Part 8
Et ce n’est pas celle-là seulement qui aurait dû tomber aux mains de Roland, mais toutes celles qui existent aujourd’hui, car, de toutes façons, elles sont toutes ingrates, et, parmi elles, il ne s’en trouve pas une de bonne. Mais avant que les cordes détendues de ma lyre ne rendent un son en désaccord avec mon chant, il vaut mieux le renvoyer à une autre fois, afin qu’il soit moins ennuyeux pour qui l’écoute.
CHANT XXX.
ARGUMENT.--Étranges preuves de folie de Roland.--Mandricard et Roger combattent l’un contre l’autre pour l’écu d’Hector et l’épée de Roland. Roger est blessé et Mandricard est tué.--Bradamante reçoit des mains d’Hippalque la lettre de Roger et se plaint de lui.--Renaud vient à Montauban, et emmène avec lui ses frères et ses cousins au secours de Charles.
Quand la raison se laisse dominer par l’impétuosité et la colère; quand elle ne sait pas se défendre de l’aveugle fureur qui pousse la main et la langue à nuire à ses propres amis, bien qu’ensuite on en pleure et qu’on en gémisse, la faute commise n’en est point rachetée. Hélas! je pleure et je m’afflige en vain de tout ce que, dans un moment de colère, j’ai dit à la fin du dernier chant.
Mais je suis comme un malade qui, après avoir pris longtemps patience, ne peut plus résister à la douleur, cède à la rage et se met à blasphémer. La douleur passe, ainsi que l’irritation qui poussait la langue à maudire. Le malade se ravise et se repent, il a honte de lui-même; mais nous ne pouvons faire que ce que nous avons dit n’ait pas été dit.
J’espère beaucoup, dames, en votre courtoisie, pour obtenir un pardon que j’implore de vous. Vous m’excuserez; car si j’ai failli, c’est sous l’influence de la frénésie, vaincu d’une âpre passion. Rejetez-en la faute sur mon ennemie qui me traite d’une telle façon que je ne pourrais pas être plus mal traité. C’est elle qui me fait dire ce dont je me repens ensuite. Dieu sait que c’est à elle que le tort appartient; quant à elle, elle sait si je l’aime!
Je ne suis pas moins hors de moi que le fut Roland, et je ne suis pas moins excusable que lui qui s’en allait errant à travers les monts et les plaines, et qui parcourut ainsi la plus grande partie du royaume de Marsile. Pendant plusieurs jours, il traîna, sans rencontrer d’obstacle, la jument toute morte qu’elle était. Mais arrivé à un endroit où un grand fleuve entrait dans la mer, force lui fut d’abandonner son cadavre.
Sachant nager comme une loutre, il entra dans le fleuve et gagna l’autre rive; au même moment, un berger arrivait, monté sur un cheval qu’il venait abreuver dans le fleuve. Bien que Roland s’avance droit sur lui, le berger qui le voit seul et nu ne cherche pas à l’éviter: «--Je voudrais,--lui dit le fou--faire un échange de ton roussin avec ma jument.
«Je te la montrerai de l’autre côté, si tu veux, car elle gît morte sur l’autre rive; tu pourras ensuite la faire panser. Je ne lui connais pas d’autre défaut. En y ajoutant peu de chose, tu peux me donner ton roussin. Descends-en donc de toi-même, car il me plaît.--» Le berger se met à rire, et, sans répondre, il va vers le gué et s’éloigne du fou.
«--Je veux ton cheval: holà! n’entends-tu pas?--» reprend Roland; et, plein de fureur, il s’élance. Le berger avait à la main un bâton noueux et solide; il en frappe le paladin. La rage, la colère du comte dépassant alors toutes les bornes, il semble plus féroce que jamais. Il frappe du poing sur la tête du berger qui tombe mort, les os broyés.
Le comte saute à cheval et s’en va courant par divers chemins, saccageant tout sur son passage. Le roussin ne goûte jamais foin ni avoine, de sorte qu’en peu de jours il reste sur le flanc. Roland n’en va point à pied pour cela; il entend aller aussi en voiture tout à son aise; autant il en rencontre, autant il en prend pour son usage, après avoir occis les maîtres.
