Roland Furieux, tome 3

Part 12

Chapter 124,042 wordsPublic domain

«Je vais envoyer à Charlemagne, que j’estime et que j’honore comme le plus sage prince qui soit au monde, un riche écu d’or, à la condition qu’il le donnera au chevalier de sa cour qui aura la plus grande réputation de vaillance. Que ce chevalier soit son vassal ou celui d’un autre, je veux m’en rapporter à l’avis de ce roi.

«Quand Charles aura reçu l’écu et l’aura donné à celui qu’il croira plus hardi et plus fort que tous les autres, qu’il se trouve à sa cour où ailleurs, si l’un de vous, grâce à sa valeur, peut me rapporter l’écu, je donnerai à celui-là tout mon amour, je placerai en lui tout mon désir, et celui-là sera mon mari et mon seigneur.--»

«Ce sont ces paroles qui ont poussé ces trois rois à venir d’une mer si éloignée jusqu’ici. Ils sont résolus à rapporter l’écu, ou à mourir de la main de celui qui l’aura.--» Bradamante prêta une grande attention au récit de l’écuyer, lequel, prenant ensuite les devants et pressant son cheval, rejoignit ses compagnons.

Bradamante ne galope ni ne court après lui; elle poursuit paisiblement son chemin, tout en songeant aux nombreux événements qui peuvent résulter de ce qu’elle vient d’apprendre. Elle se dit, en somme, que cet écu va apporter en France la discorde, et sera le sujet de querelles infinies et d’une immense inimitié entre les paladins et les autres chevaliers, si Charles veut désigner quel est le meilleur d’entre eux et lui donner l’écu.

Cette pensée lui oppresse le cœur; mais ce qui lui pèse le plus, ce qui la ronge, c’est que Roger lui ait enlevé son amour et l’ait donné à Marphise. Tout son esprit est tellement concentré sur cette idée, qu’elle ne fait point attention à son chemin, qu’elle ne se préoccupe point de savoir où elle va, ni si elle trouvera une hôtellerie commode pour passer la nuit.

De même qu’un bateau, qu’un coup de vent ou toute autre cause a détaché de la rive, s’en va sans nocher et sans guide où l’entraîne le courant du fleuve, ainsi chemine la jeune amante, ayant toute sa pensée tournée vers son Roger. Elle va au gré de Rabican, car l’esprit qui doit guider la bride est bien loin d’elle.

Elle lève enfin les yeux, et voit que le soleil a tourné le dos aux cités de Bocco, et qu’il s’est plongé dans le sein de sa nourrice, delà le Maroc. Alors elle s’aperçoit qu’il serait imprudent de loger au milieu des champs, car il souffle un vent froid, et l’air brumeux fait présager, pour la nuit, de la pluie ou de la neige.

Elle fait presser le pas à son cheval, et elle ne tarde pas à rencontrer un berger qui se disposait à quitter les champs, après avoir réuni devant lui tout son troupeau. La dame lui demande avec beaucoup d’instances de lui enseigner où elle pourra se loger bien ou mal; car quelque mal que l’on soit logé, on ne risque jamais d’être plus mal qu’en plein air, exposé à la pluie.

Le berger lui dit: «--Je ne connais aucun endroit que je puisse vous indiquer, sinon à quatre ou six lieues plus loin, un château qui s’appelle la Roche-Tristan. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’y loger, car le chevalier qui désire y prendre logement doit le conquérir la lance à la main, et le défendre contre tout nouveau venu.

«Si, quand il arrive un chevalier, la place se trouve vide, le châtelain le reçoit; mais il lui fait promettre que, s’il survient un nouvel arrivant, il sortira pour jouter avec lui; si personne ne vient, il n’a point à se déranger, mais si quelqu’un se présente, force lui est de reprendre ses armes et de combattre. Celui des deux qui est vaincu cède sa place à l’autre, et va coucher sous le ciel serein.

«Si deux, trois, quatre guerriers, ou un plus grand nombre, arrivent ensemble les premiers, ils reçoivent paisiblement l’hospitalité. Mais quiconque vient seul ensuite, trouve un tout autre accueil, car ceux qui sont déjà installés lui donnent une plus rude besogne. De même, si un seul chevalier a reçu d’abord l’hospitalité, les deux, les trois, les quatre et tous les autres qui viennent après, le forcent à combattre contre chacun d’eux; de sorte que s’il a du courage, cela lui est d’un grand secours.

