Part 14
«Mon intention a toujours été et est toujours de me faire aimer par ma belle dame, et non de me rendre odieux à ses yeux. Mais si je tue Aymon, ou si je trame quelque chose contre son frère ou les siens, ne lui donnerai-je pas le droit de me traiter d’ennemi, et de ne plus vouloir être ma femme? Que dois-je donc faire? Dois-je souffrir ce mariage? Ah! non, par Dieu! plutôt mourir!
«Mais je ne veux pas mourir; il est bien plus juste que ce soit ce Léon qui meure, lui qui est venu troubler toute ma joie. Je veux qu’il meure, lui et son injuste père. La belle Hélène n’aura pas coûté autant à son amant troyen, ni Proserpine à Pirithoüs, que mon ressentiment ne coûtera au père et au fils.
«Est-il possible, ô ma vie, qu’il ne t’en coûte rien d’abandonner ton Roger pour ce Grec? Ton père pourra-t-il te décider à l’accepter, même quand il aurait tous tes frères pour lui? Mais je tremble que tu préfères contenter Aymon plutôt que moi, et qu’il te paraisse plus agréable d’avoir un César pour mari, qu’un simple chevalier.
«Quoi! il serait possible qu’un nom royal, qu’un titre d’impératrice, que la grandeur et la pompe des cours en vinssent à corrompre assez l’âme élevée, la grande vaillance, la haute vertu de ma Bradamante, pour que j’aie à craindre qu’elle manque à sa promesse, à sa foi donnée? Hésiterait-elle à rompre avec Aymon, plutôt que de démentir ce qu’elle m’a juré?--»
Roger se parlait ainsi souvent à lui-même, et parfois il parlait assez haut pour que ses paroles fussent entendues par ceux qui passaient près de lui. De sorte que plus d’une fois elles furent rapportées à celle pour qui il souffrait si cruellement, et Bradamante ne souffrait pas moins de l’entendre ainsi se plaindre, que de ses propres tourments.
Mais ce qui l’afflige encore plus que la douleur de Roger, c’est d’apprendre les craintes qu’il a d’être abandonné par elle pour ce prince grec. Afin de le réconforter, et pour lui enlever cette erreur de l’esprit, elle lui fait transmettre ces paroles par une de ses fidèles suivantes:
«--Roger, telle j’ai toujours été, telle je veux être jusqu’à la mort et au delà, s’il est possible. Qu’Amour me soit favorable ou ennemi, que la Fortune m’élève ou m’abaisse sur sa roue, ma fidélité sera comme l’écueil battu de tous côtés par les vents et la mer; jamais la bonace ou la tempête ne pourront l’ébranler; elle restera éternellement debout.
«Le ciseau de plomb ou la lime pourront tailler le diamant en formes variées, avant que les coups de la Fortune, ou que la colère de l’Amour, aient dompté mon cœur constant, et l’on verra les fleuves troublés et bruyants remonter vers leur source au sommet des Alpes, avant que mes pensées, quoi qu’il arrive de bon ou de mauvais, aient changé de direction.
«C’est à vous, Roger, que j’ai donné le souverain empire sur mon âme, et cet empire est plus fort qu’on ne croit. Quant à moi, je sais bien que jamais foi plus sincère ne fut jurée à l’avènement d’un prince; je sais bien que roi ni empereur au monde ne peut compter sur une plus grande fidélité; vous n’avez pas besoin de faire creuser un fossé, ni de faire élever des tours, pour être sûr que personne ne viendra vous l’enlever.
«Sans que vous ayez à payer des gardiens pour la défendre, elle résistera à tous les assauts. Il n’y a pas de richesse capable de la faire capituler, et un cœur noble ne s’achète pas à vil prix. Je ne connais pas de couronne royale sur laquelle je voulusse seulement abaisser mes yeux, ni de beauté assez puissante sur mon âme, pour me plaire plus que la vôtre.
«Vous n’avez pas à craindre que mon cœur puisse recevoir une nouvelle image. La vôtre y est si profondément gravée, qu’elle ne peut en être effacée. Je n’ai pas un cœur de cire, et j’en ai donné la preuve. Amour peut le frapper cent fois pour une, avant d’en enlever une parcelle, alors que votre image y est peinte.
