Part 9
Il le frappe au côté gauche de la cuirasse, et trouve un chemin jusqu’au cœur, car le fer entre de plus d’une palme dans le flanc de Mandricard; de sorte qu’il faut que celui-ci tombe et perde tout les droits qu’il pouvait avoir sur l’oiseau blanc et sur la fameuse épée, et qu’il perde aussi la vie, plus précieuse qu’épée et bouclier.
Le malheureux ne mourut pas sans vengeance. Au moment même où il était frappé, il levait son épée et il aurait fendu en deux la tête de Roger, si celui-ci ne lui avait enlevé une bonne partie de sa vigueur et de sa force par la blessure qu’il lui avait faite tout d’abord sous l’aisselle droite.
Roger fut frappé par Mandricard juste au moment où il lui arrachait la vie. Le coup fut encore assez fort pour fendre en deux la coiffe d’acier et le cercle de fer qui la surmontait. Durandal, taillant le casque et les os, entra de deux doigts dans la tête de Roger qui tomba à la renverse, baigné dans un ruisseau de sang.
Celui des deux qui tomba le premier à terre fut Roger; l’autre, avant de tomber, resta encore un instant en selle, de sorte que tout d’abord chacun crut que Mandricard avait remporté le prix et l’honneur de la bataille. Sa Doralice qui partageait l’erreur générale, et qui avait plus d’une fois passé des pleurs au rire, levait les mains au ciel et rendait grâce à Dieu de ce que le combat eût eu une semblable fin.
Mais quand on vit manifestement lequel des deux était vivant et lequel était mort, il se fit un grand changement dans l’esprit des assistants; ceux qui étaient joyeux devinrent tristes. Le roi, les seigneurs et les chevaliers les plus renommés, qui s’affligeaient déjà de la mort de Roger, poussèrent des cris d’allégresse, coururent l’embrasser, exaltant sa gloire et son mérite.
Chacun se réjouit de la victoire de Roger; chacun pense et parle de même à ce sujet. Seul, Gradasse nourrit un sentiment contraire à celui qu’il laisse paraître. Son visage rayonne de joie, mais en lui-même il envie la gloire acquise par Roger, et maudit le sort qui a fait sortir ce nom le premier de l’urne.
Que dirai-je de la faveur, des caresses aussi affectueuses que sincères, dont le roi Agramant combla Roger? Il ne voulut pas lever le camp, ni retourner sans lui en Afrique. C’est en vain qu’il est entouré de tant de braves chevaliers. Depuis que Roger a vaincu et mis à mort le fils d’Agrican, il ne se fie plus qu’à lui, et fait plus de cas de lui que de l’univers entier.
Ce n’était pas seulement les hommes qui étaient ainsi disposés en faveur de Roger, mais aussi les dames qui avaient suivi sur le territoire des Francs les troupes d’Afrique et d’Espagne. Doralice elle-même, bien qu’elle pleurât son amant pâle et inanimé, aurait peut-être suivi l’exemple des autres, si un dur frein de vergogne ne l’avait retenue.
Je dis que peut-être--mais sans l’affirmer--elle aurait pu être inconstante, telle était la beauté, tels étaient le mérite, les manières et la prestance de Roger. Quant à elle, d’après ce que nous avons déjà vu, elle était si facile à changer de sentiments, que, pour ne pas rester sans amours, elle aurait très bien pu porter son cœur à Roger.
Mandricard vivant lui convenait fort bien, mais qu’en aurait-elle fait une fois mort? Il lui fallait se pourvoir d’un amant qui nuit et jour fût vaillant et fort à la besogne. Cependant le médecin le plus expérimenté de la cour n’avait pas tardé à accourir. Après avoir examiné chaque blessure de Roger, il avait répondu de sa vie.
Le roi Agramant fit promptement coucher Roger sous sa propre tente; nuit et jour il veut l’avoir devant les yeux, tellement il l’aime et tellement il s’intéresse à lui. Le roi fait suspendre aux pieds de son lit l’écu et toutes les armes qui ont appartenu à Mandricard, excepté Durandal, qui est laissée au roi de Séricane.