Il arriva enfin à Malaga et y commit plus de dommages que partout ailleurs. Non seulement il sema le carnage parmi la population, mais il extermina tant de gens que cette année, ni la suivante, les vides qu’il fit ne purent être comblés. Il détruisit et brûla tant de maisons, que plus du tiers du pays fut ravagé.
Après avoir quitté ce pays, il vint dans une ville nommée Zizera, et qui s’élève sur le détroit de Gibraltar ou de Zibelterre--car on l’appelle de l’un et de l’autre nom.--Là, il vit une barque qui s’éloignait de terre; elle était pleine de gens qui s’ébattaient joyeusement sur les eaux tranquilles de la mer, aux rayons naissants du matin.
Le fou commença par leur crier de toutes ses forces de l’attendre, car l’envie lui était venue de monter sur la barque. Mais c’est bien en vain qu’il prodigue ses cris et ses hurlements, car il était une marchandise que l’on n’embarque pas volontiers. La barque file sur l’eau, aussi rapide que l’hirondelle qui fend l’air. Roland presse son cheval, le frappe, le serre, et comme une catapulte, le pousse à la mer.
Force est enfin au cheval d’entrer dans l’eau. En vain la pauvre bête veut reculer; en vain il résiste de toutes ses forces; il y entre jusqu’aux genoux, puis jusqu’au ventre, jusqu’à la croupe; bientôt on ne voit plus que sa tête qui dépasse à peine la vague. Il n’a plus espoir de revenir en arrière, et les coups de houssine lui pleuvent entre les oreilles. Le malheureux! il faut qu’il se noie, ou qu’il traverse le détroit jusqu’à la rive africaine.
Roland n’aperçoit plus ni la poupe ni la proue du bateau qui lui avait fait quitter le rivage pour se jeter dans la mer. Il a fui dans le lointain, et les flots mobiles le cachent aux regards. Roland pousse toujours son destrier à travers l’onde, résolu à passer de l’autre côté de la mer. Le destrier, plein d’eau et vide d’âme, cesse de vivre et de nager.
Il va droit au fond et il aurait entraîné son cavalier avec lui, si Roland ne s’était soutenu sur l’eau par la seule force de ses bras. Il se démène des jambes et des mains, et rejette, en soufflant, l’eau bien loin de sa figure. L’air était suave et la mer dans tout son calme. Et ce fut fort heureux pour le paladin, car pour peu que la mer eût été mauvaise, il y aurait perdu la vie.
Mais la Fortune, qui prend soin des insensés, le fit aborder au rivage de Ceuta, sur une plage éloignée des murs de la ville de deux portées de flèche. Pendant plusieurs jours, il courut à l’aventure le long de la côte, du côté du Levant, jusqu’à ce qu’il vînt à rencontrer, se déployant sur le rivage, une armée innombrable de guerriers noirs.
Laissons le paladin mener sa vie errante; le moment reviendra bien de parler de lui. Quant à ce qui, seigneur, arriva à Angélique après qu’elle eut échappé des mains du fou, à la façon dont elle trouva bon navire et meilleur temps pour retourner en son pays, et dont elle donna le sceptre de l’Inde à Médor, un autre le chantera peut-être sur un meilleur luth.
Pour moi, j’ai à parler de tant d’autres choses, que je ne me soucie plus de la suivre. Il faut que je reporte ma pensée vers le Tartare qui, après avoir écarté son rival, jouit en paix de cette beauté dont l’Europe ne renferme plus l’égale, depuis qu’Angélique l’a quittée et que la chaste Isabelle est montée au ciel.
Mais l’altier Mandricard ne peut jouir entièrement du bénéfice de la sentence qui lui a octroyé la possession de la belle dame, car il a sur les bras d’autres querelles. L’une lui est suscitée par le jeune Roger, auquel il ne veut pas céder le droit de porter l’aigle blanche sur ses armes; l’autre, par le fameux roi de Séricane, qui veut lui faire rendre l’épée Durandal.
Agramant perd sa peine, ainsi que Marsile, à vouloir débrouiller cet inextricable conflit. Non seulement il ne peut parvenir à les rendre amis, mais Roger ne veut point consentir à laisser à Mandricard l’écu de l’antique Troyen, et Gradasse exige qu’on lui rende l’épée; de sorte que l’une et l’autre querelle sont loin d’être apaisées.
