Part 13
Et qu’ils ne devaient point douter que, s’ils allaient trouver cet homme si cher à Dieu, il ne leur rendît Olivier sain et sauf, car il avait donné des signes plus merveilleux de son pouvoir. Ce conseil plut tellement à Roland, que lui et ses compagnons se dirigèrent immédiatement vers le saint lieu, et naviguant sans détourner un instant la proue du droit chemin, ils aperçurent l’écueil au lever de l’aurore.
A peine le navire eut-il été aperçu, que des marins expérimentés l’abordèrent résolument, et aidèrent les serviteurs et les matelots à descendre le marquis dans leur barque. Les chevaliers, portés sur les ondes écumeuses, furent débarqués sur le rude écueil et conduits à l’hôtellerie sainte, à la sainte hôtellerie où demeurait ce même vieillard, par les mains duquel Roger avait reçu le baptême.
Le serviteur du maître du paradis reçut Roland et ses compagnons d’un air joyeux, les bénit, et s’informa de leurs désirs, bien qu’il eût eu avis de leur arrivée par les célestes héraults. Roland lui répondit qu’il était venu pour réclamer des secours pour son cher Olivier,
Qui, en combattant pour la Foi du Christ, avait été mis en grand danger de mort. Le Saint lui enleva toute inquiétude, et lui promit de guérir entièrement Olivier. Se trouvant dépourvu d’onguent, ignorant du reste l’art de la médecine tel que le pratiquent les hommes, il alla à l’église; puis, après avoir prié le Sauveur, il en ressortit plein de confiance;
Et, au nom des trois Personnes éternelles, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, il donna la bénédiction à Olivier. O pouvoir que donne le Christ à qui croit en lui! le vieillard fit cesser complètement les souffrances du chevalier, et lui remit le pied en bon état et plus vigoureux, plus alerte que jamais. Sobrin fut témoin de ce miracle.
Sobrin souffrait tellement de ses blessures, que chaque jour il se sentait plus mal. A peine a-t-il vu le grand et manifeste miracle du saint moine, qu’il se décide à laisser de côté Mahomet et à confesser le Christ comme le Dieu vivant et tout-puissant. D’un cœur consumé par la foi, il demande à être initié à notre rite sacré.
L’homme juste le baptise et, par ses prières, lui rend toute sa vigueur première. Roland et les autres chevaliers ne montrent pas moins de joie d’une telle conversion, que de voir Olivier hors de péril. Roger en eut plus de joie que les autres, et sa foi et sa dévotion ne firent que s’en accroître.
Roger était resté sur cet écueil depuis le jour où il y avait abordé à la nage. Au milieu de ces guerriers, le pieux vieillard allait et venait plein de douceur, et les réconfortait entre temps dans le désir de traverser, purs de toute fange et de toute souillure, ce défilé mortel du monde qu’on appelle la vie, et qui plaît tant aux sots. Il leur disait d’avoir sans cesse les yeux fixés sur le chemin du ciel.
Roland envoya un de ses gens sur le navire, et en fit rapporter du pain, du bon vin, du fromage et du jambon, et à l’homme de Dieu qui en avait oublié le goût, habitué qu’il était à ne se nourrir que de fruits, on fit manger par charité de la viande, boire du vin, faire en un mot comme tous les autres. Quand ils se furent restaurés, il causèrent entre eux de beaucoup de choses.
Et comme il arrive souvent qu’en parlant, une chose en amène une autre, Roger finit par être reconnu par Renaud, par Olivier, par Roland, pour être ce Roger si excellent sous les armes, et dont la vaillance était l’objet des éloges de tous. Renaud ne l’avait pas reconnu, bien qu’il se fût déjà mesuré avec lui dans la lice.
Le roi Sobrin l’avait bien reconnu dès qu’il l’avait vu venir avec le vieillard, mais, de peur de le compromettre, il avait cru devoir rester muet. Mais quand chacun eut appris que c’était lui ce Roger dont l’audace, la générosité et la grande vaillance étaient renommées dans le monde entier,
Quand ils surent qu’il était déjà chrétien, ils vinrent tous à lui, le visage joyeux et ouvert; qui lui serre la main, qui le baise, qui le serre dans ses bras. Le seigneur de Montauban lui fait plus de caresses, et lui témoigne plus de considération que tous les autres. Je me réserve de vous dire pourquoi dans l’autre chant, si vous voulez bien venir m’écouter.
