Roland Furieux, tome 2

Part 8

Chapter 84,069 wordsPublic domain

L’un d’eux, apprenant que c’est là Marphise, dont la renommée est si grande par le monde, tourne bride et court prévenir Norandin que s’il ne veut pas perdre en ce jour tous les chevaliers qui forment sa cour, il fera bien, avant qu’ils soient tous occis, de les arracher des mains de Tisiphone et de la mort, car c’est vraiment Marphise qui lui a enlevé l’armure sur la place du tournoi.

Norandin, à ce nom redouté dans tout le Levant, et qui faisait dresser les cheveux des plus braves même à distance, reconnaît qu’il en adviendra ainsi qu’on vient de le lui dire, s’il n’y met ordre. Il rappelle en conséquence autour de lui tous les siens, dont la colère s’est déjà changée en terreur.

D’un autre côté, les fils d’Olivier, Sansonnet et le fils d’Othon, supplient l’irascible Marphise de mettre fin à ce cruel conflit. Marphise s’avance alors vers le roi d’un air altier, et dit: «--Je ne sais pas, seigneur, pour quelle raison tu veux donner ces armes, qui ne t’appartiennent pas, au vainqueur de tes joutes.

«Ces armes sont à moi; je les laissai un jour au milieu de la route d’Arménie, pour suivre à pied un voleur qui m’avait fortement offensée. En voici pour preuve ma devise, qui peut s’y voir, si tu la connais.--» Et elle montre gravée sur la cuirasse une couronne brisée en trois parties.

«--Il est vrai--répond le roi--qu’elles m’ont été données, il y a peu de jours, par un marchand arménien. Si vous me les aviez demandées, je vous les aurais données, qu’elles soient ou non à vous. Je les avais déjà octroyées à Griffon, mais j’ai tant de confiance en lui, que, s’il m’avait fallu vous les remettre, je suis persuadé qu’il me les aurait rendues.

«Il n’est pas besoin, pour me convaincre qu’elles sont à vous, d’y voir gravée votre devise; il suffit que vous me le disiez; je crois à votre parole plus qu’à cet autre témoignage. Du reste, ces armes sont à vous comme juste récompense de la plus haute valeur. Gardez-les donc sans plus de contestation. Griffon recevra de moi un prix encore plus grand.--»

Griffon qui tenait peu à ces armes, mais qui avait un grand désir de satisfaire le roi, lui dit: «--Je serai assez récompensé si vous me dites que vous êtes content de moi.--» Pendant ce temps, Marphise se disait à elle-même: «--Il me semble que tout l’honneur est ici pour moi.--» Et d’un air gracieux elle offrit les armes à Griffon, et finalement les reçut en don de sa main.

Puis ils retournèrent paisiblement et en bonne intelligence à la ville, où les fêtes recommencèrent. L’honneur et le prix de la joute furent décernés à Sansonnet, car Astolphe, les deux frères et celle qui valait mieux qu’eux tous, Marphise, ne voulurent pas lutter, désirant, en amis et en bons compagnons, que Sansonnet gagnât le prix.

Après être restés pendant huit ou dix jours auprès de Norandin, au sein des plaisirs et des fêtes, l’amour du beau pays de France les prit et ne leur laissa plus de repos. Ils prirent congé, et Marphise, qui désirait suivre la même route, leur tint compagnie. Depuis longtemps Marphise voulait se mesurer avec les paladins,

Et juger, par expérience, si leurs exploits étaient à la hauteur de leur renom. Sansonnet laissa un autre chevalier pour gouverner à sa place la régence de Jérusalem. Tous les cinq, réunis en une seule troupe dont on aurait difficilement trouvé la pareille au monde, prirent congé de Norandin, et arrivèrent à Tripoli et à la mer qui l’avoisine.

Là, ils trouvèrent une caraque qui chargeait des marchandises à destination du Ponant. Ils s’accordèrent, pour leur passage et celui de leurs chevaux, avec le vieux patron qui était de Luna. Le temps s’annonçait comme devant être très favorable. Ils quittèrent le rivage par une douce brise, et les voiles gonflées d’un vent propice.

