Part 3
Le saut fut grand, mais non cependant de nature à faire vider la selle à la cavalière. Quand elle se vit en l’air, la donzelle, se tenant pour morte, se mit à crier de toutes ses forces. Le roussin, après ce saut énorme, partit emporté par le diable, avec Doralice qui criait au secours, et d’une course si rapide, qu’une flèche ne l’aurait pas rejoint.
Aux premiers sons de cette voix, le fils d’Ulien quitte la bataille, et pique des deux derrière le palefroi qui s’enfuit furieux, afin de porter secours à la dame. Mandricard en fait autant, sans plus s’occuper de Roger et de Marphise. Sans leur demander ni paix ni trêve, il suit les traces de Rodomont et de Doralice.
Cependant Marphise s’était relevée de terre. Toute ardente d’indignation et de colère, elle croit qu’elle va se venger, mais elle est trompée dans son espoir; elle aperçoit son ennemi trop loin d’elle. Roger, voyant la bataille se terminer de la sorte, pousse des soupirs qui ressemblent au rugissement d’un lion. Tous deux savent bien qu’avec leurs chevaux ils ne peuvent rejoindre Frontin et Bride-d’Or.
Roger ne veut point lâcher prise avant que ne soit vidée sa querelle avec le roi d’Alger à propos de son cheval; Marphise ne veut pas laisser le Tartare aller en paix avant de s’être encore mesurée avec lui. Abandonner leur querelle ainsi paraît à l’un et à l’autre une lâcheté. D’un commun accord, ils prennent le parti de suivre les pas de ceux dont ils ont à se plaindre.
Ils les retrouveront dans le camp sarrasin, s’ils ne peuvent les rejoindre avant, car ils savent qu’ils s’y rendent pour faire lever le siège du camp, avant que le roi de France ne s’en soit complètement emparé. Ils s’en vont donc tout droit où ils pensent les rencontrer sans faute. Roger, cependant, ne s’éloigne pas avant d’avoir dit adieu à ses compagnons.
Roger s’approche de l’endroit où le frère de sa belle dame se tient à l’écart, et l’assure de son amitié partout où il sera, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Puis il le prie--et cela avec beaucoup d’adresse--de saluer sa sœur en son nom. Il lui fait cette dernière recommandation avec tant de prudence, qu’il ne donne de soupçon ni à lui ni aux autres.
Puis il prend congé de lui, de Vivian, de Maugis et d’Aldigier qui est blessé. Eux aussi, en souvenir des services rendus, l’assurent de leur reconnaissance éternelle. Quant à Marphise, elle avait tellement à cœur d’aller à Paris, qu’elle avait oublié de dire adieu à ses amis. Mais Maugis et Vivian coururent sur ses pas jusqu’à ce qu’ils pussent la saluer de loin.
Richardet en fit autant. Aldigier, qui gisait à terre, fut forcé, bien contre son gré, de rester. Marphise et Roger prirent le chemin que Rodomont et Mandricard avaient suivi et qui conduisait vers Paris. J’espère, seigneur, vous dire dans l’autre chant les exploits merveilleux et surhumains qu’au grand détriment des guerriers de Charles accomplirent les deux couples dont je vous parle.
CHANT XXVII.
ARGUMENT.--Mandricard, Roger, Rodomont et Marphise, suivant les traces de Doralice, arrivent sous les murs de Paris. Ils assaillent l’armée chrétienne et repoussent Charles au dedans des murailles. Cela fait, ils reviennent à leur première querelle. Le roi d’Afrique laisse à Doralice le choix entre Mandricard et Rodomont. Ce dernier est repoussé, et part plein de dépit, dans l’intention de s’en retourner en Afrique; il loge un soir dans une hôtellerie sur les bords de la Saône.
Souvent les résolutions prises à l’improviste par les dames sont meilleures que celles qu’elles adoptent après avoir longtemps réfléchi. C’est là un don spécial qui leur est propre, parmi tous ceux dont le ciel les a si largement gratifiées. Au contraire, les résolutions des hommes risquent fort de ne pas être bonnes, si une mûre réflexion ne les appuie, ou si on ne les rumine longuement, avec beaucoup de soin et d’application.