«L’ivoire, les pierreries et les pierres qui résistent le mieux à la taille peuvent être brisés, mais ne peuvent recevoir une autre forme que celle qu’ils ont primitivement reçue. Mon cœur est aussi résistant que le marbre, et le fer ne peut l’entamer. Amour le briserait plutôt que d’y graver d’autre image que la vôtre.--»
Elle ajoutait à ces douces protestations d’autres paroles pleines d’amour, d’assurances de fidélité, et de nature à le réconforter et à le rendre mille fois à la vie s’il l’eût perdue mille fois. Mais au moment où ses espérances semblaient devoir toucher au port, elles furent ressaisies par une nouvelle tempête plus impétueuse et plus sombre, et rejetées au large, loin du rivage.
Bradamante, désireuse de faire encore plus qu’elle n’a dit, et rappelant dans son cœur sa fermeté habituelle, laisse de côté tout respect des convenances. Elle se présente un jour à Charles, et dit: «--Si jamais j’ai accompli quelque action qui ait paru bonne et utile à Votre Majesté, je la prie de ne pas me refuser une grâce.
«Et avant que je lui exprime plus expressément ce que je désire d’elle, je veux qu’elle m’engage sa parole royale de m’accorder cette grâce; elle verra ensuite combien ma demande est juste et loyale.--» Charles lui répondit: «--O jeune fille que j’aime, ta vertu doit te faire obtenir ce que tu demandes. Je jure de te satisfaire, quand bien même tu me demanderais la moitié de mon royaume.--»
«--La grâce que je réclame de Votre Altesse--dit la damoiselle--c’est de ne pas permettre qu’on me marie à quiconque n’aura pas montré qu’il est plus vaillant que moi sous les armes. Celui qui me voudra pour femme, devra d’abord se mesurer avec moi, l’épée ou la lance à la main. Le premier qui me vaincra, m’obtiendra; quant à ceux qui seront vaincus, ils iront chercher compagne ailleurs.--»
L’empereur, le visage joyeux, répond que la demande est bien digne d’elle. Il lui dit de se rassurer, qu’il sera fait comme elle le désire. Cette entrevue ayant eu lieu en public, le bruit ne tarde pas à s’en répandre, et parvient le jour même aux oreilles de Béatrix et du vieux Aymon.
Tous deux sont saisis d’une grande indignation, d’une grande colère contre leur fille; ils voient bien, par cette demande, qu’elle songe plus à Roger qu’à Léon. Aussi, pour l’empêcher de mettre son projet à exécution, ils usèrent de ruse pour l’entraîner loin de la cour, et la conduisirent avec eux à Rochefort.
C’était une forteresse que Charles avait donnée quelques jours auparavant au duc Aymon, et située entre Perpignan et Carcassonne, sur un point important du littoral. Là, ils la retinrent prisonnière, dans l’intention de l’envoyer au bout de quelque temps dans le Levant. De cette façon, qu’elle le voulût ou non, elle serait forcée de renoncer à Roger et de prendre Léon.
La vaillante dame, qui n’était pas moins modeste que forte et courageuse, bien qu’il n’y eût pas de gardes autour d’elle pour l’empêcher de franchir les portes du castel, se tenait soumise aux ordres de son père. Mais elle était fermement résolue à souffrir la prison et la mort, à supporter toutes les tortures, plutôt que de renoncer à Roger.
Renaud, qui voit que sa sœur lui a été enlevée des mains par ruse, et qui comprend qu’il ne pourra plus disposer d’elle, et que c’est en vain qu’il aura engagé sa promesse à Roger, se plaint à son père, et lui adresse de vifs reproches, oubliant jusqu’au respect filial. Mais Aymon se soucie peu de ses paroles, et veut disposer de sa fille selon sa volonté.
Roger, informé de tout cela, craint de perdre sa dame, et de la voir tomber, par force ou autrement, au pouvoir de Léon, si ce dernier reste plus longtemps vivant. Sans en parler à personne, il prend la résolution de le faire périr, et d’Auguste qu’il est déjà, de le rendre Divin. Si rien ne vient tromper son espoir, il compte enlever, à son père et à lui, la vie et le trône tout ensemble.