CHANT XLIV.
ARGUMENT.--Les cinq guerriers se lient d’une fraternelle amitié. Renaud, tenant Roger en grande estime, et sur les conseils de l’ermite, lui promet la main de sa sœur Bradamante. De là, ils s’en vont à Marseille, où arrive en même temps Astolphe, qui a licencié son armée de Nubiens, et rendu sa flotte à son premier état de feuilles. Les paladins et Sobrin sont magnifiquement accueillis par Charles dans Paris, mais la joie générale est troublée par le refus du duc Aymon et de sa femme Béatrice de consentir à l’union de Roger et de Bradamante, celle-ci ayant été déjà fiancée par eux à Léon, fils de l’empereur des Grecs. Roger prend ses armes et, plein de haine contre Léon, il se transporte au camp des Bulgares qui sont en guerre avec les Grecs. Il défait ces derniers, puis va loger dans une hôtellerie qu’il ignore être située sur les terres de l’empire grec. Il y est dénoncé comme l’auteur du désastre éprouvé par les Grecs.
Souvent dans les pauvres demeures et sous le toit des petits, au milieu des calamités et des disgrâces, les âmes se lient plus étroitement d’amitié qu’au sein des cours et des palais splendides, d’où les richesses envieuses et les intrigues pleines d’embûches et de soupçons ont complètement banni la charité, et où l’on ne voit jamais qu’amitié feinte.
De là vient que les conventions et les traités entre les princes et seigneurs sont si fragiles. Aujourd’hui, rois, papes et empereurs font alliance; demain, ils seront ennemis mortels. Ils n’ont en effet que l’apparence extérieure de l’amitié; leurs cœurs, leurs âmes ne battent pas à l’unisson. Peu leur importe d’avoir tort ou raison; ils ne considèrent uniquement que leur intérêt.
Cependant, bien qu’ils soient peu capables d’amitié, habitués qu’ils sont à tout traiter avec dissimulation, les choses graves aussi bien que les choses légères, si la fortune acerbe et félonne les a par hasard rassemblés dans un lieu modeste, ils éprouvent en peu de temps les bienfaits de l’amitié, ce qui ne leur était jamais arrivé pendant de longues années.
Le saint vieillard eut bien moins de peine à enserrer d’un nœud d’amitié solide les hôtes de sa pauvre demeure, que s’ils eussent été à la cour d’un roi. Le lien dont il les unit fut tellement fort, qu’il ne se brisa qu’à leur mort. Le vieillard les trouva tous bons, et put comparer la blancheur de leur âme à la blancheur extérieure des cygnes.
Il les trouva tous affables et courtois, et fort éloignés de ce vice, dont je viens de vous parler, habituel à ceux qui ne disent jamais leur pensée véritable, mais vont toujours dissimulant. Le souvenir de toutes les offenses qu’ils avaient pu se faire jusque-là les uns les autres fut effacé entre eux, et ils auraient eu la même mère, qu’ils n’auraient pu s’aimer tous davantage.
Par-dessus tous les autres, le seigneur de Montauban était celui qui comblait le plus Roger de louanges et de caresses. Non seulement il avait déjà éprouvé les armes à la main sa force et sa vaillance, mais il le trouvait affable et bon plus que chevalier qui fût au monde. Il n’ignorait pas surtout qu’il lui avait de grandes obligations.
Il savait qu’il avait délivré d’un grave péril Richardet surpris la nuit par le roi d’Espagne dans le lit de sa fille; il savait aussi, comme je vous l’ai déjà raconté, qu’il avait tiré les deux fils du duc de Beuves des mains des Sarrasins et des malandrins aux ordres du Mayençais Bertolas.
Cette dette lui faisait un devoir de l’aimer et de l’honorer, et il avait un vrai chagrin de ne pas avoir pu le faire déjà quand ils étaient l’un à la cour du roi d’Afrique, l’autre au service du roi Charles. Maintenant qu’il l’a retrouvé, et qu’il est devenu chrétien, Renaud est heureux de faire ce qu’il n’a pu faire encore.
