de lui donner chaque année vingt charges d’or pur si mon champion est aujourd’hui vaincu. Je promets en outre de conclure, à partir de ce moment, une trêve qui sera bientôt suivie d’une paix perpétuelle.
«Et si je manque à cela, que votre formidable colère à tous deux s’allume sur-le-champ, et se tourne contre moi seul et contre mes enfants, sans qu’aucun autre de ceux qui sont ici présents en soit atteint; de sorte qu’on puisse voir ce qu’il en coûte de vous manquer de parole.--» En parlant ainsi, Charles tenait la main sur l’Évangile, et les yeux fixés au ciel.
Puis Agramant se lève à son tour, et s’avance vers l’autel que les païens avaient richement orné. Là, il jure que non seulement il repassera la mer avec son armée, mais qu’il payera encore un tribut à Charles, si Roger est vaincu en ce jour. Il ajoute que la paix sera éternelle entre eux, ainsi que Charles vient de le dire.
De même que Charles, il invoque à haute voix le témoignage du grand Mahomet, sur le livre duquel il tient la main étendue, et promet d’observer tout ce qu’il vient de dire. Puis, chacun s’étant retiré dans son camp respectif, c’est au tour des deux champions à prêter serment, et voici dans quels termes il le font.
Roger promet que si son roi vient à troubler le combat, il ne consentira plus jamais à être son chevalier ni son baron, et se donnera tout entier à Charles. De son côté, Renaud jure que si son seigneur cherche à l’arrêter avant que lui ou Roger ne soit vaincu, il se fera chevalier d’Agramant.
Toutes ces cérémonies terminées, chacun se retire dans son camp et les trompettes ne tardent pas à donner, de leur voix claire, le signal du terrible combat. Voici que les deux adversaires, pleins d’ardeur, s’abordent, calculant leurs pas avec la plus grande attention et le plus grand art. Voici que l’assaut commence; le fer résonne contre le fer, et les coups portent tantôt en haut, tantôt en bas.
Ils se frappent tantôt à la tête, tantôt aux pieds, du manche ou du fer de leur hache, et cela avec une telle adresse, une telle rapidité, qu’on ne serait pas cru si on voulait le raconter. Roger, qui combattait contre le frère de celle qui possédait son âme, mettait une telle hésitation à le frapper, qu’il en parut manquer de vaillance.
Il était plus attentif à parer qu’à frapper, et ne savait lui-même ce qu’il voulait faire. Il eût été si désolé de tuer Renaud, qu’il eût préféré mourir lui-même. Mais je sens que je suis arrivé au point où il convient de suspendre mon récit. Vous apprendrez le reste dans l’autre chant, si dans l’autre chant vous venez m’entendre.
CHANT XXXIX.
ARGUMENT.--Mélisse, au moyen d’un enchantement, fait qu’Agramant viole le pacte juré. Les deux armées en viennent aux mains, et les Maures ont le dessous.--Astolphe accomplit des prouesses en Afrique, et y crée une flotte. Ses compagnons et lui s’emparent de Roland, et Astolphe lui rend la raison.--Agramant s’étant embarqué avec ses troupes, rencontre la flotte chrétienne qui l’attaque.
La peine de Roger est véritablement plus dure, plus acerbe, plus forte que toute autre. Elle le fait souffrir de corps et plus encore d’esprit. Placé entre deux morts, il ne peut éviter l’une ou l’autre. S’il est vaincu par Renaud, il périra de sa main; s’il le terrasse, la mort lui viendra de son épouse. Il sait bien en effet que, s’il tue le frère de Bradamante, il encourra la haine de celle-ci, et c’est ce qu’il redoute plus que le trépas.
Renaud, qui n’a point de semblable arrière-pensée, fait tous ses efforts pour obtenir la victoire. Il brandit sa hache d’un air impétueux et terrible, et dirige ses coups tantôt sur les bras, tantôt sur la tête de son adversaire. Le brave Roger pare en faisant tournoyer sa hache. Il bondit de çà, de là, et quand il frappe, il a soin de choisir l’endroit où il fera le moins de mal possible à Renaud.
