Part 9
A cette époque, il y avait là une antique forêt, dont les taillis épais et hérissés de ronces, étaient sillonnés par des sentiers étroits qui s’entre-croisaient comme un labyrinthe, et ne pouvaient servir qu’aux bêtes sauvages. Les deux païens espèrent qu’ils pourront se cacher dans ses fourrés. Mais que ceux qui prennent plaisir à mes chants, remettent à une autre fois pour entendre le reste.
CHANT XIX.
ARGUMENT.--Cloridan et Médor, surpris par les ennemis dans leur pieux office, sont, l’un tué, l’autre blessé mortellement. Survient Angélique; elle prend soin de Médor, le guérit et en devient amoureuse.--Marphise et ses compagnons font naufrage dans le golfe de Laias, près d’une ville gouvernée par les femmes; là ils apprennent une étrange coutume établie par ce gouvernement féminin. Marphise tue neuf guerriers et lutte jusqu’au soir contre le dixième.
Aucun mortel ne peut savoir de qui il est véritablement aimé, tant qu’il occupe le haut de la roue de la Fortune; car les vrais et les faux amis se tiennent à ses côtés, lui témoignant tous une même fidélité. Mais son heureux destin vient-il à se changer en adversité, la tourbe des adulateurs lève le pied, et celui-là seul qui aime de cœur, reste plus dévoué que jamais, et chérit son maître même après la mort.
Si, comme le visage, le cœur se montrait à découvert, tel qui est en faveur à la cour et opprime les autres, et tel qui est en disgrâce auprès de son prince, changeraient mutuellement de fortune. Celui qui est humble deviendrait soudain le plus grand, et le grand tomberait au rang des plus infimes. Mais revenons à Médor, si fidèle et si attaché à son maître avant et après la mort de ce dernier.
L’infortuné jouvenceau cherche à se réfugier au plus épais du bois; mais la lourde charge qui pèse sur ses épaules le force à rester dans les endroits les plus découverts. Il ne connaît pas le pays et les chemins détournés, et s’embarrasse dans les épines et les ronces. Son compagnon, les épaules allégées de leur fardeau, est déjà loin de lui en sûreté.
Cloridan a gagné un endroit où il n’entend plus le bruit et la rumeur produits par ceux qui le poursuivent. Mais quand il s’aperçoit que Médor n’est pas avec lui, il lui semble qu’il a laissé en arrière son propre cœur. «--Ah!--disait-il--comment ai-je été assez indifférent, assez oublieux de moi-même, pour m’échapper sans toi, Médor, et sans savoir où et dans quel moment je t’ai laissé!--»
Ainsi disant, il s’enfonce de nouveau dans le chemin sinueux de l’inextricable forêt. Il retourne à l’endroit d’où il est venu, et marche au-devant de la mort. Il entend les hennissements des chevaux et la voix menaçante de l’ennemi; il reconnaît les cris de son cher Médor, et le voit seul, à pied, au milieu de nombreux cavaliers.
Une centaine de cavaliers l’entourent. Zerbin commande et crie qu’on le fasse prisonnier. L’infortuné tourne comme la roue d’un tourneur, et se défend de son mieux, s’abritant tantôt derrière un chêne, tantôt derrière un orme, un hêtre, ou un frêne, et sans jamais abandonner son cher fardeau. Enfin, ne pouvant plus le sauver, il le dépose sur l’herbe et combat tout autour.
Telle l’ourse, assaillie dans sa tanière rocheuse par les chasseurs des Alpes, se tient près de ses petits, incertaine de ce qu’elle doit faire, et frémit tout à la fois de tendresse et de rage. La colère et son instinct féroce la poussent à jouer des griffes et à s’abreuver de sang; mais l’amour maternel tempère sa fureur, et la retient auprès de ses oursons.
Cloridan, qui ne sait comment venir en aide à Médor, veut mourir avec lui; mais avant de mourir il songe à faire plus d’une victime. Il pose sur son arc une de ses flèches les plus acérées, et, de l’endroit où il est caché, il ajuste si bien, qu’il transperce la cervelle d’un Écossais. Celui-ci tombe de selle, sans vie.