Le premier port où ils s’arrêtèrent était situé sur le littoral de l’île consacrée à l’amoureuse Déesse. Il y règne un air qui non seulement abrège la vie humaine, mais qui ronge le fer. Cela est dû au voisinage d’un marais. Certes la nature ne devait pas faire à Famagosta un tel tort que de lui donner pour voisin le marais âcre et malsain de Costanza, alors qu’elle est si douce au reste de l’île de Chypre.

L’insupportable odeur qui s’exhale du marais, ne permet pas aux navires d’y faire un long séjour. De là, livrant toutes les voiles au vent d’Est, le pilote contourna Chypre à main droite, et cingla vers Paphos, où l’on fit escale. Les passagers descendirent sur ce charmant rivage, les uns pour s’y livrer à leur commerce, les autres pour admirer cette terre de l’amour et du plaisir.

Pendant six ou sept milles, à partir du littoral, d’agréables coteaux vont s’élevant peu à peu. Ils sont couverts de cèdres, d’orangers, de lauriers et de mille autres arbres aux suaves émanations. Le serpolet, la marjolaine, les roses, les lys, le safran y répandent un parfum si suave, qu’à chaque bouffée de vent qui vient de terre, on le sent au loin en mer.

Un ruisseau fécond, formé par une fontaine limpide, arrose toute cette plage. On peut bien dire que c’est là le séjour heureux et riant de Vénus la belle, car les dames et les damoiselles y sont plus attrayantes qu’en aucun autre lieu du monde, et toutes, jeunes et vieilles, brûlent d’amour jusqu’à leur heure dernière, grâce au pouvoir de la Déesse.

Là, nos voyageurs entendent raconter la même histoire qu’ils ont apprise en Syrie, au sujet de Lucine et de l’Ogre, et comment elle était à Nicosie d’où elle s’apprêtait à rejoindre son mari. Puis, ayant terminé ses affaires, et un bon vent soufflant dans la direction qu’il suivait, le patron du navire lève l’ancre, fait gouverner vers le Ponant, et déploie toutes les voiles.

Au vent du Sud, le navire dresse toutes ses voiles et gagne la haute mer. Soudain s’élève une brise du Sud-Ouest, qui reste tout d’abord assez douce tant que le soleil se maintient sur l’horizon, mais qui, vers le soir, se change en ouragan, et livre aux vagues un rude assaut, accompagné de tant d’éclairs et de coups de tonnerre, qu’il semble que le ciel s’entr’ouvre et s’embrase tout entier.

Les nuées étendent un voile ténébreux qui ne laisse apercevoir ni le soleil ni les étoiles. La mer mugit sous le navire; le ciel rugit sur sa tête. Le vent souffle de toutes parts, et une horrible tempête de pluie, mêlée de grêle, fouette les malheureux navigateurs. La nuit vient et s’étend sur une mer formidable et de plus en plus irritée.

Les navigateurs déploient toutes les ressources de l’art où ils sont passés maîtres. L’un court en soufflant dans un sifflet, et indique à l’équipage les manœuvres à exécuter; l’autre prépare l’ancre de salut; d’autres amènent les câbles ou veillent aux écoutes; celui-ci tient la barre, celui-là assure le mât; cet autre se hâte de débarrasser le pont.

L’ouragan s’accroît encore durant la nuit plus noire et plus obscure que l’enfer. Le patron maintient le gouvernail droit en pleine mer, où il pense que les vagues sont moins fortes. Il tourne sans cesse sa proue à l’encontre des lames et du vent furieux, dans l’espoir qu’avec le jour la fortune finira par s’apaiser ou deviendra plus clémente.

Mais, loin de s’apaiser, elle montre, le jour venu, plus de fureur encore, si toutefois on peut appeler cela le jour, car ce n’est qu’en regardant l’heure qu’on peut reconnaître qu’il est arrivé, et non à la lumière qu’il répand. Le patron découragé s’abandonne au vent, avec plus de crainte que d’espoir. Il tourne l’arrière aux vagues, déploie les voiles basses, et se laisse emporter par la mer cruelle.