La résolution prise par Maugis lui parut bonne, mais elle ne le fut pas en réalité, bien que, comme j’ai dit, elle lui servît à délivrer son cousin Richardet d’un grand péril. Il avait forcé le démon à éloigner Rodomont et le fils du roi Agrican, sans songer qu’ils étaient entraînés vers un lieu où leur présence amènerait la défaite des chrétiens.
S’il avait eu le temps de réfléchir à cela, il est à croire qu’il aurait secouru son cousin sans danger pour la gent chrétienne. Il aurait pu, en effet, ordonner au démon d’emporter la donzelle si loin sur la route du Levant ou du Ponant, qu’on n’en eût plus jamais de nouvelles en France.
De la sorte, ses amants l’auraient suivie, de même qu’ils la suivaient à Paris et en tout autre lieu. Mais, n’ayant pas eu le temps de réfléchir longuement, Maugis ne songea point à cela, et le Malin chassé du ciel, toujours en quête de sang, de carnage et de ruines, prit le chemin par où il espérait apporter le plus vite l’affliction dans l’armée de Charles, son maître ne lui en ayant imposé aucun.
Le palefroi, ayant le démon dans ses flancs, emporta Doralice épouvantée. Fleuves, fossés, bois, marais, ravins ou précipices, rien ne put l’arrêter, jusqu’à ce que, traversant le camp anglo-français, ainsi que l’armée innombrable des ennemis des étendards du Christ, il l’eût remise aux mains de son père, le roi de Grenade.
Rodomont et le fils d’Agrican la suivirent pendant quelque temps le premier jour, l’apercevant, mais de loin; puis ils ne tardèrent pas à la perdre de vue, et furent obligés de la suivre à la trace, comme le chien suit le lièvre ou le chevreuil. Ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés au camp, où ils apprirent qu’elle était auprès de son père.
Garde-toi, Charles. Voici que s’apprête à tomber sur toi une telle fureur, que je ne te vois pas en sûreté. Tu ne vas pas seulement avoir à faire à ces deux guerriers. Le roi Gradasse s’est levé, ainsi que Sacripant, pour la perte de ton armée. La Fortune, voulant t’éprouver jusqu’au bout, t’enlève en même temps les deux flambeaux de force et de sagesse qui étaient auprès de toi, et tu restes plongé dans les ténèbres.
Je parle de Roland et de Renaud. L’un, tout plein de fureur et de folie, erre nu, par la plaine et par la montagne, à ciel découvert, sous la pluie, le froid et le chaud. L’autre, à peine un peu plus sain d’esprit, t’a quitté au moment où tu avais le plus besoin de son aide. Ne trouvant point Angélique à Paris, il est parti, et il va, cherchant ses traces.
Un vieillard, enchanteur rusé, comme je vous l’ai dit tout d’abord, lui a fait croire, par une fantastique erreur, qu’Angélique s’en allait en compagnie de Roland. Le cœur mordu de la plus grande jalousie que jamais amant ait éprouvée, il vint à Paris. A peine arrivé à la cour, son mauvais destin le fit envoyer en Bretagne.
Après la bataille dont tout l’honneur lui revint, et où il avait réussi à enfermer Agramant dans son camp, il était retourné à Paris. Là, il avait fouillé tous les monastères de femmes, les maisons, les châteaux. Amant infatigable, il aurait trouvé sa maîtresse, si elle avait été dans ces murs. Voyant enfin que ni elle ni Roland ne s’y trouvaient, il partit avec la ferme volonté de les chercher tous les deux.
Il pensa d’abord que Roland jouissait d’elle, au sein des fêtes et des jeux, dans ses châteaux d’Anglante et de Blaye. Il y courut, mais il ne la trouva dans aucun de ces deux endroits. Il retourna alors à Paris, comptant saisir bientôt le paladin à son retour, car il ne pouvait prolonger son absence loin de l’armée sans encourir un blâme sévère.
Renaud séjourna un jour ou deux dans la cité. Puis, Roland ne revenant pas, il reprit ses recherches, tantôt vers Anglante, tantôt vers Blaye, toujours en quête d’apprendre des nouvelles d’Angélique; chevauchant de nuit et de jour, à la fraîcheur de l’aube ou à l’heure ardente de midi, il fit, sous la lumière du soleil et de la lune, non pas une fois, mais deux cents fois ce chemin.