Le paladin courtois combla Roger d’offres et de caresses. L’ermite avisé saisit avec empressement l’occasion de cette affection naissante; il leur dit: «--Il reste encore quelque chose à faire entre vous, et j’espère l’obtenir sans difficulté, maintenant que vous êtes amis. Les liens doivent encore se resserrer entre vous,
«Afin que de deux races illustres, et qui n’ont pas leur égale dans le monde, naisse une lignée qui jette encore plus d’éclat que le soleil quand il poursuit son cours, et qui, brillant toujours d’un lustre de plus en plus vif, durera--selon ce que Dieu, qui ne veut rien vous céler, me le dévoile--tant que les cieux rouleront dans leur orbite habituel.--»
Le saint vieillard poursuit son discours, et fait si bien qu’il persuade à Renaud de donner Bradamante à Roger, bien que ni l’un ni l’autre ne l’en ait prié. Olivier et le prince d’Anglante louent beaucoup ce projet; ils espèrent qu’Aymon et Charles l’approuveront; ils ajoutent que l’intérêt de la France entière l’exige.
Ils parlaient ainsi, ignorant qu’Aymon, avec l’assentiment du fils de Pépin, avait écouté ces jours derniers les propositions de l’empereur grec Constantin, qui lui avait fait demander la main de sa fille pour son fils Léon, héritier de ses vastes États. Le jeune homme, ayant entendu parler de la vaillance de Bradamante, s’en était épris sans l’avoir vue.
Aymon avait répondu qu’il ne pouvait pas conclure seul cette affaire, et qu’il voulait auparavant en parler à son fils Renaud, alors absent de la cour. Il ne mettait pas en doute que Renaud ne se montrât flatté d’une telle alliance; cependant, à cause de la déférence profonde qu’il lui portait, il ne voulait rien résoudre sans lui.
Pendant ce temps, Renaud loin de son père, et ignorant la démarche de l’empereur d’Orient, promit sa sœur à Roger, sur les instances de l’ermite, et après avoir pris l’avis de Roland et de ses autres compagnons. Il croit que cette alliance ne peut qu’être très agréable à Aymon.
Pendant tout ce jour-là, et une grande partie du jour suivant, ils restèrent auprès du sage anachorète, oubliant presque de regagner leur navire, bien que le vent fût propice à leur voyage. Mais le nocher, qu’un tel retard commençait à inquiéter, leur ayant envoyé messager sur messager pour presser leur départ, force leur fut enfin de se séparer de l’ermite.
Roger, qui avait passé tout le temps de son exil sans mettre les pieds hors de l’écueil, prit congé du maître vénérable qui lui avait enseigné la vraie Foi. Roland lui ceignit lui-même son épée, et lui rendit les armes d’Hector, ainsi que le bon Frontin, autant pour lui donner un témoignage de son amitié, que parce qu’on lui avait appris que ces objets avaient appartenu auparavant à Roger.
Et bien qu’il eût des droits plus légitimes sur l’épée enchantée, attendu qu’il l’avait jadis enlevée au risque de grands périls, dans le redoutable jardin de Falérine, tandis qu’elle avait été simplement cédée à Roger en même temps que Frontin par celui qui la lui avait dérobée, il la lui donna volontiers avec les autres armes, quand celui-ci la lui demanda.
Ayant reçu la bénédiction du saint vieillard, ils retournèrent enfin au navire, et mirent les rames à l’eau et les voiles au vent. Le temps leur fut si favorable, qu’ils n’eurent besoin ni de vœux ni de prières pour aborder au port de Marseille. Ils doivent y rester assez longtemps pour que j’aie moi-même le temps d’y conduire le glorieux duc Astolphe.
Quand Astolphe eut appris la victoire sanglante et douloureuse de Roland, il comprit que la France pourrait désormais être à l’abri des attaques de l’Afrique, et il songea à renvoyer le roi des Nubiens, avec son armée, par le même chemin qu’il avait suivi pour venir avec elle assiéger Biserte.
Le fils d’Ogier avait déjà renvoyé en Afrique la flotte avec laquelle il avait mis en pièces l’armée païenne. Astolphe avait alors produit un nouveau miracle. Aussitôt que l’armée mauresque eut quitté les navires, le duc remit chaque carène, chaque proue et chaque poupe dans son premier état, c’est-à-dire qu’il les changea en feuilles. Puis vint le vent qui les emporta dans les airs comme une chose légère, et les fit promptement disparaître.