Avec les armes, les autres dépouilles de Mandricard sont données à Roger. On lui donne aussi Bride-d’Or, ce bel et brave destrier que Roland avait abandonné dans sa fureur. Roger l’offre en présent au roi, pensant que ce don lui serait très agréable. Mais laissons tout cela, et revenons à celle pour qui Roger en vain soupire et qu’il réclame en vain.
J’ai à vous parler des tourments amoureux que Bradamante eut à souffrir dans l’attente de son amant. Hippalque, de retour à Montauban, lui avait apporté des nouvelles de celui qu’elle désirait tant. Elle lui raconta d’abord ce qui lui était arrivé avec Rodomont, au sujet de Frontin; puis elle lui parla de Roger, qu’elle avait trouvé près de la fontaine avec Richardet et les frères d’Aigremont.
Elle lui dit qu’il était parti avec elle dans l’espoir de retrouver le Sarrasin et de le punir d’avoir enlevé à une dame son cheval Frontin, mais qu’il n’avait pu accomplir son dessein, parce qu’il avait pris un autre chemin que Rodomont; elle lui expliqua ensuite la raison pour laquelle Roger n’était pas venu à Montauban.
Elle lui rapporta de point en point les paroles que Roger l’avait chargée de transmettre pour s’excuser. Enfin, tirant la lettre de son sein, elle la lui donna. D’un air plus troublé que calme, Bradamante prit la lettre et la lut. Cette lettre lui aurait été bien plus agréable, si elle n’avait pas nourri l’espoir de voir arriver Roger lui-même.
Avoir attendu Roger, et, à sa place, être obligée de se contenter d’un message, voilà ce qui troublait son beau visage de crainte, de douleur et de dépit. Elle baisa dix et dix fois la lettre, reportant sa pensée vers celui qui l’avait écrite. Les larmes dont elle l’arrosa empêchèrent seules qu’elle ne la brûlât de ses soupirs ardents.
Elle lut l’écrit quatre ou cinq fois, et pendant ce temps, elle se fit répéter par son ambassadrice tout ce que celle-ci lui avait déjà dit. Elle l’écoutait en pleurant; on aurait pu croire qu’elle ne se serait jamais consolée, si elle n’avait eu pour la réconforter l’espoir de revoir bientôt son Roger.
Roger avait fixé le terme de son retour à quinze ou vingt jours, et avait affirmé avec mille serments à Hippalque qu’il n’y avait pas à craindre qu’il dépassât ce délai. «--Hélas!--disait Bradamante--qui m’assure des accidents qui peuvent arriver en tous lieux et surtout à la guerre? Qui me dit qu’il ne s’en produira pas un qui détourne tellement Roger qu’il ne puisse plus revenir?
«Hélas! Roger; hélas! qui aurait cru que t’ayant aimé plus que moi-même, tu pourrais me préférer ta nation ennemie? Tu portes secours à ceux que tu devrais combattre, et tu tortures celle que tu devrais secourir. Je ne sais si tu mérites le blâme ou l’éloge, car tu comprends bien peu ce qu’il faut récompenser et ce qu’il faut punir.
«Ton père, j’ignore si tu le sais, fut mis à mort par Trojan; les rochers eux-mêmes le savent; et tu mets tous tes soins à ce que le fils de Trojan ne reçoive ni déshonneur ni dommage. Est-ce là la vengeance que tu tires du meurtre de ton père, ô Roger? Est-ce pour récompenser ceux qui l’ont vengé, que, moi qui suis de leur sang, tu me fais mourir de douleur et de chagrin?--»
La dame adressait ces paroles et d’autres encore à son Roger absent, et versait d’abondantes larmes. Non pas une fois, mais souvent, Hippalque venait lui tenir compagnie et la consolait en lui disant que Roger lui garderait entièrement sa foi, et qu’elle n’avait qu’à l’attendre, puisqu’elle ne pouvait faire autrement, jusqu’au jour marqué pour son retour.
Les consolations d’Hippalque et l’espérance, compagne assidue des amoureux, calmèrent la crainte et le chagrin de Bradamante et la firent rester à Montauban pour y attendre le terme fixé par Roger. Mais celui-ci tint mal son serment.
Ce ne fut point sa faute s’il manqua à sa promesse; et plusieurs causes indépendantes de sa volonté l’empêchèrent de tenir son engagement. Il dut rester pendant plus d’un mois étendu sur son lit, en danger de mort, tellement son état avait empiré depuis le combat qu’il avait soutenu contre le Tartare.