Mais l’antique ennemi, celui qui poussa Ève à lever la main vers le fruit défendu, jeta un jour ses yeux livides du côté de Charles, et voyant que le brave Renaud était loin de lui, comprenant quel carnage on pouvait faire en ce moment de l’armée des chrétiens, il conduisit vers eux tout ce qu’il y avait de meilleur parmi les chevaliers sarrasins.
Il inspira au roi Gradasse et au brave roi Sacripant, qui étaient devenus compagnons d’armes au sortir du château enchanté d’Atlante, le désir de venir au secours des troupes assiégées d’Agramant, et d’anéantir l’armée de l’empereur Charles. Il les conduisit lui-même par des chemins inconnus qui abrégèrent leur voyage.
Il chargea un des siens de pousser Rodomont et Mandricard sur les traces de Doralice emportée par son camarade. Il en envoya également un autre pour presser Marphise et le vaillant Roger. Toutefois il recommanda à celui qui devait conduire ces deux derniers de retenir un peu la bride, afin qu’ils n’arrivassent pas en même temps que les autres.
Marphise et Roger furent conduits de façon à arriver une demi-heure en retard. L’ange noir, dans son désir d’écraser les chrétiens, prévit que la dispute pour la possession du destrier pourrait bien contrarier ses desseins. Et cette dispute se serait infailliblement renouvelée, si Roger et Rodomont étaient arrivés en même temps.
Les quatre premiers se rencontrèrent ensemble à un endroit d’où ils pouvaient voir les tentes de l’armée assiégée et celles des assiégeants dont le vent agitait les bannières. Ils tinrent un instant conseil, et conclurent qu’ils devaient, en dépit de l’obstacle que leur opposait Charles, secourir le roi Agramant, et le délivrer du cercle où il était enfermé.
Serrés les uns contre les autres, ils s’élancent au beau milieu des logements de l’armée chrétienne, criant: Afrique! Espagne! et faisant voir ainsi qu’ils sont païens. On entend par tout le camp retentir le cri: Aux armes, aux armes! Mais, aux premiers coups, un grand nombre de soldats s’enfuient en déroute avant même d’avoir été attaqués.
L’armée chrétienne, mise sens dessus dessous par ce tumulte, s’agite sans comprendre ce qui se passe. Elle croit d’abord que c’est une des alertes habituelles des Suisses ou des Gascons. Mais comme la plupart des soldats ignorent la vérité, chaque nation se forme en bataille, les unes au son du tambour, les autres au son de la trompette. La rumeur est grande et rebondit jusqu’au ciel.
Le magnanime empereur, entièrement armé, fors la tête, a près de lui ses paladins. Il accourt, et s’informe de ce qui a mis ainsi les escadrons en désordre. Il menace les fuyards et les arrête. Il voit qu’un grand nombre d’entre eux sont blessés au visage et à la poitrine; d’autres ont la tête et la gorge ruisselantes de sang; d’autres enfin s’en reviennent avec une main ou un bras coupés.
Il pousse plus avant; une multitude de guerriers gisent à terre, baignant dans un horrible lac vermeil, formé de leur propre sang. Ni médecin ni magicien ne sauraient les rendre à la vie. Charles voit, cruel spectacle, les têtes, les bras, les jambes, séparés des troncs. Partout, depuis les premières jusqu’aux dernières tentes, il ne rencontre que des morts.
La petite troupe, digne d’une éternelle renommée, avait laissé sur son passage cette longue trace sanglante, comme un témoignage à jamais mémorable pour l’univers. Charles s’avance, contemplant la cruelle boucherie; plein de stupeur, de colère et d’indignation, il va, pareil à celui dont la maison a été frappée par la foudre, et qui cherche de tous côtés parmi les décombres.
Ce premier secours n’était pas encore arrivé jusqu’aux remparts qui protégeaient le camp du roi africain, lorsque Marphise et l’impétueux Roger survinrent d’un autre côté. Le digne couple, après avoir jeté une fois ou deux les yeux autour de lui, comprit bien vite quel était le plus court chemin pour secourir son souverain assiégé, et s’élança soudain.
