Part 2
Elle dit que celui qui lui avait pris le destrier avait ajouté d’un air plein d’orgueil: «--Puisque je sais que le cheval est à Roger, je le prends encore plus volontiers justement à cause de cela. S’il a envie de le ravoir, fais-lui savoir--car je ne tiens pas à le lui cacher--que je suis ce Rodomont, dont la vaillance projette son éclat sur le monde entier.--»
Roger écoute, et, sur son visage, il montre de quelle indignation son cœur est embrasé. Frontin lui est cher; de plus, il lui est envoyé par Bradamante, et voilà qu’on le lui enlève avec des paroles de mépris! Il voit quel déshonneur l’atteindra s’il ne s’empresse de reprendre son cheval à Rodomont et d’en tirer une éclatante vengeance.
La dame conduit Roger sans s’arrêter, désireuse de le mettre face à face avec le païen. Elle arrive à un endroit où la route se divise en deux branches. L’une va vers la plaine, et l’autre sur la montagne. Toutes deux conduisent à la vallée où elle a laissé Rodomont. Le chemin qui prend par la montagne est rude, mais plus court que celui de la plaine; celui-ci est beaucoup plus long, mais plus facile.
Le désir qui pousse Hippalque de ravoir Frontin et de venger l’offense qu’on lui a faite lui fait choisir le sentier de la montagne, qui doit abréger de beaucoup leur voyage. Pendant ce temps, le roi d’Alger chevauche par l’autre sentier, en compagnie du Tartare et des autres chevaliers dont j’ai parlé plus haut. Comme il suit la route plus facile qui traverse la plaine, il ne peut se rencontrer avec Roger.
Ils ont différé leurs querelles pour porter secours à Agramant. Cela, vous le savez déjà; Doralice, cause de tous leurs débats, est avec eux. Écoutez maintenant la suite de l’histoire. La route qu’ils suivent conduit droit à la fontaine où Aldigier, Marphise, Richardet, Maugis et Vivian se livrent aux douceurs du repos.
Marphise, cédant aux prières de ses compagnons, avait revêtu des vêtements de femme pris parmi ceux que le traître de Mayence croyait envoyer à Lanfuse. Bien qu’elle se montrât rarement sans son haubert et sans ses autres bonnes armes, elle consentit à les retirer ce jour-là, et, sur leurs prières, elle se laissa voir à eux sous des habits de dame.
Aussitôt que le Tartare voit Marphise, il conçoit l’espérance de la conquérir, et il lui vient à la pensée de la donner à Rodomont, en échange de Doralice; comme si l’amour pouvait s’accommoder de pareilles façons d’agir! comme si un amant pouvait vendre ou changer sa dame, et se consoler de sa perte en en prenant une autre!
Donc, pour le pourvoir d’une donzelle en remplacement de celle qu’il lui a enlevée, il conçoit le projet de lui donner Marphise, laquelle lui semble charmante et belle, et digne de devenir la compagne de tout chevalier. Il pense qu’elle lui deviendra tout de suite aussi chère que l’autre. C’est pourquoi, il provoque au combat tous les chevaliers qu’il voit auprès d’elle.
Maugis et Vivian, qui étaient restés armés pour veiller à la sûreté du reste de la troupe, s’élancent du lieu où ils se trouvaient, tous deux prêts au combat et croyant avoir affaire à deux agresseurs. Mais l’Africain, qui n’est pas venu pour cela, ne fait ni un signe ni un mouvement pour leur répondre; de sorte qu’ils se trouvent en présence d’un seul adversaire.
Vivian arrive le premier; plein d’ardeur, il met en arrêt sa lourde lance. De son côté, le roi païen, habitué aux vaillantes prouesses, s’en vient à sa rencontre avec une énergie plus grande encore. Tous deux dirigent leur lance là où ils croient que le coup sera plus dangereux. Vivian frappe en vain le casque du païen; loin de le faire tomber, il ne le fait pas même ployer.
Le roi païen, dont la lance est plus dure, fait voler en éclats l’écu de Vivian, comme s’il eût été de verre, et l’envoie lui-même hors de selle au milieu du pré, parmi les herbes et les fleurs. Maugis survient et tente à son tour l’aventure, désireux de venger son frère. Mais il est si promptement jeté à terre à côté de lui, qu’au lieu de le venger, il doit se contenter de lui tenir compagnie.