«Ce n’est pas tout; si une dame ou une damoiselle, seule ou en compagnie, arrive à cette roche, et puis qu’il en vienne une autre, c’est à la plus belle qu’est réservée l’hospitalité; la moins belle doit rester dehors.--» Bradamante demande où est cette roche, et le brave berger, sans plus rien dire, lui indique avec la main un endroit situé à cinq ou six milles loin de là.

Bien que Rabican fût bon trotteur, la dame ne peut le faire avancer assez vite à travers ces chemins fangeux et défoncés,--la saison avait été très pluvieuse--pour arriver avant que la nuit noire n’ait obscurci toute la contrée. Elle trouva la porte close, et elle dit à celui qui en avait la garde qu’elle voulait loger.

Le gardien répondit que la place était occupée par des dames et des guerriers qui étaient arrivés avant elle, et qui attendaient autour du feu que leur souper leur fût servi. «--S’ils ne l’ont pas encore mangé--dit la dame--je ne crois pas que le cuisinier l’aura fait cuire pour eux. Va leur dire que je les attends ici, car je connais la coutume et j’entends l’observer.--»

Le gardien partit et alla porter l’ambassade aux chevaliers qui se reposaient tout à leur aise, et auxquels cette nouvelle fut fort peu agréable, attendu qu’elle les forçait de sortir à l’air froid et malsain. Ajoutez à cela qu’une grande pluie commençait à tomber. Ils se levèrent pourtant, prirent leurs armes, et, laissant leurs compagnons dans le château, ils arrivèrent tous ensemble, sans trop se presser, à l’endroit où la dame les attendait.

C’étaient trois chevaliers d’une telle valeur que peu d’autres valaient plus qu’eux au monde. C’étaient eux que Bradamante avait vus le jour même à côté de l’ambassadrice d’Islande, et qui s’étaient vantés de rapporter de France dans leur pays l’écu d’or. Ayant pressé plus vigoureusement leurs chevaux, ils étaient arrivés avant Bradamante.

Peu de chevaliers étaient meilleurs qu’eux sous les armes. Mais Bradamante espère bien qu’elle sera du nombre de ceux-là, car elle entend ne point passer la nuit dehors, ni rester à jeun. Les habitants du château, placés aux fenêtres et dans les galeries, regardaient la joute à la lumière que projetait la lune malgré de nombreux nuages, et bien que la pluie fût abondante.

De même que l’amant bien épris, sur le point d’entrer dans la chambre où il espère commettre de doux larcins, sent son cœur battre de plaisir quand il entend, après une longue attente, glisser doucement le verrou, ainsi Bradamante, désireuse de se mesurer avec les chevaliers, se réjouit en entendant les portes s’ouvrir, et en voyant les trois guerriers franchir le pont et sortir du château.

Aussitôt qu’elle les a vus franchir le pont et sortir tous les trois à peu d’intervalle les uns des autres, elle tourne bride pour prendre du champ, et revient chassant à toute bride son bon cheval, et tenant en arrêt la lance que lui donna son cousin et avec laquelle on ne joute jamais en vain, car tout guerrier touché par elle, fût-il Mars lui-même, doit être forcément jeté hors de selle.

Le roi de Suède, qui s’avança le premier, fut aussi le premier jeté à terre, tellement fort fut le coup porté sur son casque par la lance qui ne fut jamais baissée en vain. Le roi de Gothie fournit la seconde course, et se retrouva en un clin d’œil, les jambes en l’air, loin de son destrier. Le troisième resta culbuté sens dessus dessous dans l’eau bourbeuse du fossé.

Après les avoir, en trois coups, fait voltiger les pieds en l’air et la tête en bas, Bradamante se dirige vers le château où elle doit recevoir l’hospitalité pendant la nuit; mais, avant de lui livrer passage, elle trouve quelqu’un qui lui fait jurer qu’elle sortirait à chaque fois qu’elle serait appelée à jouter par de nouveaux arrivants. Le châtelain, qui a été témoin de sa vaillance, la reçoit avec grand honneur.