Lorsqu’on a mis le feu à la mine, la flamme, libre, ardente, court le long du sillon noir tracé par la poudre, si rapide que l’œil peut à peine la suivre, puis l’on entend le bruit de l’écroulement des durs rochers et des murs épais qui retombent brisés. Tel fut le fracas que produisirent Roger et Marphise en entrant dans la bataille.
De long et de large, ils commencèrent à fendre les têtes, à tailler les bras et les épaules dans ces foules trop lentes à s’enfuir et à leur débarrasser la voie. Quiconque a vu la tempête battre le versant d’une montagne ou d’une vallée, tandis qu’elle épargne l’autre versant, peut se représenter le chemin que les deux guerriers s’ouvrirent à travers tant de gens.
Un grand nombre qui s’étaient dérobés par la fuite aux coups de Rodomont et de ses compagnons rendaient déjà grâce à Dieu qui leur avait octroyé des jambes si promptes et des pieds si agiles. Mais, en venant donner du front et de la poitrine contre Marphise et Roger, ils virent bien, les malheureux, que l’homme, qu’il s’arrête ou qu’il fuie, ne peut éviter sa destinée.
Celui qui échappe à un danger retombe dans un autre, et paye le tribut de chair et d’os. Ainsi le timide renard, croyant s’échapper, tombe avec ses petits dans la bouche du chien, après avoir été chassé de son ancienne tanière par le paysan voisin qui l’a adroitement fait déloger, grâce au feu et à la fumée, du seul endroit où il n’eût rien à craindre.
Marphise et Roger pénètrent dans l’enceinte du camp des Sarrasins. Là, tous ceux qu’ils viennent sauver, les yeux levés au ciel, remercient Dieu de leur arrivée. On n’y a plus peur des paladins; le plus faible païen en défie un cent, et l’on décide que, sans prendre le moindre repos, on retournera porter le carnage dans leur camp.
Les cornets, les trompettes, les cloches mauresques emplissent le ciel de sons formidables. On voit, dans les airs, trembler aux vents les bannières et les gonfalons. D’un autre côté, les capitaines de Charles rangent auprès des Allemands et des Bretons les troupes de France, d’Italie et d’Angleterre, et la mêlée, âpre et sanglante, recommence.
La force du terrible Rodomont, celle du furieux Mandricard, du brave Roger, source inépuisable de vaillance, du roi Gradasse si fameux dans le monde; l’intrépide physionomie de Marphise, celle du roi de Circassie à nulle autre seconde, forcèrent le roi de France à regagner Paris aux cris de: Saint Jean et saint Denis!
Ces chevaliers et Marphise déployèrent un élan si invincible, une si admirable puissance, qu’on ne saurait s’en faire une idée, seigneur, loin que cela se puisse décrire. Par là, vous pouvez juger combien de gens furent occis dans cette journée, et quel cruel revers éprouva le roi Charles, d’autant plus que vinrent bientôt à la rescousse Ferragus et plus d’un Maure fameux.
Beaucoup de chrétiens, dans leur empressement à fuir, se noyèrent dans la Seine, car le pont ne pouvait suffire à faire passer une telle multitude. Ayant la mort devant et derrière eux, ils souhaitaient d’avoir des ailes comme Icare. Excepté Ogier et le marquis de Vienne, tous les paladins furent faits prisonniers. Olivier revint blessé sous l’épaule droite; Ogier, la tête fendue.
Et si, comme Renaud et Roland, Brandimart eût abandonné la partie, Charles, en pleine déroute, aurait été chassé de Paris, si même il avait pu sortir vivant de cette fournaise. Brandimart fit tout son possible pour arrêter les Sarrasins, et quand il se vit impuissant, il céda devant leur furie. Ainsi la Fortune sourit à Agramant qui assiégea Charles une seconde fois.
Les cris et les plaintes des veuves, des enfants orphelins, des vieillards aveugles, s’élevant au-dessus de cette atmosphère morbide, montent jusqu’à l’éternelle sérénité où siège Michel, et lui font voir que le peuple fidèle est la proie des loups et des corbeaux, et que les guerriers de France, d’Angleterre et d’Allemagne couvrent au loin la campagne.
