Roland Furieux, tome 3

Part 10

Chapter 104,040 wordsPublic domain

Je ne dirai pas l’accueil que lui firent Alard, Richardet et les autres deux, non plus que celui qu’il reçut de Vivian, d’Aldigier, de Maugis, ses cousins. Ce fut entre chaque chevalier et lui un échange d’affectueuse courtoisie, et je conclurai simplement en disant que sa venue fut bien vue de tous.

L’arrivée de Guidon aurait été de tout temps chère à ses frères, mais elle leur fut surtout agréable en ce moment où, plus que jamais, ils en avaient besoin. Dès que le soleil eut émergé ses rayons lumineux hors des vagues de l’Océan, Guidon partit sous la bannière de ses frères et de ses parents, dont il augmenta la troupe.

Ils marchèrent de telle sorte qu’en deux jours ils arrivèrent sur les rives de la Seine, à moins de dix milles des portes assiégées de Paris. Là, ils retrouvèrent par un heureux hasard Griffon et Aquilant, les deux guerriers à la redoutable armure: Griffon le blanc et Aquilant le noir, que Gismonde conçut d’Olivier.

Ils causaient avec une damoiselle dont l’apparence annonçait la haute condition, et dont la robe blanche était ornée d’une broderie d’or. Elle était très belle et d’un aspect fort agréable, bien qu’elle parût triste et larmoyante. Elle semblait, par ses gestes et sa contenance, parler de choses fort importantes.

Quand il fut près d’eux, Guidon reconnut les deux chevaliers, et dit à Renaud: «--En voici deux que peu de guerriers dépassent en vaillance. S’ils viennent avec nous au secours de Charles, les Sarrasins ne résisteront pas.--» Renaud confirma les dires de Guidon, en assurant que l’un et l’autre étaient des guerriers accomplis.

Lui aussi les avait reconnus à leurs armes habituelles. L’un était revêtu d’une armure toute noire, l’autre d’une armure toute blanche; tous deux portaient par-dessus de riches ornements. De leur côté, les deux frères reconnurent et saluèrent Guidon, Renaud et ses frères. Ils embrassèrent Renaud comme un ami, car ils avaient depuis longtemps oublié leur ancienne haine.

Ils avaient, pendant un certain temps, été en grande contestation avec Renaud, à cause de Truffaldin; mais ce serait trop long à vous raconter. Oubliant toute colère, ils s’embrassèrent tous avec une affection fraternelle. Renaud se retourna ensuite vers Sansonnet qui avait un peu plus tardé que les autres à venir, et le reçut avec les honneurs qui lui étaient dus, dès qu’il fut instruit de sa grande valeur.

Dès que la damoiselle eut vu Renaud de plus près et l’eut reconnu--car elle connaissait tous les paladins--elle lui apprit une nouvelle qui la tourmentait beaucoup. Elle commença ainsi: «--Seigneur, ton cousin, auquel l’Église et l’Empire doivent tant, Roland, autrefois si sage et si honoré, est devenu fou et s’en va errant à travers le monde.

«D’où lui est venu un tel malheur, je ne saurais te le dire. J’ai vu son épée et ses autres armes qu’il avait jetées par les champs. Je les ai vu ramasser de côté et d’autre par un chevalier pieux et courtois qui les suspendit comme un trophée glorieux aux branches d’un arbuste.

«Mais, le jour même, l’épée fut enlevée par le fils d’Agrican. Tu peux penser quelle perte c’est pour la chrétienté que Durandal soit encore une fois retombée au pouvoir des païens. Bride-d’Or, qui errait en liberté autour des armes de son maître, a été pris aussi par le Sarrasin.

«Il y a peu de jours, j’ai vu Roland, sans vergogne et privé de sa raison, courir nu en poussant des cris et des hurlements épouvantables. En somme, il est complètement fou. Et je ne l’aurais pas cru, si je n’avais vu de mes yeux un spectacle aussi déplorable et aussi cruel.--» Puis elle lui raconta comment elle avait vu Roland tomber du haut du pont dans sa lutte corps à corps avec Rodomont.