Tous les autres se tournent du côté d’où est venu le trait homicide. Pendant ce temps, le Sarrasin envoie une autre flèche qui couche, près du premier, un second cavalier. Celui-ci s’était penché vivement pour demander à son compagnon tombé s’il savait qui avait tiré, quand la flèche arrive, lui traverse la gorge et lui coupe la parole.
A cette vue, Zerbin, leur capitaine, ne peut plus se contenir. Plein de colère et de fureur, il court à Médor, criant: «--C’est toi qui le paieras.--» Il plonge sa main dans sa chevelure d’or et l’attire violemment à lui. Mais à peine a-t-il jeté les yeux sur ce charmant visage, qu’il est pris de pitié et ne se sent pas le courage de le tuer.
Le jouvenceau a recours aux prières; il dit: «--Chevalier, au nom de ton Dieu, ne sois pas assez cruel pour m’empêcher d’ensevelir le corps de mon roi. Ne pense pas que je réclame autre chose de ta pitié, et que je tienne à la vie. Je ne désire la conserver qu’autant qu’elle me permettra de donner la sépulture à mon maître.
«Tu pourras, après, si tu es aussi cruel que Créon le Thébain, donner mes membres en pâture aux bêtes et aux oiseaux de proie; mais laisse-moi d’abord ensevelir le fils d’Almonte.--» Ainsi disait Médor, avec des gestes, avec un son de voix capables d’attendrir une montagne. Zerbin en était déjà si touché, qu’il se sent ému de tendresse et de pitié.
En ce moment, un chevalier brutal, sans respect pour son prince, transperce d’un coup de lance la poitrine sans défense du malheureux suppliant. Cet acte barbare et déloyal irrite d’autant plus Zerbin, qu’il voit le jeune homme tomber sous le coup, pâle et évanoui, et le considère comme mort.
Indigné et chagrin tout à la fois, il dit: «--Tu ne resteras pas sans vengeance.--» Et plein de courroux, il se retourne vers le chevalier qui a commis le meurtre; mais celui-ci prenant l’avance, se dérobe à sa colère et s’enfuit. Cloridan, voyant Médor par terre, s’élance hors du bois et se montre à découvert.
Il jette son arc, et se précipite plein de rage, l’épée à la main, au milieu des ennemis, plutôt pour mourir que dans la pensée de tirer une vengeance qui le satisfasse. Bientôt, sous les coups de tant d’épées, son sang rougit le sable, et se sentant près d’expirer, il se laisse tomber à côté de son cher Médor.
Les Écossais suivent leur chef qui marche à travers la forêt profonde, tout chagrin d’avoir laissé l’un des deux Sarrasins mort et l’autre à peine vivant. Depuis longtemps, le jeune Médor est étendu sur le gazon, et son sang s’échappe d’une si large blessure, que sa vie va s’éteindre, s’il ne survient pas quelqu’un pour lui porter secours.
Le hasard conduit près de lui une damoiselle, aux vêtements semblables à ceux d’une humble bergère, mais à l’air noble, au visage ravissant, aux manières à la fois hautaines et pleines de courtoisie. Il y a si longtemps que je ne vous en ai plus parlé, qu’à peine devrez-vous la reconnaître. C’est Angélique, si vous ne le savez pas; c’est la file altière du grand khan de Cathay.
Depuis qu’Angélique a recouvré l’anneau que Brunel lui avait dérobé, son assurance et son orgueil sont devenus tels, qu’elle tient en mépris le monde entier. Elle s’en va seule, et n’accepterait pas pour compagnon le chevalier le plus fameux de l’univers. Elle s’indigne en songeant qu’elle a donné jadis le titre d’amant à Roland et à Sacripant.
Mais celle de ses faiblesses dont elle se repent le plus, c’est d’avoir voulu autrefois du bien à Renaud. Elle se considère comme avilie d’avoir porté si bas ses regards. Amour voyant tant d’arrogance ne veut pas la supporter plus longtemps. Il se place à l’endroit où gît Médor, et attend la belle au passage, une flèche toute prête sur son arc.
Quand Angélique voit le jouvenceau se traîner languissant et blessé, et, quoique près de la mort, se plaindre plutôt de ce que son roi soit sans sépulture que de son propre mal, elle sent une pitié inaccoutumée pénétrer jusqu’au fond de sa poitrine, par une porte inusitée. Son cœur, jusque-là si dur, devient tendre et sensible, surtout après que Médor lui a raconté son aventure.
