Roland Furieux, tome 3

Part 5

Chapter 54,104 wordsPublic domain

Cependant je veux tellement chercher, avant que je meure ou que mes cheveux blanchissent davantage, qu’un jour peut-être je pourrai dire que j’en ai rencontré une qui m’a gardé sa foi. Si cela m’arrive--et je n’en ai pas perdu l’espoir--je ne me lasserai jamais de la glorifier de mon mieux, par mes paroles et par mes écrits, en vers et en prose.

Le Sarrasin n’avait pas moins d’indignation contre son roi que contre la donzelle. Et à cet égard, il déraisonnait encore en jetant sur Agramant autant de blâme que sur Doralice. Il souhaite voir un tel désastre, une telle tempête se déchaîner sur son royaume, que, dans toute l’Afrique, il ne reste pas debout pierre sur pierre.

Il souhaite qu’Agramant, chassé de son royaume, vive misérable et mendiant, dans les tourments et les luttes; et que ce soit lui, Rodomont, qui vienne ensuite lui rendre tout ce qu’il a perdu, et le replace sur le trône de ses ancêtres. Il lui montrera ainsi ce qu’on peut attendre d’un serviteur fidèle; il lui fera voir qu’un ami véritable, qu’il ait raison ou tort, doit être soutenu quand même il aurait tout le monde contre lui.

Ainsi, songeant tantôt à son roi, tantôt à sa dame, le Sarrasin chevauche à grandes journées, le cœur plein de trouble. Il ne s’arrête pas, et accorde peu de repos à Frontin. Le jour suivant, ou l’autre après, il se trouve sur les bords de la Saône. De là, il compte s’acheminer droit vers la mer de Provence, afin de s’embarquer pour rejoindre son royaume en Afrique.

L’une et l’autre rive du fleuve était couverte de barques et de petits navires qui amenaient, de divers pays, des vivres pour l’armée. De Paris, jusqu’aux doux rivages d’Aigues-Mortes et aux frontières d’Espagne, toute la campagne à main droite était en effet au pouvoir des Maures.

Les vivres, transbordés hors des navires, étaient chargés sur des chars et des mules, et conduits sous bonne escorte, à partir du point que les barques ne pouvaient dépasser. Les rives étaient encombrées de troupeaux immenses amenés de contrées lointaines. Leurs conducteurs logeaient chaque soir dans de nombreuses hôtelleries, établies le long de la rivière.

Le roi d’Alger, surpris par la nuit noire et épaisse, accepta l’invitation d’un hôtelier de l’endroit qui l’engagea à descendre chez lui. Après avoir pris soin de son destrier, il s’assit devant une table chargée de mets variés, où on lui servit des vins de Corse et de Grèce, car si le Sarrazin mangeait à la mauresque, il voulait boire à la française.

L’hôte, par la bonne chère et par son visage le plus gracieux, s’efforçait de faire honneur à Rodomont, dont l’aspect lui fit tout de suite comprendre qu’il avait à faire à un homme illustre et rempli de vaillance. Mais celui-ci, dont l’esprit et le cœur étaient ce soir bien loin--car, malgré lui, il songeait toujours à sa dame--ne disait mot.

Le brave hôtelier, l’un des plus avisés qui se fussent jamais vus en France, et qui avait su préserver son auberge et ses biens au milieu de tous ces étrangers ennemis, avait fait appel à plusieurs de ses parents, qui s’étaient empressés de venir l’aider à servir ses pratiques. Aucun d’entre eux n’osait parler, voyant le Sarrasin muet et pensif.

De pensée en pensée, le païen avait laissé son esprit errer bien loin de lui, le visage incliné vers la terre. Enfin, après avoir longtemps gardé le silence, il leva les yeux, soupira comme s’il sortait d’un profond sommeil, se secoua brusquement, et ses regards tombèrent sur l’hôte et sa famille.

Rompant alors le silence, avec un air plus doux et un visage moins troublé, il demanda à l’hôte et aux autres assistants si quelqu’un d’entre eux avait femme. Comme il lui fut répondu que l’hôte, ainsi que tous les autres, étaient mariés, il leur demanda de nouveau s’ils croyaient que leur femme leur fût fidèle.