«--A tous ceux que je ne crois pas être ennemis de Roland, je raconte cela--ajouta-t-elle--dans l’espoir que, parmi les nombreux chevaliers auxquels j’en parle, il s’en trouvera un qui, ému de pitié pour une situation si étrange et si fâcheuse, essaiera de ramener le comte à Paris ou dans tout autre lieu ami, afin qu’on lui guérisse le cerveau. Si Brandimart le savait, je suis bien sûre qu’il ferait tout son possible pour cela.--»

Cette damoiselle était la belle Fleur-de-Lys que Brandimart aimait plus que lui-même. Elle venait à Paris pour le retrouver. Elle raconta encore qu’une grande querelle avait éclaté entre le roi de Séricane et le roi de Tartarie pour la possession de l’épée; qu’elle était restée à Mandricard dont elle avait par la suite causé la mort, puis qu’enfin elle appartenait actuellement à Gradasse.

Renaud ne cesse de gémir et de se lamenter sur une aussi étrange et aussi malheureuse aventure. Il sent son cœur s’attendrir à ce récit, comme la glace fond au soleil. Il prend en lui-même la résolution immuable de chercher Roland où qu’il soit. Il espère, quand il l’aura retrouvé, qu’il pourra le guérir de cette rage.

Mais comme, soit volonté du ciel soit hasard, il a pu réunir une troupe de chevaliers illustres, il veut tout d’abord mettre les Sarrasins en fuite, et délivrer les remparts de Paris. Toutefois il lui paraît avantageux de différer l’attaque jusqu’à ce que la nuit soit devenue tout à fait obscure, entre la troisième et la quatrième vigile, alors que l’eau du Léthé aura répandu le sommeil sur la terre.

Il logea les siens au milieu d’un bois, et les y laissa reposer pendant tout le jour. Mais quand le soleil, laissant le monde plongé dans les ténèbres, fut retourné vers son antique nourrice, et que les ourses, le capricorne, les serpents et les autres bêtes, qui jusque-là s’étaient tenues cachées à cause de la lumière trop éclatante du jour, eurent illuminé le ciel, Renaud fit avancer sa troupe taciturne.

Accompagné de Griffon, d’Aquilant, de Vivien, d’Alard, de Guidon, de Sansonnet et des autres, il marche à pas mesurés, et sans prononcer une parole, pendant un mille, jusqu’à ce qu’il rencontre l’avant-garde d’Agramant, qu’il trouve endormie. Il tue tout, sans faire un prisonnier. De là, il pénètre au cœur de l’armée maure, sans avoir été vu ni entendu.

A peine arrivé dans le camp des infidèles, Renaud tombe à l’improviste sur la garde dont il fait un tel carnage que pas un homme n’échappe à la mort. Cette première troupe exterminée, les Sarrasins n’ont plus la partie belle, car, pleins de sommeil, inertes et effarés, ils ne peuvent faire que peu de résistance à de tels guerriers.

Pour augmenter l’épouvante des Sarrasins, Renaud, dès le commencement de l’attaque, fait soudain souffler dans les trompes et les cornets, et crier à haute voix son nom. Il éperonne Bayard qui n’est pas lent à lui obéir; d’un bond, il franchit la barrière élevée, renverse les cavaliers, foule aux pieds les fantassins, et abat les baraques et les tentes.

Les plus hardis, parmi les païens, s’arrachent les cheveux quand ils entendent résonner dans les airs les noms redoutés de Renaud et Montauban. Les Espagnols fuient pêle-mêle avec les Africains, sans perdre de temps à charger les bêtes de somme. Aucun n’est d’avis d’attendre une telle furie dont ils ont déjà, à leur grand dam, éprouvé les effets.

Guidon suit Renaud et ne fait pas moins que lui. Les deux fils d’Olivier les imitent, ainsi qu’Alard, Richardet et les deux autres frères. Sansonnet s’ouvre un chemin avec son épée. Aldigier et Vivien font éprouver leur vaillance à bon nombre d’ennemis. Tous ceux qui suivent l’étendard de Clermont se conduisent en vaillants guerriers.

Renaud avait avec lui sept cents combattants, venus de Montauban et des pays d’alentour, habitués à braver sous les armes le froid et le chaud, et non moins redoutables que les Mirmidons d’Achille. Chacun était si solide à la besogne, que cent d’entre eux n’auraient pas reculé devant mille adversaires. Beaucoup l’emportaient sur les plus fameux guerriers.