Rappelant à sa mémoire les secrets de la chirurgie qu’elle a apprise jadis dans l’Inde, où cette science est considérée comme si noble et si digne de grands éloges, que le père la transmet en héritage à son fils sans y presque rien changer, elle se dispose à employer le suc des herbes pour conserver le blessé à la vie.
Elle se souvient qu’en traversant une agréable prairie, elle a vu une herbe, soit dictame, soit panacée, ou toute autre plante de même vertu, qui arrête le sang, calme la douleur des blessures et prévient tout danger. Elle la trouve non loin de là, la cueille, et revient à l’endroit où elle a laissé Médor.
En s’en revenant, elle rencontre un berger qui allait à cheval à travers le bois, à la recherche d’une génisse échappée depuis deux jours du bercail et errant à l’abandon. Elle l’entraîne vers le lieu où Médor perd sa force avec le sang qui sort de sa poitrine, et dont il a déjà tellement rougi la terre, que la vie est près de lui échapper.
Angélique descend de son palefroi, et fait aussi mettre pied à terre au berger. Elle broie les herbes entre deux pierres, puis elle les presse et en reçoit le suc dans ses mains blanches. Elle le verse dans la plaie, et en frotte la poitrine, le ventre et les flancs de Médor. La vertu de cette liqueur est telle, que le sang s’arrête soudain, et que les forces reviennent au blessé.
Il peut monter sur le cheval que le berger conduit. Mais il ne veut point s’éloigner avant que son maître ne soit dans la terre. Il le fait ensevelir, ainsi que Cloridan; puis il se laisse conduire où il plaît à Angélique. La belle, par humanité, reste avec lui dans l’humble cabane du berger hospitalier.
Elle ne veut point partir avant qu’il ne soit revenu à la santé, tellement elle le tient en estime, tellement elle l’a pris en pitié depuis qu’elle l’a vu étendu sur la terre. Puis, en contemplant ses grâces et sa beauté, elle sent son cœur rongé comme par une lime, et le feu de l’amour l’embraser peu à peu tout entier.
Le berger habitait une assez bonne et belle chaumière, située dans le bois, et blottie entre deux collines. Il l’avait peu auparavant rebâtie tout à neuf, et il avait avec lui sa femme et ses enfants. C’est là que la blessure de Médor est promptement guérie par la donzelle. Mais, en moins de temps, elle se sent atteinte elle-même au cœur d’une blessure plus grande.
Elle ressent, plus large et plus profonde, la blessure que lui a faite au cœur la flèche invisible lancée par l’archer ailé qui s’est caché dans les beaux yeux et la tête blonde de Médor. Elle se sent brûler d’un feu qui augmente sans cesse, et plus elle soigne le mal de son ami, moins elle a souci de son propre mal; elle ne songe qu’à guérir celui qui la blesse et la fait souffrir elle-même.
Sa plaie s’ouvre et s’agrandit à mesure que celle de Médor se guérit et se ferme. Le jeune homme recouvre la santé; elle languit, en proie à une fièvre nouvelle, qui la glace et la brûle tour à tour. De jour en jour sa beauté s’étiole; la malheureuse dépérit, comme fond une flaque de neige tombée dans une saison intempestive, et que le soleil frappe à découvert.
Si elle ne veut pas mourir de désir, il faut que sans retard elle se vienne elle-même en aide. Elle ne peut plus attendre qu’on lui demande ce qu’elle brûle de donner. Aussi, bannissant toute vergogne, elle emploie, pour se faire comprendre, un langage non moins ardent que ses yeux. Et, du coup, elle réclame merci, sans savoir que peut-être elle l’accorde elle-même.
O comte Roland, ô roi de Circassie, dites, à quoi vous a servi votre éclatante valeur? Dites, à quel prix doit-on estimer votre gloire sans pareille? Quelle récompense ont obtenue vos services? Montrez-moi une seule faveur, ancienne ou nouvelle, que vous ait jamais accordée, en retour de votre dévouement, celle pour qui vous avez tant souffert.