Leur autre frère, plus prompt que leur cousin à revêtir ses armes, s’est élancé sur son destrier. Défiant le Sarrasin, il accourt à toute bride à sa rencontre, et brûlant d’ardeur. Sa lance frappe d’un coup retentissant le casque à fine trempe du païen, à un doigt au-dessous de la visière. La lance vole au ciel, rompue en quatre tronçons. Mais le païen n’est pas même ébranlé sous cette botte terrible.
Le païen le frappe au flanc gauche. Le coup est tellement fort, que l’écu et la cuirasse, n’y pouvant résister, s’entr’ouvrent comme une écorce. Le fer cruel transperce la blanche épaule. Aldigier, percé de part en part, ploie sous le coup, et tombe enfin parmi l’herbe et les fleurs, pâle sous ses armes rouges de sang.
Richardet accourt derrière lui plein de rage, sa lance en arrêt, et son aspect montre bien, comme toujours, qu’il est un digne paladin de France. Et il l’eût bien prouvé au païen si les chances fussent restées égales. Mais il n’arrive pas jusqu’à lui, car, sans qu’il y ait de sa faute, son cheval tombe et l’entraîne.
Aucun autre chevalier ne se montrant pour lutter avec le païen, celui-ci pense avoir gagné le prix de la bataille, c’est-à-dire la dame. Il vient à elle, près de la fontaine, et dit: «--Damoiselle, vous êtes à moi, à moins que quelqu’un ne monte encore en selle pour combattre en votre faveur. Vous ne pouvez vous refuser à le reconnaître, car c’est la loi de la guerre.--»
Marphise, levant la tête d’un air altier, dit: «--Tu te trompes beaucoup. Je reconnais que tu dirais vrai, en prétendant que je t’appartiens selon le droit de guerre, si l’un de ceux que tu as jetés à terre eût été mon seigneur ou mon chevalier. Mais je ne suis à aucun d’eux; je ne suis à personne autre qu’à moi. Donc, c’est à moi-même que celui qui désire m’avoir doit m’enlever.
«Moi aussi, je sais manier l’écu et la lance, et j’ai jeté à terre plus d’un chevalier.--» Et, se tournant vers les écuyers: «--Donnez-moi--dit-elle--mes armes et mon destrier.--» Elle enlève ses vêtements de femme et apparaît en simple chemisette, montrant les beautés et les admirables proportions d’un corps dont chaque partie, si ce n’est le visage, semble appartenir à Mars.
A peine armée, elle ceint son épée, saute légèrement à cheval, le fait caracoler trois ou quatre fois de côté et d’autre, puis, défiant le Sarrasin, elle saisit sa forte lance et commence l’assaut. Telle, dans le camp troyen, devait être Pentésilée[2], combattant contre Achille le Thessalien.
A la terrible rencontre, les deux lances se brisent jusqu’à la poignée, comme verre. Pourtant les adversaires ne plient pas d’un doigt. Marphise, voulant voir si elle ne réussirait pas mieux contre le fier païen en le serrant de plus près, revient sur lui, l’épée à la main.
Le cruel païen, en la voyant rester en selle, blasphème le ciel et les éléments. Elle, qui pensait lui avoir rompu le bouclier, n’apostrophe pas le ciel d’une manière moins courroucée. Déjà l’un et l’autre ont le fer nu en main et martellent de coups leurs armures enchantées. Les armures sont de part et d’autre enchantées, et jamais elles n’en eurent plus besoin qu’en ce jour.
Les hauberts et les cottes de mailles sont d’une si bonne trempe, qu’ils ne peuvent être entamés par l’épée ou la lance. De sorte que l’âpre bataille aurait pu durer tout ce jour et l’autre jour encore, si Rodomont ne s’était jeté au milieu d’eux, et n’avait réprimandé son rival sur le retard qu’il leur occasionnait. «--Si cependant tu veux batailler à toute force--lui dit-il--achevons la lutte déjà commencée entre nous.
«Nous avons conclu, comme tu sais, une trêve, pour porter secours à notre armée. Nous ne devons, avant d’avoir rempli cette obligation, entreprendre aucune autre bataille ni joute.--» Ensuite, se tournant avec déférence vers Marphise, il lui montre le messager envoyé par Bradamante, et lui raconte comment il était venu réclamer leur aide.