Et bien que Renaud ne fût pas riche, bien qu’il n’eût ni cités ni trésors, il se les attachait tellement par ses bonnes paroles et ses bons traitements, partageant toujours avec eux ce qu’il possédait, que pas un d’eux ne consentit jamais à servir un autre maître, même pour une paye plus forte. Il fallait une bien grande nécessité pour qu’ils consentissent à quitter Montauban.

Afin de porter à Charlemagne un secours plus efficace, Renaud avait laissé son château sous la garde de peu de monde. A peine sa bannière, cette bannière dont je raconte la gloire, fut-elle arrivée parmi les Africains, qu’elle en fit un carnage pareil à celui que fait le loup féroce au milieu des troupeaux laineux du Galèse, au pays de Phalante, ou le lion parmi les troupeaux de chèvres barbues des bords du Cyniphe.

Charles, qui avait été avisé par Renaud de son arrivée aux environs de Paris, et de son intention d’assaillir pendant la nuit le camp des Sarrasins, se tenait en armes et prêt à combattre. Quand il jugea qu’il était temps, il vint en aide à Renaud avec ses paladins, auxquels s’était joint le fils du riche Monodant, le fidèle et sage amant de Fleur-de-Lys.

Celui qu’elle avait pendant tant de jours, et par de si longs chemins, cherché en vain dans toute la France, elle le reconnut de loin aux insignes qu’il avait l’habitude de porter. Dès que Brandimart la vit, il abandonna le champ de bataille, et tout entier revenu à des sentiments plus humains, il courut l’embrasser. Plein d’amour, il lui donna mille baisers, ou peu s’en fallut.

Les chevaliers de cette antique époque avaient grande confiance en leurs dames et en leurs damoiselles. Ils les laissaient aller sans escorte par monts et par vaux dans des contrées étrangères; et, au retour, ils les tenaient pour bonnes et belles, sans que jamais le soupçon vînt les saisir. Fleur-de-Lys raconta sur-le-champ à son amant que le seigneur d’Anglante était devenu fou.

Brandimart aurait eu peine à croire d’une autre bouche une si étrange et si fâcheuse nouvelle; mais il la crut, venant de la belle Fleur-de-Lys qui lui avait déjà fait croire des choses bien plus fortes. Elle ajouta qu’elle l’avait non pas entendu dire, mais qu’elle l’avait vu de ses propres yeux, et qu’elle connaissait Roland de longue date et mieux que tout autre; et elle dit où et quand.

Elle lui rapporta la scène dont elle avait été témoin sur le pont dangereux, dont Rodomont disputait le passage à tous les chevaliers, afin de leur enlever leur soubreveste et leurs armes pour servir d’ornement à un riche sépulcre. Elle lui dit qu’elle avait vu Roland furieux se livrer en cet endroit à des actes horribles et terrifiants, et comment il avait jeté le païen dans le fleuve, au risque de s’y noyer lui-même.

Brandimart qui aimait le comte autant qu’on peut aimer un compagnon, un frère ou un fils, résolut d’aller à sa recherche et de ne reculer devant aucune fatigue, aucun danger, pour essayer de le guérir de sa fureur, soit avec le concours d’un médecin, soit à l’aide d’enchantements. Comme il se trouvait en selle, tout armé, il se mit sur-le-champ en route avec sa belle dame.

Tous deux se dirigèrent vers le lieu où la dame avait vu le comte. De journée en journée, ils arrivèrent au pont que gardait le roi d’Alger. La sentinelle avertit Rodomont dont les écuyers apprêtèrent aussitôt les armes et le cheval, et qui se trouva tout prêt à combattre quand Brandimart voulut tenter le passage.

D’un ton qui dénotait sa fureur, le Sarrasin cria à Brandimart: «--Qui que tu sois, toi qu’une erreur de chemin ou ta propre folie amène ici, descends de cheval et dépouille-toi de tes armes, et fais-en hommage à ce grand sépulcre, avant que je ne te tue et que je ne t’offre comme victime expiatoire aux ombres qu’il renferme. Si tu refuses, je te tuerai tout de même, et je ne t’en aurai aucun gré.--»

Brandimart ne voulut pas répondre à cette sommation altière autrement qu’avec la lance. Il éperonne Batolde, son gentil destrier, et s’élance contre son adversaire avec une impétuosité telle qu’il fit bien voir qu’en fait de courage, il pouvait être comparé à n’importe quel chevalier du monde. Quant à Rodomont, mettant sa lance en arrêt, il galope à toute bride sur le pont étroit.