Pendant que la fortune éprouve ceux qui sont en mer, elle ne laisse pas davantage en repos ceux qui sont sur la terre ferme, je veux parler de ceux qui sont en France, où le peuple d’Angleterre s’entre-déchire avec les Sarrasins. Là Renaud attaque, entr’ouvre et disperse les bataillons ennemis, et renverse les bannières. J’ai déjà dit qu’il avait poussé son destrier Bayard contre le vaillant Dardinel.

A la vue des orgueilleux insignes gravés sur les armes du fils d’Almonte, Renaud estime qu’il a affaire à un vaillant et brave guerrier, puisqu’il ne craint pas de prendre les mêmes insignes que le comte. Il approche, et voyant Dardinel entouré d’une montagne de cadavres, cela lui semble encore plus vrai. «--Mieux vaut--s’écrie-t-il--arracher le mal dans son germe, que de le laisser devenir plus grand.--»

Partout où se montre le paladin, chacun s’écarte et lui livre une large voie. Les fidèles se tiennent à l’écart, aussi bien que les Sarrasins, tellement la fameuse épée sait se faire respecter. Renaud ne voit plus devant lui que le malheureux Dardinel, et pousse droit à lui. Il lui crie: «--Enfant, celui qui t’a légué cet écu, t’a fait un présent dangereux.

«Je viens à toi pour voir, si tu oses toutefois m’attendre, comment tu sauras défendre les quatre quartiers rouges et blancs, car si tu ne peux pas les défendre aujourd’hui contre moi, tu le pourras encore moins contre Roland.--» Dardinel lui répond: «--Apprends que si je porte cet écu, je sais aussi le défendre, et que les couleurs blanches et rouges, que je tiens de mon père, peuvent m’acquérir plus de gloire que m’attirer de dangers.

«Parce que je suis jeune, ne crois pas que tu me feras reculer, ou que je te céderai mon écu. Tu m’enlèveras la vie, si tu veux me prendre mes armes. Mais j’espère, avec l’aide de Dieu, que c’est le contraire qui arrivera. Quoi qu’il advienne, personne ne pourra dire que j’aie jamais forligné ma race.--» Ce disant, il fond, l’épée à la main, sur le chevalier de Montauban.

Un frisson de terreur glace le sang des Africains jusqu’au fond du cœur, quand ils voient Renaud, plein de rage, se précipiter à la rencontre de leur prince, comme un lion qui a aperçu dans la prairie un jeune taureau encore insensible à l’amour. C’est le Sarrasin qui porte le premier coup, mais il frappe en vain sur le casque de Mambrin.

Renaud sourit et dit: «--Je veux te faire voir que je sais mieux que toi trouver le point vulnérable.--» Il donne de l’éperon tout en retenant la bride à son destrier, et assène à son adversaire un tel coup de pointe en pleine poitrine, que l’épée reparaît derrière les reins. Il la retire, et l’âme s’échappe avec le sang. Le corps tombe de selle, froid et exsangue.

Comme la fleur pourprée qui languit et meurt quand la charrue l’a coupée sur son passage, ou comme le pavot des jardins, qui, surchargé de rosée, penche la tête, ainsi, la face décolorée, Dardinel tombe et perd la vie. Il meurt, et avec lui s’éteignent l’ardeur et le courage de tous les siens.

De même que les eaux, un instant contenues par l’art de l’homme, lorsqu’elles viennent à rompre leur digue, tombent et se répandent de toutes parts avec un grand fracas, ainsi les Africains, qui ont tenu bon tout le temps que Dardinel leur a inspiré du courage, s’en vont débandés de côté et d’autre, maintenant qu’ils l’ont vu désarçonné et mort.