Roger ne veut point qu’il se serve de son écu contre un autre adversaire que lui; de son côté Gradasse n’entend point qu’il combatte, excepté contre lui, avec l’épée que le glorieux Roland portait d’habitude. A la fin, Agramant dit: «--Trêve aux paroles, et voyons ce que la Fortune décidera. Celui qu’elle désignera passera le premier.
«Et si vous voulez encore plus me complaire, ce dont je vous aurai une obligation éternelle, vous allez tirer au sort à qui de vous combattra, mais à la condition que le premier dont le nom sortira de l’urne sera chargé de vider les deux différends, de façon que, s’il est vainqueur, il aura vaincu aussi pour le compte de son compagnon; et, s’il est vaincu, il aura succombé pour tous les deux.
«Entre Gradasse et Roger, je crois que la différence est nulle, ou à peu près, comme valeur, et celui des deux qui combattra le premier se comportera excellemment sous les armes. Quant à la victoire, elle sera du côté que la divine Providence voudra. Le chevalier vaincu n’aura rien à se reprocher; tout sera imputable à la Fortune.--»
Roger et Gradasse n’opposèrent mot à la proposition d’Agramant, et furent d’accord que le premier d’entre eux dont le nom sortirait, se chargerait de l’une et l’autre querelle. En conséquence, leurs noms furent écrits sur deux billets ayant même ressemblance et même forme et renfermés dans une urne que l’on agita longtemps, de manière à les bien remuer.
Un innocent enfant mit la main dans l’urne et prit un billet; le hasard amena le nom de Roger et laissa au fond celui du Sérican. On ne saurait dire quelle allégresse ressentit Roger, quand il vit son nom sortir de l’urne. Par contre, le Sérican en fut très affligé; mais ce que le ciel décide, force est de l’accepter.
Le Sérican passe tout son temps, met tous ses soins à conseiller, à aider Roger, afin qu’il soit vainqueur. Il lui montre une à une et lui rappelle toutes les choses qu’il a déjà expérimentées par lui-même; comment on se couvre tantôt de l’épée, tantôt de l’écu; quelles bottes sont mauvaises et quelles sont celles dont on est sûr; à quel moment il faut avancer ou reculer.
Le reste de ce jour, où l’accord avait eu lieu ainsi que le tirage au sort, est consacré de part et d’autre par les amis à encourager les deux guerriers, selon l’usage. La foule, avide d’assister au combat, s’empresse d’occuper les places. Beaucoup veillent toute la nuit, dans la crainte d’arriver trop tard le lendemain.
La vile multitude attend avec impatience que les deux braves chevaliers en viennent aux mains, car elle n’en voit pas et n’en comprend pas plus long que ce qui se passe devant ses yeux. Mais Sobrin et Marsile, qui voient plus loin et comprennent ce qui peut nuire ou être utile, blâment cette bataille et Agramant qui la permet.
Ils ne cessent de lui faire voir quel grave dommage ce sera pour le peuple sarrasin, quel que soit celui des deux qui meure, de Roger ou du roi tartare. La mort d’un seul de l’un d’eux profitera plus au fils de Pépin, que celle de dix mille autres guerriers, parmi lesquels il serait difficile d’en retrouver un aussi brave.
Le roi Agramant reconnaît que tout cela est vrai, mais il ne peut plus refuser ce qu’il a promis. Il prie bien Mandricard et le brave Roger de lui rendre sa parole, d’autant plus que l’objet de leur querelle est sans importance et ne mérite pas de subir l’épreuve des armes. Il leur demande que s’ils ne veulent point lui obéir en cela, ils consentent au moins à différer le combat;
Qu’ils reportent leur combat singulier à cinq ou six mois, plus ou moins, jusqu’à ce qu’il ait chassé Charles de son royaume et lui ait enlevé le sceptre, la couronne et le manteau impérial. Mais l’un et l’autre, bien que désireux d’obéir au roi, restent inflexibles, estimant un tel accord honteux pour celui qui y consentirait le premier.
Mais plus que le roi, plus que tous les autres, la belle fille du roi Stordilan fait dépense de paroles pour apaiser le Tartare. Suppliante, elle le prie; elle se lamente et gémit. Elle le conjure de consentir à la demande du roi africain et de vouloir ce que veut le camp tout entier. Elle se lamente et se plaint d’être, grâce à lui, toujours tremblante et pleine d’angoisses.