Son destrier, qui avait l’habitude de ce chemin difficile sur lequel il avait déjà fait souvent tomber plus d’un cavalier, accourait avec assurance à la rencontre. L’autre, effrayé par cette course inaccoutumée, s’avançait hésitant et timide. Le pont tremblait sous leurs pieds et semblait près de s’écrouler dans l’eau, outre qu’il était fort étroit et sans parapet.

Les chevaliers, tous deux maîtres en l’art de jouter, avaient des lances grosses comme des madriers et telles encore qu’elles étaient dans leurs écorces sylvestres. Ils s’en portèrent des coups si terribles, qu’il ne servit à rien à leurs coursiers d’être vigoureux et lestes. Tous les deux furent renversés sur le pont, ainsi que leurs maîtres, ne formant qu’un tas.

Pressés par les éperons, ils voulurent se relever immédiatement, mais le pont était si étroit, qu’ils ne trouvèrent pas où poser un pied ferme. Tous deux, par une égale fatalité, tombèrent dans l’eau. Leur chute produisit un bruit effroyable qui monta jusqu’au ciel, pareil à celui que fit en tombant dans notre fleuve celui qui sut si mal diriger le char du soleil.

Les deux chevaux, chargés du poids de leurs cavaliers, qui étaient restés fermes en selle, allèrent voir au fond de la rivière si quelque belle nymphe n’y était pas cachée. Ce n’est pas le premier, ni le second saut que le païen fait avec son audacieux destrier, du haut du pont dans l’eau. Il connaît fort bien, par conséquent, le fond du fleuve.

Il sait les endroits où le fond est ferme et où il est vaseux, où l’eau est basse et où elle est profonde. Il a bientôt la tête, la poitrine et la ceinture hors de l’eau et peut attaquer Brandimart avec un grand avantage. Brandimart était tombé au beau milieu du courant; son destrier, enfoncé dans le sable qui formait le fond, ne pouvait plus s’en retirer, et tous deux risquaient de se noyer.

L’eau, soulevée par la chute, les eut bientôt culbutés et les entraîna à l’endroit le plus profond. Brandimart était dessous et le destrier dessus. Fleur-de-Lys, restée sur le pont, presque morte d’épouvante, pleure et adresse au vainqueur ses vœux et ses supplications: «--Ah! Rodomont, par celle que tu révères dans sa tombe, ne sois pas si cruel que de laisser noyer un tel chevalier!

«Ah! seigneur plein de courtoisie, si tu as jamais aimé, aie pitié de moi, car je l’aime. Qu’il te suffise, au nom de Dieu, de le faire prisonnier et d’orner ton monument de cette nouvelle dépouille. Parmi toutes celles que tu as gagnées, celle-ci sera la plus belle et la plus glorieuse.--» Elle sut si bien dire, qu’elle émut le roi païen, quelque cruel qu’il fût.

Et elle fit si bien, qu’il se hâta de porter secours à son amant; celui-ci était retenu sous l’eau par son destrier et était sur le point de perdre la vie, ayant bu beaucoup d’eau sans la moindre soif. Toutefois, Rodomont ne le tira d’embarras qu’après lui avoir pris son épée et son casque. Il le sortit ensuite de l’eau, et le fit transporter dans la tour, où se trouvaient déjà beaucoup d’autres prisonniers.

La dame sentit toute sa joie tomber, quand elle vit son amant s’en aller prisonnier. Cependant, elle préférait cela à le voir périr dans le fleuve. Elle s’adressait à elle-même toute sorte de reproches. C’était elle en effet qui avait fait venir son amant en lui racontant qu’elle avait reconnu le comte sur le pont si dangereux.

Enfin elle part, ayant déjà conçu la pensée de mener en ces lieux le paladin Renaud, ou Guidon le sauvage, ou Sansonnet, ou tout autre chevalier illustre de la cour du fils de Pépin, capable de lutter avec le Sarrasin sur la terre et sur l’eau. Elle espère que ce nouveau champion sera sinon plus fort, du moins plus heureux que son cher Brandimart.

Elle marche pendant plusieurs jours avant de rencontrer un chevalier tel qu’elle le voulait pour combattre contre le Sarrasin et délivrer son amant. Après avoir longtemps cherché quelqu’un qui convînt à cette besogne, elle rencontra un chevalier à la soubreveste riche et ornée, toute brodée de troncs de cyprès.