Le combat paraît par trop inégal à la plupart des seigneurs païens. Roger met trop de mollesse dans l’attaque, tandis que le jeune Renaud le presse trop vivement. Le roi des Africains contemple l’assaut d’un air fâché. Il soupire, murmure, et accuse Sobrin de l’avoir induit en erreur, et de lui avoir donné un mauvais conseil.
Cependant Mélisse, vrai puits de science en fait d’enchantements ou de magie, avait quitté sa figure de femme pour prendre celle du grand roi d’Alger. Elle ressemblait à Rodomont de geste et de visage; elle était couverte de la peau du dragon; elle portait l’écu et l’épée semblables aux armes dont il se servait d’habitude; rien ne manquait à la ressemblance.
Elle dirigea le démon auquel elle avait donné la forme d’un cheval, vers le fils du roi Trojan qui se tenait tout soucieux. D’une voix forte et d’un air courroucé, elle lui dit: «--Seigneur, c’est en vérité une faute trop grande que d’avoir envoyé un jouvenceau inexpérimenté combattre contre un chevalier français si fort et si fameux, alors qu’il s’agit du sort et de l’honneur de l’Afrique.
«Ne laisse pas continuer plus longtemps ce combat qui tournerait trop à notre détriment. Rodomont est avec toi; ne crains donc pas qu’il te mésarrive d’avoir rompu ton pacte et ton serment. Que chacun fasse voir comment taille son épée. Puisque je suis des vôtres, chacun de vous en vaut cent.--» Ces paroles font une telle impression sur Agramant, que, sans plus réfléchir, il se précipite en avant.
Croyant avoir avec lui le roi d’Alger, il se soucie peu d’observer le pacte. Il n’aurait pas fait autant de cas de l’arrivée à son camp de mille chevaliers. En un instant, on voit de tous côtés s’abaisser les lances et éperonner les destriers. Quant à Mélisse, après avoir engagé la bataille par sa feinte apparition, elle disparaît subitement.
Les deux champions qui voient la foule envahir l’arène, contre tout accord, contre toute promesse, cessent de se combattre, et suspendent leur querelle; ils se jurent mutuellement de ne prendre parti ni d’un côté, ni de l’autre, jusqu’à ce que l’on sache formellement par qui le pacte a été rompu, si c’est par le vieux Charles ou par le jeune Agramant.
Tous deux renouvellent le serment d’avoir pour ennemi celui qui aura manqué à sa foi. Cependant les guerriers des deux camps s’agitent en tumulte; l’un se porte en avant, l’autre lâche pied; les uns se conduisent en lâches, les autres se signalent parmi les plus vaillants. Tous montrent le même empressement à courir, mais les uns courent en avant, tandis que les autres vont en arrière.
De même que le lévrier qui voit le gibier fuir devant lui, sans qu’il puisse se joindre à la troupe des chiens, étant retenu par le chasseur, et qui se consume de rage, se tourmente, se plaint, se désespère, aboie vainement, se débat et tire sur sa laisse, ainsi Marphise et sa belle-sœur restent un instant indécises et comme retenues par l’indignation.
Jusque-là, elles avaient vu, dans la plaine spacieuse, une proie si riche sans qu’elles pussent y porter la main, retenues qu’elles étaient par le traité. Elles s’en plaignaient tout bas, et poussaient de vains soupirs. Maintenant qu’elles voient la trêve rompue, elles tombent joyeuses sur les masses africaines.
Marphise transperce, d’un coup de lance en pleine poitrine, le premier qu’elle rencontre. Le fer sort de deux brasses par le dos. Puis elle tire son épée, et, en moins de temps que je ne le raconte, elle brise quatre casques comme s’ils étaient de verre. Bradamante ne produit pas un effet moindre. Sa lance d’or couche à terre tous ceux qu’elle touche, sans cependant en occire un seul.
Les deux guerrières sont si près l’une de l’autre, qu’elles peuvent être témoins de leurs exploits réciproques. A la fin, elles se séparent, et se mettent à frapper sur les Sarrasins partout où les emporte leur colère. Qui pourra compter tous les guerriers que la lance d’or envoie mesurer la terre? Qui pourra dire combien de têtes l’épée terrible de Marphise sépare de leurs corps?