Qui à pied et qui à cheval, tous les escadrons nubiens quittèrent l’Afrique. Mais auparavant, Astolphe remercia vivement Sénapes de lui être venu en aide de sa personne et avec toutes ses forces. Astolphe lui donna à emporter le terrible vent d’Austral, renfermé dans l’outre.
Je veux parler du vent du midi qui d’habitude soulève avec une telle rage les sables du désert, qu’il les fait se dresser comme des vagues jusqu’au ciel où il fait monter une fine poussière. Il le leur donna prisonnier dans l’outre, afin qu’ils l’emportassent avec eux, et qu’il ne pût leur nuire. Une fois arrivés dans leurs pays, ils pourraient rendre la liberté à leur prisonnier.
Turpin raconte comment, arrivés aux défilés de l’Atlas, tous les chevaux des Nubiens redevinrent en un instant des rochers, de sorte que l’armée dut s’en retourner comme elle était venue. Mais il est temps désormais qu’Astolphe passe en France. Dès qu’il eut pourvu à la sûreté des principales villes du pays maure, il fit déployer les ailes de l’hippogriffe.
D’un battement d’ailes il vola en Sardaigne; de Sardaigne, il passa en Corse; puis il plana sur la mer, appuyant légèrement à main gauche. Il arrêta enfin la course de sa légère monture sur les bords marécageux de la riche Provence, où il fit ce que le saint évangéliste lui avait recommandé au sujet de l’hippogriffe.
Le saint évangéliste lui avait ordonné, une fois arrivé en Provence, de ne plus lui faire sentir l’éperon, et de ne pas le soumettre plus longtemps à la selle et au frein, mais de lui donner la liberté. Déjà, depuis son retour du divin lieu qui s’enrichit de tout ce que nous perdons, Astolphe avait vu son cor perdre tous ses sons rauques, du moment où il avait quitté le paradis terrestre pour rentrer dans un air plus lourd, et devenir muet.
Astolphe vint à Marseille, juste le jour de l’arrivée de Roland, d’Olivier, du sire de Montauban, du brave Sobrin et du non moins brave Roger. Le souvenir de leur compagnon défunt empêchait les paladins de se réjouir de leur victoire comme ils auraient dû le faire.
Charles avait reçu, de Sicile, avis de la mort des deux rois, et de la prise de Sobrin. Il avait appris aussi la perte de Brandimart, ainsi que le retour de Roger. Il avait le cœur joyeux, et éprouvait un grand soulagement de sentir ses épaules allégées du grand poids qui les avait fait si longtemps ployer.
Pour faire honneur aux cinq guerriers, le meilleur appui du saint empire, Charles convoqua sur les bords de la Saône toute la noblesse du royaume, à la tête de laquelle il voulut les recevoir. Il sortit hors des murs, avec sa plus belle bannière, entouré de rois et de ducs, et accompagné de son épouse qui était escortée d’une suite nombreuse de belles et nobles damoiselles.
L’empereur aborda d’un air joyeux et ouvert les paladins, leurs amis et leurs parents. La noblesse et le peuple les comblèrent de marques de respect et de sympathie; et l’on acclamait les noms de Montgraine et de Clermont. Après les premiers embrassements, Renaud, Roland et Olivier présentèrent Roger à leur maître.
Ils lui racontèrent qu’il était fils de Roger de Risa, et l’égal de son père par la vaillance. Nos escadrons connaissaient du reste sa force et son courage. En ce moment parurent Bradamante et Marphise, les deux nobles et belles compagnes. Marphise courut embrasser son frère Roger; l’autre damoiselle l’aborda avec plus de retenue.
L’empereur fit remonter à cheval Roger qui en était descendu par respect, et le fit marcher à ses côtés, ne laissant échapper aucune occasion de l’honorer. Il savait bien qu’il s’était rangé à la vraie Foi; il en avait eu l’assurance par les chevaliers dès leur arrivée.
Ils rentrèrent tous ensemble dans la ville où les attendait un véritable triomphe; les rues étaient jonchées de verdure, et tendues de riches tapis; une pluie de fleurs retombait de toutes parts sur les vainqueurs, jetées à pleines mains par les dames et les damoiselles, du haut des balcons et des fenêtres.