Oh! si tu pouvais jamais revenir à la vie, combien ta peine serait cruelle, ô roi Agrican, toi envers qui elle se montra si dédaigneuse, et qu’elle repoussa d’une façon si dure et si inhumaine! Et toi, Ferragus, et vous, au nombre de plus de mille, dont je passe les noms, qui avez accumulé tant de prouesses pour cette ingrate, combien il vous serait douloureux de la voir maintenant aux bras de celui-ci!
Angélique laissa cueillir à Médor la première rose, non encore effleurée, du beau jardin où personne n’avait été assez heureux pour mettre les pieds. Afin de légitimer sa faiblesse, on célébra les saintes cérémonies du mariage, sous les auspices de l’amour, et avec la femme du berger pour marraine.
Sous cet humble toit, les noces furent faites aussi solennellement que possible, et pendant plus d’un mois les deux amants goûtèrent en paix de tranquilles plaisirs. La dame ne voyait rien au-dessus du jouvenceau, et ne pouvait s’en rassasier. Bien qu’elle fût toujours pendue à son cou, elle ne sentait jamais ses désirs entièrement satisfaits.
Soit qu’elle restât enfermée ou qu’elle sortît de la cabane, elle avait jour et nuit le beau jouvenceau à son côté. Matin et soir elle parcourait l’une et l’autre rive, foulant aux pieds les vertes prairies. Dans le milieu du jour, tous deux se mettaient à l’abri sous une grotte non moins commode et agréable que celle qu’Énée et Didon, fuyant l’orage, rendirent jadis témoin fidèle de leurs secrets[8].
Un de leurs plaisirs consistait à graver leur chiffre, avec un couteau ou un stylet, sur l’écorce de chaque arbre qu’ils voyaient dresser son ombre au-dessus d’une fontaine ou d’un pur ruisseau. Ils en faisaient de même sur les rochers les moins durs; les noms d’Angélique et de Médor, entrelacés ensemble de mille façons, couvraient aussi les murs de la cabane.
Quand Angélique jugea qu’elle avait assez longtemps séjourné dans cet endroit, elle résolut de retourner dans l’Inde, au Cathay, et de placer la couronne de son beau royaume sur la tête de Médor. Elle portait au bras un bracelet d’or, orné de riches pierreries, que le comte Roland lui avait donné, en témoignage du bien qu’il lui voulait. Elle le possédait depuis longtemps.
Morgane le donna jadis à Ziliant[9], pendant qu’elle le retenait captif dans le lac. Celui-ci, après avoir été rendu à son père Monodant, grâce au bras et à la valeur de Roland, donna le bracelet au comte. Roland, qui était amoureux, consentit à passer à son bras le cercle d’or, dans l’intention de le donner à sa reine, dont je vous parle.
La dame l’avait conservé comme ce qu’elle avait de plus précieux, non par amour pour le paladin, mais parce qu’il était riche et d’un travail exquis. Elle réussit, je ne sais par quel artifice, à le garder lorsque, dans l’île des Pleurs, elle fut exposée nue en pâture à un monstre marin, par des gens inhospitaliers et cruels.
N’ayant pas d’autre récompense à offrir au bon pasteur et à sa femme qui les avaient aidés avec un si grand zèle depuis le jour où ils étaient arrivés dans leur chaumière, elle ôta le bracelet de son bras et le leur donna; elle voulut qu’ils le gardassent en souvenir d’elle. Puis ils s’acheminèrent vers la chaîne de montagnes qui sépare la France de l’Espagne.
Ils pensaient s’arrêter quelques jours à Barcelone ou à Valence, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé un bon navire qui appareillât pour le Levant. En descendant le versant des Pyrénées, ils découvrirent la mer au delà de Girone, et, côtoyant le rivage à main gauche, ils se dirigèrent sur Barcelone par la route ordinaire.
Mais avant d’y arriver, ils rencontrèrent sur le sable du rivage un homme fou, dont le visage, la poitrine, les reins et tout le corps étaient tout souillés de boue et de fange, comme celui d’un porc. Cet homme se rua sur eux comme un dogue qui se jette sur un étranger, et vint détruire leur bonheur. Mais je retourne vous parler de Marphise.
Je veux vous parler de Marphise, d’Astolphe, d’Aquilant, de Griffon et des autres qui, la mort devant les yeux, sont livrés à la fureur de la mer dont ils ne peuvent se garantir. La fortune, de plus en plus arrogante, redouble ses menaces et ses colères, et bien qu’elle dure depuis trois jours, elle ne semble pas prête à s’apaiser.