Renaud laisse échapper ceux qui veulent fuir, ne s’occupant que de ceux qui essayent de résister. Partout où passe Ariodant, qui suit de près Renaud, tout tombe. Lionel et Zerbin renversent tout autour d’eux, et font de grandes prouesses. Quant à Charles, il fait son devoir, ainsi qu’Olivier, Turpin, Guy, Salamon et Ogier.

Dans cette journée les Maures furent en si grand péril, que pas un seul ne faillit retourner en Paganie. Mais le sage roi d’Espagne se hâte de les rallier, et se retire avec ce qui lui reste sous la main. Il préfère accepter sa défaite et se retirer en sauvant une partie de son armée, que risquer de tout perdre en essayant de tenir encore.

Il dirige les enseignes vers ses logements qui sont entourés de remparts et de fossés, suivi de Stordilan, du roi d’Andalousie et des Portugais, réunis en forte colonne. Il envoie dire au roi de Barbarie de se retirer du mieux qu’il pourra, et que, s’il peut en ce jour sauver sa personne et son camp, il n’aura pas fait peu de chose.

Le roi qui se trouvait fort embarrassé lui-même et qui n’espérait plus revoir jamais Biserte, la fortune ne s’étant jamais montrée si cruelle et si brutale envers lui, se réjouit d’apprendre que Marsile a réussi à mettre en sûreté une partie de son armée. Il commence à opérer sa retraite, fait reculer les bannières et sonner le rassemblement.

Mais la plupart de ses gens, en pleine déroute, n’écoutent ni les trompettes, ni les tambours. Leur affolement, leur lâcheté sont tels, qu’on en vit bon nombre se noyer dans la Seine. Le roi Agramant veut les rallier; il a avec lui Sobrin, et tous deux vont courant de côté et d’autre, et s’efforcent, avec l’aide des chefs, de regagner le camp en bon ordre.

Mais pas plus le roi que Sobrin, ni qu’aucun chef, ne peut parvenir, soit par prières, soit par menaces, soit par force, à en rallier seulement le tiers, bien loin de pouvoir les ramener tous là où s’en vont les enseignes mal suivies. Pour un qui reste, non sans courir de grands dangers, deux sont morts ou en fuite; les uns sont blessés en pleine poitrine, les autres dans le dos; tous sont accablés de fatigue.

En proie à la terreur, ils se laissent chasser jusqu’aux portes de leur camp fortifié, qui n’aurait même pas pu les protéger suffisamment--car Charles savait saisir l’occasion par les cheveux quand elle se présentait à lui--si la nuit n’était venue. La nuit, pleine de ténèbres et qui apaise toute chose, arrête la poursuite.

Elle avait peut-être été avancée par l’Éternel qui eut pitié de sa créature. Le sang ruisselait par la campagne, et courait comme un grand fleuve, inondant les routes. On compta quatre-vingt-dix mille combattants passés en ce jour au fil de l’épée. Les villageois et les loups, sortis de leurs repaires, vinrent les dépouiller et les dévorer pendant la nuit.

Charles ne rentre pas dans la ville; il campe en dehors, à côté de l’ennemi, dont il fait entourer le camp de feux gigantesques, comme s’il voulait l’assiéger. Les païens s’empressent de creuser la terre et d’élever des remparts et des bastions. Leurs gardes veillent, et ne quittent pas leurs armes de toute la nuit.

Toute la nuit, dans les logements des Sarrasins peu rassurés, ce ne sont que pleurs, gémissements, lamentations; mais on les étouffe le plus que l’on peut. Les uns pleurent leurs amis, leurs parents morts et abandonnés sur le champ de bataille; les autres gémissent sur leurs propres blessures et sur leur situation. Mais tous redoutent un avenir plus terrible.

Deux Maures, d’une obscure origine et nés à Ptolémaïs, donnèrent en ces circonstances un exemple de dévouement rare et digne d’être enregistré par l’histoire. Ils se nommaient Cloridan et Médor. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ils avaient fidèlement servi Dardinel, et étaient passés en France avec lui.