Il se revêt des armes qui ont appartenu jadis au Troyen Hector, et tout récemment à Mandricard. Il fait mettre la selle au brave Frontin, et change lui-même de cimier, d’écu et de soubreveste. Il répugne à prendre, pour tenter cette entreprise, l’aigle blanche sur fond d’azur. Il fait mettre sur son écu une licorne, blanche comme lys, sur champ de gueule.
Parmi ses écuyers, il choisit le plus fidèle, et ne veut pas permettre que d’autres l’accompagnent. Il lui fait jurer de ne jamais révéler à qui que ce soit qu’il est Roger. Il passe la Meuse et le Rhin, franchit l’Autriche et la Hongrie, et chevauche le long de la rive droite du Danube, jusqu’à ce qu’il soit arrivé à Belgrade.
Il descend le fleuve jusqu’à l’endroit où la Sarre vient s’y jeter pour se précipiter avec lui dans la mer. Là, il aperçoit de nombreuses troupes campées sous des tentes où flotte l’étendard impérial. C’est l’armée de Constantin qui veut reprendre Belgrade que les Bulgares lui ont enlevée. Constantin commande en personne; il a près de lui son fils, et la plus grande partie des forces de l’empire grec.
L’armée des Bulgares occupe Belgrade; une partie est campée hors la ville, sur la colline dont le pied est baigné par le fleuve, et fait front aux troupes grecques. Les deux armées vont boire dans la Sarre. Au moment où Roger arriva, les Grecs s’apprêtaient à jeter un pont sur le fleuve, et les Bulgares se tenaient prêts à les en empêcher. Une escarmouche très vive était engagée entre les deux armées.
Les Grecs étaient quatre contre un, et avaient des bateaux et des ponts pour jeter sur la rivière. Ils avaient fait semblant de vouloir passer de force sur la rive gauche. Pendant ce temps, Léon, se dissimulant, avait remonté le fleuve, après avoir fait un grand détour, avait jeté des ponts à la hâte, et était passé sur l’autre rive.
A la tête d’une nombreuse troupe de gens à pied et à cheval--il n’en avait guère moins de vingt mille--il avait redescendu la rivière, et était tombé impétueusement sur le flanc des ennemis. Aussitôt que l’empereur voit paraître son fils sur la rive gauche du fleuve, il fait à son tour jeter des ponts et des bateaux, et passe de l’autre côté avec toute son armée.
Vatran, roi des Bulgares, guerrier prudent et courageux, s’efforce en vain de repousser une attaque si imprévue. Soudain, Léon, le saisissant dans sa robuste main, le fait tomber de cheval, et comme il ne veut pas se rendre prisonnier, il est tué de mille coups d’épée.
Jusque-là, les Bulgares avaient tenu tête à l’ennemi; mais quand ils se virent privés de leur chef; quand ils se sentirent pressés de toutes parts, ils se hâtèrent de tourner les épaules au lieu du visage. Roger qui s’avançait mêlé aux Grecs, et qui voit cette défaite, sans plus réfléchir, se dispose à secourir les Bulgares, par la seule raison qu’il hait Constantin et plus encore Léon.
Il éperonne Frontin, qui semble courir comme le vent, et dépasse tous les autres cavaliers. Il arrive parmi les fuyards qui, délaissant la plaine, se réfugiaient sur la colline. Il en arrête un grand nombre, les fait revenir contre l’ennemi, et, baissant sa lance, il fond sur les Grecs avec un air si terrible, que Mars et Jupiter en tremblent jusque dans les profondeurs du ciel.
Il aperçoit en avant de tous un chevalier, dont les riches vêtements tout brodés d’or et de soie annoncent un prince illustre. C’était le neveu de Constantin, par sa sœur, et il ne lui était pas moins cher que son fils. Roger brise son écu et son haubert comme du verre et sa lance ressort d’une palme derrière son dos.
Il le laisse mort, et tire Balisarde. Il se précipite sur la troupe la plus rapprochée; il frappe indifféremment tout ce qui se trouve devant lui; à l’un il tranche, à l’autre il fend la tête; il plonge son épée dans la poitrine de celui-ci, dans le flanc de celui-là, dans la gorge de cet autre. Il taille les bustes, les bras, les mains, les épaules, et le sang, comme un ruisseau, court dans la vallée.
