Part 4
Il dit qu’il avait imité le castor qui se coupe lui-même les parties génitales, à l’aspect du chasseur, car il sait qu’on ne le recherche pas pour autre chose. Gradasse ne l’écouta pas jusqu’à la fin; il dit: «--Je ne veux la donner ni à toi, ni à d’autres. Pour elle, j’ai dépensé tant d’or, j’ai supporté tant de fatigues, j’ai exterminé tant de gens, qu’elle m’appartient à bon droit.
«Songe à te munir d’une autre épée, car je veux celle-ci, et cela ne doit pas t’étonner. Que Roland soit sage ou fou, j’entends m’en emparer partout où je la retrouve. Toi, tu l’as volée sans témoin sur la route, Moi, je te la disputerai ici. Mon cimeterre te dira mes raisons, et nous irons au jugement dans l’arène.
«Il faut que tu la gagnes avant de t’en servir contre Rodomont. C’est un vieil usage, qu’avant d’affronter la bataille un chevalier doit payer ses armes.--» «--Il n’est pas de son plus doux à mon oreille--répondit le Tartare en élevant le front--que d’entendre quelqu’un me défier à la bataille. Mais fais que Rodomont y consente.
«Fais que le roi de Sarze te cède la première place, et se contente pour lui de la seconde, alors tu peux être certain que je te répondrai à toi et à tout autre.--» Roger s’écria: «--Je n’entends pas qu’on change rien au pacte qui a été conclu et que le sort soit de nouveau consulté. Que Rodomont descende le premier en champ clos, ou bien que sa querelle ne se vide qu’après la mienne.
«Si le raisonnement de Gradasse doit prévaloir, c’est-à-dire si avant de se servir de ses armes il faut les gagner, tu ne dois pas porter mon aigle aux blanches ailes avant de m’en avoir désarmé. Mais puisque j’ai consenti au traité, je ne veux pas revenir sur ma parole: la seconde bataille sera pour moi, si la première reste acquise au roi d’Alger.
«Si vous troublez en partie l’ordre du combat, je le troublerai totalement, moi. Je n’entends pas te laisser ma devise, si tu ne la disputes pas à moi-même sur-le-champ.--» «--Vous seriez Mars l’un et l’autre--répondit Mandricard furieux--que ni l’un ni l’autre vous ne seriez capables de m’empêcher de me servir de la bonne épée, ou de cette noble devise.--»
Et, poussé par la colère, il s’avance le poing fermé vers le roi de Séricane et lui frappe si rudement la main droite, qu’il lui fait lâcher Durandal. Gradasse, ne s’attendant pas à une telle audace, à une telle folie, est si surpris, qu’il reste tout interdit, et que la bonne épée lui est enlevée.
A un tel affront, son visage s’allume de vergogne et de colère; on dirait qu’il jette du feu. L’injure lui est d’autant plus sensible, qu’elle lui est faite dans un lieu si public. Affamé de vengeance, il recule d’un pas pour tirer son cimeterre. Mandricard a une telle confiance en lui-même, qu’il défie aussi Roger au combat.
«--Venez donc tous deux ensemble, et que Rodomont vienne faire le troisième; viennent l’Afrique, l’Espagne et toute la race humaine; je ne suis pas homme à baisser jamais le front.--» Ainsi disant, il fait tournoyer l’épée d’Almonte, assure son écu à son bras, et se dresse, dédaigneux et fier, en face de Gradasse et du brave Roger.
«--Laisse-moi--disait Gradasse--le soin de guérir celui-ci de sa folie.--» «--Pour Dieu--disait Roger--je ne te le laisse pas, car il faut que ce combat soit à moi. Toi, reste en arrière.--» «--Restes-y toi-même,--» criaient-ils tous deux à la fois, ne voulant point se céder le pas. Cependant la bataille s’engagea entre les trois adversaires, et elle aurait abouti à un terrible carnage,
Si plusieurs des assistants ne s’étaient interposés entre ces furieux, et cela un peu trop sans réfléchir, car ils apprirent à leurs dépens ce qu’il en coûte de s’exposer pour sauver les autres. Le monde entier n’aurait pas séparé les combattants, si le fils du fameux Trojan n’était venu, accompagné du roi d’Espagne. A leur aspect, tous s’inclinèrent avec un profond respect.