Cloridan, chasseur depuis son enfance, était robuste et agile. Médor avait sur la joue les couleurs blanches et vermeilles, la grâce du jeune âge. Parmi tous ses compagnons, nul n’avait le visage plus agréable et plus beau. Avec ses yeux noirs et sa chevelure d’or crespelée, il ressemblait à un des anges du chœur céleste.

Tous les deux se trouvaient sur les remparts, avec beaucoup d’autres, chargés de veiller sur le camp, à l’heure où la nuit jette sur le ciel ses regards somnolents. Médor ne peut chasser de sa pensée le souvenir de son maître Dardinel, du fils d’Almonte, et ne peut s’empêcher de se plaindre qu’il soit resté étendu sans sépulture dans les champs.

Tourné vers son compagnon, il dit: «--Cloridan, je ne puis te dire quelle douleur j’éprouve en songeant à mon prince qui est resté dans la plaine, et qui est une trop noble proie, hélas! pour les loups et les corbeaux. Quand je pense combien il fut toujours bon pour moi, il me semble que si je donnais ma vie pour rendre à sa mémoire les derniers honneurs, je ne m’acquitterais pas de mon immense dette envers lui.

«Je veux aller le chercher par la campagne, afin qu’il ne reste pas sans sépulture, et Dieu permettra peut-être que je puisse parvenir sans être vu jusqu’au camp du roi Charles où tout se tait. Toi, reste ici, car si le ciel a résolu que je meure, tu feras connaître mon sort; et si la fortune ne me permet point d’accomplir une si belle entreprise, que la renommée du moins rappelle que mon intention fut bonne.--»

Cloridan reste stupéfait de voir tant de dévouement, tant de fidélité, tant de courage chez un enfant. Dans son amitié pour lui, il essaye de le détourner de ce projet, mais il ne peut y réussir, car on ne console point une douleur si grande. Médor est résolu à mourir ou à donner la sépulture à son maître.

Voyant que rien ne l’émeut et ne peut le faire changer de résolution, Cloridan lui répond: «--Eh! bien, j’irai aussi. Moi aussi, je veux me livrer à une si louable entreprise; moi aussi j’aime et je souhaite trouver une mort fameuse. Quelle chose pourrait du reste me plaire désormais, si je restais sans toi, mon cher Médor? Mourir avec toi les armes à la main, vaut beaucoup mieux que mourir ensuite de douleur si tu venais à m’être ravi.--»

Ainsi résolus, ils cèdent la place à ceux qui viennent les relever de leur garde, et ils partent. Ils franchissent fossés et palissades, et peu à peu ils pénètrent parmi les nôtres qui reposent sans précaution. Le camp dort, et tous les feux sont éteints, tellement on redoute peu les Sarrasins. Les soldats gisent à la renverse, au milieu des armes et des bagages, les yeux appesantis par le vin et le sommeil.

Cloridan s’arrête un instant et dit: «--Je suis d’avis de ne jamais laisser perdre les occasions. Médor, ne dois-je pas profiter de celle-ci pour massacrer ceux qui ont tué mon maître? Toi, dresse les yeux et les oreilles de tous côtés, afin que personne ne survienne. Je me propose de t’ouvrir avec mon épée une route spacieuse à travers les ennemis.--»

Ainsi il dit, et il tint aussitôt parole. Il entre sous la tente où dort le savant Alphée, qui était venu l’année précédente à la cour de Charles comme médecin et magicien fort expert en astrologie. En cette circonstance, sa fausse science, qui, d’après lui, lui dévoilait tout l’avenir, lui fit quelque peu défaut. Elle lui avait prédit qu’il mourrait, plein d’années, dans les bras de sa femme;

Et voilà que le rusé Sarrasin lui plonge son épée dans la gorge. Il tue quatre autres guerriers, près du devin, sans qu’ils aient le temps de pousser un cri. Turpin ne mentionne pas leurs noms, et leur mémoire s’est perdue dans la suite des temps. Après eux périt Palidon de Montcalieri, qui dormait tranquillement entre deux destriers.