L’enamourée jouvencelle l’attendit jusqu’au jour marqué, mais elle l’attendit en vain. Elle n’en eut pas de nouvelles autrement que par Hippalque et par son frère qui lui raconta que Roger avait pris sa défense, et avait délivré Maugis et Vivien. Cette nouvelle, bien qu’elle lui fût agréable, lui avait cependant causé quelque amertume.
Dans le récit de son frère, elle avait entendu vanter la haute valeur et la beauté de Marphise. Elle avait appris que Roger était parti avec elle en disant qu’il se rendait au camp dans lequel Agramant était mal en sûreté. La dame le félicita d’être en si digne compagnie, mais elle n’avait pas lieu de s’en réjouir, ni de l’approuver.
Et le soupçon qui l’oppresse n’est pas petit, car si Marphise est belle, comme la renommée le rapporte, et que Roger soit resté jusqu’à ce jour près d’elle, c’est un miracle s’il ne l’aime pas. Pourtant, elle ne veut pas le croire encore, et elle espère et elle craint. Dans sa misère, elle attend le jour qui doit la rendre heureuse ou plus infortunée encore. Soupirant, elle reste à Montauban sans jamais porter ses pas au dehors.
Elle y était encore, lorsque le prince, le seigneur de ce beau domaine, le premier de ses frères--je ne dis point le premier par l’âge, mais par l’honneur, car deux autres de ses frères étaient nés avant lui--Renaud, qui jetait sur tous les siens des rayons de gloire et de splendeur, comme le soleil sur les étoiles, arriva un jour au château à l’heure de none. Hormis un page, il n’avait personne avec lui.
La cause de son arrivée était celle-ci: retournant un jour de Brava vers Paris,--je vous ai dit que souvent il faisait ce voyage pour retrouver les traces d’Angélique--il avait appris la fâcheuse nouvelle que ses cousins Vivien et Maugis allaient être livrés au Mayençais. C’est pour cela qu’il avait pris le chemin d’Aigremont.
Là, on lui avait dit qu’ils avaient été délivrés, que leurs ennemis étaient morts et détruits, que c’était Marphise et Roger qui les avaient mis en cet état, et que ses frères et ses cousins étaient retournés tous ensemble à Montauban. Il se souvint alors qu’il y avait un an qu’il ne s’était plus trouvé au château avec eux, et qu’il ne les avait embrassés.
Renaud s’en vint donc à Montauban où il embrassa sa mère, sa femme, ses fils, ses frères et ses cousins qui étaient naguère captifs. Il ressemblait, en arrivant parmi les siens, à l’hirondelle qui vient au nid, apportant à la bouche la pâture pour ses petits affamés. Après être resté un jour ou deux au château, il partit, emmenant tous les autres avec lui.
Richard, Alard, Richardet, les fils d’Aymon, le plus âgé des deux Guichard, Maugis et Vivien, suivirent en armes le vaillant paladin. Bradamante, voyant s’approcher le temps où celui qu’elle désirait tant devait venir, dit à ses frères qu’elle était malade, et refusa de se joindre à leur troupe.
Et elle leur disait bien vrai, car elle était malade, non de fièvre ou de douleur corporelle; mais c’était le désir qui consumait son âme, et la souffrance amoureuse qui altérait son visage. Renaud ne s’arrêta pas davantage à Montauban, et partit emmenant avec lui la fleur de sa famille. Je vous dirai dans l’autre chant comment il arriva à Paris, et combien il vint en aide à Charles.
CHANT XXXI.
ARGUMENT.--Funestes effets de la jalousie.--Combat de Renaud et de Guidon le Sauvage. Ce dernier est reconnu et se joint à la troupe des guerriers de Montauban qui, réunis aux forces dont dispose Charles, fait un grand carnage des Maures.--Brandimart va avec Fleur-de-Lys sur les traces de Roland, et arrive au petit pont construit par Rodomont dont il devient prisonnier.--L’armée des Sarrasins se retire à Arles.
Quel état serait plus doux, plus agréable que celui d’un cœur amoureux; quelle vie serait plus heureuse, plus fortunée que celle que l’on passerait en servage d’amour, si l’homme n’était sans cesse tourmenté de ce soupçon funeste, de cette crainte, de ce martyre, de cette frénésie, de cette rage qu’on appelle jalousie?