Il en est de même de la dame qui était venue le soir même en compagnie des trois chevaliers, envoyée, ainsi que je l’ai dit, de l’Ile Perdue en ambassade au roi de France. Elle se lève et, en femme gracieuse et affable qu’elle était, elle vient au-devant de Bradamante qui la salue courtoisement, la prend par la main, et la conduit près du feu.

Bradamante, commençant de se désarmer, avait déjà déposé son écu et retiré son casque, lorsqu’en ôtant ce dernier, elle fit tomber une coiffe d’or dans laquelle elle retenait à plat ses longs cheveux. Ceux-ci tombèrent épars le long de ses épaules qu’ils couvrirent entièrement, et la firent connaître pour une damoiselle aussi belle de visage que fière sous les armes.

De même qu’au lever du rideau, la scène apparaît étincelante de mille lumières qui se reflètent sur les arceaux, les palais superbement dorés et remplis de statues et de peintures; ou de même que le soleil, s’échappant d’une nuée, découvre sa face limpide et sereine, ainsi la dame, en ôtant son casque, semble entr’ouvrir le paradis.

Déjà ses beaux cheveux que son frère avait coupés autrefois, ont repoussé, et bien qu’ils ne fussent pas encore revenus à leur état primitif, ils étaient assez longs pour qu’elle pût les nouer par derrière la tête. Le châtelain de la Roche la reconnaît aussitôt pour Bradamante, car il l’avait vue bien d’autres fois, et plus que jamais il la comble de prévenances, et lui témoigne son estime.

Ils s’assoient près du feu, et ils repaissent leurs oreilles d’une conversation agréable et honnête, pendant que l’on prépare une nourriture plus substantielle pour le reste du corps. La dame demande à son hôte si cette façon d’exercer l’hospitalité est ancienne ou nouvelle, quand elle a commencé et qui l’a établie. Le chevalier lui répond ainsi:

«--Au temps où régnait Pharamond, son fils Clodion eut pour amie une dame gracieuse et belle, et surpassant par ses manières distinguées toutes les autres femmes de cette époque antique. Il l’aimait tellement, qu’il ne la perdait pas plus de vue que Jupiter la vache Io dont il s’était fait le pasteur, car chez lui la jalousie était égale à l’amour.

«C’est ici qu’il la cachait. Son père lui avait fait don de ce castel, et il en sortait rarement. Il avait avec lui dix des meilleurs chevaliers de France. Il s’y trouvait, lorsqu’un jour le brave Tristan y arriva, en compagnie d’une dame qu’il avait délivrée peu d’heures auparavant des mains d’un géant féroce qui l’entraînait de force.

«Lorsque Tristan arriva devant le castel, le soleil avait déjà tourné les épaules vers les rivages de Séville. Le chevalier demanda l’hospitalité, car il n’y avait aucune autre habitation à dix milles à la ronde. Mais Clodion, aussi jaloux qu’amoureux, avait décidé qu’aucun étranger, quel qu’il fût, n’entrerait dans le château, tant que sa belle dame y serait.

«Les prières réitérées du chevalier n’ayant pu lui faire ouvrir la porte, il s’écria: «--Ce que tu n’as pas voulu accorder à mes prières, j’espère l’obtenir malgré toi.--» Et il défia Clodion et les dix guerriers qui étaient avec lui, s’offrant, d’un air altier, à lui prouver, la lance et l’épée en main, qu’il n’était qu’un discourtois et qu’un vilain.

«Il lui posa comme conditions du combat que s’il le jetait à terre en restant lui-même en selle, il logerait seul dans la Roche, et que tous les autres en sortiraient. Plutôt que de souffrir une pareille insulte, le fils du roi de France n’hésite pas à risquer la mort. Mais sous un rude choc il tombe à terre, de même que tous les autres, et Tristan les met ainsi dehors.

«Entré dans la Roche, il y trouve la dame si chère à Clodion, comme je vous l’ai dit, et que la nature, d’ordinaire avare de telles faveurs, avait faite plus belle que toutes les autres femmes. Il s’entretient avec elle, pendant qu’au dehors une angoisse poignante, amère, étreint et dévore le malheureux amant, qui envoie prière sur prière au chevalier pour qu’il ne refuse pas de la lui rendre.