Je vous raconterai ailleurs qui c’était. Je veux auparavant retourner à Paris, et vous dire la suite de la grande déroute que Renaud et Maugis firent essuyer aux Maures. Je ne saurais vous énumérer ceux qui purent fuir et ceux qui furent envoyés sur les bords du Styx. L’obscurité de la nuit ne permit pas à Turpin, qui avait entrepris de le faire, de les compter.

Dans le premier sommeil, sous sa tente, dormait Agramant. Un chevalier vient le réveiller en lui disant qu’il va être fait prisonnier, s’il ne prend immédiatement la fuite. Le roi, regardant alors autour de lui, voit la confusion qui règne parmi les siens. Ceux-ci, sans songer à faire tête à l’ennemi, fuient çà et là, nus et désarmés, car ils n’ont pas même eu le temps de prendre leur bouclier.

Le roi, fort perplexe et sans un seul conseiller autour de lui, se faisait attacher sa cuirasse, quand arrivent Falsiron, le fils de Grandonio, Balugant et d’autres encore. Ils montrent à Agramant le danger qu’il court de rester mort ou prisonnier en ce lieu; ils ajoutent même que s’il peut sauver sa personne, la fortune se sera montrée propice et bonne envers lui.

Ainsi parle Marsile, ainsi parle le brave Sobrin, ainsi disent tous les autres d’un commun accord. Sa perte est d’autant plus prochaine, que Renaud s’avance avec plus d’impétuosité. S’il attend que le paladin, cet homme avide de carnage, soit arrivé avec tous ses gens, il peut être certain que lui et ses amis resteront tous morts, ou aux mains des ennemis.

Mais il peut se réfugier dans Arles ou dans Narbonne avec le peu de gens qu’il a autour de lui. L’une et l’autre de ces villes sont fortes et peuvent supporter un siège de plusieurs jours. Quand il aura mis sa personne en sûreté, il pourra venger cet affront, et refaire promptement une nouvelle armée avec laquelle il vaincra Charles.

Le roi Agramant se rend à leur avis, bien que ce parti lui semble cruel et dur. Il se dirige vers Arles, par le chemin qui lui paraît le plus sûr, et il semble qu’il ait des ailes. Il a de bons guides, et l’obscurité favorise grandement son départ. Vingt mille Africains et Espagnols purent ainsi échapper à Renaud.

Quant à ceux qui furent occis par lui, par ses frères, par les deux fils du sire de Vienne, par les sept cents hommes d’armes obéissant à Renaud, par Sansonnet, ou qui, dans leur fuite, se noyèrent dans la Seine, celui qui pourrait les compter compterait aussi les feuilles que Zéphire et Flore font éclore en avril.

D’aucuns pensent que Maugis prit une grande part à la victoire de cette nuit, non pas en arrosant la campagne du sang sarrasin, ni par le nombre des ennemis qu’il occit de sa propre main, mais en faisant sortir, par son art, les esprits infernaux des grottes du Tartare, et cela en si grande quantité, qu’un royaume deux fois grand comme la France n’aurait pu lever autant de bannières ni de lances.

On ajoute qu’il fit entendre tant d’instruments métalliques, tant de tambours, tant de bruits divers, tant de hennissements de chevaux, tant de cris et de tumulte de fantassins, que plaines, monts et vallées devaient en retentir jusqu’aux contrées les plus lointaines, et que les Maures en éprouvèrent une telle peur, qu’ils s’empressèrent de prendre la fuite.

Le roi d’Afrique n’oublia pas que Roger était blessé et qu’il gisait encore gravement malade sur son lit. Il s’enquit d’un destrier à l’allure la plus douce qu’il put trouver, fit placer le blessé dessus, et après l’avoir mis en sûreté, il le fit porter sur son navire et conduire doucement jusqu’à Arles, où il avait donné rendez-vous à tous ses gens.

Ceux qui s’enfuirent devant Renaud et Charles--et ils furent, je crois, cent mille ou à peu près--cherchèrent, à travers champs, bois, montagnes et vallons, à échapper aux mains des populations franques. Mais la plupart trouvèrent tout chemin fermé, et rougirent de leur sang l’herbe verte et les routes blanches. Il n’en arriva point ainsi du roi de Séricane, qui avait sa tente loin des autres.