L’onde ennemie et le vent toujours plus féroce ont brisé le gaillard d’arrière et la galerie. Le pilote fait couper et jeter à la mer les débris que l’ouragan laisse debout. L’un, dans sa cabine, se tient courbé sur la carte, cherchant, à la lumière d’une petite lanterne, le chemin à suivre; l’autre visite la cale avec une torche.
Celui-ci se tient à la poupe, celui-là à la proue, devant la clepsydre, et regarde, à chaque demi-heure, combien on a fait de chemin, et quelle direction l’on suit. Puis, tous les matelots sont réunis sur le pont du navire, où ils tiennent conseil sous la présidence du patron, et donnent chacun leur avis.
L’un dit: «--Nous sommes arrivés sous Limisso, si j’en juge par les bas-fonds.--» L’autre soutient qu’on est près des rocs aigus de Tripoli, où la mer brise la plupart des navires; un troisième s’écrie: «--Nous courons nous perdre sur la côte de Satalie, objet d’effroi et de regrets pour plus d’un nocher.--» Chacun parle selon son opinion; mais tous sont oppressés et tourmentés d’une même crainte.
Le troisième jour, le vent les secoue avec plus de violence, et la mer frémit encore plus furieuse; une lame brise et emporte le gouvernail; une autre enlève d’un même coup la barre et celui qui la tient. Il faudrait avoir le cœur de marbre et plus dur que l’acier, pour ne pas être effrayé à un tel moment. Marphise, qui jusque-là n’avait jamais connu la crainte, a avoué, depuis, que ce jour-là elle eut peur.
Tous font des vœux de pèlerinage au mont Sinaï, à Galice, à Chypre, à Rome, au Saint-Sépulcre, à la Vierge d’Utine et à d’autres lieux célèbres. Cependant le malheureux navire, à moitié fracassé, est soulevé jusqu’au ciel ou plongé au fond de la mer. Pour moins le fatiguer, le patron avait fait couper le mât d’artimon.
Les ballots, les caisses, et tous les objets les plus lourds, sont jetés par-dessus la proue et la poupe; les cabines, les magasins et les riches marchandises qu’ils renferment deviennent la proie des ondes. Les uns travaillent aux pompes, et cherchent à rejeter dans la mer l’eau qui remplit le navire; les autres réparent dans la cale les endroits où la mer a causé des avaries.
Au bout de quatre jours passés au milieu de ces fatigues et de ces angoisses, ils étaient au bout de leurs forces, et la mer en aurait eu complètement raison, pour peu que sa fureur eût continué. Mais la vue du feu Saint-Elme, qui vint se poser sur la corniche de la proue--car ils n’avaient plus ni mâts ni antennes--leur fit espérer une prochaine accalmie.
A la vue de la flamme éclatante, les navigateurs s’agenouillèrent tous, et les yeux humides de larmes, la voix tremblante, ils implorèrent une mer tranquille. La tempête cruelle, jusqu’alors si tenace, s’arrêta soudain; le mistral et l’aquilon laissèrent le navire en paix; et le vent du Sud-Ouest régna seul sur la mer.
Il sortait avec tant de force de sa noire caverne, et produisait sur la surface de la mer agitée un courant si rapide, qu’il entraînait le navire plus rapidement que le faucon emporté sur ses ailes. Le nocher craignait déjà de le voir poussé jusqu’à la fin du monde, ou rompu en mille pièces et submergé.
Mais il trouva bientôt le moyen d’y remédier. Il fit jeter des fascines le long de la poupe et lâcher les câbles, ce qui ralentit des deux tiers la vitesse du bâtiment. Cette manœuvre, ajoutée à l’heureux présage causé par la vue du feu Saint-Elme brillant à la proue, sauva le navire qui aurait probablement péri sans cela, et lui permit de regagner en toute sûreté la haute mer.
Ils arrivèrent enfin dans le golfe de Laias, sur la côte de Syrie, en face d’une grande cité. Ils étaient si près du rivage, qu’ils distinguaient les deux forteresses qui fermaient l’entrée du port. En reconnaissant la route qu’il suivait, le patron recommença à pâlir, car il ne voulait pas aborder à ce port, et ne pouvait reprendre la haute mer pour le fuir.