Puis il la prie de renoncer à cette lutte, ou de la différer et de venir avec eux au secours du fils du roi Trojan. Sa renommée montera ainsi au ciel d’un vol plus rapide que par une querelle d’un moment, dont le seul résultat serait d’entraver un si noble dessein.
Marphise brûlait toujours d’éprouver, l’épée ou la lance à la main, les chevaliers de Charles. Elle n’avait été amenée de si loin en France que par le désir de constater par elle-même si leur éclatante renommée était méritée ou mensongère. Aussitôt qu’elle apprit le grand besoin dans lequel se trouvait Agramant, elle se décida à partir avec Rodomont et Mandricard.
Cependant Roger avait suivi en vain Hippalque par le sentier de la montagne. Arrivé à l’endroit où il croyait trouver Rodomont, il vit que celui-ci était parti par un autre chemin. Pensant qu’il n’était pas loin, et qu’il avait pris le sentier qui conduisait droit à la fontaine, il se lança au grand trot derrière lui, guidé par les traces fraîches, empreintes sur le sol.
Il ordonna à Hippalque de prendre la route de Montauban qui n’était qu’à une journée de marche. Il ne voulut pas qu’elle revînt avec lui à la fontaine, afin de ne pas trop la détourner du droit chemin. Il lui recommanda de dire à Bradamante que s’il n’avait pas eu à recouvrer Frontin, il serait allé à Montauban, ou partout où elle aurait été, prendre de ses nouvelles.
Il lui donna la lettre qu’il avait écrite à Aigremont et qu’il portait sur son sein. Il lui dit encore de vive voix beaucoup d’autres choses, et la chargea de l’excuser auprès de sa dame. Hippalque, ayant bien fixé tout cela dans sa mémoire, prit congé de lui, et fit faire volte-face à son palefroi. La fidèle messagère ne s’arrêta plus qu’elle ne fût arrivée le soir même à Montauban.
Roger suivait en toute hâte le Sarrasin, dont les traces se voyaient tout le long du chemin, mais il ne put le rejoindre que près de la fontaine où il le vit escorté de Mandricard. Les deux guerriers s’étaient promis de ne point s’attaquer pendant la route, jusqu’à ce qu’ils eussent délivré le camp de leur maître, auquel Charles s’apprêtait à imposer le joug.
Arrivé près d’eux, Roger reconnut Frontin, et par là vit sur-le-champ auquel des deux chevaliers il avait à faire. Otant sa lance de dessus l’épaule, il défia l’Africain d’une voix altière. Ce jour-là, Rodomont surpassa Job en patience, car, domptant son orgueil féroce, il refusa le combat que d’habitude il était le premier à chercher avec insistance.
Ce fut la première et la dernière fois que le roi d’Alger refusa le combat. Mais le désir qu’il avait de courir au secours de son roi lui semblait tellement sacré, que, même s’il avait cru tenir Roger entre ses mains aussi facilement que le léopard agile et preste tient le lièvre, il n’aurait pas consenti à s’arrêter le temps d’échanger avec lui un coup d’épée ou deux.
Ajoutez qu’il savait que c’était Roger qui le défiait au combat à cause de Frontin, Roger si fameux qu’il n’y avait pas un autre chevalier qui pût l’égaler en gloire; Roger dont il avait toujours désiré éprouver, par expérience, la force sous les armes. Pourtant il ne voulut pas accepter le combat avec lui, tellement il avait à cœur de secourir son roi assiégé.
Sans cette circonstance, il aurait fait trois cent milles et plus pour courir au-devant d’une telle rencontre. Mais en ce moment, si Achille lui-même l’avait défié, il n’aurait pas agi autrement que comme vous venez de l’entendre, tant il avait réussi à assoupir la flamme de sa colère. Il raconte à Roger pourquoi il refuse le combat, et le prie de l’aider dans son entreprise.
Ce faisant, il fera ce que doit à son seigneur tout chevalier fidèle. Lorsque le siège sera levé, ils auront toujours bien le temps de vider leur querelle. Roger lui répond: «--Il me sera facile de différer ce combat jusqu’à ce qu’Agramant ait échappé aux forces de Charles, pourvu que tu me rendes sur-le-champ mon cheval Frontin.