Agramant se fit exposer la cause de cette nouvelle et si ardente querelle. Puis il s’efforça de faire consentir Gradasse à ce que Mandricard se servît, pour cette journée seulement, de l’épée d’Hector, et jusqu’à ce qu’il eût vidé son grave différend avec Rodomont.
Pendant que le roi Agramant s’étudie à les apaiser, et raisonne tantôt l’un, tantôt l’autre, le bruit d’une nouvelle altercation entre Sacripant et Rodomont s’élève de l’autre tente. Le roi de Circassie, comme il a été dit plus haut, assistait Rodomont. Aidé de Ferragus, il lui avait endossé les armes de son aïeul Nemrod.
Puis ils étaient venus tous ensemble à l’endroit où le destrier mordait son riche frein qu’il couvrait d’écume. Je parle du bon Frontin, au sujet duquel Roger s’était mis si fort en colère. Sacripant, à qui avait été commis le soin d’amener en champ clos un tel chevalier, avait regardé avec soin si le destrier était bien ferré, et s’il était harnaché convenablement.
L’ayant examiné plus attentivement, certains signes particuliers, ses allures sveltes et dégagées, le lui firent reconnaître, sans qu’il pût conserver le moindre doute, pour son destrier Frontalet qui jadis lui était si cher, et pour lequel il avait eu à soutenir autrefois mille querelles. Plus tard, ce destrier lui ayant été volé, il en fut tellement affligé que, pendant longtemps, il ne voulut plus aller qu’à pied.
Brunel le lui avait volé devant Albraca[5], le même jour où il déroba l’anneau à Angélique, le cor et Balisarde à Roland, et l’épée à Marphise. Le même Brunel, de retour en Afrique, avait donné Balisarde et le cheval à Roger, qui avait appelé ce dernier du nom de Frontin.
Quand le roi de Circassie eut reconnu qu’il ne se trompait pas, il se retourna vers le roi d’Alger et lui dit: «--Sache, seigneur, que c’est là mon cheval. Il m’a été volé à Albraca. Je ne manquerais pas de témoins pour le prouver, mais comme ils sont tous fort loin, si quelqu’un le nie, je suis prêt à soutenir, les armes à la main, la vérité de mes paroles.
«Je suis très content, puisqu’en ces derniers jours nous avons été compagnons d’armes, de te prêter aujourd’hui ce cheval, car je vois bien que tu ne pourrais rien faire sans lui, à condition cependant que tu reconnaîtras par traité qu’il est à moi et que je te l’ai prêté. Autrement, ne pense pas l’avoir, à moins de combattre sur-le-champ avec moi pour sa possession.--»
Rodomont, qui ne connut jamais de chevalier plus orgueilleux que lui dans le métier des armes, et dont aucun guerrier de l’antiquité n’égala la force et le courage, répondit: «--Sacripant, tout autre que toi qui oserait me parler de la sorte s’apercevrait bien vite à ses dépens qu’il eût mieux valu pour lui naître muet.
«Mais eu égard à la camaraderie qui, comme tu l’as dit, s’est établie depuis peu entre nous, je me contente de t’avertir de remettre à plus tard cette entreprise, jusqu’à ce que tu aies vu le résultat de la bataille qui va se livrer tout à l’heure entre le Tartare et moi. J’espère, grâce à l’exemple que tu en recevras, que tu me diras de bon cœur: Garde le destrier.--»
«--C’est peine perdue que d’être courtois avec toi--dit le Circassien plein de colère et de dédain.--Mais je te dis maintenant plus clair et plus net que tu n’aies plus à compter sur ce destrier. Je t’en empêcherai, moi, tant que ma main pourra soutenir mon épée vengeresse. Et j’y emploierai jusqu’aux ongles et jusqu’aux dents, si je ne peux l’empêcher autrement.--»
Des paroles, ils en vinrent aux injures, aux cris, aux menaces, à la bataille, qui, excitée par la colère, s’alluma plus vite que la paille ne s’enflamme au contact du feu. Rodomont avait son haubert et tout le reste de ses armes; Sacripant n’avait ni cuirasse ni cotte de mailles, mais il s’escrimait si bien de son épée, qu’il s’en couvrait tout entier.