Excepté l’hôte, tous répondirent qu’ils croyaient posséder des épouses et chastes et fidèles. L’hôte dit: «--Chacun, en cette affaire, croit ce qui lui plaît. Pour moi, je sais que vous vous trompez. Votre crédulité vous aveugle tellement, que j’estime qu’aucun de vous n’a sa raison. Je suis certain que c’est aussi l’avis de ce seigneur, à moins qu’il ne veuille vous faire prendre pour noir ce qui est blanc.

«De même que le phénix est seul de son espèce, il n’y a pas deux femmes fidèles au monde. C’est pourquoi il n’y a qu’un homme qui puisse se dire exempt des tromperies de son épouse. Chacun s’imagine être cet heureux mortel; chacun pense avoir cueilli la palme. Comment est-il possible que tout le monde ait cette chance, puisqu’elle ne peut être que le lot d’un seul?

«Je suis tombé moi-même autrefois dans l’erreur où vous êtes, à savoir qu’il existe plus d’une épouse chaste. Mais un gentilhomme de Venise, que ma bonne fortune conduisit ici, me tira d’erreur en me citant de nombreux exemples. Il s’appelait Jean-François Valerio, et son nom n’est jamais sorti de ma mémoire.

«Il connaissait toutes les ruses dont les femmes légitimes et les maîtresses usent d’habitude. Outre sa propre expérience, il savait là-dessus une foule d’histoires modernes et anciennes, par lesquelles il me démontra bien vite que, pauvres ou riches, il n’y en eut jamais de pudiques, ajoutant que si quelques-unes avaient passé pour plus chastes que les autres, c’est qu’elles avaient été plus habiles à se cacher.

«Parmi toutes les histoires qu’il me conta--et il m’en dit tant que je ne pourrais m’en rappeler le tiers--il en est une qui s’est gravée dans ma tête plus profondément qu’une inscription sur le marbre. Quiconque l’entendrait serait convaincu, comme je le fus et comme je le suis encore, de la scélératesse des femmes. Si cela ne vous déplaît point de l’écouter, seigneur, je vais vous la dire pour les confondre.--»

Le Sarrasin répondit: «--Quel plus grand plaisir, quel plus grand soulagement pourrais-tu me causer en ce moment, que de me dire une histoire, de me donner un exemple qui vienne confirmer ma propre opinion? Pour que je puisse mieux t’écouter, et pour que tu racontes plus à ton aise, assieds-toi vis-à-vis de moi, que je te voie en face.--» Mais je vous dirai dans le chant qui suit ce que l’hôte fit entendre à Rodomont.

CHANT XXVIII.

ARGUMENT.--L’hôtelier conte à Rodomont l’histoire de Joconde. Rodomont, ayant changé son premier dessein d’aller en Afrique, s’arrête dans une petite chapelle abandonnée où arrive Isabelle avec l’ermite, conduisant les restes mortels de Zerbin. Le païen veut détourner Isabelle de la résolution qu’elle a prise de se retirer du monde, et s’impatiente des remontrances de l’ermite.

Dames--et vous qui avez les dames en estime--pour Dieu! ne prêtez pas l’oreille à cette histoire que l’hôte s’apprête à raconter pour déverser sur vous le mépris, l’infamie et le blâme. Une langue si vile ne saurait pas plus vous salir que vous glorifier. C’est du reste une vieille habitude de la part du vulgaire ignorant, de gloser sur chacun, et de parler le plus de ce qu’il comprend le moins.

Laissez ce chant; mon histoire peut aller sans lui et n’en sera pas moins claire. Turpin l’ayant mis, j’ai cru devoir le mettre aussi, non par malveillance ou jalousie. Car je vous aime; outre que ma bouche vous l’a déjà dit--et vous savez que je ne fus jamais avare d’éloges pour vous--je vous en ai donné mille preuves. Je vous ai montré que je suis, et que je ne puis être que tout à vous.

Celles qui voudront peuvent donc passer trois ou quatre pages sans les lire. Quant à celles qui tiendront à les connaître, elles feront bien de ne pas leur accorder plus de créance qu’on n’en accorde d’ordinaire aux fables ou à de vaines sornettes. Mais revenons à notre récit. Quand il eut vu le chevalier, en face duquel il s’était assis, prêt à l’écouter, l’hôtelier commença ainsi son histoire:

«--Astolphe, roi des Lombards, auquel son frère laissa le trône pour se faire moine, fut, dans sa jeunesse, doué d’une telle beauté, que peu d’hommes l’égalèrent sur ce point. Le pinceau d’Appelles, de Zeuxis, ou de tout autre peintre plus illustre, en admettant qu’il y en ait eu, aurait eu de la peine à peindre un visage aussi parfait. Il était beau et paraissait tel à tout le monde, mais bien plus encore à lui-même.

