Roland Furieux, tome 3

Part 11

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Puis il fit appeler le fils de Bauves, lequel était parfaitement au courant de l’affaire. Celui-ci raconta de nouveau, en présence des deux champions, comment il avait usé d’un enchantement, sans en dire ni plus ni moins. Renaud reprit alors: «--Ce que je t’ai prouvé par témoin, je veux t’en donner maintenant par les armes, et quand il te plaira, une preuve encore plus évidente.--»

Le roi Gradasse qui ne voulait pas, pour une nouvelle querelle, abandonner la première, accepta sans contester les excuses de Renaud, bien que doutant encore si elles étaient vraies ou fausses. Les deux adversaires ne fixèrent plus le lieu du combat sur le doux rivage de Barcelone, comme ils l’avaient fait la première fois, mais ils convinrent de se rencontrer le lendemain matin, près d’une fontaine voisine,

Où Renaud ferait amener le cheval, lequel serait placé à égale distance des combattants. Si le roi tuait Renaud, ou s’il le faisait prisonnier, il devait prendre le destrier sans autre empêchement. Mais si Gradasse trouvait la mort dans le combat, ou si, ne pouvant plus se défendre, il se rendait prisonnier, Renaud lui reprendrait Durandal.

Avec plus d’étonnement et de douleur que je n’ai dit, Renaud avait appris de la belle Fleur-de-Lys que son cousin était hors de sa raison. Il avait appris également ce qu’il était advenu au sujet de ses armes, et le conflit qui s’en était suivi. Il savait enfin que c’était Gradasse qui possédait cette épée que Roland avait illustrée par mille et mille exploits.

Après que les deux chevaliers se furent mis d’accord, le roi Gradasse rejoignit ses serviteurs, bien qu’il eût été engagé par le paladin à venir loger chez lui. Dès qu’il fut jour, le païen s’arma, et Renaud en fit autant. Tous deux arrivèrent à la fontaine près de laquelle ils devaient combattre pour Bayard et Durandal.

Tous les amis de Renaud paraissaient redouter beaucoup l’issue de la bataille qu’il devait soutenir seul à seul contre Gradasse, et ils s’en lamentaient d’avance. Gradasse possédait une grande hardiesse, une force prodigieuse et une expérience consommée. Maintenant qu’il avait au côté l’épée du fils du grand Milon, chacun tremblait de crainte pour Renaud.

Plus que tous les autres, le frère de Vivien redoutait ce combat. Il se serait encore volontiers entremis pour le faire manquer, mais il craignait d’encourir l’inimitié du sire de Montauban, qui lui en voulait encore d’avoir empêché la première rencontre en l’enlevant sur un navire.

Mais, tandis que tous les siens sont plongés dans le doute, la crainte ou la douleur, Renaud s’en va calme et joyeux de se disculper d’un soupçon injuste qui lui avait semblé si dur, et de pouvoir imposer silence à ceux de Poitiers et de Hautefeuille. Il s’en va plein de confiance et sûr en son cœur de remporter l’honneur du triomphe.

Quand les deux champions furent arrivés quasi en même temps à la claire fontaine, ils se saluèrent et s’accueillirent l’un et l’autre avec un visage aussi serein, aussi bienveillant, que si Gradasse eût été le parent ou l’ami du chevalier de la maison de Clermont. Mais je veux remettre à une autre fois de raconter comment ils en vinrent aux mains.

CHANT XXXII.

ARGUMENT.--Mesures prises par Agramant pour renforcer son armée.--Bradamante, jalouse de Roger à cause de Marphise, quitte son château et arrive à la Roche-Tristan. Là, elle est obligée de combattre contre trois princes, et leur fait vider les arçons.

Je me souviens que je devais vous entretenir--je vous l’avais promis, puis cela m’est sorti de la mémoire--d’un soupçon qui avait rendu la belle dame de Roger si dolente, soupçon bien plus déplaisant et plus cruel, et mordant d’une dent bien plus aiguë et bien plus vénéneuse que ce qu’elle avait entendu de Richardet, et qui lui était entré dans la poitrine, pour lui dévorer le cœur.