«--Hélas!--disait-elle,--pourrai-je jamais vivre tranquille, si un nouveau désir vous prend à chaque instant de chercher querelle tantôt à l’un, tantôt à l’autre? Comment pourrai-je me réjouir de ce que la bataille projetée entre vous et Rodomont soit évitée, alors qu’une autre non moins dangereuse est prête à s’allumer?
«Hélas! c’est bien en vain que j’étais fière qu’un roi si glorieux, qu’un chevalier si redoutable consentît à risquer pour moi la mort dans un combat périlleux et acharné, puisque je vois maintenant que vous n’hésitez pas à vous exposer aux mêmes dangers pour une cause si futile! c’était votre ardeur naturelle, et non votre amour pour moi, qui vous poussait.
«Mais s’il est vrai que votre amour soit tel que vous vous efforcez de me le montrer à toute heure, je vous prie par cet amour même, et par cette angoisse qui m’oppresse l’âme et le cœur, de ne pas vous tourmenter plus longtemps de ce que Roger garde sur son écu l’oiseau aux plumes blanches. Je ne sais pas en quoi il peut vous être utile ou nuisible qu’il abandonne cette devise ou qu’il la porte.
«Vous gagnerez peu de chose, et pourrez perdre beaucoup à la bataille que vous allez livrer. Quand vous aurez arraché l’aigle des mains de Roger, ce sera un maigre résultat pour un grand travail. Mais si la Fortune vous est contraire--et vous ne la tenez pas encore par son cheveu--vous serez cause d’un malheur à la seule pensée duquel je sens que mon cœur se déchire.
«Si vous tenez pour vous-même assez peu à la vie pour lui préférer une aigle peinte, qu’elle vous soit au moins chère pour ma vie à moi, car l’une ne saurait s’éteindre sans entraîner l’autre avec elle. Ce n’est pas de mourir avec vous qui me paraît douloureux; je vous suivrai dans la vie, comme dans la mort; mais je ne voudrais pas mourir avec la douleur de descendre après vous dans la tombe.--»
Par de telles paroles et beaucoup d’autres semblables, accompagnées de larmes et de soupirs, elle ne cesse toute la nuit de supplier son amant et de le ramener à des idées de paix. Celui-ci cueille ces douces larmes sur ses beaux yeux humides, et ces tendres plaintes sur ses lèvres plus vermeilles que la rose. Pleurant lui aussi, il répond ainsi:
«--O ma vie, ne vous mettez par Dieu point en souci pour si peu de chose; quand même Charles et le roi d’Afrique, et tout ce qu’ils ont avec eux de chevaliers maures et français, déploieraient leurs bannières contre moi seul, vous ne devriez pas vous en effrayer davantage. Vous paraissez me tenir en peu d’estime, puisqu’un Roger seul vous fait trembler pour moi.
«Vous devriez cependant vous rappeler que seul, et n’ayant ni épée ni cimeterre, j’ai avec un tronçon de lance exterminé une troupe de chevaliers armés. Gradasse, bien qu’il en ait vergogne et dépit, raconte à qui le lui demande qu’il fut mon prisonnier dans un château de Syrie; et pourtant il a une bien autre renommée que Roger.
«Le roi Gradasse ne nie point également, votre Isolier et Sacripant savent aussi--je dis Sacripant, roi de Circassie,--et le fameux Griffon et Aquilant, et cent autres et plus, qu’ayant été faits prisonniers quelques jours auparavant à ce passage, je les délivrai tous, mahométans et gens baptisés, le même jour.
«Leur étonnement dure encore des grandes prouesses que je fis en ce jour et qui dépassèrent ce que j’aurais pu faire si j’avais eu autour de moi, comme ennemis, les armées des Maures et des Francs. Et maintenant Roger, un simple jouvenceau, pourrait, dans un combat seul à seul, être pour moi sujet de péril ou d’affront? Et maintenant que je possède Durandal et l’armure d’Hector, Roger doit-il vous faire peur?