«Il s’estimait si fort, non pas tant à cause du rang suprême grâce auquel tous les autres étaient ses inférieurs, ni parce que le nombre de ses sujets et ses grandes richesses en faisaient le roi le plus puissant de tous ses voisins, mais parce qu’il l’emportait sur tous en prestance et en beauté. Il était heureux, quand il s’entendait louer à ce sujet, comme de la chose qu’on écoute le plus volontiers.

«Parmi tous ses courtisans, il y en avait un qui lui était plus particulièrement cher. C’était un chevalier romain nommé Fausto Latini, avec lequel il admirait souvent la beauté de son visage ou de sa main. Lui ayant un jour demandé s’il avait jamais vu, de près ou de loin, un autre homme aussi beau et aussi bien fait, il en obtint une réponse tout opposée à celle qu’il attendait.

«--J’avoue--lui répondit Fausto--d’après ce que je vois et ce que j’entends dire à chacun, que tu as peu de rivaux au monde pour la beauté, et même, ces rivaux, je les réduis à un seul, c’est un mien frère, nommé Joconde. Excepté lui, je crois qu’en effet tu surpasses de beaucoup tous les autres hommes en beauté. Mais pour celui-là, non seulement il t’égale, mais il te dépasse.--»

«La chose parut impossible au roi qui, jusqu’alors, avait tenu la palme. Il eut un immense désir de connaître le jeune homme dont on lui faisait un tel éloge. Il fit si bien auprès de Fausto, qu’il l’amena à lui promettre de faire venir son frère à la cour, bien que Fausto pensât que ce ne serait pas sans peine qu’il pourrait l’y décider, et il en dit la raison au roi.

«Son frère était un homme qui n’avait jamais de sa vie mis les pieds hors de Rome, ayant vécu tranquille et sans soucis, du bien que la fortune lui avait concédé. Il n’avait ni diminué ni accru le patrimoine que son père lui avait laissé en héritage, et aller à Pavie lui semblait un plus long voyage qu’à tout autre aller au Tanaüs.

«La difficulté serait plus grande encore pour le séparer de sa femme, à laquelle il était lié par un amour tel que ce qu’elle ne voulait pas, il lui aurait été impossible de le vouloir. Cependant, pour obéir à son seigneur, il lui dit qu’il irait trouver son frère, et qu’il ferait tout ce qu’il pourrait. Le roi ajouta à ses prières de telles offres, de tels dons, qu’il lui ôta toute possibilité de refuser.

«Il partit, et en peu de jours il se retrouva à Rome dans la maison paternelle. Là, il pria tellement son frère, qu’il le décida à venir chez le roi. Il fit plus encore, bien que ce fût difficile; il fit consentir sa belle-sœur à ce voyage, en lui montrant le bien qu’elle en retirerait, outre la reconnaissance éternelle qu’il lui en aurait.

«Joconde fixa le jour du départ. En attendant, il se procura des chevaux et des serviteurs, et se fit faire de riches vêtements de cérémonie, car souvent un bel habit ne fait qu’ajouter à la beauté. Sa femme se tenait, la nuit à ses côtés, le jour auprès de lui, les yeux baignés de larmes, lui disant qu’elle ne savait comment elle pourrait supporter sans mourir une telle absence.

«Rien que d’y penser, elle se sentait arracher le cœur de la poitrine. «--O ma vie--lui dit Joconde--ne pleure pas--et en lui-même il pleurait non moins qu’elle--ce voyage sera si heureux, que je reviendrai dans deux mois au plus. On ne me ferait pas outrepasser ce délai d’un jour, quand le roi me donnerait la moitié de son royaume.--»

«La dame ne se consola point pour cela, disant que ce terme était encore trop long, et que si, à son retour, il ne la trouvait point morte, ce serait grande merveille. La douleur que jour et nuit elle portait avec elle ne lui permettait pas de goûter à la moindre nourriture, ni de fermer les yeux; c’était à un tel point que, pris de pitié, Joconde se repentit d’avoir promis à son frère.

