Part 15
«--Seigneur--lui dit-elle--je ne me lèverai point que tu ne m’aies accordé de me venger du félon qui a tué mon fils, maintenant que nous le tenons prisonnier. Outre que mon fils était ton neveu, tu sais combien il t’aimait, et quelles actions d’éclat il avait accomplies pour toi. Ne serais-tu pas coupable de ne point tirer vengeance de son meurtrier?
«Prenant notre deuil en pitié, Dieu a permis que ce cruel quittât les champs et vînt, comme un oiseau, se prendre au vol dans nos filets, afin que, sur la rive du Styx, mon fils ne reste pas plus longtemps sans vengeance. Donne-moi ce prisonnier, seigneur, et permets que j’apaise ma douleur par son supplice.--»
Ainsi elle pleure, ainsi elle se lamente, ainsi elle supplie. Et, bien que Constantin ait voulu à plusieurs reprises la relever, elle ne veut point le faire avant qu’il ne lui ait accordé ce qu’elle demande. Ce que voyant, l’empereur ordonne qu’on aille chercher le prisonnier, et qu’on le remette aux mains de Théodora.
Pour ne pas la faire attendre, on va, le jour même, chercher le guerrier de la licorne, et on le remet sans plus de retard aux mains de la cruelle Théodora. Celle-ci estime que le faire écorcher vif, et le faire mourir publiquement au milieu des opprobres et des outrages, est une peine trop douce; elle cherche un supplice plus nouveau et plus atroce.
En attendant, la cruelle femme le fait jeter, les mains, les pieds et le cou pris dans une lourde chaîne, au fond d’une tour obscure, où n’entrait jamais le moindre rayon de soleil. Elle lui fit donner pour toute nourriture un peu de pain moisi; elle le laissa même pendant deux jours privé de tout aliment. Elle le donna à garder à des gens qui étaient encore plus disposés qu’elle à le maltraiter.
Ah! si la belle et vaillante fille d’Aymon, si la magnanime Marphise avaient su que Roger était en prison, torturé de cette façon, l’une et l’autre auraient risqué leur vie pour le sauver. Pour voler à son secours, Bradamante aurait fait taire tout respect pour Béatrix et Aymon.
Cependant Charles, se rappelant la promesse qu’il a faite à Bradamante de ne pas lui laisser imposer un mari sans que celui-ci ait prouvé qu’il est supérieur en vaillance et en vigueur, fait annoncer sa volonté à son de trompe, non seulement à sa cour, mais sur toutes les terres soumises à son empire. De là, la renommée répand la nouvelle par le monde entier.
Le ban impérial contient l’avis suivant: quiconque prétendra devenir l’époux de la fille d’Aymon devra lutter contre elle, l’épée à la main, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Ce délai passé, si l’adversaire de Bradamante n’a pas été vaincu, la dame se déclarera, sans plus de contestation, vaincue par lui, et ne pourra refuser de le prendre pour mari.
La dame accorde le choix des armes sans s’inquiéter de savoir quels seront ceux qui le réclameront. Elle pouvait en effet le faire sans danger, car elle maniait admirablement toutes les armes, soit à cheval, soit à pied. Aymon, qui ne peut ni ne veut s’opposer à la volonté royale, est enfin forcé de céder; après avoir longtemps hésité, il retourne à la cour avec sa fille.
Bien que Béatrix éprouve encore un vif ressentiment contre sa fille, elle lui fait cependant, par orgueil, revêtir de riches et beaux vêtements, aux broderies et aux couleurs variées. Bradamante revient donc à la cour avec son père, mais, n’y retrouvant pas celui qu’elle aime, la cour est loin de lui paraître aussi belle qu’avant.
De même que celui qui, après avoir vu, en avril et en mai, un beau jardin tout resplendissant de feuillage et de fleurs, le revoit à l’époque où le soleil incline ses rayons vers le pôle austral et raccourcit les jours, et le trouve désert, horrible et sauvage, ainsi, au retour de Bradamante, la cour, où Roger n’est plus, lui paraît tout autre que lorsqu’elle l’a quittée.