Je devais en parler, et j’ai entrepris un autre sujet, Renaud étant survenu au beau milieu de mon récit. Puis j’ai eu fort à faire avec Guidon qui s’est aussi trouvé sur mon chemin. J’ai passé d’une chose à l’autre, de sorte que je ne me suis plus souvenu de Bradamante. Il m’en souvient maintenant, et je veux vous en parler, avant que je vous entretienne de Renaud et de Gradasse.

Mais avant que j’entame ce récit, il faut encore que je vous parle un peu d’Agramant qui avait rallié dans Arles ce qui lui restait de son armée après le grand désastre nocturne. Cette cité était tout à fait convenable pour rassembler ses forces éparses; elle a l’Afrique en face d’elle, et l’Espagne pour voisine. De plus elle est assise sur le fleuve, non loin de la mer.

Marsile envoie des ordres dans tout son royaume pour lever des gens à pied et à cheval, bons ou mauvais. De force ou de bonne volonté, tout navire apte au combat doit s’armer à Barcelone. Chaque jour, Agramant rassemble son conseil, et n’épargne ni ses soins ni sa peine. Toutes les cités d’Afrique sont pressurées d’exactions de toutes sortes.

Il a fait offrir à Rodomont pour qu’il revienne--mais sans pouvoir l’obtenir--une de ses cousines, fille d’Almont, avec le beau royaume d’Oran pour dot. L’altier chevalier ne veut pas quitter le pont où il a accumulé les armes et les selles vides de tant de guerriers vaincus par lui, que le rocher en est tout couvert.

Marphise ne voulut pas imiter Rodomont. Dès qu’elle apprit qu’Agramant avait été défait par Charles, que ses gens étaient morts, taillés en pièces, ou prisonniers, et que bien peu d’entre eux avaient pu se réfugier dans Arles, elle s’était mise en chemin sans attendre d’être appelée. Elle était venue au secours de son roi, et lui avait apporté sa personne et tout ce qu’elle possédait.

Elle avait amené aussi Brunel, auquel elle n’avait fait aucun mal, et elle le remit d’elle-même à Agramant. Pendant dix jours et dix nuits, elle l’avait tenu dans la crainte d’être pendu. Puis quand elle avait vu que personne n’essayait de le lui reprendre par la force ou par la prière, elle n’avait pas voulu souiller ses mains altières d’un sang si méprisable, et elle l’avait délivré de ses liens.

Elle lui pardonna toutes ses anciennes injures et le traîna avec elle jusqu’à Arles où elle le remit à Agramant. Vous devez bien penser quelle joie le roi éprouva en voyant un tel secours lui arriver. Il voulut que Brunel vît bien quel grand cas il faisait de Marphise. Il l’avait jadis menacé de le faire pendre; il le fit cette fois pendre bel et bien.

Le misérable fut laissé, dans un lieu solitaire et sauvage, en proie aux corbeaux et aux vautours. La justice de Dieu fit que Roger, qui l’avait une autre fois sauvé en lui ôtant le lacet du cou, fût malade en ce moment, et ne pût lui venir en aide. Quand il sut l’aventure, la chose était déjà faite, de sorte que Brunel resta sans secours.

Cependant Bradamante trouvait bien long le délai de vingt jours à l’expiration desquels Roger devait revenir vers elle et se convertir à la Foi. A qui attend la fin de la captivité ou de l’exil, il semble que le temps, qui doit lui donner la liberté ou lui rendre la joie de revoir la patrie aimée, marche plus lentement que d’habitude.

Dans cette cruelle attente, elle pensait souvent que Ethon et Piroïs étaient devenus boiteux[10], ou que la roue du char d’Apollon était brisée, tellement il lui semblait qu’il ralentissait sa course habituelle. Le jour lui paraissait plus long que celui où le juste Hébreu, grâce à son ardente foi, arrêta le soleil au milieu du ciel; la nuit lui semblait plus longue que celle qui produisit Hercule.

Oh! que de fois elle porta envie aux ours, aux loirs, aux blaireaux somnolents! Elle aurait voulu passer tout ce temps à dormir, sans se réveiller jamais, sans entendre quoi que ce fût, jusqu’à ce que Roger vînt lui-même la tirer de son lourd sommeil. Non seulement elle ne peut pas le faire, mais elle ne peut pas même dormir une heure dans toute la nuit.