«Tristan, bien qu’il ne fasse pas grand cas de la dame,--hors Yseult, il ne pourrait faire cas d’une autre, la potion enchantée qu’il avait bue jadis ne lui permettant d’aimer et de ne caresser qu’elle[11],--Tristan veut cependant se venger de la dureté de Clodion à son égard: «--Je croirais commettre une grande faute--lui fait-il dire--en mettant hors de chez elle une telle beauté.

«Mais si Clodion s’ennuie de dormir seul à la fraîche, et s’il demande compagnie, j’ai avec moi une jouvencelle belle et appétissante, sans être pourtant d’une beauté aussi grande. Je veux bien consentir à ce qu’elle sorte, et à ce qu’elle se prête à tous ses désirs. Mais il me paraît droit et juste que la plus belle reste avec celui de nous deux qui est le plus fort.--»

«Clodion, repoussé et fort mécontent, passa toute la nuit à souffler de colère et à tourner autour de la Roche, comme s’il eût fait sentinelle pour ceux qui y dormaient tout à leur aise. Il se plaignait beaucoup plus de ce que sa dame lui eût été enlevée, que du froid et du vent. Au matin, Tristan, qui en eut pitié, la lui rendit et mit fin à sa douleur.

«Car il lui dit et il lui prouva clairement que telle il l’avait trouvée, telle il la lui rendait. Il ajouta que, bien qu’il se fût couvert de honte par la discourtoisie dont il avait usé, il se contentait de l’avoir fait passer toute la nuit à découvert. Il ne voulut pas accepter pour excuse que ce fût l’amour qui l’avait poussé à une faute si condamnable.

«Car Amour doit ennoblir un cœur vil, et ne peut faire le contraire d’un noble cœur. Dès que Tristan fut parti, Clodion s’empressa de changer d’habitation. Mais auparavant, il donna la garde de la Roche à un chevalier qu’il aimait beaucoup, avec injonction, pour lui et pour ses successeurs, de faire observer à tout jamais la manière suivante d’exercer l’hospitalité:

«Le chevalier qui aurait le plus de force, et la dame qui posséderait le plus de beauté, devraient toujours être reçus; mais quiconque serait vaincu, viderait les lieux, et s’en irait dormir sur le pré, ou chercherait asile ailleurs. Finalement, il établit l’usage que vous voyez durer encore aujourd’hui.--» Or pendant que le chevalier racontait tout cela, il avait ordonné au maître d’hôtel de dresser la table.

Il l’avait fait placer dans la grande salle qui était plus belle qu’aucune autre au monde. Puis, à la lueur des torches, il vint prendre les belles dames et les y conduisit. En y entrant, Bradamante la parcourut des yeux, ainsi que l’autre damoiselle. Les murs superbes se voyaient entièrement recouverts des peintures les plus nobles.

La salle était décorée de figures si belles que, pour les regarder, les convives oubliaient quasi le souper, bien que leur corps eût grand besoin de se restaurer après les fatigues de la journée. Le maître d’hôtel, ainsi que le cuisinier, se lamentait de ce qu’on laissât ainsi les mets refroidir dans les plats. L’un d’eux finit par dire: «--Vous feriez mieux de repaître d’abord votre ventre et vos yeux ensuite.--»

Ils s’assirent enfin, et ils allaient porter la main aux victuailles, quand le châtelain s’avisa que donner l’hospitalité à deux dames était une grande infraction à l’usage: l’une devait rester, et l’autre se retirer; la plus belle devait rester, et la moins belle s’en aller au dehors où la pluie battait et où le vent sifflait. N’étant point arrivées toutes les deux ensemble, l’une devait partir, l’autre rester.

Le châtelain appela deux vieillards et quelques dames de la maison, bonnes pour un semblable office. Ils examinèrent les damoiselles afin de décider laquelle des deux était la plus belle. Enfin, l’avis de tous fut que la plus belle était la fille d’Aymon. Elle ne surpassait pas moins sa compagne en beauté, qu’elle ne surpassait en valeur les guerriers qu’elle avait vaincus.