«Ah! pourquoi n’ai-je pas eu besoin de vous conquérir tout d’abord par les armes! Je vous aurais tellement rendue certaine de ma vaillance, que vous pourriez déjà prévoir la fin destinée à Roger. Séchez vos larmes, et de par Dieu ne me faites pas un présage aussi triste. Soyez persuadée que c’est le souci de mon honneur qui me pousse, et non pas l’oiseau blanc peint sur l’écu.--»
C’est ainsi qu’il lui parla. La dame, remplie de tristesse, lui répliqua par une foule de raisons capables non pas seulement de le faire changer de résolution, mais de faire bouger de place une colonne. Elle finit par le vaincre, bien qu’il fût armé et qu’elle fût en jupons, et elle l’avait amené à dire que si le roi leur parlait de nouveau d’un accord, il y consentirait.
Et il l’aurait fait, si, dès le lever de l’aurore avant-courrière du soleil, l’impétueux Roger, qui voulait montrer qu’il portait à juste titre l’aigle brillante, sans écouter davantage les paroles de conciliation, n’avait fait sonner du cor et ne s’était présenté tout armé, dans la lice dont le peuple entourait la palissade.
Aussitôt que le Tartare entend le son éclatant qui le défie au combat, il ne veut plus entendre parler d’accord. Il se jette hors de son lit et crie qu’on lui apporte ses armes. Son visage respire une telle résolution, que Doralice elle-même n’ose plus lui parler de paix ni de trêve. Il faut enfin que la bataille ait lieu.
Mandricard s’arme rapidement et reçoit avec impatience les services de ses écuyers. Puis il s’élance sur le bon cheval qui avait appartenu au grand défenseur de Paris, et il court en toute hâte vers la place choisie pour vider par les armes les grandes querelles. Le roi et la cour y arrivent en même temps que lui, de sorte que l’assaut éprouve peu de retard.
On leur lace en tête les casques reluisants, et on leur remet leurs lances. Puis la trompette donne le signal qui fait pâlir les joues à plus de mille spectateurs. Les chevaliers mettent la lance en arrêt et, donnant de l’éperon dans les flancs de leurs coursiers, ils viennent avec une telle impétuosité à la rencontre l’un de l’autre, que le ciel semble s’abîmer et la terre s’entr’ouvrir.
De l’un et de l’autre côté, on voit s’avancer l’oiseau blanc qui soutient Jupiter dans les airs[8], ainsi qu’on le vit plus d’une fois jadis en Thessalie, mais avec d’autres ailes. Chacun des deux champions montre son ardeur et sa force dans le maniement des massives antennes. Sous le choc terrible, ils sont plus inébranlables que la tour battue des vents ou l’écueil fouetté par les vagues.
Les éclats de leur lance volent jusqu’au ciel. Turpin, très véridique en cette circonstance, raconte que deux ou trois de ces éclats, qui étaient parvenus jusqu’à la sphère du feu, en retombèrent tout enflammés. Les chevaliers avaient saisi leur épée, et, comme des gens peu accessibles à la peur, ils revinrent l’un sur l’autre. Tous deux se frappèrent à la visière de la pointe du glaive.
Ils se frappèrent tout d’abord à la visière. Ils ne songèrent pas, pour se démonter, à donner la mort aux chevaux, ce qui aurait été une mauvaise action, car les pauvres bêtes ne sont pas cause de la guerre. Celui qui penserait qu’ils agissaient ainsi par suite d’une convention conclue entre eux, se tromperait beaucoup et ne connaîtrait pas l’usage antique: en dehors de toute convention, celui qui frappait le cheval de son adversaire, encourait une éternelle honte et un blâme général.
Ils se frappèrent à la visière qui était double, et qui, malgré cela, eut peine à résister à une telle furie. Les coups se succèdent l’un après l’autre; les bottes sont plus serrées que la grêle qui brise et dépouille les branches des arbres, et détruit la moisson désirée. Vous savez si Durandal et Balisarde coupent, et ce qu’elles valent en de telles mains.
Mais ils ne portent pas encore de coups dignes d’eux, tant l’un et l’autre se tiennent sur leurs gardes. C’est Mandricard qui fit la première blessure dont le brave Roger faillit recevoir la mort. D’un de ces grands coups, comme les chevaliers de ce temps savaient en porter, il fend en deux l’écu de son adversaire, lui ouvre la cuirasse, et son glaive cruel pénètre dans sa chair vive.