«Elle portait au cou une chaîne d’or où pendait une petite croix enrichie de pierreries et contenant de saintes reliques recueillies en divers lieux par un pèlerin de Bohême. Son père l’avait rapportée chez lui en revenant malade de Jérusalem; à sa mort, elle en avait hérité. Elle se l’ôta du cou, et la donna à son mari,

«En le priant de la porter au cou pour l’amour d’elle et pour que son souvenir ne le quittât jamais. Le cadeau fit plaisir au mari qui l’accepta, bien qu’il n’en eût pas besoin pour se rappeler, car ni le temps, ni l’absence, ni la bonne ou la mauvaise fortune n’étaient capables d’effacer un souvenir aussi vigoureux et aussi tenace, et qui devait durer jusqu’après la mort.

«La nuit qui précéda le jour du départ, il sembla que la dame fût prête à mourir dans les bras de son cher Joconde dont elle ne pouvait s’arracher. Elle ne dormit pas, et une heure avant le lever du jour le mari en vint au suprême adieu. Puis il monta à cheval et partit. Quant à sa femme, elle se remit au lit.

«Joconde n’avait pas encore fait deux milles, qu’il se rappela avoir oublié la petite croix qu’il avait mise la veille au soir sous son oreiller. Hélas! se dit-il en lui-même, comment trouverai-je excuse acceptable pour que ma femme ne croie pas que l’amour infini qu’elle me porte m’est de peu de prix?

«Il cherche une excuse; puis il lui vient à l’esprit que cette excuse ne sera ni acceptable ni bonne s’il envoie un familier ou un autre de ses gens, et s’il ne va pas s’excuser en personne. Il s’arrête et dit à son frère: «--Va doucement jusqu’à Baccano, où est la première auberge. Moi, je suis obligé de rentrer à Rome et je te rejoindrai en chemin.

«Un autre ne pourrait faire ma besogne. Ne doute pas que je ne te rejoigne bientôt.--» Et faisant faire volte-face à sa monture, il la mit au trot, en disant: adieu! et sans vouloir qu’aucun de ses gens le suivît. Lorsqu’il passa le fleuve, l’obscurité commençait à fuir devant le soleil. Il monta dans sa demeure, alla droit au lit, et trouva sa femme profondément endormie.

«Sans dire mot, il lève la courtine et voit ce qu’il s’attendait le moins à voir: sa chaste et fidèle épouse étendue sous la couverture entre les bras d’un jouvenceau. Il reconnut sur-le-champ celui qui avait commis l’adultère, car il était depuis longtemps de son entourage. C’était un jeune garçon, élevé par lui, d’humble naissance, et dont il avait fait un de ses familiers.

«S’il resta étonné et mécontent, mieux est de le penser et d’en croire autrui que d’en faire par soi-même l’expérience, comme, à son grand chagrin, le fit Joconde. Saisi d’indignation, il songea à tirer son épée et à les tuer tous les deux, mais il faut arrêté par l’amour qu’en dépit de lui-même il conservait pour son ingrate épouse.

«Ce funeste amour--jugez par là s’il l’avait asservi--l’empêcha même de la réveiller, afin de lui éviter la confusion de se trouver surprise en si grande faute. Le plus doucement qu’il put, il sortit, descendit les escaliers, et, se remettant à cheval, poussé par sa douleur amoureuse, il n’arrêta sa monture qu’à l’auberge où il rejoignit son frère.

«Il parut à tous changé de visage; tous virent qu’il n’avait pas le cœur joyeux. Mais aucun ne devina et ne put pénétrer son secret. Ils croyaient qu’il s’était éloigné d’eux pour aller à Rome, et il était allé à Corneto. Car si chacun comprenait que l’amour était cause de son chagrin, personne n’aurait su dire en quoi ni comment.

«Son frère pensa que c’était la douleur d’avoir laissé sa femme seule qui le tourmentait, tandis qu’au contraire il se lamentait, il enrageait de l’avoir laissée trop en compagnie. L’infortuné, le front crispé, la lèvre gonflée, tenait l’œil constamment fixé sur la terre. Fausto, qui employait tous les moyens pour le réconforter, ne sachant point la cause de son chagrin, ne pouvait y parvenir.