Comme on voit, lorsqu’au souffle de vents plus doux l’Apennin découvre ses épaules verdoyantes, deux torrents fangeux s’ébranler en même temps, et suivre, en descendant, des routes diverses; déraciner le long de leurs rives escarpées les rochers et les arbres géants; entraîner jusqu’au fond des vallées les terres et les récoltes, et lutter à qui fera le plus de dégâts sur leur passage;
Ainsi les deux magnanimes guerrières, courant à travers le camp par des routes différentes, produisent de grands ravages parmi les bataillons africains, l’une avec la lance, l’autre avec l’épée. Agramant a beaucoup de peine à retenir autour de leurs bannières ses gens qui prennent de tous côtés la fuite. En vain il s’informe, en vain il regarde autour de lui; il ne peut savoir ce qu’est devenu Rodomont.
C’est à son instigation qu’il a rompu--il le croit du moins--le traité pour lequel les dieux ont été pris à témoin. Il se repent d’avoir été si prompt à l’écouter. Il ne voit pas non plus Sobrin. Ce dernier s’est retiré dans Arles, repoussant toute complicité dans un tel parjure, dont à son avis la punition va, le jour même, retomber sur Agramant.
Marsile, lui aussi, s’est réfugié dans la ville, le cœur rempli d’indignation pour la foi violée. Aussi Agramant se trouve-t-il en un grand péril, au milieu des Italiens, des Allemands et des Anglais que conduit l’empereur Charles, et qui sont tous gens de haute valeur. Parmi eux, les paladins brillent comme des pierreries dans une broderie d’or.
A côté des paladins, se font remarquer, comme les meilleurs chevaliers qu’on puisse voir au monde, Guidon le sauvage, au cœur intrépide, et les deux illustres fils d’Olivier dont je ne veux pas rappeler ici les mérites, vous les ayant déjà signalés ailleurs. Ils égalent les deux guerrières en audace et en impétuosité, et font un massacre infini des Sarrasins.
Mais, laissant pour un moment cette mêlée, je veux passer la mer sans avoir besoin de navire. Je n’ai pas à m’occuper tellement des chevaliers de France, que j’en doive oublier Astolphe. Je vous ai déjà raconté la faveur que lui avait accordée le saint Apôtre, et il me semble vous avoir dit aussi que le roi Branzardo et le roi des Algazers avaient levé une armée pour marcher à sa rencontre.
Par leurs ordres, on avait levé, dans toutes les parties de l’Afrique, tous les gens qu’on avait pu, les infirmes aussi bien que les hommes valides. On faillit prendre jusqu’aux femmes. Agramant, dans son obstination à poursuivre sa vengeance, avait déjà, à deux reprises différentes, dépeuplé l’Afrique. Peu de gens y étaient restés, et ceux qu’on avait pu rassembler formaient une armée sans courage et débile.
Ils le montrèrent bien; à peine eurent-ils aperçu de loin les ennemis, qu’ils s’enfuirent à la débandade. Astolphe les chassait, comme des troupeaux, devant ses troupes plus aguerries. Il joncha les champs de leurs cadavres, et peu d’entre eux purent rentrer à Biserte. Le vaillant Bucifar resta prisonnier. Quant au roi Branzardo, il se réfugia dans la ville,
Plus affligé de la prise de Bucifar que de la perte de tout le reste. Biserte était une grande ville; ses remparts avaient besoin de grandes réparations, et Bucifar seul pouvait mener à bien cette entreprise. Il aurait payé cher pour le racheter. Pendant qu’il y songeait, tout soucieux et tout chagrin, il se souvint que, depuis plusieurs mois déjà, il retenait prisonnier le paladin Dudon.
Le roi de Sarze l’avait fait prisonnier près du rivage de Monaco, lors de sa première expédition. Depuis ce temps, Dudon, qui avait pour père Ogier le Danois, était resté en captivité. Branzardo résolut de l’échanger contre le roi d’Algazer, et envoya un messager au capitaine des Nubiens, que ses espions lui avaient dit être Astolphe d’Angleterre.