A la vue des coups qu’il porte, personne ne lui oppose plus la moindre résistance, tellement chacun en est épouvanté. Aussi la face du combat change soudain. Les Bulgares, retrouvant leur ardeur, cessent de fuir et donnent la chasse aux Grecs. En un moment le désordre est au comble parmi ces derniers, et l’on voit fuir leurs étendards.
Léon, César-Auguste, voyant les siens fuir, s’était réfugié sur une éminence du haut de laquelle il pouvait tout voir. Triste et surpris, il arrête ses regards sur le chevalier qui avait occis tant de ses gens, qu’à lui seul, il aurait détruit tout le camp. Bien qu’il soit la cause de son désastre, il ne peut s’empêcher de l’admirer, et de lui accorder le prix de vaillance.
A son enseigne, à sa soubreveste, à ses armes brillantes et enrichies d’or, il comprend bien que si ce guerrier est venu en aide à ses ennemis, ce n’est point par intérêt pour eux. Cloué par l’admiration, il regarde ses gestes surhumains, et parfois il pense que Dieu, si souvent offensé par les Grecs, a détaché de ses chœurs célestes un ange chargé de les châtier.
En homme de cœur généreux et élevé, loin de le prendre en haine comme beaucoup d’autres l’auraient fait à sa place, il s’enthousiasme de sa vaillance; il regretterait de le voir blesser; il aimerait mieux voir mourir six des siens, ou perdre une partie de son royaume, que de voir tomber un si digne chevalier.
De même que l’enfant, lorsque sa mère irritée le bat et le repousse loin d’elle, ne va pas demander appui à sa sœur ni à son père, mais revient à sa mère et l’embrasse doucement, ainsi Léon, bien que Roger lui ait anéanti ses premiers escadrons, et menace d’anéantir les autres, ne peut le haïr, car la haute vaillance du chevalier l’invite bien plus à l’aimer que ses funestes exploits ne le portent à le haïr.
Mais si Léon admire Roger et se sent porté à l’aimer, il ne me paraît pas qu’il soit payé de retour, car Roger le hait et ne désire qu’une chose, lui donner la mort de sa main. Il le cherche longtemps des yeux, et demande à chacun de le lui montrer; mais le Grec, en homme avisé et prudent, ne se hasarde pas à l’affronter.
Léon, pour ne pas laisser périr complètement ses gens, fait sonner la retraite; il envoie un message à l’empereur pour le prier de faire repasser le fleuve, alors que la retraite n’est pas encore coupée. Lui-même, avec tous ceux qu’il peut rassembler, se hâte de regagner le pont sur lequel il était passé.
De nombreux prisonniers restèrent au pouvoir des Bulgares, sans compter les morts qui couvraient la colline jusqu’au fleuve. L’armée des Grecs y serait restée tout entière, si le fleuve n’avait servi à protéger leur retraite. Un grand nombre tombèrent de dessus les ponts, et se noyèrent; beaucoup, sans retourner la tête, s’en allèrent jusqu’à ce qu’ils eurent trouvé le gué. Beaucoup furent conduits prisonniers à Belgrade.
Ainsi finit la bataille de ce jour, dès le commencement de laquelle les Bulgares, après la perte de leur chef, auraient éprouvé une honteuse défaite, si le guerrier à la licorne blanche peinte sur son écu n’avait vaincu pour eux. Tous se précipitent sur ses pas; tous reconnaissent qu’ils lui doivent la victoire, et ils lui font joyeuse fête.
L’un le salue, l’autre se prosterne devant lui; celui-ci lui baise la main, celui-là lui baise le pied. Chacun cherche à se rapprocher le plus possible de lui, et s’estime heureux de le voir de près et de le toucher, car il leur semble voir et toucher un être divin et surnaturel. Tous le prient, avec des cris qui montent jusqu’au ciel, d’être leur roi, leur capitaine, leur chef.
Roger leur répond de choisir pour leur capitaine et pour leur roi celui d’entre eux qui leur conviendra le mieux; quant à lui il ne veut ni bâton de commandement ni sceptre; il ne veut pas non plus entrer dans Belgrade. Ce qu’il veut, c’est poursuivre Léon Auguste, avant qu’il se soit éloigné davantage, et qu’il ait repassé le gué. Il ne veut point perdre sa trace, qu’il ne l’ait rejoint et mis à mort.