«Il arrosait la plaie d’une liqueur contraire; croyant dissiper la douleur, il l’accroissait; croyant fermer la blessure, il l’ouvrait et la rendait plus douloureuse, en lui remettant à l’esprit le souvenir de sa femme. Le malheureux ne repose ni jour ni nuit; le sommeil et l’appétit l’ont fui, et il ne peut les retrouver. Son visage, auparavant si beau, est tellement changé, qu’il ne ressemble plus en rien à ce qu’il était d’abord.

«Les yeux paraissent s’enfoncer dans la tête; le nez semble démesurément accru sur son visage décharné. Il lui reste si peu de son ancienne beauté, qu’il ne pourrait plus en faire l’épreuve. Au chagrin s’adjoignit une fièvre si violente, qu’elle le força de séjourner sur les bords de l’Arbia et de l’Arno, et le peu qu’il avait conservé de sa beauté tomba, comme se fane soudain au soleil la rose cueillie.

«Outre que Fausto était fort inquiet sur le compte de son frère qu’il voyait si bas, il était encore plus dépité à l’idée que son prince, auquel il avait vanté sa beauté, le prendrait pour un menteur. Il lui avait promis de lui montrer le plus beau de tous les hommes, et il lui montrerait le plus laid. Cependant, continuant sa route, il traîna son frère jusqu’à Pavie.

«Mais, craignant de passer pour privé de jugement, il ne voulut pas que le roi le vît à l’improviste. Il l’avisa auparavant par lettre que son frère arrivait à peine vivant, et qu’un violent chagrin, accompagné d’une fièvre violente, avait tellement changé son visage, qu’il ne paraissait plus ce qu’il était d’habitude.

«L’arrivée de Joconde fut aussi agréable au roi que si c’eût été celle d’un véritable ami. Il n’avait jamais plus désiré chose au monde que de le voir. Il ne lui déplut pas non plus de le trouver si inférieur à lui en beauté, bien qu’il reconnût que, s’il n’eût pas été malade, il lui aurait été supérieur, ou tout au moins égal.

«Aussitôt arrivé, il le fait loger dans son palais. Il va chaque jour le visiter et s’informe à toute heure de ses nouvelles. Il s’inquiète de savoir s’il a tout ce qu’il lui faut; enfin il s’efforce de l’honorer et de l’amuser. Mais Joconde languit, car la triste pensée de sa coupable épouse le ronge sans cesse. La vue des jeux, le chant des musiciens, rien ne peut diminuer sa douleur.

«Devant ses appartements, situés tout au haut du palais, juste au-dessous du toit, s’étend une ancienne galerie. C’est là qu’il se retire seul, tout plaisir, toute société lui étant odieux, et qu’il ajoute chaque jour un nouveau poids au fardeau de sa peine. C’est là qu’il trouva--qui le croirait?--ce qui devait le guérir de sa plaie douloureuse.

«Dans l’endroit le plus obscur de la galerie, où d’habitude les fenêtres ne s’ouvraient jamais, il s’aperçoit que la cloison joignait mal à la muraille, de sorte qu’un rayon de lumière s’en échappait. Il y pose l’œil, et il voit une chose qui aurait été difficile à croire pour celui qui l’aurait entendu raconter. Lui, qui ne l’entend pas de la bouche d’un autre, mais qui la voit, il ne peut en croire ses propres yeux.

«De l’endroit où il est, il découvre la plus secrète et la plus belle des chambres de la reine, et dans laquelle elle n’admettait que ses fidèles les plus dévoués. Il la voit elle-même engagée en une étrange lutte avec un nain qui la tenait dans ses bras. Et ce nain avait su si bien faire, qu’il avait mis la reine sous lui.

«Joconde reste un instant stupéfait et croit rêver. Mais quand il voit que le fait est réel et que ce n’est pas un songe, il est bien forcé d’en croire à lui-même. «--Donc--dit-il--celle-ci se livre à un monstre bossu et contrefait, alors qu’elle a pour mari le plus grand roi du monde, le plus beau, le plus courtois! quel appétit!--»

«Alors sa pensée se reporte vers sa femme qu’il avait jusque-là estimée la plus coupable des épouses, et sur le jouvenceau auquel elle s’était donnée, et voilà qu’elle lui paraît maintenant excusable. N’était-ce pas, plutôt que la sienne, la faute de son sexe qui ne peut se contenter d’un seul homme? Et si toutes ont une tache d’encre, du moins la sienne n’avait pas été choisir un monstre.