«Si tu veux que je consente à remettre à notre arrivée à la cour de prouver que tu as commis une chose indigne d’un homme brave en enlevant mon cheval à une dame, abandonne Frontin, et mets-le à ma disposition. Ne crois pas qu’autrement j’accepterai de différer entre nous la bataille seulement d’une heure.--»
Pendant que Roger réclame de l’Africain ou Frontin ou la bataille immédiate, et que celui-ci le renvoie à plus tard et ne veut ni donner le destrier, ni s’arrêter, Mandricard s’avance de son côté, et soulève un nouveau sujet de querelle en voyant que Roger porte sur ses armes l’oiseau qui règne sur tous les autres.
Roger portait, sur champ d’azur, l’aigle blanche qui fut jadis l’emblème glorieux des Troyens. Il avait le droit de la porter, puisqu’il tirait son origine de l’illustre Hector. Mais Mandricard ignorait cela, et ne voulait pas souffrir, car il le considérait comme une grande injure, qu’un autre que lui portât sur son écu l’aigle blanche du fameux Hector.
Mandricard portait également sur ses armes l’oiseau qui ravit Ganymède sur l’Ida. Comment il obtint ces armes pour prix de sa victoire, le jour où il fut victorieux dans le château où il courut de si grands périls[3], cela vous est, je crois, présent à l’esprit avec d’autres histoires. Vous savez également comment la fée lui donna toute la belle armure que Vulcain avait donnée jadis au chevalier troyen.
Mandricard et Roger s’étaient déjà battus une autre fois rien que pour ce motif. Comment ils avaient été séparés par hasard, je n’ai pas à le dire ici. Sachez seulement que, depuis ce moment, ils ne s’étaient pas encore rencontrés. Mandricard, aussitôt qu’il vit l’écu, se mit à pousser des cris hautains et à menacer Roger en lui disant: «--Je te défie!
«Ce sont mes armoiries que tu portes, téméraire. Ce jour n’est pas le premier où je te l’ai dit. Et tu crois, fou que tu es, que parce que je t’ai épargné une fois, je le supporterai encore aujourd’hui! Puisque ni les menaces ni les ménagements n’ont pu t’enlever cette folie de la tête, je te montrerai combien c’eût été pour toi un meilleur parti de m’avoir obéi sur-le-champ.--»
De même que le bois sec et bien échauffé s’enflamme subitement au moindre souffle, ainsi s’allume l’indignation de Roger au premier mot qu’il entend de cette menace. «--Tu crois--dit-il--m’intimider d’un signe, parce que je suis en contestation avec cet autre. Mais je te montrerai que je suis bon pour arracher à lui Frontin et à toi le bouclier d’Hector.
«Une autre fois, il est vrai, j’en suis venu aux mains avec toi pour ce motif, et il n’y a pas encore longtemps de cela. Mais je me retins alors de te tuer, parce que tu n’avais pas d’épée au flanc. Ce qui n’était qu’une menace va devenir un fait accompli. Cet oiseau blanc t’attirera malheur, car, dès l’antiquité, il sert d’armoiries à ma race; tu l’as usurpé, et moi je le porte à juste titre.--»
«--C’est toi, au contraire, qui as usurpé mes armoiries,--» répond Mandricard; et il tire son épée. C’était celle que, peu auparavant, Roland, dans sa folie, avait jetée par la forêt. Le brave Roger, qui ne pouvait en aucune circonstance se départir de sa courtoisie, laissa tomber sa lance sur le chemin, quand il vit que le païen avait tiré l’épée.
En même temps il saisit Balisarde, la bonne épée, et assujettit son écu à son bras. Mais l’Africain pousse son destrier entre les deux adversaires, suivi de Marphise. Les prenant chacun à part, ils les prient de ne point en venir aux mains. Rodomont se plaint que Mandricard ait deux fois rompu le pacte qu’ils ont fait ensemble;
La première fois, s’imaginant conquérir Marphise, il s’était arrêté pour rompre plus d’une lance. Maintenant, pour disputer à Roger une devise, il montre peu de souci du roi Agramant. «--Si, cependant--ajoute-t-il--tu veux continuer à agir de cette façon, terminons d’abord notre propre querelle. Elle est plus juste et plus pressée qu’aucune de celles que tu t’es faites depuis.