La puissance et la férocité de Rodomont, bien qu’infinies, étaient tenues en échec par le coup d’œil et la dextérité qui doublaient les forces de Sacripant. La roue qui écrase le grain ne tourne pas plus vite sur la meule que ne faisait Sacripant, bondissant de çà, de là, partout où il était besoin.
Mais Ferragus, mais Serpentin, prompts à tirer l’épée, se jetèrent entre eux, suivis du roi Grandonio, d’Isolier et de beaucoup d’autres seigneurs de l’armée maure. C’étaient là les rumeurs entendues dans l’autre tente par ceux qui s’efforçaient en vain d’accorder le Tartare avec Roger et le roi de Séricane.
C’est là que fut rapporté au roi Agramant comment, pour un destrier, Rodomont et Sacripant avaient commencé un âpre et rude assaut. Le roi, troublé de tant de discordes, dit à Marsile: «--Veille ici à ce que la querelle ne s’envenime pas davantage avec ces guerriers, pendant que je vais apaiser l’autre contestation.--»
Rodomont, voyant le roi son maître, contient son orgueil et fait un pas en arrière. Le roi de Circassie recule avec non moins de respect, à l’arrivée d’Agramant. Celui-ci, d’un air royal, et d’une voix grave et imposante, demande la cause d’une telle colère. Après avoir écouté leurs explications, il cherche à les mettre d’accord, mais il n’y parvient pas.
Le roi de Circassie ne veut pas que le roi d’Alger reste plus longtemps en possession de son destrier, s’il ne condescend à le prier de le lui prêter. Rodomont, orgueilleux comme toujours, lui répond: «--Ni le ciel, ni toi, ne ferez que je m’abaisse à demander à d’autres ce que je peux avoir par ma seule force.--»
Le roi demande au Circassien quels droits il a sur le cheval, et comment il lui fut enlevé. Sacripant lui rapporte le fait de point en point, et il ne peut s’empêcher de rougir, en racontant que le subtil larron, l’ayant surpris dans une rêverie profonde, avait soulevé sa selle sur quatre piquets et lui avait enlevé le destrier nu, sous lui.
Marphise était accourue aux cris, avec les autres. Aussitôt qu’elle entendit parler du vol du cheval, son visage se troubla. Elle se souvint qu’elle-même avait perdu son épée ce jour-là, et elle reconnut le destrier qu’elle avait vu s’enfuir loin d’elle comme s’il avait eu des ailes. Elle reconnut aussi le bon roi Sacripant, ce qu’elle n’avait pas fait jusque-là.
Ceux qui l’entouraient, et qui avaient souvent entendu Brunel se vanter de ce mauvais tour, commencèrent à se tourner vers ce dernier, et indiquaient par leurs gestes que c’était bien lui en effet. Marphise, soupçonneuse, s’informa aux uns et aux autres de ses voisins, et put enfin acquérir la certitude que celui qui lui avait ravi son épée était Brunel.
Elle apprit que, pour le récompenser de ce larcin, pour lequel il aurait mérité qu’on lui passât une corde bien graissée autour du cou, le roi Agramant l’avait élevé au trône de Tingitane, exemple assez étrange. Marphise, rappelant sa vieille indignation, résolut de se venger sur-le-champ, et de punir les railleries et les injures que Brunel lui avait adressées sur la route, après lui avoir dérobé son épée.
Elle se fit lacer son casque par son écuyer, car elle avait déjà sur elle le reste de ses armes. Je ne crois pas que, dans toute sa vie, elle ait été vue plus de dix fois sans son haubert, du jour où, brûlant de s’illustrer, elle se décida à l’endosser. Le casque en tête, elle se dirigea vers les gradins les plus élevés, où Brunel était assis au milieu des premiers seigneurs de la cour.
A peine arrivée près de lui, elle le saisit en pleine poitrine, et l’enleva aussi facilement que l’aigle rapace enlève un poulet dans ses serres crochues. Elle le porta ainsi jusqu’à l’endroit où le fils du roi Trojan cherchait à apaiser la dispute. Brunel, se voyant en de si mauvaises mains, ne cessait de pleurer et de demander merci.