A chaque carrefour, des chœurs célébraient leur gloire; ils passèrent sous des arcs de triomphe et des trophées improvisés, où était représentée la prise de Biserte, ainsi que d’autres faits d’armes. En d’autres endroits, on avait dressé des théâtres en plein vent où l’on se livrait à divers jeux de mimique et de spectacles variés; partout se voyait cette inscription: Aux libérateurs de l’empire!
Ce fut au son des trompettes retentissantes, des clairons, et de toutes sortes d’instruments, au milieu des rires et des applaudissements, de la joie et de la faveur du peuple dont le cortège avait peine à percer la foule, que le magnanime empereur descendit au palais. Là, pendant plusieurs jours, les tournois, les spectacles, les danses et les banquets partagèrent les loisirs de l’illustre compagnie.
Un jour Renaud fit savoir à son père son intention de donner sa sœur à Roger. Il lui dit qu’il lui en avait fait la promesse en présence de Roland et d’Olivier, qui étaient comme lui d’avis qu’on ne pouvait trouver, en fait de noblesse de race et de vaillance, une alliance non seulement égale, mais meilleure.
Aymon écouta son fils avec quelque dédain; il s’étonna de ce qu’il eût osé marier sa fille sans en conférer avec lui. Il lui dit qu’il avait décidé qu’elle serait la femme du fils de Constantin, et non de Roger, lequel non seulement ne possédait pas de royaume, mais n’avait chose au monde dont il pût dire: Ceci est à moi. Il ajouta qu’il prisait peu la noblesse et le courage sans la richesse.
Béatrix, la femme d’Aymon, blâma bien davantage son fils, et le traita d’insolent. Elle s’opposa ouvertement et secrètement à ce que Bradamante devînt la femme de Roger, car elle poussait de tout son pouvoir à en faire une impératrice du Levant. Renaud, de son côté, s’obstinait, ne voulant pas manquer d’un iota à sa parole.
La mère, qui croyait que sa magnanime fille n’aurait d’autre volonté que la sienne, l’engage à dire hautement qu’elle aimerait mieux mourir que de devenir la femme d’un pauvre chevalier; elle ne la reconnaîtrait plus jamais pour sa fille, si elle supportait l’injure que lui fait son frère. Qu’elle ne craigne donc pas de dire non, et qu’elle se rassure; Renaud ne pourra la forcer.
Bradamante se tait; elle n’ose pas contredire sa mère, car elle a pour elle un tel respect, qu’elle ne pourrait songer un instant à lui désobéir. D’un autre côté, il lui semblerait commettre un crime si elle avait l’air de consentir à ce qu’elle ne veut pas faire. Elle ne veut pas parce qu’elle ne peut pas. Aymon lui a enlevé le pouvoir de disposer peu ou prou d’elle-même.
Elle n’ose ni dire non, ni se montrer satisfaite. Elle se contente de soupirer sans répondre. Mais quand elle est seule, et que personne ne peut la voir, ses yeux répandent des torrents de larmes. Elle se frappe la poitrine, et déchire sa belle chevelure blonde, et se parle ainsi tout en pleurant:
«--Hélas! puis-je vouloir le contraire de celle qui doit posséder tout pouvoir sur ma volonté? J’aurais la volonté de ma mère en si petite estime, que je la ferais passer après ma propre volonté? Ah! quelle faute plus grave une damoiselle peut-elle commettre? quel blâme plus grand peut-elle encourir, que de prendre un mari contre la volonté de ceux auxquels elle doit obéissance?
«Ah! malheureuse! la piété filiale pourra-t-elle m’amener à t’abandonner, ô mon Roger, et faire que je me livre à de nouvelles espérances, à de nouveaux désirs, à un nouvel amour? Ou bien, oubliant le respect et la soumission que les bons fils doivent aux bons parents, ne dois-je considérer que mon bien, que ma joie, que mon affection?
«Je connais, hélas! ce que j’ai à faire; je sais quel est le devoir d’une honnête fille; je le sais, mais à quoi cela me sert-il, si la raison a moins de pouvoir que mes sens; si Amour la repousse et lui impose silence; s’il ne me laisse pas disposer de moi autrement que selon son bon plaisir, et s’il ne me laisse dire ou faire que selon ce qu’il fait ou dit lui-même?