En apprenant que c’est le sire de Montauban qui a assailli ainsi le camp, il ressent en son cœur une telle allégresse, qu’il en saute çà et là de joie. Il remercie le souverain Auteur de lui avoir fourni l’occasion si rare de s’emparer cette nuit de Bayard, ce coursier qui n’a pas son pareil.

Il y avait longtemps--je crois que vous l’avez déjà lu ailleurs--que ce roi désirait avoir la bonne Durandal à son côté, et chevaucher ce coursier accompli. Il était jadis venu en France pour cela à la tête de cent mille hommes d’armes. Il avait alors défié Renaud au combat, pour la possession de ce cheval.

Et il s’était rendu sur le rivage de la mer où la bataille devait avoir lieu; mais Maugis en faisant partir malgré lui son cousin qu’il avait embarqué sur un navire, était venu tout déranger. Il serait trop long de dire toute l’histoire. Depuis ce jour, Gradasse avait tenu le gentil paladin pour lâche et couard.

Maintenant que Gradasse apprend que c’est Renaud qui a assailli le camp, il s’en réjouit. Il revêt ses armes, il monte sur son cheval et s’en va cherchant son ennemi à travers l’obscurité. Autant de guerriers il rencontre, autant il en couche à terre, frappant indifféremment de sa bonne lance les gens de France ou de Libye.

Il va de çà de là, cherchant Renaud, l’appelant de sa voix la plus forte, et se portant toujours vers les endroits où il voit le plus de morts amoncelés. Enfin ils se trouvent en face l’un de l’autre l’épée à la main, car leurs lances avaient été brisées en mille morceaux, et les éclats en avaient volé jusqu’au char constellé de la Nuit.

Quand Gradasse reconnaît le vaillant paladin, non à son enseigne, mais aux coups terribles qu’il porte, ainsi qu’à Bayard qui semble à lui seul être maître de tout le camp, il se met sans retard à lui reprocher--conduite indigne de lui--de ne s’être pas présenté sur le champ du combat, au jour fixé, pour vider leur différend.

Il ajoute: «--Tu espérais sans doute, en te cachant ce jour-là, que nous ne nous rencontrerions plus jamais en ce monde; or, tu vois que je t’ai rejoint. Quand même tu descendrais sur les rives les plus extrêmes du Styx, quand même tu monterais au Ciel, sois certain que je t’y suivrais, si tu emmenais avec toi ton destrier au séjour de la lumière, ou là-bas dans le monde aveugle.

«Si tu n’as pas le cœur de te mesurer avec moi, et si tu comprends que tu n’es pas de force égale; si tu estimes la vie plus que l’honneur, tu peux sans péril te tirer d’affaire, en me laissant de bonne grâce ton coursier. Tu pourras vivre ensuite, si vivre t’est cher; mais tu vivras à pied, car tu ne mérites pas de posséder un cheval, toi qui déshonores à ce point la chevalerie.--»

Ces paroles avaient été dites en présence de Richardet et de Guidon le sauvage. Tous deux tirent en même temps leur épée pour châtier le Sérican. Mais Renaud s’oppose à leur intervention, et ne souffre point qu’ils lui fassent cet affront. Il dit: «--Ne suis-je donc pas bon pour répondre à qui m’outrage, sans avoir besoin de vous?--»

Puis, se retournant vers le païen, il dit: «--Écoute, Gradasse; je veux, si tu consens à m’entendre, te prouver clairement que je suis allé sur le bord de la mer pour te rejoindre. Puis, je te soutiendrai les armes à la main, que je t’ai dit vrai de tout point, et que tu en auras menti chaque fois que tu diras que j’ai manqué aux lois de la chevalerie.

«Mais je te prie instamment, avant que nous nous livrions au combat, d’écouter jusqu’au bout mes justes et vraies excuses, afin que tu ne m’adresses plus des reproches non mérités. Ensuite, j’entends que nous nous disputions Bayard à pied, seul à seul, en un lieu solitaire, comme tu l’as toi-même désiré.--»

Le roi de Séricane était courtois, comme tout cœur magnanime l’est d’ordinaire. Il fut satisfait d’entendre la pleine justification du paladin. Il vint avec lui sur la rive du fleuve, et là, Renaud, simplement, lui raconta sa véridique histoire et prit tout le ciel à témoin.