Par-dessus la rumeur, le vacarme, les cris dont tout le camp était pour ainsi dire partout rempli, le bruit que faisait Brunel qui faisait appel tantôt à la pitié, tantôt au secours des assistants, s’entendait si fort, qu’à ses plaintes, à ses hurlements, les soldats accoururent de tous côtés. Arrivée devant le roi d’Afrique, Marphise, l’air altier, lui parla de cette façon:
«--Je veux pendre par le col, de mes propres mains, ce larron, ton vassal, parce que le jour même qu’il enleva le cheval de celui-ci, il me vola mon épée. Et si quelqu’un prétend que je ne dis pas la vérité, qu’il s’avance et prononce un seul mot; en ta présence, je soutiendrai qu’il en a menti et que je fais selon mon devoir.
«Mais comme on pourrait peut-être me reprocher d’avoir choisi pour accomplir cet acte de justice le moment où ceux-ci, les plus fameux parmi tes chevaliers, sont tous engagés dans de graves querelles, je consens à retarder de trois jours la pendaison. Pendant ce temps, vienne qui voudra à son secours. Après ce délai, si personne n’est venu me l’arracher des mains, je le servirai en pâture à mille oiseaux joyeux.
«A trois lieues d’ici, dans cette tour qui s’élève sur la lisière d’un petit bois, je me retire sans autre compagnie qu’une de mes damoiselles et qu’un valet. S’il se trouve quelqu’un d’assez hardi pour vouloir m’enlever ce larron, qu’il vienne, c’est là que je l’attendrai.--» Ainsi elle dit, et sans attendre de réponse, elle prend sur-le-champ le chemin du château dont elle avait parlé.
Elle place Brunel devant elle, sur le cou du destrier; le misérable, qu’elle tient par les cheveux, pleure et crie, et appelle par leur nom tous ceux dont il espère du secours. Agramant reste tellement confus de toutes ces complications, qu’il ne voit plus comment il pourra les faire cesser. Ce à quoi il est le plus sensible, c’est que Marphise lui ait ainsi enlevé Brunel.
Non qu’il l’estime, ou qu’il ait de l’amitié pour lui; il y a longtemps au contraire qu’il le hait profondément. Souvent il lui est venu à la pensée de le faire pendre, depuis que l’anneau lui a été enlevé. Mais l’acte de Marphise lui semble injurieux pour lui, et son visage s’enflamme de vergogne. Il veut en toute hâte la poursuivre lui-même, et en tirer la plus éclatante vengeance.
Mais le roi Sobrin, qui est présent, le dissuade de ce projet, en lui disant que ce serait peu convenable à la majesté royale. Quand bien même il aurait la ferme espérance, la certitude de revenir victorieux, il en recueillerait plus de blâme que d’honneur, car on ne manquerait pas de dire qu’il aurait vaincu une femme.
Il recueillerait peu d’honneur, et courrait un grand danger en engageant la bataille avec elle. Le meilleur conseil qu’il puisse lui donner est de laisser pendre Brunel. Et quand il n’aurait qu’à faire un signe de tête pour l’arracher au nœud coulant, il ne devrait pas faire ce signe, afin de ne pas s’opposer à ce que la justice ait son cours.
«--Si tu veux avoir satisfaction sur ce point--disait-il--tu peux envoyer à Marphise quelqu’un qui lui promette de ta part que la corde sera mise autour du cou du larron, ce qui lui donnera satisfaction à elle-même. Et si elle s’obstine à se refuser de te le livrer, respecte son désir; car il ne faut pas que ton amitié protège Brunel ni aucun autre voleur.--»
Le roi Agramant se rendit volontiers au raisonnement discret et sage de Sobrin. Il laissa Marphise tranquille, et ne permit pas que personne allât lui faire outrage. Il ne voulut pas non plus envoyer vers elle. Il s’y résigna, Dieu sait avec quel effort, afin de pouvoir apaiser de plus graves querelles et de purger son camp de toutes ces rumeurs.
La folle Discorde rit de tout cela, car elle ne craint plus que désormais paix ni trêve puisse se conclure. Elle court de çà, de là, dans tout le camp, sans prendre un seul instant de repos. L’Orgueil l’accompagne en dansant de joie, et porte aussi au feu le bois et la nourriture. Leur cri de triomphe monte jusqu’au royaume céleste, et porte à Michel le témoignage de leur victoire.
A cette voix retentissante, à cet horrible cri, Paris trembla et les eaux de la Seine se troublèrent. Le son retentit jusqu’à la forêt des Ardennes, où, de terreur, toutes les bêtes désertèrent leur tanière. Les Alpes, les Cévennes, les rivages de Blaye, d’Arles et de Rouen l’entendirent, ainsi que le Rhône, la Saône, la Garonne et le Rhin. Les mères en serrèrent leurs enfants sur leur sein.