De côté et d’autre elle se retourne, foulant la plume inhospitalière, sans jamais goûter de repos. Souvent elle court ouvrir sa fenêtre, pour voir si l’épouse de Titon s’apprête à répandre, devant la lumière du matin, les lis blancs et les roses vermeilles. Et quand le jour a paru, elle ne désire pas moins ardemment voir les étoiles briller au ciel.

Lorsqu’il n’y eut plus que quatre ou cinq jours pour que le délai fût expiré, pleine d’espoir, elle s’attendait d’heure en heure à l’arrivée d’un messager qui lui dirait: voici Roger qui vient. Elle montait parfois sur une haute tour d’où l’on découvrait les bois épais et les fertiles campagnes des environs, ainsi qu’une partie de la route qui conduit de France à Montauban.

Si elle aperçoit alors au loin une armure reluire au soleil, ou quelqu’un qui ressemble à un chevalier, elle croit que c’est son Roger tant attendu, et les cils de ses beaux yeux se rassérènent soudain. Dans chaque voyageur à pied ou sans armes elle croit voir un messager envoyé vers elle. Et bien que toujours son attente ait été déçue, elle ne cesse chaque fois d’espérer encore.

Parfois, croyant aller à sa rencontre, elle s’armait, descendait la montagne et s’avançait dans la plaine. Ne voyant rien, elle espérait alors qu’il était arrivé à Montauban par une autre route, et elle rentrait au château, poussée par le même désir qui l’en avait fait sortir, mais elle n’y trouvait pas davantage Roger. Cependant le terme tant attendu par elle arriva.

Puis le terme fut dépassé d’un jour, de deux, de trois, de six, de huit, de vingt, sans qu’elle vît venir son époux, sans qu’elle en apprît la moindre nouvelle. Alors elle commença à se lamenter de telle façon, qu’elle aurait ému de pitié, dans les sombres royaumes, les Furies à la crinière de serpents. Elle meurtrissait ses beaux yeux divins, sa blanche poitrine, et arrachait ses beaux cheveux dorés.

«--Il est donc vrai--disait-elle--il me faut chercher qui me fuit et qui se cache de moi? Donc, j’en suis réduite à désirer qui me dédaigne! Il faut que j’implore qui ne veut pas me répondre! Je dois laisser mon cœur à qui me hait, à quelqu’un qui est si convaincu de ses propres mérites, que l’immortelle Déesse devra descendre elle-même du ciel pour enflammer d’amour son cœur insensible!

«Le hautain sait que je l’aime et que je l’adore, et il ne me veut ni pour amante, ni pour esclave! Le cruel sait que je souffre et que je meurs pour lui, et il attend que je sois morte pour me venir en aide; et afin que je ne lui parle point de mes tourments, afin de ne point laisser fléchir sa farouche résolution, il se cache de moi, semblable à l’aspic qui refuse d’écouter le chant de l’homme, de peur de se laisser apprivoiser.

«Hélas, Amour, arrête celui qui, après avoir ainsi brisé ses liens, s’enfuit devant mes pas trop lents à le suivre dans sa course; ou bien rends-moi telle que j’étais quand tu t’es emparé de moi, alors que je n’étais la sujette ni de toi ni de personne. Hélas! combien vaine est mon espérance de t’inspirer de la pitié par mes prières, toi qui te plais à tirer des yeux des ruisseaux de larmes, ou qui plutôt en fais ta nourriture, ta vie!

«Mais dois-je me plaindre d’autre chose, hélas! que de mon désir insensé? Il m’emporte si haut dans les airs, qu’il arrive à des régions où il se brûle les ailes; alors, ne pouvant plus me soutenir, il me laisse tomber du ciel. Et ce n’est point là la fin de mes maux; car toujours il recommence, et va se brûler de nouveau; de sorte que je suis sans fin précipitée dans l’abîme.

«Je dois me plaindre de moi, bien plus encore que de mon désir; n’est-ce pas moi qui lui ai ouvert mon esprit, dont il a chassé la raison, et où mon pouvoir est au-dessus du sien? Il m’entraîne de mal en pis, et je ne puis le contenir, car il n’existe pas de frein capable de l’arrêter. Je comprends qu’il me mène à la mort, car plus j’attends, plus mon mal me fait souffrir.