Le visage de l’Ange bienheureux se colore de rougeur. Il lui semble que le souverain Créateur a été mal obéi, et il se plaint d’avoir été trompé, trahi par la Discorde perfide. Il lui avait commandé d’exciter des querelles entre les païens, et ses ordres ont été mal exécutés. A voir le résultat, il semble qu’on a fait tout le contraire de ce qu’il avait ordonné.
Comme un serviteur fidèle qui, doué de plus de zèle que de mémoire, s’aperçoit qu’il a oublié la chose qu’il devait avoir à cœur plus que sa propre vie, et qui s’empresse de réparer son erreur avant que son maître n’en ait connaissance, ainsi l’Ange ne veut point reparaître devant Dieu avant d’avoir rempli sa mission.
Il dirige son vol vers le monastère où il a vu plusieurs autres fois la Discorde. Il la trouve assise au chapitre assemblé pour l’élection des dignitaires. Elle prenait plaisir à voir les bréviaires voler à la tête des moines. L’Ange la saisit par les cheveux, et la roue de coups de pied et de coups de poing.
Il lui rompt sur la tête, sur le dos et sur les bras, le manche d’une croix. La misérable crie merci de toutes ses forces, et embrasse les genoux du divin messager. Michel ne la laisse pas avant de l’avoir chassée devant lui jusque dans le camp du roi d’Afrique. Alors il lui dit: «--Attends-toi à un traitement pire, si je te vois encore hors de ce camp.--»
Bien que la Discorde ait le dos et les bras rompus, comme elle craint de se trouver une autre fois sous cette averse de coups, comme elle redoute la fureur de Michel, elle court prendre ses soufflets, et redoublant les feux déjà allumés, en allumant de nouveaux, elle fait jaillir de tous les cœurs un immense incendie de colère.
Elle embrase tellement Rodomont, Mandricard et Roger, qu’à peine les païens victorieux sont-ils délivrés de Charles, les trois chevaliers s’en viennent ensemble devant le roi maure. Ils lui racontent leurs différends; ils lui en disent la cause et l’objet; puis ils s’en remettent à lui pour décider lesquels d’entre eux doivent combattre les premiers.
Marphise expose aussi son cas, et dit qu’elle veut finir le combat qu’elle a commencé avec le Tartare. Ayant été provoquée par lui, elle ne veut ni céder son tour à un autre, ni différer le combat d’un jour, d’une heure. Elle insiste vivement pour que la bataille avec le Tartare lui soit accordée avant les autres.
Rodomont n’est pas moins résolu à avoir le premier le champ libre, afin de terminer avec son rival la querelle qu’il a interrompue pour venir au secours du camp africain, et qu’il a dû suspendre jusqu’à ce moment. Roger l’interrompt, et dit qu’il a souffert trop longtemps que Rodomont détienne son destrier, pour qu’il ne se batte pas le premier avec lui.
Pour surcroît d’embarras, le Tartare s’avance à son tour, et nie que Roger ait le moindre droit de porter l’aigle aux ailes blanches. Il est tellement furieux de colère et de rage, qu’il veut, si les trois autres y consentent, vider les querelles d’un seul coup. Et il ne serait pas démenti par les trois autres, si le roi donnait son consentement.
Le roi Agramant, par prières et bonnes raisons, fait tout ce qu’il peut pour ramener la paix entre eux. Enfin, quand il voit qu’ils restent sourds à ses observations et qu’ils ne veulent consentir à aucune paix, à aucune trêve, il leur dit d’attendre au moins qu’il ait assigné à chacun son rang pour combattre, et il pense que le meilleur parti à prendre est de tirer au sort.
Il fait préparer quatre billets; sur l’un sont écrits les noms de Mandricard et de Rodomont; sur l’autre ceux de Roger et de Mandricard; le troisième porte les noms de Rodomont et de Roger; le quatrième, ceux de Marphise et de Mandricard. Puis, il s’en remet à la décision de l’inconstante déesse. Le premier billet sortant est celui du roi de Sarze et de Mandricard.