Cependant, quelle que soit l’amertume qui se glisse dans cette suavissime douceur, elle ne fait qu’augmenter la force ou aiguiser la finesse de l’amour. La soif fait paraître l’eau bonne et savoureuse, et c’est grâce à la faim que l’on apprécie les aliments. Celui-là ne connaît point la paix et en ignore le prix, qui n’a pas d’abord éprouvé ce que c’est que la guerre.
On supporte paisiblement de ne point voir avec les yeux ce que le cœur voit toujours; plus on reste éloigné de ce qu’on aime, plus le retour, quand il s’effectue, apporte de soulagement. Servir sans récompense se peut accepter, pourvu que l’espérance ne soit pas morte, car le prix d’un fidèle servage finit toujours par venir, quelque tard qu’il vienne.
Le souvenir des dédains, des refus, et finalement de tous les martyres, de toutes les peines d’amour, fait que l’on goûte mieux un plaisir quand il arrive. Mais si cette infernale peste vient à infester un esprit malade, elle l’affaiblit et l’empoisonne au point que, s’il survient par la suite une occasion de joie et d’allégresse, l’amant n’en a plus souci, et ne l’apprécie pas.
Voilà la plaie cruelle, empoisonnée, que ne peuvent guérir ni les liqueurs ni les drogues, ni les grimoires, ni les inventions des sorcières, ni la longue observation des astres bienfaisants, ni tout l’art magique dont Zoroastre est l’inventeur. Voilà la plaie qui fait plus souffrir que toute autre douleur, et qui conduit l’homme au désespoir et à la mort.
O plaie incurable qui s’attache aussi facilement au cœur d’un amant sur un faux que sur un vrai soupçon! Plaie qui accable si cruellement l’homme, qu’elle lui offusque la raison et l’intelligence, et le rend si dissemblable à ce qu’il était auparavant! ô jalousie inique, comme tu as, bien à tort, enlevé toute joie à Bradamante!
Je ne parle pas de l’impression amère que le récit d’Hippalque et de son frère lui avait laissée au cœur, mais d’une nouvelle aussi cruelle que fausse qui lui avait été annoncée quelques jours plus tard, et en comparaison de laquelle les autres n’étaient rien. Je vous la dirai, mais après quelque digression. J’ai à vous parler auparavant de Renaud qui se dirige vers Paris avec les siens.
Le jour suivant, vers le soir, ils rencontrèrent un chevalier qui avait une dame à ses côtés. Son écu et sa soubreveste étaient entièrement noirs et coupés seulement par une bande blanche. Ce chevalier défia au combat Richardet qui marchait le premier, et qui avait l’air d’un franc guerrier. Celui-ci, qui ne refusa jamais pareille proposition, tourna bride et prit du champ.
Sans dire un mot, sans plus se demander qui ils étaient, ils coururent à la rencontre l’un de l’autre. Renaud et les autres chevaliers s’arrêtèrent pour voir le résultat de la joute. «--En voilà un--se disait à part lui Richardet--qui va tout à l’heure se trouver par terre, si je le frappe bien à l’endroit où je le vise.--» Mais il arriva tout le contraire de ce qu’il pensait,
Car le chevalier inconnu lui porta, au-dessous de la visière, un coup tel qu’il l’enleva de selle et le jeta à plus de deux longueurs de lance loin de son destrier. Alard, qui voulut aussitôt le venger, se retrouva en un instant à ses côtés, étourdi et contusionné, tellement fort fut le coup qui rompit son écu.
Guichard, voyant les deux frères à terre, mit sur-le-champ sa lance en arrêt, bien que Renaud lui criât: «--Attends, attends.--» Mais Renaud n’avait pas encore son casque attaché sur la tête, de sorte que Guichard eut le temps de courir à la rencontre du chevalier. Mais il ne sut pas mieux se tenir que les autres, et en un clin d’œil il se retrouva par terre.