Ils sont cinq chevaliers qui ont résolu de vider leur querelle chacun le premier, et leurs prétentions sont tellement enchevêtrées l’une dans l’autre, qu’Apollon lui même ne s’en tirerait pas. Le roi Agramant commence par essayer de débrouiller la première altercation qui s’est élevée entre le roi de Tartarie et l’Africain, au sujet de la fille du roi Stordilan.
Le roi Agramant court de celui-ci à celui-là, pour les mettre d’accord; il parle à plusieurs reprises à chacun, comme un souverain animé par la justice, comme un frère dévoué. Mais il les trouve tous les deux sourds à tous ses raisonnements, indomptables et rebelles à l’idée que la dame, cause de leur différend, doive rester à l’un au détriment de l’autre.
Il s’avise à la fin d’un moyen qui lui paraît le meilleur et qui en effet satisfait les deux amants; c’est de donner pour mari à la belle dame celui qu’elle choisira elle-même. Quand elle aura prononcé, on ne pourra plus revenir en arrière, ni passer outre. Le compromis plaît à l’un et à l’autre, car chacun d’eux espère que le choix lui sera favorable.
Le roi de Sarze aimait Doralice bien longtemps avant Mandricard, et celle-ci lui avait accordé toutes les faveurs permises à une dame honnête. Il se flatte que le choix qui peut le rendre heureux tombera sur lui. Il n’est pas seul à concevoir cette croyance, car toute l’armée sarrasine pense comme lui.
Chacun connaissait les exploits qu’il avait déjà accomplis pour elle dans les joutes, dans les tournois, dans les combats. Tous disent qu’en acceptant un tel arrangement Mandricard s’abuse et se trompe. Mais celui-ci, qui a passé plus d’un bon moment en tête-à-tête avec Doralice, pendant que le soleil était caché sous terre, et qui sait les chances certaines qu’il a en main, se rit du vain jugement du populaire.
Les deux illustres rivaux ratifient leur convention entre les mains du roi, puis on va trouver la donzelle, et elle, abaissant ses yeux pleins de vergogne, avoue que c’est le Tartare qui lui est le plus cher. Tous restent stupéfaits, et Rodomont en est si étonné, si éperdu, qu’il n’ose lever le front.
Mais quand la colère a chassé cette honte qui lui a envahi le visage, il traite la décision d’injuste et de non avenue. Saisissant son épée qui pend à son côté, il s’écrie, en présence du roi et des autres, qu’il entend que ce soit elle qui gagne sa cause ou la lui fasse perdre, et non l’arbitrage d’une femme légère, toujours portée vers ce qu’elle doit faire le moins.
Mandricard est déjà debout, disant: «--Qu’il en soit comme tu voudras. Avant que ton navire entre au port, il aura à parcourir une longue traite sur l’Océan.--» Mais Agramant donne tort à Rodomont et déclare qu’il ne peut plus appeler Mandricard au combat pour cette querelle. Il fait ainsi tomber sa fureur.
Rodomont, qui se voit en un même jour atteint d’un double affront devant tous ces seigneurs, l’un venant de son roi auquel il doit céder par respect, l’autre venant de sa dame, ne veut pas rester un instant de plus dans ces lieux. Parmi ses nombreux serviteurs, il se contente d’en prendre deux avec lui, et il s’éloigne des logements mauresques.
De même que le taureau, obligé d’abandonner la génisse au vainqueur, s’éloigne plein de dépit, fuit loin des pâturages, et cherche dans les forêts et sur les rives les plus solitaires les endroits arides qu’il ne cesse de faire retentir jour et nuit de ses mugissements, sans pouvoir calmer l’amoureuse rage; ainsi, terrassé par sa grande douleur, s’éloigne le roi d’Alger, renié par sa dame.
Roger veut tout d’abord le suivre, pour lui reprendre son bon destrier, en vue duquel il a déjà revêtu ses armes. Mais il se souvient de Mandricard avec qui il doit se battre. Il laisse donc aller Rodomont, et revient sur ses pas, afin d’entrer dans la lice avec le Tartare, avant que le roi de Séricane n’y descende lui-même vider sa querelle au sujet de Durandal.