Il ne pouvait ni fuir ni reprendre la haute mer, ayant perdu ses mâts et ses antennes, et son pont, ainsi que ses maîtresses pièces, ayant été détruit, emporté ou abattu par les vagues. Aborder au port, c’était affronter la mort ou un perpétuel esclavage, tous ceux que leur erreur ou la mauvaise fortune y poussait y recevant la mort ou étant retenus prisonniers.
Rester plus longtemps sans prendre un parti offrait aussi un grand danger, car les habitants pouvaient à chaque instant sortir sur des barques armées et attaquer le navire, qui, loin de pouvoir se défendre, avait peine à se maintenir à flot. Pendant que le patron était indécis, le duc d’Angleterre lui demanda ce qui causait son hésitation, et pourquoi il n’avait pas encore abordé au port.
Le patron lui répond que ces rivages sont occupés par des femmes homicides, dont l’antique loi ordonne de tuer ou de retenir en esclavage quiconque y aborde. Celui-là seul peut échapper à cette double alternative, qui, après avoir vaincu dix chevaliers en champ clos, peut, la nuit suivante, livrer assaut dans le lit à dix donzelles.
Quand bien même il aurait triomphé de la première épreuve, il est mis à mort s’il ne surmonte pas la seconde, et ses compagnons sont contraints à servir comme laboureurs ou gardeurs de troupeaux. Si, au contraire, il parvient à vaincre dans les deux cas, il obtient la liberté de tous les siens. Quant à lui, il est retenu prisonnier, et doit servir d’époux à dix femmes, choisies à son goût.
Astolphe ne peut s’empêcher de rire en apprenant l’étrange loi de ce pays. Surviennent Sansonnet, puis Marphise, Aquilant et son frère. Le patron leur raconte également le motif qui le retient loin du port. «--J’aime mieux--ajoute-t-il--être englouti par la mer que subir le joug de la servitude.--»
Les matelots, et tous les autres passagers, furent de l’avis du patron. Mais Marphise et ses compagnons furent d’un avis contraire, le rivage leur paraissant plus sûr que la mer. Il leur semblait plus pénible de se voir entourés par les vagues en courroux, que de se trouver au milieu de cent mille épées. Ils redoutaient fort peu ce pays, ni tout autre où ils pouvaient se servir de leurs armes.
Les guerriers désirent aborder, surtout le duc anglais qui sait qu’avec le son de son cor il peut mettre en fuite tous les habitants de la contrée. Une partie des passagers approuve ce projet, l’autre le blâme. Une discussion s’engage. Mais le plus grand nombre se déclarent contre l’avis du patron, et le forcent à se diriger malgré lui vers le port.
A peine les a-t-on découverts de la cité cruelle, qu’une galère garnie d’une chiourme nombreuse et de matelots expérimentés, s’en vient droit au malheureux navire où règnent l’incertitude et la confusion. La galère attache à sa poupe la proue du bâtiment, et le remorque hors de la mer impitoyable.
On entre au port à force de rames plutôt qu’à l’aide de la voile, car l’alternance des brises du Sud et du Nord a fini par faire tomber le vent. Pendant ce temps, les chevaliers reprennent leurs dures cuirasses et ceignent leur fidèle épée, tout en cherchant à rendre le courage et l’espoir au patron et aux autres passagers qui tremblent de peur.
Le port ressemble au croissant de la lune, et a plus de quatre milles de tour; l’entrée est large de six cents pas, et à chaque corne du croissant s’élève une forteresse. La ville n’a à craindre aucun assaut, si ce n’est du côté du Midi; elle s’étale en amphithéâtre sur le penchant d’un coteau.
Dès que le navire est arrivé--avis en avait été donné dans toute la ville--six mille femmes, en costume de guerre et armées d’arcs, se réunissent sur le port, et, pour couper toute retraite, ferment la mer d’une forteresse à l’autre, au moyen de navires et de chaînes toujours prêts pour cet usage.
Une d’elles, aussi âgée que la sibylle de Cumes ou la mère d’Hector, fait appeler le patron et lui demande s’ils veulent se laisser mettre à mort, ou s’ils veulent se soumettre au joug; ils ont le choix entre deux partis: mourir tous en ce lieu, ou y rester prisonniers.