Il est venu de plus de mille milles pour cela seul, et non pour autre chose. Après leur avoir dit cela, il quitte l’armée, et prend sans retard le chemin par lequel Léon cherche à regagner le pont, dans la crainte que le passage ne lui soit intercepté. Roger marche sur ses traces avec une telle rapidité, qu’il part sans prévenir et sans attendre son écuyer.
Léon a une telle avance dans sa fuite--car c’est bien plutôt une fuite qu’une retraite--qu’il trouve le passage ouvert et libre. Une fois passé, il rompt le pont et brûle les bateaux. Roger n’arrive qu’après le coucher du soleil, et ne sait où se loger. Il continue sa route, à la clarté de la lune, mais il ne trouve ni castel, ni villa.
Ne sachant où s’arrêter, il chemine toute la nuit sans quitter un seul instant les arçons. Au lever du jour, il aperçoit à main gauche une cité où il se propose de s’arrêter toute la journée, afin de laisser reposer son bon Frontin, à qui il a fait faire, sans le laisser se reposer, ou sans lui retirer la bride, un si grand nombre de milles dans la nuit.
Le gouverneur de cette cité était Ungiard, sujet de Constantin qui l’aimait beaucoup. En prévision de cette guerre, il avait rassemblé un grand nombre de cavaliers et de fantassins. L’entrée de la ville n’étant point interdite aux étrangers, Roger y pénètre, et la trouve si à son gré, qu’il estime n’avoir pas besoin de pousser plus avant pour trouver un endroit meilleur et plus commode.
Vers le soir, arrive à la même auberge que lui un chevalier de Romanie qui avait assisté à la terrible bataille où Roger était venu en aide aux Bulgares, et qui avait eu grand’peine à s’échapper de ses mains. Il avait éprouvé une telle épouvante, qu’il en tremblait encore, et qu’il croyait voir partout le chevalier de la licorne.
A peine a-t-il vu l’écu, qu’il reconnaît le chevalier qui porte cette devise pour celui qui a causé la défaite des Grecs, et qui leur a tué tant de monde. Il court au palais, et réclame une audience du gouverneur pour une communication importante. Il est introduit sur-le-champ, et il dit ce que je me réserve de vous dire dans l’autre chant.
CHANT XLV.
ARGUMENT.--Roger, saisi pendant son sommeil, devient le prisonnier de Théodora, sœur de l’empereur Constantin.--Entre temps, Charles, à la requête de Bradamante, a fait publier que quiconque voudra l’avoir pour femme devra se battre avec elle et la vaincre.--Léon, qui a conçu de l’amitié et de l’estime pour Roger, sans le connaître, le tire de prison et l’engage à combattre en son nom contre Bradamante. Roger, portant les insignes de Léon, se bat contre la guerrière. Survient la nuit; Charles fait cesser le combat et donne Bradamante à celui qu’il croit être Léon. Roger, désespéré, veut se tuer; mais Marphise va trouver Charles et empêche ce mariage.
Plus l’on voit l’homme misérable au faîte de la roue mobile de la Fortune, et plus on est près de le voir les pieds où il avait la tête, et d’assister à sa chute profonde. Nous en avons pour exemples Polycrates, le roi de Lydie, Denys et d’autres que je ne nomme pas, et qui sont passés en un jour du sommet de la Fortune à l’extrême misère.
Par contre, plus l’homme est au bas de cette même roue, et plus il se trouve près de remonter et de se trouver au faîte. On en a vu qui, après avoir la tête presque sur le billot, ont donné, quelques jours après, des lois au monde. Servius, Marius et Ventidius l’ont montré dans l’antiquité, et, de notre temps, le roi Louis[16];
Le roi Louis, beau-père de mon duc, qui, mis en déroute à Saint-Albin, tomba entre les griffes de son ennemi, et fut près d’être décapité. Quelque temps auparavant, le grand Mathias Corvin échappa à un péril semblable. Cependant, une fois le danger passé, le premier devint roi des Français, et le second roi des Hongrois.
On voit par ces exemples, dont fourmille l’histoire ancienne et moderne, que le bien suit le mal et que le mal suit le bien; que le blâme ou la gloire sont la conséquence l’un de l’autre; et que l’homme ne doit pas se reposer sur ses richesses, sur son royaume, sur ses victoires, pas plus qu’il ne doit désespérer dans la fortune contraire, car la roue tourne toujours.