«Et pourquoi même me plaindre de moi? Quelle autre erreur ai-je commise si ce n’est de t’aimer? Faut-il s’étonner que mes sens de femme, faibles et malades, aient été soudain subjugués? Devais-je me défendre du plaisir que me faisaient éprouver la beauté suprême, les grandes manières et les sages paroles? Celui-là est bien malheureux qui cherche à ne pas voir le soleil.

«Outre que c’était ma destinée, le fus entraînée par les paroles d’autres personnes dignes de foi. Une félicité suprême me fut montrée comme devant être le prix de cet amour. Si ce fut une fausse prédiction, si les conseils que me donna Merlin furent trompeurs, je puis bien me plaindre de lui, mais je ne puis cesser d’aimer Roger.

«Je puis me plaindre de Merlin et de Mélisse, et je me plaindrai éternellement de tous les deux. A l’aide des esprits infernaux, ils m’ont fait voir les fruits qui devaient éclore de ma semence, afin de m’enchaîner par cette fausse espérance. Je ne vois pas quel était leur motif, sinon qu’ils étaient sans doute jaloux de ma douce sécurité, de mon cher repos.--»

La douleur l’envahit si fort, qu’il n’y a plus en elle de place pour aucun soulagement. Cependant, le souvenir de ce que lui a dit Roger en partant lui revient à la mémoire et ranime l’espérance en son cœur. En dépit de toutes les apparences contraires, elle veut espérer d’heure en heure le voir revenir.

Cet espoir la soutint, les vingt jours étant expirés, un mois encore, pendant lequel sa douleur fut moins poignante qu’elle ne l’eût été sans cela. Un jour qu’elle suivait la route par laquelle elle allait souvent au-devant de Roger, la malheureuse apprit une nouvelle qui fit s’enfuir l’espérance bien loin d’elle.

Elle fit la rencontre d’un chevalier gascon qui revenait directement du camp africain, où il avait été fait prisonnier le jour de la grande bataille livrée devant Paris. Elle l’interrogea longtemps, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à ses fins. Elle lui demanda des nouvelles de Roger, et s’en tenant à lui, elle ne sortit plus de ce sujet de conversation.

Le chevalier lui en donna des nouvelles exactes, car il connaissait très bien toute cette cour. Il lui raconta le combat que Roger avait soutenu seul à seul contre le redoutable Mandricard, comment il l’avait tué, après en avoir reçu une blessure qui le tint pendant plus d’un mois en danger de mort. Si son histoire s’était bornée là, il aurait donné la véritable excuse de Roger.

Mais il ajouta qu’il y avait au camp une damoiselle, nommée Marphise, qui n’était pas moins belle que vaillante et experte à toutes les armes; qu’elle aimait Roger et que Roger l’aimait; qu’on les voyait rarement lui sans elle et elle sans lui, et que chacun croyait qu’ils s’étaient donné leur foi;

Que le mariage devait se célébrer dès que Roger serait guéri, et que chacun des deux rois, ainsi que tous les chefs païens en éprouvaient un grand plaisir, car ils connaissaient la valeur surhumaine de l’un et de l’autre, et ils espéraient qu’il en sortirait une race d’hommes de guerre la plus vaillante qui fût jamais sur terre.

Le Gascon croyait dire vrai; car dans l’armée des Maures c’était l’universelle croyance, et l’on en parlait également partout hors du camp. Les nombreux témoignages de sympathie que Roger et Marphise échangeaient, avaient donné lieu à ces rumeurs; et il suffit d’une seule bouche pour accréditer une nouvelle bonne ou mauvaise, et la propager à l’infini.

L’arrivée de Marphise parmi les Maures, en compagnie de Roger, et sa présence continuelle à ses côtés, avaient tout d’abord donné naissance à ce bruit. Mais ce qui l’avait encore accru, c’était qu’après avoir quitté le camp en enlevant Brunel, comme je l’ai conté, elle y était ensuite revenue sans avoir été rappelée par personne et seulement pour voir Roger.

Elle était venue au camp non pas une fois, mais souvent, dans le seul but de visiter Roger qui languissait gravement blessé. Elle y restait tout le jour, et ne partait que le soir, ce qui donnait encore plus à parler aux gens, car on la connaissait pour tellement fière, qu’elle tenait tout le monde pour vil à côté d’elle, tandis qu’elle était humble et douce pour Roger seul.