Elle n’ose demander des nouvelles de Roger, de peur d’augmenter les soupçons. Mais, sans interroger personne, elle prête l’oreille à tout ce qu’elle entend dire à ce sujet. Elle apprend qu’il est parti, mais elle ne peut parvenir à savoir quelle voie il a prise, car en partant il n’a pas dit un mot à d’autres qu’à l’écuyer qu’il a emmené avec lui.
Oh! comme elle soupire; oh! comme elle tremble en apprenant qu’il s’est enfui; comme elle a peur qu’il ne s’en soit allé afin de l’oublier! Voyant qu’il avait Aymon contre lui, et ayant perdu tout espoir de l’avoir pour femme, ne s’est-il pas éloigné dans l’espérance de se guérir de son amour?
Peut-être aussi a-t-il formé le projet de chercher une autre dame, dont l’empire chasse plus vite de son cœur son premier amour. Ne dit-on pas que c’est ainsi qu’un clou chasse l’autre? Mais en y songeant davantage Bradamante revoit Roger tel qu’il est, c’est-à-dire plein de la foi qu’il lui a jurée.
Elle se reproche d’avoir un seul instant prêté l’oreille à cette supposition injuste et absurde. Ainsi Roger est tour à tour accusé et défendu par ses propres pensées. Elle écoute l’une et l’autre, et se livre tantôt à celle-ci, tantôt à celle-là, sans pouvoir se résoudre à en adopter une. Cependant elle penche vers celle qui est la plus douce à son cœur, et elle s’efforce de repousser l’autre.
Parfois aussi, se rappelant ce que Roger lui a dit tant de fois, elle s’accuse et se repent, comme si elle avait commis une faute grave, de sa jalousie et de ses soupçons. Comme si Roger était présent, elle se reconnaît coupable et frappe sa poitrine. «--J’ai commis une faute--disait-elle--et je le reconnais. Mais celui qui en est la cause a causé bien plus de mal encore.
«C’est Amour qui en est cause; c’est lui qui m’a imprimé au cœur ta belle et ravissante image. C’est lui qui t’a donné la vaillance, l’esprit et la vertu dont chacun parle. Aussi me paraît-il impossible qu’en te voyant toute dame ou damoiselle ne se sente pas éprise de toi, et ne mette tout en œuvre pour t’enlever à mon amour et te soumettre au leur.
«Hélas! qu’Amour n’a-t-il imprimé tes pensées dans les miennes, comme il y a imprimé ton visage! Je suis bien sûre que je les trouverais telles que je les crois sans les voir, et que je serais si éloignée d’en être jalouse, que je ne me ferais pas, comme en ce moment, une pareille injure, une peine qui non seulement me brise et m’abat, mais qui finira par me tuer.
«Je ressemble à l’avare dont les pensées sont tellement tournées vers le trésor qu’il a enfoui, qu’il ne peut vivre en paix, et tremble toujours qu’on le lui ait dérobé. Maintenant que je ne te vois plus, que je ne te sens plus auprès de moi, ô Roger, la crainte a sur moi plus de pouvoir que l’espérance. J’ai beau traiter cette crainte de menteuse et la croire vaine, je ne puis m’empêcher de m’y abandonner.
«Mais ton visage joyeux, maintenant caché à mes regards en je ne sais quel lieu du monde, ô mon Roger, n’aura pas plus tôt frappé mes yeux de sa vive lumière, que mes fausses terreurs disparaîtront, ne laissant plus de place qu’à l’espérance. Ah! reviens à moi, Roger, reviens et rends-moi l’espérance que la crainte a quasi tuée en mon cœur!
«De même qu’après le coucher du soleil l’ombre s’épaissit et inspire la terreur, et que, lorsqu’il resplendit de nouveau, les ténèbres diminuent et toute crainte s’envole; ainsi sans Roger j’éprouve de la peur, et si je vois Roger la peur s’efface aussitôt. Ah! reviens à moi, Roger; reviens avant que la crainte n’ait complètement chassé l’espérance!
«De même que, la nuit, la moindre étincelle brille d’une vive lueur, et s’éteint subitement dès que le jour paraît, ainsi, quand je suis privée de mon soleil, la peur me montre son spectre hideux. Mais dès qu’il reparaît à l’horizon, la crainte fuit et l’espérance revient. Reviens, reviens à moi, ô chère lumière, et chasse la peur malsaine qui me consume!