«Le jour suivant, à la même heure, il revient au même endroit; et il voit encore la reine et le nain qui font au roi le même outrage; le jour d’après et l’autre encore, il les trouve occupés à la même besogne; enfin il n’est pas de jour que la fête n’ait lieu. Et, ce qui lui paraît le plus étrange, la reine se plaint toujours que le nain ne l’aime pas assez.

«Étant un jour à regarder, il voit la reine en grande mélancolie et toute troublée, parce qu’elle avait fait appeler deux fois, par sa femme de chambre, le nain qui n’était pas encore venu. Elle envoie une troisième fois, et voici la réponse que Joconde entendit: «--Madame, il joue et il perd; et pour ne pas rester en perte d’un sou, le pendard refuse de venir.--»

«A un si étrange spectacle, Joconde rassérène son front, ses yeux, son visage, et, comme son nom l’indiquait, il redevient de fait joyeux, changeant la plainte en rire. Il redevient si gras et si rubicond, qu’il semble un chérubin du paradis. Le roi, son frère et toute la cour, sont étonnés d’un tel changement.

«Si le roi désirait apprendre de Joconde d’où lui était venu si subitement un tel réconfort, Joconde ne désirait pas moins l’en instruire, et le prévenir de l’injure si grave qui lui était faite. Mais il ne voulait pas plus que le roi punît sa femme de cette faute, qu’il n’avait puni la sienne. De sorte que, avant de lui rien dire, il lui fit jurer sur l’hostie consacrée qu’il ne lui ferait aucun mal.

«Il lui fit jurer, quoi qu’il dût lui dire ou lui montrer de déplaisant et d’injurieux pour Sa Majesté, qu’il n’en tirerait vengeance ni maintenant ni plus tard. Il exigea aussi qu’il gardât le silence, de sorte que la coupable ne pût jamais s’apercevoir, par le moindre signe ou par le moindre mot, que le roi connaissait son crime.

«Le roi, qui s’attendait à toute autre chose, excepté à celle-là, jura sans hésiter. Alors Joconde lui révéla la raison qui l’avait pendant si longtemps rendu malade. Il lui dit que c’était parce qu’il avait trouvé sa femme entre les bras d’un vil sergent de sa maison, et que le chagrin aurait fini par le faire mourir, si le remède avait tardé plus longtemps à venir;

«Mais qu’il avait vu, dans la demeure même de Son Altesse, une chose qui avait tout à fait calmé sa douleur, et qui lui avait prouvé que, si le déshonneur l’avait atteint, il n’y était pas tombé seul. Ayant ainsi parlé, et parvenu à l’endroit où la cloison était percée, il lui montra le nain difforme qui tenait sous lui la jument d’autrui, la pressait de l’éperon et lui faisait jouer de l’échine.

«Si le fait parut monstrueux au roi, vous le croirez bien sans que j’insiste. Il fut sur le point de devenir fou de rage, et de se briser la tête contre tous les murs; il voulut crier, rompre le pacte qui le liait; mais force lui fut de garder bouche close et d’avaler sa colère âcre et pleine d’amertume, puisqu’il avait juré sur l’hostie consacrée.

«--Que dois-je faire, que me conseilles-tu, frère--dit-il à Joconde--puisque tu m’as enlevé la satisfaction d’assouvir ma juste colère par une vengeance cruelle et digne de l’offense?--» «--Laissons--dit Joconde--ces ingrates, et voyons si les autres sont aussi faciles; faisons aux femmes des autres ce que les autres nous ont fait avec nos femmes.

«Tous deux nous sommes jeunes et d’une beauté telle qu’on ne trouverait pas facilement nos pareils. Quelle femme pourrait nous être cruelle, puisqu’elles ne savent même pas se défendre des monstres? Si la beauté et la jeunesse ne suffisent pas pour les séduire, nous pourrons du moins les avoir avec notre argent. Je ne veux pas que nous revenions avant d’avoir obtenu les dépouilles opimes de mille femmes mariées.

«Une longue absence, la vue de pays variés, la possession de femmes nouvelles, adoucissent et éteignent souvent dans le cœur le feu des passions amoureuses.--» Le roi approuva fort l’avis et ne voulut pas que le départ fût différé d’un jour. Quelques heures après, suivi de deux écuyers, et en compagnie du chevalier romain, il se mit en route.