Le châtelain dit à la dame d’Islande qui ne laissait pas d’être fort troublée de tout cela: «--Il ne saurait, madame, vous paraître malhonnête que nous observions l’usage. Il vous faut changer de gîte, puisqu’à nous tous il est clair et manifeste que cette damoiselle, bien qu’elle soit sans apprêts, vous surpasse en beautés et en belles manières.--»

De même qu’en un instant on voit une nuée obscure s’élever de la vallée humide vers le ciel, et couvrir d’un voile de ténèbres la face jusque-là si pure du soleil, ainsi l’on vit la dame changer de visage à cette dure sentence qui la condamnait à affronter au dehors la pluie et le froid. Elle, tout à l’heure si joyeuse et si belle, elle ne ressemble plus à elle-même.

Elle pâlit et change entièrement de visage, tellement il lui plaît peu d’entendre une telle sentence. Mais Bradamante, qui en a pitié, ne veut pas qu’elle s’en aille, et elle émet ce sage avis: «--Il me semble que la décision n’est pas bonne, et que tout jugement est injuste quand il est prononcé sans qu’on ait entendu la partie qui nie aussi bien que celle qui affirme, et les raisons qu’elle allègue.

«Pour moi, qui me fais le défenseur de cette cause, je dis: il ne s’agit pas de savoir si je suis plus ou moins belle. Je ne suis pas venue ici comme dame, et je ne veux pas que mes actes soient ceux d’une dame. Mais qui pourra dire, à moins que je ne me dépouille entièrement, si je suis ou si je ne suis pas une dame? Or, on ne doit pas dire ce qu’on ne sait pas, surtout quand quelqu’un doit en souffrir.

«Il y en a beaucoup d’autres qui, comme moi, ont les cheveux longs, et qui ne sont point femmes pour cela. Il est évident que c’est comme chevalier et non comme dame, que j’ai conquis le droit de loger ici. Pourquoi donc voulez-vous me qualifier de dame, quand tous mes actes sont ceux d’un homme? Votre loi veut que les dames soient expulsées par les dames, et non vaincues par un guerrier.

«Admettons encore que, comme il vous le semble, je sois une femme--ce que je ne vous concède pas--et que ma beauté n’égale pas celle de cette dame; je ne crois pas que vous voudriez m’enlever le prix de mon courage, parce que mon visage aurait été déclaré moins beau. Il ne me paraîtrait pas juste de perdre, à cause d’une moindre beauté, ce que j’ai gagné avec les armes par mon courage.

«Quand même d’ailleurs l’usage exigerait que celle qui est inférieure en beauté doive se retirer, je voudrais encore rester, au risque de ce qui pourrait résulter de mon obstination. De la contestation inégale élevée entre cette dame et moi, je conclus que, sur cette question de la beauté, elle peut perdre beaucoup et gagner bien peu avec moi.

«Or, si la perte et le gain n’offrent pas des chances égales, toute décision est injuste. De sorte que, et par raison et par cas spécial, l’hospitalité ne saurait être refusée à cette dame. Et si quelqu’un est assez hardi pour prétendre que mon raisonnement n’est point bon, je suis prête à lui soutenir, de la façon qui lui fera plaisir, que mon dire est vrai et que le sien est faux.--»

La fille d’Aymon, émue de pitié à l’idée qu’une si gente dame allait être injustement chassée et exposée à la pluie battante, sans un toit, sans un abri pour se mettre à couvert, finit, grâce à ses raisons nombreuses et courtoises, mais surtout grâce à sa conclusion, par persuader au châtelain de rester tranquille et d’accepter ses explications.

De même que, sous les plus cuisantes chaleurs de l’été, la plante, près de s’étioler faute d’un peu d’eau, renaît dès qu’elle sent la pluie vivifiante, ainsi, en se voyant si superbement défendue, la messagère redevint joyeuse et belle comme auparavant.

Les convives purent alors enfin savourer le repas qui leur avait été servi depuis un grand moment et auquel ils n’avaient pas encore touché, sans qu’aucun nouveau chevalier errant ne vînt les déranger. Bradamante seule, au milieu de l’allégresse générale, restait triste et plongée dans sa douleur. La crainte, l’injuste soupçon qu’elle avait dans le cœur, lui enlevaient tout appétit.

Aussitôt que le souper fut achevé,--et il aurait été probablement plus long, sans le désir qu’avaient les convives de rassasier aussi leurs yeux--Bradamante se leva et la messagère avec elle. Le châtelain fit en même temps un signe à l’un des serviteurs qui alluma promptement un grand nombre de torches, grâce auxquelles la salle fut splendidement éclairée jusqu’en ses moindres recoins. Je dirai dans l’autre chant ce qui suivit.