«Lorsque le soleil s’éloigne de nous et que les jours se raccourcissent, la terre perd toutes ses beautés. Les vents frémissent, et portent à leur suite les glaces et les neiges. Ainsi quand tu détournes de moi tes doux rayons, ô mon beau soleil, mille terreurs funestes s’abattent sur moi, et font dans mon cœur un âpre hiver plus d’une fois dans l’année.
«Ah! reviens vers moi, ô mon soleil; reviens, et ramène le doux printemps si désiré! Viens fondre les glaces et les neiges et rasséréner mon esprit troublé par de sombres vapeurs!--» Semblable à Progné qui se lamente, ou à Philomèle qui était allée chercher de la pâture pour ses petits et qui retrouve le nid vide, ou bien encore à la tourterelle qui pleure sa compagne perdue,
Bradamante se plaint et se désespère. Elle craint que son Roger ne lui ait été ravi. Son visage est la plupart du temps baigné de larmes, mais elle se cache le plus qu’elle peut pour pleurer. Oh! combien elle se plaindrait davantage si elle savait ce qu’elle ignore; si elle savait que son époux est en prison, où il endure de cruels tourments, et où il attend une mort affreuse!
La cruauté dont la méchante vieille use envers le brave chevalier qu’elle tient prisonnier et qu’elle se prépare à faire mourir au milieu de tourments nouveaux et de supplices inouïs, parvient enfin, grâce à la Bonté suprême, aux oreilles du généreux fils de César. Celui-ci ne peut consentir à laisser périr un guerrier si vaillant, et il forme le projet de lui venir en aide.
Le généreux Léon qui aime Roger, sans savoir encore que c’est Roger, et simplement parce qu’il a été touché de cette vaillance qu’il proclame unique au monde et qui lui semble surhumaine, cherche le moyen de le sauver. Il ourdit enfin une trame fort habile, et qui lui permettra de sauver Roger, sans que sa cruelle tante puisse s’en offenser et lui faire de reproches.
Il va trouver en secret le geôlier de la prison, et lui dit qu’il voulait voir le chevalier avant que la sentence capitale prononcée contre lui n’ait reçu son exécution. La nuit venue, il prend avec lui un de ses plus fidèles serviteurs, plein de force et d’audace, et tout à fait apte à un coup de main; il s’arrange ensuite de façon que le geôlier, sans dire à personne qu’il est Léon, vienne lui ouvrir.
Le geôlier, sans prendre aucun de ses acolytes avec lui, conduit secrètement Léon et son compagnon à la tour où est gardé le malheureux condamné au dernier supplice. Arrivés dans la tour, et comme le geôlier leur tourne le dos pour ouvrir la trappe, Léon et son compagnon lui jettent un nœud coulant autour du cou, et l’étranglent sur l’heure.
Ils ouvrent la trappe, et Léon y descend, suspendu à une corde qu’ils avaient apportée à cette intention, et tenant à la main une torche allumée. Il trouve Roger plongé dans une obscurité profonde, enchaîné et couché sur un grabat baignant à moitié dans l’eau. Ce lieu infect l’aurait à lui seul fait mourir au bout d’un mois, et même en moins de temps.
Léon, saisi de grande pitié, embrassa Roger et lui dit: «--Chevalier, ta haute vaillance m’a lié indissolublement à toi d’une volontaire et éternelle amitié. Tes intérêts me sont plus chers que les miens, et pour te sauver j’expose ma propre vie. L’amitié que je porte à mon père et à toute ma famille passe après ton affection.
«Tu me comprendras mieux quand tu sauras que je suis Léon, fils de Constantin, et que je viens te sauver, comme tu vois, en personne, bravant le danger d’être chassé à jamais par mon père, s’il vient à savoir ce que je fais pour toi. Tu as mis ses gens en déroute et tu lui en as tué la plus grande partie devant Belgrade; c’est pourquoi il te hait.--»
Il poursuit en lui disant tout ce qu’il pense de nature à le rappeler à l’amour de la vie. Pendant ce temps, il le débarrasse de ses chaînes. Roger lui dit: «--Je vous ai une reconnaissance infinie; cette vie que vous me donnez, j’entends qu’elle vous soit rendue à quelque heure que vous la demandiez, et toutes les fois que vous aurez besoin que je l’expose pour vous.--»
Roger une fois hors de ce cachot obscur, on descendit à sa place le cadavre du geôlier, sans que Roger ni ses compagnons fussent reconnus par personne. Léon conduisit Roger dans ses appartements, où il lui conseilla de rester caché quatre ou cinq jours. Pendant ce temps, il essaierait de ravoir les armes et le vaillant destrier qu’Ungiard lui avait enlevés.