L’âpre coup glace le cœur dans la poitrine des assistants, dont la majeure partie, sinon tous, manifestaient leurs préférences et leur sympathie pour Roger. Et si la Fortune se prononçait selon le vœu de la majorité, Mandricard serait déjà mort ou prisonnier. C’est pourquoi le coup porté par lui fait frémir tout le camp.
Je crois qu’un ange dut intervenir pour sauver le chevalier de ce coup. Roger, plus terrible que jamais, riposte sur-le-champ. Il dirige son épée sur la tête de Mandricard; mais l’extrême colère qu’il éprouve soudain le fait se presser tellement, que ce n’est pas sa faute si l’épée ne frappe point du tranchant.
Si Balisarde était retombée droit sur le casque d’Hector, c’est en vain qu’il eût été enchanté. Mandricard fut si étourdi sous le coup, qu’il laissa échapper les brides de sa main. Il inclina trois fois la tête, pendant que Bride-d’Or, que vous connaissez de nom, encore tout ennuyé d’avoir changé de maître, courait tout autour de la lice.
Le serpent foulé sous les pieds, ou le lion blessé, n’ont jamais éprouvé une colère, une fureur semblable à celle du Tartare, quand il revint de l’étourdissement où l’avait plongé ce coup d’épée. Sa force et sa vaillance croissent en raison de sa colère et de son orgueil. Il fait faire à Bride-d’Or un bond prodigieux, et revient sur Roger l’épée haute.
Il se lève sur ses étriers et dirige le coup sur le casque de son adversaire et vous croiriez cette fois qu’il va le fendre jusqu’à la poitrine. Mais Roger est plus agile que lui; avant que le bras du Tartare soit redescendu pour frapper, il lui plonge son épée sous l’aisselle droite, s’ouvrant un passage à travers la cotte de mailles qui la protège.
Il retire Balisarde ruisselante d’un sang tiède et vermeil, amortissant ainsi le coup porté par Durandal. Cependant bien qu’il ait ployé la tête jusque sur la croupe de son cheval, la douleur lui fait froncer les sourcils, et s’il avait eu un casque de moins bonne trempe, il se serait souvenu à jamais de ce coup formidable.
Roger ne s’arrête pas; il pousse son cheval, et frappe Mandricard au flanc droit. La finesse et la trempe de l’armure de ce dernier ne peuvent rien contre l’épée de Roger qui ne frappe point vainement et qui n’a pas besoin d’autre preuve pour montrer qu’elle est véritablement enchantée, puisque les cuirasses ni les cottes de mailles enchantées ne peuvent résister à ses coups.
Elle taille tout ce qu’elle touche et blesse au flanc le Tartare qui blasphème le ciel et frémit d’une colère telle, que la mer soulevée par la tempête est moins effrayante à voir. Il s’apprête à déployer toutes ses forces; plein de dédain, il jette loin de lui l’écu sur lequel est peint l’oiseau blanc et saisit son glaive à deux mains.
«--Ah!--lui dit Roger--cela seul suffit à prouver que tu n’es pas digne de porter cet emblème, puisque tu le jettes après l’avoir taillé en deux. Tu ne pourras désormais plus dire qu’il t’appartient.--» Il dit, et il n’a que le temps d’apercevoir Durandal qui descend sur son front avec une telle furie et d’un poids si lourd, que le choc d’une montagne lui paraîtrait plus léger.
L’épée lui fend la visière par le milieu--heureusement pour lui qu’elle ne touche pas le visage;--puis elle retombe sur l’arçon qui ne peut résister, bien qu’il soit doublé d’acier. Le fer atteint le cuissard, l’entr’ouvre comme de la cire, ainsi que l’étoffe qui le recouvre, et blesse si gravement Roger à la cuisse qu’il fut longtemps ensuite à en guérir.
Un double filet de sang rougit les armes des deux adversaires, de sorte qu’on ne saurait dire encore lequel d’entre eux a l’avantage. Mais Roger lève aussitôt ce doute; de son épée qui a déjà châtié tant d’ennemis, il porte un terrible coup de pointe juste à l’endroit que Mandricard a découvert en jetant son bouclier.