Astolphe, en sa qualité de paladin, comprendrait qu’il était de son devoir de délivrer un paladin. En effet, aussitôt que le gentil duc apprit la nouvelle, il s’empressa d’acquiescer à la proposition du roi Branzardo; Dudon, une fois délivré, combla le duc de remerciements, et se mit à sa disposition pour toutes les choses concernant la guerre, soit sur mer, soit sur terre.
Astolphe avait une armée immense, capable de conquérir sept royaumes comme celui d’Afrique. Se rappelant que le saint vieillard lui avait ordonné d’arracher la Provence et le rivage d’Aigues-Mortes des mains des Sarrasins qui s’en étaient emparés, il choisit, parmi ceux de ses soldats qui lui parurent le moins inaptes à la navigation, une nouvelle troupe aussi nombreuse que possible.
Puis, tenant ses deux mains pleines de feuilles de toute sorte, arrachées aux lauriers, aux cèdres, aux oliviers, aux palmiers, il vint au bord de la mer et les jeta dans les flots. O bienheureux ceux que le ciel chérit, grâce que Dieu accorde rarement aux mortels! ô l’étonnant miracle qui se produisit avec ces feuilles, dès qu’elles eurent touché l’eau!
Elles grandirent hors de toute prévision; elles se recourbèrent, s’allongèrent, s’alourdirent; les veines qui les sillonnaient d’abord se changèrent en madriers et en grosses traverses. La pointe garda sa forme aiguë. En un mot, elles devinrent toutes des navires de formes diverses, de diverses qualités, selon qu’elles avaient été cueillies sur des arbres différents.
Ce fut vraiment un miracle de voir toutes ces feuilles éparses se changer en fustes, en galères, en navires de haut bord. Ce fut un miracle aussi que de les voir toutes pourvues de voiles, de cordages et de rames, selon la nature de chaque vaisseau. Quant aux marins, le duc n’en manqua pas; les Sardes et les Corses, dont le pays était voisin, lui fournirent des nochers, des patrons et des pilotes.
Les gens de toute sorte qui montèrent la flotte furent au nombre de vingt-six mille. Dudon leur fut donné pour capitaine. C’était un chevalier sage, aussi expérimenté sur terre que sur mer. La flotte était encore mouillée le long du rivage mauresque, lorsqu’arriva un navire chargé de prisonniers de guerre.
Il portait ceux que l’audacieux Rodomont avait pris sur le pont dangereux où l’espace était si étroit pour jouter, ainsi que je vous l’ai déjà dit plusieurs fois. Parmi ces prisonniers se trouvait le cousin du comte, le fidèle Brandimart, Sansonnet et d’autres chevaliers d’Allemagne, d’Italie et de Gascogne, dont je n’ai point à parler.
Le pilote, qui n’avait point aperçu la flotte ennemie, entra dans la rade avec sa galère, laissant à plusieurs milles derrière lui le port d’Alger où il voulait primitivement aborder, et dont un vent violent avait détourné son navire. Il croyait arriver au milieu des siens et dans un lieu sûr, de même que Progné rentrant à son nid babillard.
Mais, en apercevant l’aigle impériale, les lys d’or et les léopards, il pâlit comme celui qui a mis par mégarde le pied sur un serpent venimeux endormi sous l’herbe, et qui, saisi d’épouvante, se retire et fuit l’horrible bête gonflée de poison et de rage.
Il était trop tard pour fuir avec ses prisonniers. C’est ainsi que Brandimart, Olivier, Sansonnet, et beaucoup d’autres, furent délivrés par le duc et par le fils d’Ogier qui les abordèrent d’un visage joyeux et ami. En revanche, celui qui les conduisait fut condamné à ramer sur la galère.
Comme je viens de vous le dire, les chevaliers chrétiens furent bien accueillis par le fils d’Othon, qui leur fit dresser une riche table sous une tente, et leur fit donner toutes les armes qui leur étaient nécessaires. Par amitié pour eux, Dudon différa son départ. Il pensait qu’un entretien avec de tels chevaliers valait mieux pour lui que d’arriver un jour ou deux plus tôt.