Le jour venu, on trouva la prison ouverte, le geôlier étranglé, et l’on constata la fuite de Roger. Chacun parlait de cet événement; tous donnaient leur avis, mais pas un ne devina juste. On aurait pensé à tout le monde, hormis à Léon, qui avait, aux yeux du plus grand nombre, des motifs pour détruire Roger, et non pour lui venir en aide.
De tant de courtoisie Roger reste si confus, si rempli d’étonnement, et tellement revenu de la pensée qui l’avait poussé là à une si grande distance, que, comparant sa nouvelle pensée à la première, il trouve qu’elles ne se ressemblent aucunement l’une à l’autre. La première n’était rien que haine, colère, venin; la seconde est pleine de pitié et d’affection.
Il y pense souvent la nuit, il y pense souvent le jour; il n’a d’autre souci, d’autre désir que de se libérer de l’immense obligation qu’il a contractée, par une courtoisie égale sinon plus grande. Il lui semble que, quand même il consacrerait à servir Léon sa vie tout entière, longue ou courte, quand même il s’exposerait à mille morts certaines, il ne pourrait encore assez faire pour s’acquitter.
Cependant la nouvelle du ban qu’avait fait publier le roi de France, et par lequel il ordonnait que quiconque prétendrait à Bradamante, aurait à lutter contre elle l’épée et la lance à la main, était parvenue en Grèce. Cette nouvelle fut si désagréable à Léon, qu’on le vit pâlir en l’apprenant. Il connaissait en effet sa force, et il savait bien qu’il ne pourrait pas lutter les armes à la main contre Bradamante.
Après avoir réfléchi, il pensa qu’il pourrait suppléer par une ruse à la vigueur qui lui faisait défaut. L’idée lui vint de faire combattre, couvert de ses armes, le guerrier dont il ne savait pas encore le nom, mais qui lui paraissait pouvoir lutter avantageusement contre n’importe quel chevalier de France. Il est persuadé que s’il lui confie cette entreprise, Bradamante sera vaincue par lui et faite prisonnière.
Mais, pour cela, il lui faut deux choses: d’abord faire consentir le chevalier à cette entreprise, puis le faire entrer dans la lice à sa place, sans que personne puisse soupçonner la ruse. Il fait appeler Roger, lui expose le cas, et le prie avec instances de consentir à combattre sous le nom d’autrui et sous une devise menteuse.
L’éloquence du Grec avait grand pouvoir sur Roger, mais l’obligation que ce dernier avait à Léon avait plus de puissance encore, car il ne devait jamais s’en délivrer. Aussi, quoique l’entreprise lui parût dure et presque impossible, il lui répondit, le visage joyeux mais le cœur brisé, qu’il était prêt à tout faire pour lui.
A peine a-t-il fait cette promesse, qu’il se sent le cœur frappé d’une atroce douleur. Elle le ronge jour et nuit; elle le tourmente et l’afflige, et la mort est sans cesse devant ses yeux. Cependant, il ne se repent pas de l’avoir faite, car, avant de désobéir à Léon, il mourrait mille fois pour une.
Il est bien assuré de mourir, car, s’il lui faut renoncer à sa dame, il doit renoncer aussi à la vie. D’un autre côté, la douleur et l’angoisse lui viendront en aide pour mourir, et si la douleur et l’angoisse ne sont pas suffisantes, il s’ouvrira la poitrine de ses propres mains et s’en arrachera le cœur. Tout lui semble facile, excepté de voir sa dame n’être pas à lui.
Il est résolu à mourir, mais il ne sait pas encore quel genre de mort il choisira. Il songe parfois à dissimuler sa force, et à présenter sa poitrine nue aux coups de la damoiselle; pourrait-il trouver mort plus heureuse, que celle qu’il recevrait de cette main? Mais il comprend que s’il ne fait pas tout ce qu’il pourra pour qu’elle devienne la femme de Léon, il n’aura point payé sa dette de reconnaissance.