Comme le Gascon assurait Bradamante que tout cela était vrai, celle-ci fut saisie d’une peine si violente, qu’elle faillit tomber à la renverse. Sans rien répondre, elle fit faire volte-face à son destrier, le cœur plein de jalousie, de colère et de rage. Ayant perdu toute espérance, elle rentra furieuse dans son appartement.

Et sans quitter ses armes, elle se jeta tout de son long sur son lit, le visage enfoui dans les draps qu’elle prit dans sa bouche pour s’empêcher de crier. Se rappelant ce que le chevalier lui avait dit, elle tomba dans une telle douleur, que ne pouvant la contenir plus longtemps, force lui fut de l’exhaler en ces termes:

«--Malheureuse! à qui dois-je croire désormais? Tous sont perfides et cruels, puisque tu es cruel et perfide, ô mon Roger, toi que je tenais pour si dévoué et si fidèle. Quelle cruauté, quelle trahison coupable trouveras-tu dans les tragédies, qui ne soit moindre que la tienne, si tu veux songer à ce que je méritais et à ce que tu me devais?

«Pourquoi, Roger, alors qu’il n’existe pas au monde de chevalier plus hardi, plus beau que toi, ni qui t’égale en vaillance, en belles manières et en courtoisie; pourquoi ne fais-tu pas en sorte qu’entre toutes tes autres vertus si éclatantes, on dise que tu possèdes aussi la constance, et que tu gardes inviolable la fidélité, cette vertu devant laquelle toutes les autres cèdent et s’inclinent?

«Ne sais-tu pas que, sans elle, la vaillance et les nobles manières ne sont rien? C’est ainsi que les plus belles choses ne peuvent se voir là où la lumière ne les éclaire point. Il te fut facile de tromper une damoiselle dont tu étais le seigneur, l’idole et la divinité, et à qui tu aurais pu, avec une parole, faire croire que le soleil est obscur et froid.

«Cruel, de quelle faute auras-tu du remords, si tu ne te repens point de tuer qui t’aime? Si tu acceptes si légèrement de manquer à ta foi, quel est donc le poids qui pourrait peser sur ton cœur? Comment traites-tu tes ennemis, si, à moi qui t’aime, tu causes de pareils tourments? Je pourrai bien dire qu’il n’y a pas de justice au ciel, si ma vengeance tarde à t’atteindre.

«L’ingratitude égoïste est, de tous les crimes, celui qui pèse le plus sur l’homme; c’est pour cela que le plus beau des anges du ciel fut précipité dans le plus obscur et le plus profond de l’enfer. Et si une grande faute exige un grand châtiment lorsqu’elle n’a pas été lavée par une pénitence nécessaire, prends garde qu’un dur châtiment ne t’atteigne pour ton ingratitude envers moi, ingratitude dont tu ne veux pas te repentir.

«Je dois encore, ô cruel, en outre de tous tes méfaits, t’accuser de vol à mon égard; ce n’est point parce que tu tiens mon cœur, que je parle ainsi; de cela, je consens à t’absoudre; je veux dire que tu t’étais donné à moi, et que tu m’as repris ton cœur sans motif. Rends-le-moi, parjure! tu sais bien que celui qui détient le bien d’autrui ne peut être sauvé.

«O Roger, tu m’as délaissée; moi je ne veux point te délaisser; et je le voudrais que je ne le pourrais pas. Mais pour échapper à mes chagrins, à mon angoisse, je puis et je veux mettre fin à mes jours. Cela seul m’est douloureux de mourir sans être aimée de toi, car si Dieu m’avait concédé de mourir alors que je t’étais chère, je n’aurais jamais connu de mort plus heureuse.--»

Ainsi disant, elle saute de son lit, disposée à mourir, et, tout enflammée de rage, elle dirige la pointe de son épée sur son sein gauche. Elle s’aperçoit alors qu’elle est toute couverte de ses armes. Une pensée meilleure naît dans son esprit et lui parle ainsi tout bas: «--O dame de si haut lignage, tu veux donc en mettant fin à tes jours encourir un si grand blâme?

«Ne vaut-il pas mieux que tu ailles au camp, où une mort glorieuse peut se rencontrer à toute heure? Là, s’il advient que tu tombes devant Roger, il pleurera peut-être encore sur ta mort. Mais si tu meurs frappée par son épée, ne mourras-tu pas plus contente? Il est bien juste que ce soit lui qui t’arrache la vie, puisqu’il te fait vivre en tant de peine.