Il apprit par eux en quel état se trouvaient la France et Charles, et à quel endroit il devait plus sûrement et plus avantageusement aborder. Pendant qu’il écoutait les nouvelles qu’ils lui donnaient, on entendit s’élever une rumeur qui allait en grandissant, suivie du cri: Aux armes! poussé avec une telle force, qu’ils ne surent tout d’abord que penser.
Le duc Astolphe et la brillante compagnie avec laquelle il tenait conversation, furent en un moment armés et en selle. Ils se dirigèrent en toute hâte là où s’élevaient les cris les plus perçants, s’informant sur leur chemin de la cause d’une telle rumeur. Ils arrivèrent enfin à un endroit où ils virent un homme tout nu et à l’air si féroce, qu’il tenait à lui seul tout le camp en échec.
Il avait en main un bâton, dont il s’escrimait avec tant de force et d’adresse, que chaque fois qu’il frappait, un homme tombait en pire état que s’il eût été malade. Il en avait déjà assommé plus de cent, et l’on tirait de loin sur lui à coups de flèche, car personne n’osait plus l’attaquer de près.
Dudon, Astolphe, Brandimart et Olivier, accourus en toute hâte, s’arrêtèrent, émerveillés de la force prodigieuse et de la vaillance déployées par ce furieux. Soudain, ils virent venir au galop, sur un palefroi, une damoiselle vêtue de noir, qui courut à Brandimart, et, l’ayant salué, lui jeta en même temps les bras autour du cou.
C’était Fleur-de-Lys, dont le cœur brûlait d’un si grand amour pour Brandimart, qu’elle avait failli devenir folle de douleur, quand il avait été fait prisonnier à l’attaque du pont. Ayant appris par le païen qui l’avait capturé, qu’il avait été envoyé dans la ville d’Alger avec beaucoup d’autres chevaliers, elle avait traversé la mer.
Comme elle cherchait les moyens de passer en Afrique, elle avait trouvé à Marseille un navire venant du Levant, et qui portait un vieux chevalier au service du roi Monodant. Ce vieux serviteur avait parcouru un grand nombre de provinces, errant sur mer et sur terre, à la recherche de Brandimart. Il avait appris en chemin qu’il le trouverait en France.
Ayant reconnu Bardin, le même qui jadis avait enlevé à son père le jeune Brandimart et l’avait élevé à la Roche des Bois, Fleur-de-Lys apprit de lui les motifs de son voyage, et lui racontant à son tour comment Brandimart était passé en Afrique, elle l’avait décidé à s’embarquer avec elle.
Dès qu’ils furent à terre, ils apprirent qu’Astolphe assiégeait Biserte. On leur dit, mais non d’une manière certaine, que Brandimart était auprès de lui. A cette nouvelle, Fleur-de-Lys s’était empressée d’accourir, comme on vient de le voir, et son allégresse indiquait combien avait été grande son angoisse passée.
Le gentil chevalier, non moins joyeux de revoir sa fidèle et chère épouse qu’il aimait plus que toute autre chose au monde, la serra dans ses bras, et lui fit le plus doux accueil. Il ne pouvait se rassasier de la couvrir de baisers. Enfin, levant les yeux, il aperçut Bardin qui était venu avec la dame.
Tendant les mains vers lui, il courut l’embrasser, et lui demanda en même temps pourquoi il était venu; mais le désordre qui régnait dans le camp ne lui permit pas d’entendre la réponse. Chacun fuyait devant le bâton que le fou, tout nu, faisait tournoyer pour s’ouvrir un passage. Fleur-de-Lys, l’ayant regardé au visage, cria à Brandimart: «--C’est le comte!--»
En même temps, Astolphe qui était aussi accouru, comprit, à certains signes que lui avaient révélés les divins vieillards dans le paradis terrestre, que c’était en effet Roland. Sans ces deux circonstances, il eût été impossible de reconnaître le noble prince qu’une longue folie avait rendu plus semblable à une bête brute qu’à un homme.