Car il a promis d’entrer en champ clos, et de s’y battre contre Bradamante, mais non pas d’une manière feinte et seulement pour la forme, ce qui ferait paraître Léon inférieur à son adversaire. Il tiendra donc ce qu’il a promis; et bien que toutes sortes de pensées viennent l’assaillir, il les repousse toutes, et ne veut s’arrêter qu’à une seule, celle qui l’invite à ne point manquer à la foi jurée.
Léon, avec l’autorisation de son père, avait déjà fait préparer ses armes, ses chevaux, et était parti, emmenant avec lui une suite selon son rang. Il avait à côté de lui Roger auquel il avait fait rendre ses armes et Frontin. De journée en journée, ils marchèrent si bien, qu’ils arrivèrent en France, sous les murs de Paris.
Léon ne voulut pas entrer dans la ville. Il fit dresser ses tentes dans la campagne, et, le jour même, il fit prévenir par ambassade le roi de France de son arrivée. Le roi en témoigna sa satisfaction en lui faisant force présents, et en allant à plusieurs reprises lui rendre visite. Léon lui exposa le motif de sa venue, et le pria de hâter le combat.
Il le pria de faire descendre au plus tôt dans la lice la damoiselle qui ne voulait pas avoir un mari moins vigoureux qu’elle, car il était venu dans l’intention de la conquérir pour femme, ou de recevoir la mort de sa main. Charles y consentit, et décida que le combat aurait lieu le jour suivant, hors des portes de la ville, dans une enceinte que l’on prépara en toute hâte pendant la nuit, sous les remparts.
La nuit qui précéda le jour du combat fut pour Roger semblable à celle que passe un homme condamné à mourir le lendemain matin. Il avait choisi de combattre armé de toutes pièces, afin de ne pas être reconnu. Il ne voulut prendre ni lance, ni destrier, et se contenta de son épée pour toute arme offensive.
Il ne choisit pas la lance, non qu’il craignît la lance d’or qui avait appartenu d’abord à l’Argail, puis à Astolphe et que possédait actuellement Bradamante. C’était cette lance qui faisait vider les arçons à tous ceux qui en étaient touchés. Personne ne connaissait du reste ce pouvoir surnaturel; on ignorait même qu’elle fût l’œuvre de la nécromancie; seul le roi qui l’avait fait faire et qui l’avait donnée à son fils, l’avait su autrefois.
Astolphe et la dame qui l’avaient portée après l’Argail, ne savaient pas qu’elle était enchantée; ils attribuaient ses coups merveilleux à leur propre vigueur, et ils croyaient qu’ils en auraient fait autant avec toute autre lance. La seule raison qu’eût Roger pour ne pas jouter avec la lance, fut la crainte de voir son bon Frontin reconnu.
La dame aurait pu facilement le reconnaître en le voyant, car elle l’avait longtemps monté, et elle l’avait gardé avec elle à Montauban. Roger qui n’avait d’autre souci, d’autre préoccupation que de n’être pas reconnu par elle, ne voulut pas prendre Frontin, ni conserver aucune marque extérieure qui eût pu donner le moindre soupçon.
Il voulut même prendre une autre épée que son épée ordinaire. Il savait trop bien que, pour résister à Balisarde, toute armure serait comme une pâte molle, et qu’aucune trempe ne pouvait l’arrêter. Il eut soin encore d’enlever avec un marteau le tranchant de sa nouvelle épée, afin de la rendre moins dangereuse. C’est armé de la sorte que Roger, aux premières lueurs qui pointèrent à l’horizon, entra en champ clos.
Afin qu’on le prît pour Léon, il avait endossé la soubreveste que ce dernier portait la veille. Sur son écu, peint en rouge, s’étalait l’aigle d’or à deux têtes. On pouvait d’autant plus facilement s’y méprendre, que tous deux étaient de même taille et de même grosseur. Tandis que l’un se montrait avec ostentation, l’autre se dissimulait avec mille précautions.