Se voir enlever Frontin sous ses yeux et ne pouvoir l’empêcher lui est fort pénible, mais il est fermement résolu à reconquérir son cheval, dès qu’il aura mis fin à son entreprise avec Mandricard. Quant à Sacripant, qui n’est pas retenu par un engagement comme Roger, et qui n’a pas autre chose à faire, il s’élance sur les traces de Rodomont.
Et il l’aurait eu bientôt rejoint, sans une aventure imprévue qui se présenta sur son chemin et qui, le retenant jusqu’au soir, lui fit perdre les traces qu’il suivait. Il vit une dame qui était tombée dans la Seine et qui allait y périr, s’il ne lui avait pas aussitôt porté secours. Il sauta dans l’eau et l’en retira.
Puis, quand il voulut remonter en selle, il s’aperçut que son destrier ne l’avait pas attendu, et il dut le poursuivre jusqu’au soir, car le malin cheval ne se laissa point prendre facilement. Il parvint enfin à le rattraper; mais alors il ne put revenir au sentier dont il s’était fort écarté. Il erra par monts et par vaux plus de deux cents milles avant de retrouver Rodomont.
Quand il le retrouva, il y eut bataille, au grand désavantage de Sacripant. Je ne dirai pas, pour le moment, comment il perdit son cheval et comment il fut fait prisonnier; j’ai à vous raconter auparavant avec quel dépit, avec quelle colère contre sa dame et contre le roi Agramant, Rodomont s’était éloigné du camp, et ce qu’il dit contre l’une et contre l’autre.
Partout où passait le dolent Sarrasin, il embrasait l’air de ses soupirs enflammés. Écho, touché de pitié, lui répondait parfois, caché sous les roches creuses. «--O cœur de la femme--disait-il--comme tu changes vite, comme tu portes facilement ta foi à de nouveaux amants! Infortuné, malheureux qui croit en toi!
«Ni le long servage, ni le grand amour dont tu as eu mille preuves manifestes, n’ont pu retenir ton cœur, ou faire au moins qu’il ne changeât pas si promptement. Ce n’est point parce que je te parais inférieur à Mandricard que tu me délaisses; je ne puis trouver d’autre raison à mon infortune, sinon que tu es femme.
«O sexe plein de scélératesse, je crois que Nature et Dieu t’ont mis au monde pour punir d’une faute grave l’homme qui, sans toi, aurait vécu heureux. C’est aussi dans cette intention qu’ont été créés le serpent funeste, le loup et l’ours; c’est pour cela que l’air est fécond en mouches, en guêpes, en taons, et que l’herbe et l’ivraie croissent parmi les blés.
«Pourquoi la mère Nature n’a-t-elle pas fait en sorte que l’homme pût naître sans toi, comme la culture fait produire au poirier, au sorbier, au pommier des arbres semblables à chacun d’eux? Mais la Nature même ne peut rien faire avec mesure. Si je songe au nom dont on la nomme, je vois qu’elle ne peut rien faire de parfait, puisqu’on la représente comme une femme.
«Ne soyez donc pas si fières et si orgueilleuses, ô femmes, en disant que l’homme est votre fils, car de l’épine naissent aussi les roses, et le lis éclôt sur une herbe fétide. Insupportables, vaniteuses, hautaines; sans amour, sans foi, sans raison; téméraires, cruelles, iniques, ingrates, vous êtes nées pour l’éternelle pestilence du monde.--»
Tout en proférant ces reproches, et une infinité d’autres, le roi de Sarze cheminait, prodiguant tantôt à voix basse, tantôt sur un ton qui s’entendait au loin, les injures et le blâme au sexe féminin. Il avait certainement tort, car pour une ou deux femmes qui se trouvent être mauvaises, il faut croire qu’il y en a cent de bonnes.
Pour moi, bien que, parmi toutes celles que j’ai aimées jusqu’ici, je n’en aie pas trouvé une seule fidèle, je ne voudrais pas dire qu’elles sont toutes ingrates et perfides. J’aime mieux en rejeter la faute sur mon destin cruel. De nos jours, il y a beaucoup de femmes, et il y en a eu encore davantage avant nous, qui ne donnent et n’ont donné aucun sujet de reproches à l’homme. Mais la Fortune a voulu que, s’il y en a une mauvaise entre cent, je devienne sa proie.