«C’est à cette condition qu’une trêve a été conclue entre nous d’un commun accord. Quand j’en aurai fini avec toi, je ferai raison à celui-ci au sujet du destrier. Pour toi, si tu sors de mes mains la vie sauve, tu lutteras avec lui pour ton bouclier. Mais je te donnerai, j’espère, une telle besogne, que Roger n’aura plus grand’chose à faire.--»
«--Il n’en arrivera pas comme tu penses--répond Mandricard à Rodomont.--C’est moi qui te donnerai plus de besogne que tu ne voudras, et te ferai suer des pieds à la tête. Il me restera encore assez de vigueur--de même que l’eau ne manque jamais à la fontaine--pour tenir tête à Roger, à mille autres avec lui, et à tout l’univers s’il veut lutter contre moi.--»
La colère et les paroles de défi allaient se multipliant de tous les côtés. L’irritable Mandricard veut combattre en même temps Rodomont et Roger. Celui-ci, qui n’est pas habitué à supporter l’outrage, ne veut plus entendre parler d’accommodement; il ne respire que bataille et dispute. Marphise va de l’un à l’autre pour rétablir la paix, mais elle ne peut suffire seule à une aussi forte tâche.
Souvent, lorsque le fleuve a franchi ses rives élevées et cherche à se creuser un nouveau lit, le villageois, ardent à défendre contre l’inondation ses verts pâturages et la moisson en laquelle il espère, se morfond à combler tantôt une brèche, tantôt une autre. Pendant qu’il répare le côté qui menace de tomber, il voit sur un autre point céder la digue trop faible, et l’eau se précipiter par-dessus avec plus d’impétuosité.
Ainsi, pendant que Roger, Mandricard et Rodomont sont tous les trois à se disputer, chacun d’eux voulant se montrer le plus vaillant, et prendre l’avantage sur ses compagnons, Marphise s’efforce de les apaiser. Mais elle perd sa fatigue et son temps. A peine a-t-elle réussi à en tirer un hors de la bagarre, qu’elle voit les deux autres recommencer leur querelle avec une colère nouvelle.
Marphise, voulant les mettre d’accord, disait: «--Seigneurs, écoutez mon conseil. Il convient de remettre toute querelle jusqu’à ce qu’Agramant soit hors de péril. Si personne ne veut céder, je vais me reprendre moi aussi avec Mandricard, et je verrai enfin si, comme il l’a dit, il est assez fort pour me conquérir par les armes.
«Mais si nous devons aller au secours d’Agramant, allons-y sans retard, et qu’entre nous cesse toute contestation.--» «--Pour moi, je n’irai pas plus avant--dit Roger--à moins que mon destrier ne me soit rendu. Sans plus de paroles, qu’il me donne mon cheval, ou qu’il le défende contre moi. Je resterai mort ici, ou je retournerai au camp sur mon destrier.--»
Rodomont lui répond: «--Obtenir ce dernier résultat ne te sera pas aussi facile que d’obtenir le premier--» Et il poursuit en disant: «--Je te préviens que s’il arrive malheur à notre roi, ce sera par ta faute, car pour moi, je suis prêt à faire pour lui ce que je dois.--» Roger ne s’arrête pas à cette observation; saisi de fureur, il tire son épée.
Comme un sanglier, il se précipite sur le roi d’Alger, le heurte de l’écu et de l’épaule, l’ébranle et le met dans un tel désordre, qu’il lui fait perdre un étrier. Mandricard lui crie: «--Roger, diffère cette bataille, ou combats avec moi.--» Et ce disant, plus cruel, plus félon qu’il ne s’était jamais montré, il frappe Roger sur son casque.
Roger s’incline jusque sur le cou de son destrier. Lorsqu’il veut se relever, il ne peut, car il est atteint par un nouveau coup que lui porte le fils d’Ulien. Si son casque n’eût pas été d’une trempe aussi dure que le diamant, il aurait été fendu jusqu’au menton. Roger, suffoqué, ouvre les deux mains, abandonnant les rênes et son épée.
Son destrier l’emporte à travers la campagne; derrière lui Balisarde reste à terre. Marphise, qui ce jour même avait été sa compagne d’armes, frémit, et s’indigne de voir qu’un seul soit ainsi attaqué par deux à la fois. La magnanime et vaillante guerrière se dresse contre Mandricard, et, faisant appel à toute sa vigueur, elle le frappe à la tête.