Richard, Vivien et Maugis se disputaient déjà à qui jouterait le premier. Mais Renaud, ayant fini de s’armer, mit fin à leur contestation en disant: «--Il est temps d’arriver à Paris, et ce serait nous retarder trop que de vouloir attendre que chacun de vous fût abattu l’un après l’autre.--»
Il dit cela entre ses dents et de façon à n’être pas entendu, parce que c’eût été pour les autres une injure et une honte. Les deux adversaires avaient déjà pris du champ et s’en revenaient avec impétuosité l’un sur l’autre. Renaud ne fut point jeté à terre, car il valait à lui seul tous ses compagnons. Les lances se brisèrent comme du verre, mais les cavaliers ne reculèrent pas d’une ligne.
Les deux chevaux se heurtèrent avec une telle force que leur croupe alla toucher le sol. Bayard se releva aussitôt, et c’est à peine s’il interrompit sa course. L’autre tomba si malencontreusement, qu’il se rompit l’épaule et les reins. Le chevalier, voyant son destrier mort, abandonna les étriers, et se retrouva en un instant sur pied.
Il dit au fils d’Aymon, qui s’en revenait vers lui la main vide: «--Seigneur, ce serait manquer à mon devoir que de laisser sans vengeance la mort du bon destrier dont tu viens de me priver, et qui me fut cher tant qu’il vécut. Viens-t’en donc, et fais de ton mieux, car il faut qu’il y ait bataille entre nous.--»
Renaud lui dit: «--Si c’est à cause du destrier mort, et non pour autre chose, que nous devons nous livrer bataille, je te donnerai un des miens, et sois assuré qu’il ne vaut pas moins que le tien.--» L’autre reprit: «--Tu te trompes, si tu crois que je manque de destrier. Mais puisque tu ne comprends pas ce que je veux, je t’expliquerai plus clairement la chose.
«Je veux dire que je croirais commettre une faute en ne t’éprouvant pas aussi à l’épée, et en ne cherchant à savoir si, dans cette nouvelle joute, tu es mon égal, ou si tu vaux mieux ou moins que moi. Donc, comme il te plaira, descends ou reste à cheval. Pourvu que tu ne tiennes pas tes mains inoccupées, je suis content de te donner tout l’avantage, tellement je désire t’éprouver à l’épée.--»
Renaud ne le fit pas attendre longtemps, et dit: «--Je te promets la bataille, puisque tu es si ardent; et pour que tu n’aies point soupçon au sujet des gens qui m’accompagnent, ils continueront leur route jusqu’à ce que je les rejoigne. Il ne restera avec moi qu’un valet pour tenir mon cheval.--» Là-dessus, il ordonna à ses compagnons de s’en aller.
La courtoisie du vaillant paladin fut fort appréciée par le chevalier étranger. Renaud mit pied à terre et remit les rênes de son destrier Bayard aux mains du valet. Puis, lorsqu’il ne vit plus son étendard qui était déjà bien loin, il embrassa son écu, saisit son glaive redoutable, et défia le chevalier au combat.
Alors commença une bataille telle qu’on n’en vit jamais de plus fière. Chacun des chevaliers ne pensait pas que son adversaire fût de force à lui résister longtemps. Mais quand à l’épreuve ils virent que des deux côtés les forces étaient bien égales, ils comprirent que ni l’un ni l’autre n’avaient à se réjouir ou à s’attrister. Mettant l’orgueil et la colère de côté, tous deux déploient toute leur habileté pour obtenir l’avantage.
Leurs coups, implacables et féroces, remplissent tous les environs d’un bruit horrible, soit qu’ils tombent sur les boucliers, sur les cuirasses ou sur les cottes de mailles. Sous peine de laisser l’adversaire prendre l’avantage, l’un et l’autre doivent s’étudier à bien parer plutôt qu’à attaquer, car la première faute commise pouvait entraîner un éternel dommage.
L’assaut dura une heure, et plus de la moitié de l’heure suivante. Déjà le soleil se cachait sous l’onde, et les ténèbres étendaient leur filet jusqu’aux extrémités de l’horizon, sans que les combattants eussent pris le moindre repos, ni interrompu leurs coups furibonds. Cependant, ils n’étaient excités au combat ni par la colère ni par la haine, mais seulement par le point d’honneur.
Entre temps, Renaud songeait que le chevalier inconnu possédait une telle force que non seulement il aurait peine à se tirer de ses mains sain et sauf, mais qu’il courait grand danger de mort. Il en avait déjà été si fortement travaillé et si échauffé, que la sueur lui coulait du front, et qu’il commençait à douter de l’issue du combat. Il y aurait volontiers mis fin, si son honneur eût été sauvegardé.