La victoire que Roger avait remportée sur Léon et sur l’empereur son père l’avait rendu tellement confiant dans sa fortune et dans sa grande vaillance, que, sans compagnons pour lui venir au besoin en aide, il pensait pouvoir traverser seul plus de cent escadrons de cavaliers et de fantassins, et occire de sa main le fils et le père.
Mais celle qui ne permet pas que l’on escompte ses faveurs, ne tarda pas à lui montrer qu’elle abat aussi vite qu’elle élève, et qu’elle devient contraire ou amie avec la même promptitude. Elle le fit reconnaître précisément par le chevalier qu’il avait forcé à fuir en toute hâte et qui, pendant la bataille, avait eu grand’peine à s’échapper de ses mains.
Ce dernier fit savoir à Ungiard que le guerrier qui avait mis en déroute les gens de Constantin, et qui les avait détruits pour de longues années, était dans la ville depuis le matin, et qu’il devait y passer la nuit. Il lui dit qu’il fallait saisir par les cheveux la Fortune qui lui permettait, sans peine et sans lutte, de rendre un grand service à son roi; et qu’en faisant le chevalier prisonnier, il permettrait à Constantin de subjuguer les Bulgares.
Ungiard, par les fuyards qui s’étaient réfugiés dans la ville--et il en était arrivé une grande quantité, tous n’ayant pas pu passer sur les ponts--savait quel carnage il avait été fait de l’armée des Grecs qui avait été à moitié détruite, et comment un seul chevalier avait causé la déroute d’une des deux armées et le salut de l’autre.
Il s’étonne que ce chevalier soit venu donner lui-même de la tête dans ses filets, et sans qu’il ait eu la peine de lui donner la chasse. Il témoigne de sa satisfaction par son air, par ses gestes et par ses paroles joyeuses. Il attend que Roger soit endormi; puis il envoie sans bruit des gens chargés de saisir dans son lit le brave chevalier qui n’avait aucun soupçon.
Roger, accusé par son propre écu, resta prisonnier dans la cité de Novengrade, aux mains d’Ungiard, homme des plus cruels, et qui se réjouit fort de cette aventure. Que pouvait faire Roger qui était tout nu, et qui fut chargé de liens avant même d’être réveillé? Ungiard dépêche en toute hâte un courrier en estafette, pour annoncer la nouvelle à Constantin.
Pendant la nuit, Constantin avait fait entièrement évacuer les bords de la Save par ses troupes, et les avait ramenées avec lui à Beltech, ville appartenant à son beau-frère Androphile, père du chevalier que Roger, maintenant prisonnier du féroce Ungiard, avait transpercé de part en part, comme s’il eût été de cire.
L’empereur avait fait fortifier les remparts et réparer les portes, car il redoutait une nouvelle attaque des Bulgares, et il craignait qu’ayant à leur tête un guerrier si redoutable, ils ne fissent plus que de lui faire peur, et ne détruisissent le reste de son armée. Mais, dès qu’il apprend que ce guerrier est prisonnier, il ne redoute plus les Bulgares, quand bien même le monde entier serait avec eux.
L’empereur nage dans une mer de lait; dans sa joie, il ne sait plus ce qu’il fait. Il affirme d’un air satisfait que les Bulgares sont défaits d’avance. L’empereur, dès qu’il a appris la capture du guerrier étranger, est aussi sûr de la victoire que celui qui irait au combat après avoir fait rompre les bras à son ennemi.
Le fils n’a pas moins sujet que son père de se réjouir; outre qu’il espère reconquérir Belgrade, et subjuguer tout le pays des Bulgares, il forme aussi le projet de gagner l’amitié du guerrier étranger et de l’attacher à son service. Une fois qu’il l’aura pour compagnon d’armes, il n’enviera ni Renaud ni Roland à Charlemagne.
Mais Théodora est bien loin d’approuver les mêmes sentiments. Roger a tué son fils en lui plongeant, sous la mamelle, sa lance qui est ressortie d’une palme derrière l’épaule. Elle se jette aux pieds de Constantin, dont elle est la sœur, et par les larmes abondantes qui coulent sur son sein, elle cherche à l’attendrir et à gagner son cœur à la pitié.