Rodomont se précipite à la poursuite de Roger, et Frontin va lui appartenir comme au vainqueur, si un autre adversaire n’intervient. Mais Richardet, suivi de Vivian, accourt en toute hâte et se jette entre Roger et le Sarrasin. L’un heurte Rodomont, le fait reculer et l’entraîne de force loin de Roger. L’autre, c’est-à-dire Vivian, place sa propre épée dans la main de Roger, qui a déjà repris ses sens.
Aussitôt que le brave Roger est revenu à lui, et qu’il tient l’épée que Vivian lui présente, il n’est pas long à venger son injure. Il fond sur le roi d’Alger, rapide comme le lion débarrassé des cornes du taureau, et qui ne sent plus la douleur. L’indignation, la colère stimulent, fouettent son désir d’une prompte vengeance.
Roger s’abat comme la tempête sur la tête du Sarrasin. S’il avait pu reprendre son épée qui, ainsi que je l’ai dit, lui était échappée des mains dès le commencement de la bataille, par suite de la félonie dont il avait été victime, je crois que la tête de Rodomont n’eût pas été préservée par son casque, bien que ce casque fût l’œuvre du roi qui éleva la tour de Babel pour faire la guerre aux cieux étoilés.
La Discorde, persuadée que ce lieu ne peut plus être que le théâtre de conflits et de risques, et qu’il ne saurait y être conclu ni paix ni trêve, dit à sa sœur qu’elle peut désormais revenir en toute sécurité avec elle auprès de leurs bons petits moines. Laissons-les partir toutes deux, et restons auprès de Roger qui a frappé Rodomont au front.
Le coup de Roger fut porté avec une si grande force, qu’il fit résonner, jusque sur la croupe de Frontin, le casque et la dure cuirasse d’écailles dont le Sarrasin était armé. Lui-même chancela trois ou quatre fois à droite et à gauche, comme s’il allait tomber la tête la première. Il aurait, lui aussi, laissé échapper son épée, si elle n’avait été attachée à sa main.
Cependant Marphise avait fait couler la sueur du front, du visage et de la poitrine de Mandricard qui, de son côté, lui rendait bien la pareille. Mais leurs hauberts, à tous les deux, étaient si parfaits, qu’ils n’avaient pu être entamés sur aucun point, de sorte que les combattants se maintenaient à avantages égaux. Soudain, un écart de son destrier fit que Marphise eut besoin de l’aide de Roger.
Le destrier de Marphise, en voulant tourner trop court, glissa sur l’herbe humide d’une si malheureuse façon, que la guerrière ne put le retenir et qu’il tomba sur le côté droit. Au moment où il cherchait à se relever, il fut heurté en plein flanc par Bride-d’Or, sur lequel s’avançait le païen peu courtois, et forcé de tomber de nouveau.
Roger, voyant la damoiselle par terre et en grand danger, se hâta de la secourir. Il le pouvait d’autant plus facilement que son adversaire, tout étourdi, avait été emporté au loin. Il frappa sur le casque du Tartare un coup terrible qui lui aurait fendu la tête comme un trognon de chou, si Roger avait eu Balisarde en main, ou si Mandricard avait eu sur la tête un autre armet.
Le roi d’Alger cependant, ayant repris ses sens, tourna ses regards tout autour de lui et aperçut Richardet. Se souvenant que c’était lui qui l’avait attaqué et qui avait secouru Roger, il piqua droit à lui, et il allait lui faire payer cher son intervention, si Maugis, avec un grand art et par un nouvel enchantement, n’était venu s’interposer.
Maugis, en fait de maléfices, en savait autant que le plus habile magicien. Bien qu’il n’eût pas avec lui le livre avec lequel il aurait pu arrêter le soleil, il avait parfaitement à l’esprit la formule par laquelle il conjurait d’habitude les démons. Il en envoie un sur-le-champ dans le corps du roussin de Doralice, et le met en fureur.
Avec une seule parole, le frère de Vivian fait entrer un des anges de Minos dans le paisible coursier qui porte sur son dos la fille du roi Stordilan, et celui-ci, qui jamais auparavant ne s’était emporté, et qui avait toujours obéi à la main, fait soudain un saut de trente pieds de long et de seize pieds de haut.