Les noms de Mandricard et de Roger viennent en second; ceux de Roger et de Rodomont sortent après, et le billet qui reste est celui de Marphise et de Mandricard. La dame semble fort contrariée de ce résultat, et Roger ne paraît pas plus content qu’elle. Il connaît la force des deux premiers combattants; il sait que leur combat peut se terminer de façon qu’il ne reste plus rien à faire ni à lui ni à Marphise.
Non loin de Paris s’étendait un emplacement d’un mille environ de tour. Une chaussée peu élevée l’entourait de toutes parts, comme si c’eût été un amphithéâtre. Un château s’y élevait jadis, mais le fer et la flamme avaient renversé ses murs et ses toits. On peut en voir un semblable sur la route qui va de Parme à Borgo.
Ce fut en cet endroit qu’on établit la lice. On entoura de pieux un espace suffisant, auquel on donna une forme carrée, en ménageant deux portes, selon l’usage. Le jour marqué par le roi pour le combat étant arrivé, et les chevaliers persistant dans leur intention, leurs tentes furent dressées de chaque côté, en dehors des barrières.
Dans la tente qui s’élève du côté du Ponant, se tient le roi d’Alger, à la stature de géant. L’ardent Ferragus et Sacripant lui mettent sur le dos la cuirasse en écailles de serpent. Le roi Gradasse et l’illustre Falsiron sont de l’autre côté de la lice, dans la tente dressée au Levant, occupés à endosser de leurs propres mains les armes troyennes au successeur du roi Agrican.
Le roi d’Afrique, ayant à ses côtés le roi d’Espagne, est assis sur un tribunal spacieux et élevé. Près de lui se tiennent Stordilan et les autres chefs que révère l’armée païenne. Heureux ceux qui peuvent trouver sur la chaussée, ou à la cime des arbres, une place d’où ils dominent la plaine! Grande est la foule qui de tous côtés ondoie autour de la barrière extérieure.
Près de la reine de Castille, on voit les reines, les princesses et les nobles dames d’Aragon, de Grenade, de Séville et des pays qui confinent aux colonnes de l’Atlantide. Parmi elles est assise la fille de Stordilan. Son vêtement consiste en deux riches draperies, l’une d’un rouge pâle, l’autre verte; la première semble avoir perdu sa couleur, tellement elle tire sur le blanc.
Marphise porte un vêtement court, convenant à la fois à une dame et à une guerrière. C’est ainsi que le Thermodon dut voir autrefois Hippolyte et ses compagnes[4]. Déjà le héraut portant sur sa cotte d’armes la devise du roi Agramant, est entré dans le camp, pour rappeler le règlement qui défend aux spectateurs de prendre parti, de fait ni de parole, pour l’un des combattants.
La foule épaisse est dans l’attente du combat qu’elle appelle de tout son cœur, et parfois se plaint du retard que mettent à paraître les deux fameux chevaliers. Soudain une grande rumeur qui ne fait que s’accroître s’élève de la tente de Mandricard. Or vous saurez, seigneur, que c’est le vaillant roi de Séricane et le farouche Tartare qui produisent ce tumulte et qui poussent ces cris.
Le roi de Séricane, ayant entièrement armé de ses mains le roi de Tartarie, s’apprêtait à lui attacher au flanc l’épée qui avait jadis appartenu à Roland, lorsqu’il vit, écrit sur le pommeau, le nom de Durandal, et la devise habituelle d’Almonte. Cette épée avait été ravie au malheureux Almonte, aux bords d’une fontaine près d’Aspromonte, par Roland, tout jeune encore.
En la voyant, Gradasse fut convaincu que c’était cette épée si fameuse du seigneur d’Anglante, pour la possession de laquelle il avait équipé la plus grande flotte qui eût jamais quitté le Levant, conquis le royaume de Castille, et vaincu la France peu d’années auparavant. Mais il ne put comprendre par quel hasard Mandricard l’avait actuellement en sa possession.
Il lui demanda si c’était par force ou par traité qu’il l’avait enlevée au comte, où et quand. Mandricard lui dit qu’il avait soutenu une grande bataille avec Roland, pour avoir cette épée, et que celui-ci avait feint d’être fou, «espérant ainsi, ajouta-t-il, dissimuler la peur que lui inspirait la lutte qu’il aurait eue à soutenir contre moi, tant qu’il aurait gardé l’épée.»