Les dispositions de Bradamante étaient bien différentes de celles de Roger; si ce dernier avait pris la peine de frapper sur le tranchant de son épée afin de la rendre moins dangereuse, la dame au contraire avait aiguisé la sienne et n’avait qu’un désir, celui de la plonger dans le sein de son adversaire, et de lui arracher la vie. Elle aurait voulu que chaque coup de taille ou de pointe pût pénétrer jusqu’au cœur.
De même qu’en deçà de la barrière, le cheval sauvage et plein de feu, qui attend le signal du départ, ne peut se tenir tranquille sur ses pieds, gonfle les narines et dresse les oreilles, ainsi l’impatiente dame qui ignore qu’elle va combattre contre Roger, attend le signal de la trompette; elle semble avoir du feu dans les veines, et ne peut rester en place.
Souvent, après un coup de tonnerre, un vent violent s’élève soudain, soulevant les vagues de la mer et faisant voler jusqu’au ciel des tourbillons de poussière; on voit alors fuir les bêtes féroces, les pasteurs et leurs troupeaux, tandis que les nuées se résolvent en grêle et en pluie. Ainsi la damoiselle, à peine a-t-elle entendu le signal, saisit son épée et se précipite sur son Roger.
Mais le chêne antique ou les épaisses murailles d’une tour, ne cèdent pas davantage sous les efforts de Borée; l’écueil impassible n’est pas plus ébranlé par la mer en courroux dont les vagues l’assaillent jour et nuit, que le brave Roger, en sûreté sous les armes que Vulcain donna jadis à Hector, ne ploie sous la tempête de haine et de colère qui fond sur ses flancs, sur sa poitrine, sur sa tête.
La damoiselle frappe de taille et d’estoc; elle n’a d’autre préoccupation que de plonger son fer dans le sein de son adversaire, afin d’assouvir sa rage. Elle le tâte d’un côté et d’autre, tournant de çà, de là. Elle se plaint, elle s’irrite de voir qu’elle ne peut aboutir à rien.
De même que celui qui assiège une cité forte et bien pourvue de fossés et de murailles épaisses, redouble ses assauts, essaye tantôt d’enfoncer les portes, tantôt d’escalader les tours élevées, tantôt de combler les fossés, et voit ses gens tomber morts autour de lui sans qu’il puisse pénétrer dans la place; ainsi, malgré tous ses efforts, la dame ne peut ouvrir une seule pièce, une seule maille de son adversaire.
Mille étincelles jaillissent de l’écu, du casque, du haubert, sous les coups terribles qu’elle porte aux bras, à la tête, à la poitrine, plus rapides et plus pressés que la grêle qui rebondit sur les toits sonores des grandes cités. Roger se tient sur la défensive et détourne les coups avec beaucoup d’adresse, sans riposter jamais.
Tantôt il s’arrête, tantôt il bondit de côté; tantôt il recule, se couvrant de son écu ou de son épée qu’il oppose sans cesse à l’épée de son ennemie. Il ne la frappe point, ou s’il la frappe, il a bien soin de ne l’atteindre que là où il pense lui nuire le moins. La dame, avant que le jour ne s’achève, n’a d’autre désir que de mettre fin au combat.
Elle se rappelle le ban publié, et s’aperçoit du danger qu’elle court, si, à la fin du jour, elle n’a pas tué ou fait prisonnier celui qui l’a provoquée. Déjà Phébus est prêt à plonger sa tête dans les flots par derrière les colonnes d’Hercule, lorsqu’elle commence à se défier de ses forces, et à perdre l’espérance.
Mais plus son espérance décroît, plus sa colère augmente, et plus elle redouble ses bottes furieuses. Elle voudrait mettre en pièces d’un seul coup ces armes dont elle n’a pu, pendant tout un jour, détacher une seule maille. C’est ainsi que l’ouvrier en retard pour un travail qu’il doit livrer, et qui voit venir la nuit, se dépêche en vain, s’inquiète et se fatigue, jusqu’à ce que les forces viennent à lui manquer en même temps que le jour.
O malheureuse damoiselle! si tu connaissais celui à qui tu veux donner la mort; si tu savais que c’est Roger, auquel la trame de ta vie est attachée; tu voudrais j’en suis sûr te tuer plutôt que d’essayer de le faire périr, car je sais que tu l’aimes plus que toi-même. Et quand tu sauras que c’est Roger, tu regretteras, je le sais, les coups que tu lui portes maintenant.