«Peut-être encore, avant que tu meures, pourras-tu tirer vengeance de cette Marphise qui cause ta mort en détournant de toi Roger par ses amours frauduleuses et déshonnêtes.--» Ces pensées semblent meilleures à la damoiselle. Aussitôt, elle se fait faire, pour mettre sur ses armes, une devise qui doit indiquer sa désespérance et son désir de mourir.

Sa soubreveste était de la couleur de la feuille qui se fane quand elle tombe de la branche, et que la sève, qui la faisait vivre sur l’arbre, vient à lui manquer. Elle l’avait fait broder au dehors de troncs de cyprès flétris, comme lorsque la hache les a frappés. Ce vêtement convenait très bien à sa douleur.

Elle prit le destrier qu’Astolphe avait coutume de monter, et cette lance d’or qui faisait vider la selle à tous les cavaliers qu’elle touchait. Astolphe la lui avait donnée. Je n’ai pas besoin de vous répéter à quelle occasion, ni où, ni quand, pas plus que de vous redire de qui il l’avait eue auparavant. Elle la prit, sans toutefois connaître sa puissance stupéfiante.

Sans écuyer, sans compagnon, elle descendit de la montagne et prit le plus court chemin vers Paris, devant lequel elle croyait qu’était le camp sarrasin, car la nouvelle ne s’était pas encore répandue que le paladin Renaud, avec l’aide de Charles et de Maugis, avait fait lever le siège de Paris.

Elle avait laissé derrière elle le pays et la cité de Cahors, les monts où naît la Dordogne, et elle découvrait les environs de Montferrand et de Clermont, quand elle vit venir sur la même route qu’elle une dame au doux visage, ayant un écu attaché à l’arçon de sa selle. Trois chevaliers marchaient à ses côtés.

D’autres dames et des écuyers suivaient à la file et formaient une troupe nombreuse. En passant à côté de l’un d’eux, la fille d’Aymon lui demanda qui était cette dame, et celui-ci lui dit: «--Cette dame, envoyée comme messagère au roi du peuple français, est venue par mer de l’Ile Perdue, située près du pôle arctique.

«Les uns nomment ce pays l’Ile Perdue, d’autres l’appellent Islande. La reine de cette île, qui est d’une beauté telle que le ciel n’en a accordé de pareille qu’à elle, envoie à Charles l’écu que vous voyez, à la condition expresse de le donner au meilleur chevalier qui à sa connaissance existe au monde.

«Comme elle s’estime, ce qu’elle est en réalité, la plus belle dame qui se soit jamais vue, elle voudrait trouver un chevalier qui surpasse tous les autres en hardiesse et en puissance, car elle a mis et résolu dans sa pensée de n’avoir pour amant et pour seigneur que celui qui sera le premier dans le métier des armes.

«Elle espère qu’en France, à la cour fameuse de Charlemagne, se trouve le chevalier qui, par mille prouesses, a prouvé qu’il est plus hardi et plus fort que tous les autres. Les trois chevaliers qui font escorte à la dame sont rois tous les trois, et je vous dirai aussi de quels pays; l’un est roi de Suède, l’autre est roi de Gothie; le troisième est roi de Norvège. Ils ont peu d’égaux sous les armes, si tant est qu’ils en aient.

«Leurs royaumes ne sont pas voisins, mais sont les moins éloignés de l’Ile Perdue, ainsi nommée parce que la mer qui la baigne est peu connue des navigateurs. Tous les trois étaient amoureux de la reine, et ils se disputaient à qui l’aurait pour femme. Pour lui plaire, ils ont accompli des exploits dont on parlera tant que tournera le ciel.

«Mais elle n’a voulu ni d’eux, ni d’aucun autre qui ne serait pas tenu pour le premier chevalier du monde dans les armes. «--Je fais peu de cas--avait-elle coutume de leur dire--des prouesses que vous avez accomplies en ces lieux. Si l’un de vous l’emportait sur les deux autres, comme le soleil l’emporte sur les étoiles, je pourrais le trouver sublime; mais je ne pense pas cependant qu’il pût se vanter d’être le meilleur chevalier qui porte aujourd’hui les armes.