«Je suis la fille d’Aymon et de Béatrice, et je suis, malheureuse, esclave d’Amour. Si je viens à faillir, je puis espérer trouver pardon et pitié auprès de mes parents. Mais si j’offense l’Amour, qui pourra détourner de moi sa juste fureur? Voudra-t-il seulement écouter une seule de mes excuses, et ne me fera-t-il pas promptement mourir?
«Hélas! j’ai longtemps cherché à amener Roger à la vraie Foi, et je l’y ai enfin amené. Mais à quoi cela me sert-il, si ma bonne action ne profite qu’aux autres? Ainsi l’abeille renouvelle chaque année son miel, mais non pour elle, car elle n’en jouit jamais. Mais je mourrai plutôt que de prendre pour mari un autre que Roger.
«Si je n’obéis pas à mon père, ni à ma mère, j’obéirai à mon frère qui est beaucoup plus sage qu’eux, car l’âge n’a pas affaibli sa raison. Il y a encore Roland qui approuve Renaud. Je les ai l’un et l’autre pour moi. Le monde les honore et les craint plus que tous nos autres chevaliers ensemble.
«Si chacun les regarde comme la fleur, comme la gloire et la splendeur de la maison de Clermont; si chacun les met autant au-dessus de tous que le front est supérieur au pied, pourquoi souffrirais-je qu’Aymon disposât de moi, plutôt que Renaud et le comte? Je ne dois pas y consentir; d’autant plus que tout n’est encore qu’un projet avec le prince de Grèce, tandis que j’ai été promise à Roger.--»
Si la dame s’afflige et se tourmente, l’esprit de Roger n’est pas plus tranquille. Bien que la nouvelle ne soit pas encore connue dans la ville, elle n’est pas un secret pour lui. Il s’en prend à la fortune qui s’oppose à son bonheur. Elle ne lui a cependant donné ni richesse, ni royaume, alors qu’elle s’est montrée si large envers des milliers de gens indignes de ses faveurs.
De tous les autres biens que la nature donne ou que l’on acquiert par le travail, il se voit aussi bien partagé que qui que ce soit au monde. Sa beauté l’emporte sur toutes les autres; il est rare qu’il trouve quelqu’un capable de résister à sa force; à nul autre que lui n’est dû le prix de la magnanimité et de la grandeur d’âme.
Mais le vulgaire, qui est en somme l’arbitre des honneurs, les refuse ou les donne comme il lui plaît. Et sous ce nom de vulgaire je ne veux excepter personne, si ce n’est les hommes de bon sens, car ce n’est pas d’eux que les papes, les rois et les empereurs obtiennent leur sceptre. Mais la prudence et le bon sens sont des grâces que le ciel n’accorde qu’à peu de gens.
Le vulgaire, pour dire toute ma pensée, qui n’honore absolument que la richesse, ne voit rien de plus admirable au monde; il n’estime, il n’apprécie aucune autre chose, ni la beauté, ni la vaillance, ni la force corporelle, ni l’adresse, ni la vertu, ni l’esprit, ni la bonté, et plus encore dans le cas dont il s’agit ici que le reste du temps.
Roger disait: «--Bien qu’Aymon soit disposé à faire de sa fille une impératrice, la chose ne sera pas terminée de sitôt avec Léon. J’ai bien encore un an devant moi. J’espère d’ici là avoir détrôné Léon et son père, et quand je leur aurai pris leur couronne, je ne serai plus un gendre indigne d’Aymon.
«Mais si, comme il l’a dit, il donne sans retard sa fille au fils de Constantin; s’il n’a aucun égard pour la promesse qui m’a été faite par Renaud et par son cousin Roland, promesse faite en présence du saint vieillard, du marquis Olivier et du roi Sobrin, que ferai-je? Souffrirai-je une si grave offense, ou mourrai-je plutôt que de la souffrir?
«Hélas! que ferai-je? Est-ce contre le père de Bradamante que je me vengerai de cet outrage? Je ne vois pas que je sois prêt à le faire, et je suis à me demander si je serai sage ou fou en le tentant. Mais supposons que je mette à mort l’inique vieillard et toute sa famille, non seulement cela ne m’avancera pas beaucoup, mais cela sera au contraire un nouvel obstacle à mon désir.