CHANT XXXIII.

ARGUMENT.--Dans une salle de la Roche-Tristan, Bradamante voit peintes sur la muraille les guerres futures des Français en Italie. Défiée de nouveau par les trois princes qu’elle avait déjà abattus, elle les enlève une seconde fois de selle.--Renaud et Gradasse en viennent aux mains pour la possession de Bayard. Celui-ci, épouvanté par un monstrueux oiseau, s’enfuit dans un bois, et le combat se trouve ainsi suspendu.--Astolphe va en Éthiopie sur l’Hippogriffe. Là, par le son de son cor, il chasse dans l’enfer les Harpies qui infectaient les tables du roi Sénapes.

Timagoras, Parrhasius, Polignotes, Protogènes, Timante, Apollodore, Apelles, plus connu que tous ceux-là, et Zeuxis, et les autres qui vécurent à la même époque, et dont la renommée--malgré Clotho, qui, après avoir détruit leurs corps, a détruit leurs œuvres--subsistera toujours aussi éclatante, grâce aux écrivains, tant qu’on lira ou qu’on écrira en ce monde;

Et ceux qui vécurent de nos jours, ou qui vivent encore: Léonard, Andrea Mantegna, Jean Belin, les deux Dossi, et celui qui sculpte aussi bien qu’il peint, Michel-Ange le divin, plus qu’un mortel; Sébastien, Raphaël, Titien, qui n’honore pas moins Cadore que les deux premiers n’honorent Venise et Urbino; et les autres dont les œuvres dépassent tout ce qu’on lit et tout ce qu’on croit des peintres de l’antiquité;

Tous les peintres que nous voyons aujourd’hui, et ceux qui il y a déjà mille et mille ans furent en honneur, ont peint avec leur pinceau, soit sur toile, soit sur les murs, les choses passées. Mais vous n’avez jamais entendu dire que les anciens, non plus que les modernes, aient jamais peint les choses futures. Et cependant il s’est trouvé que des événements ont été mis en peinture avant d’être arrivés.

Mais aucun peintre, ni antique ni moderne, ne pourrait se vanter d’être l’auteur de semblables peintures. Elles sont uniquement l’œuvre des enchantements devant lesquels tremblent les esprits de l’enfer. La salle dont j’ai parlé dans l’autre chant avait été faite par Merlin. A l’aide du livre consacré soit au lac Arverne, soit aux grottes de Nursa, il l’avait fait construire en une seule nuit par des démons.

Cet art des enchantements, à l’aide duquel nos ancêtres accomplirent de si merveilleuses choses, est perdu de nos jours. Mais retournons là où doivent m’attendre ceux qui veulent voir la salle où sont les peintures. J’ai dit que, sur un signe fait à un écuyer, les torches avaient été allumées; soudain l’obscurité, vaincue par l’éclat des lumières, s’enfuit de toutes parts. On n’aurait pas vu plus clair s’il eût fait jour.

Le châtelain dit à ses hôtes: «--Je veux que vous sachiez que, parmi les guerres qui sont peintes sur ces murs, très peu sont jusqu’ici arrivées. Elles ont été peintes avant qu’elles se soient produites. Ceux qui les ont peintes, les ont aussi devinées. Vous pourrez voir ici toutes les victoires, toutes les défaites que nos compatriotes remporteront ou subiront en Italie.

«Toutes les guerres heureuses ou malheureuses que les Français doivent faire au delà des Alpes, à partir de son époque jusqu’en l’an mille, Merlin, le prophète, les a réunies dans cette salle. Il avait été envoyé par le roi de Bretagne au roi de France, qui succéda à Marcomir. Je vous dirai en peu de mots pourquoi il lui avait été envoyé, et pourquoi ce travail fut accompli par Merlin.

«Le roi Pharamond, qui franchit le premier le Rhin avec l’armée franque pour entrer en Gaule, après avoir occupé ce pays, songea à subjuguer l’orgueilleuse Italie, car il voyait de jour en jour l’empire romain s’affaiblir. Dans cette intention, il voulait s’allier avec Artus de Bretagne, car ils vivaient à la même époque.