De son côté, le chevalier étranger--qui ne savait également pas que c’était le seigneur de Montauban, ce guerrier si fameux dans toute la chevalerie, contre lequel il avait été amené à lutter l’épée à la main avec si peu d’animosité--était certain que les armes ne pouvaient lui donner la preuve d’un homme plus excellent.
Il aurait voulu ne pas avoir entrepris de venger la mort de son cheval, et, s’il avait pu le faire sans encourir de blâme, il se serait volontiers retiré de cette périlleuse bataille. La nuit était déjà si obscure et si épaisse, que presque tous les coups portaient dans le vide. Ils ne pouvaient attaquer et encore moins parer, car c’est à peine s’ils voyaient leurs épées dans leur mains.
Le sire de Montauban fut le premier à dire que la bataille ne pouvait se continuer ainsi dans l’obscurité, et qu’il valait mieux la remettre jusqu’à ce que le paresseux Arthur eût accompli son évolution terrestre[9]. En attendant, son adversaire peut venir sous sa tente où il ne sera pas moins en sûreté, ni moins bien servi et honoré qu’en aucun autre lieu.
Renaud n’a pas besoin de prier beaucoup le courtois chevalier, pour que ce dernier accepte son invitation; ils s’en vont donc ensemble à l’endroit où le pennon de Montauban s’était arrêté en un lieu sûr. Renaud, cependant, ôtant des mains de son écuyer un beau cheval, bien harnaché et bon pour le combat à la lance et à l’épée, en a fait don au chevalier.
C’est alors que le guerrier étranger apprit qu’il marchait à côté de Renaud, car, avant d’arriver à la tente, celui-ci s’était, par hasard, nommé lui-même. Et comme ils étaient frères, il se sentit le cœur doucement remué d’une pieuse affection, et se mit à pleurer de joie et de tendresse.
Ce guerrier était Guidon le sauvage, qui, en compagnie de Marphise, de Sansonnet et des fils d’Olivier, avait naguère longtemps voyagé sur mer, comme je vous l’ai dit. Le félon Pinabel, en le faisant prisonnier et en le retenant ensuite conformément à la honteuse loi qu’il avait établie, l’avait empêché de revoir plus tôt sa famille.
Guidon, en apprenant que c’était là ce Renaud, fameux parmi tous les chevaliers, et qu’il avait toujours plus désiré voir qu’un aveugle ne désire recouvrer la lumière du jour qu’il a perdue, s’écria plein de joie: «--O mon seigneur, quelle fatalité m’a conduit à vous combattre, vous que depuis longtemps j’aime et j’honore par-dessus tout en ce monde!
«Constance me donna le jour sur les rivages extrêmes du pont Euxin. Je suis Guidon, conçu, comme vous, de l’illustre semence du généreux Aimon. C’est le désir de vous voir, vous et tous les nôtres, qui m’a fourni l’occasion de venir ici. Et, lorsque mon vœu le plus cher est de vous honorer, il se trouve que j’en suis venu à vous faire injure!
«Mais excusez l’erreur qui a fait que je ne vous ai point reconnu, vous ni vos autres compagnons; pour la racheter, si faire se peut, dites-moi ce que je dois faire; je ne reculerai devant rien.--» Après qu’ils se furent plusieurs fois embrassés, Renaud lui répondit: «--Qu’il ne vous reste souci de vous excuser envers moi de cette bataille.
«Pour témoigner que vous êtes véritablement un rameau de notre antique souche, vous ne pouviez pas donner de meilleure preuve que la grande vaillance que nous avons éprouvée en vous. Si vos actes avaient été plus pacifiques, et plus calmes, nous vous aurions cru avec plus de peine, car le daim n’engendre pas le lion, ni la colombe l’aigle ou le faucon.--»
Tout en raisonnant ainsi, ils ne laissaient pas de poursuivre leur route, de sorte qu’ils arrivèrent vers les tentes. Là, le brave Renaud apprit à ses compagnons que le chevalier était Guidon, qu’ils avaient tant désiré voir, et qu’ils avaient si longtemps attendu. Cette nouvelle remplit tout le monde de joie, et tous déclarèrent qu’il ressemblait à son père.