Cloridan s’en vient ensuite à l’endroit où le malheureux Grillon gisait la tête sous un baril. Il l’avait entièrement vidé, et pensait goûter en paix un sommeil doux et tranquille. L’audacieux Sarrasin lui tranche la tête. Le sang et le vin s’écoulent par une même blessure; le corps en contient plus d’un baquet. Grillon rêvait qu’il buvait encore, lorsque Cloridan vint interrompre son rêve.

A côté de Grillon, il égorge en deux coups Andropon et Conrad, l’un Grec, l’autre Allemand. Tous les deux avaient passé une grande partie de la nuit à boire et à jouer. Heureux s’ils eussent su veiller jusqu’à l’heure où le soleil surgit à l’orient. Mais le destin ne pourrait rien sur les hommes, si chacun devinait l’avenir.

De même qu’un lion affamé, amaigri et altéré par un long jeûne, tue, déchire, dévore, et met en pièces le troupeau tombé sans défense en son pouvoir, ainsi le cruel païen égorge les nôtres pendant leur sommeil, et en fait partout un véritable massacre. L’épée de Médor ne reste pas inactive, mais elle dédaigne de frapper l’ignoble plèbe.

Médor arrive à la tente où le duc d’Albret dormait avec une sienne dame. Tous les deux se tenaient si étroitement enlacés, que l’air n’aurait pu se glisser entre eux. Médor leur abat la tête d’un seul coup. O mort heureuse, ô douce destinée! Leurs âmes s’envolent vers leur nouvelle demeure, enlacées comme l’étaient leurs corps.

Il tue Malinde et son frère Ardalique, fils du comte de Flandre. L’un et l’autre avaient été faits nouvellement chevaliers par Charles, qui avait ajouté les lys à leurs armes, le jour où il les avait vus revenir d’un combat, avec leurs épées tout ensanglantées. Il leur avait aussi promis des terres en Frise, et il les leur aurait données; mais Médor vient détruire tous ces projets.

Les adroits compagnons parviennent enfin jusqu’aux tentes dont les paladins ont entouré celle de Charles, sur laquelle ils veillent chacun à leur tour. Là, les deux Sarrasins, rassasiés de carnage, remettent leur épée au fourreau et retournent sur leurs pas, car il leur paraît impossible qu’au milieu d’une si grande foule de gens, il ne s’en trouve pas un qui ne dorme pas.

Bien qu’ils puissent se charger d’un riche butin, ils pensent que c’est assez de sauver leur propre personne. Cloridan s’avance par les passages qu’il croit les plus sûrs, et son compagnon le suit. Ils arrivent au champ de bataille, où, parmi les épées, les arcs, les écus et les lances, gisent, pêle-mêle, dans un lac de sang, riches et pauvres, princes et sujets, hommes et chevaux.

L’horrible mélange de cadavres amoncelés dans les champs, pouvait rendre vaines les recherches des deux amis jusqu’à ce que le jour eût commencé de poindre, si, aux prières de Médor, la lune n’avait fait sortir son croissant d’une nuée obscure. Médor, les yeux pieusement fixés vers la lune, parla ainsi:

«--O sainte Déesse, toi que nos ancêtres nommaient à bon droit triforme, puisque dans le ciel, sur la terre et aux enfers tu montres ta sublime beauté sous plusieurs formes, et que dans les forêts tu chasses les bêtes et les monstres, montre-moi l’endroit où mon roi est couché parmi tant de morts, car pendant sa vie il a toujours observé tes saints préceptes.--»

A cette prière, soit effet du hasard, soit qu’elle fût touchée par tant de foi, la lune entr’ouvrit les nuées, belle comme lorsqu’elle se jeta nue dans les bras d’Endymion et se donna à lui. A sa lumière se découvre Paris, ainsi que les deux camps, les coteaux et la plaine. Au loin, se voient les deux collines, Montmartre à droite et Montléry à gauche.

La lumière tombe plus éclatante à l’endroit où le fils d’Almonte gît mort. Médor court en pleurant vers son cher maître, qu’il reconnaît à son écu blanc et vermeil. Il baigne son visage de larmes amères--il en avait un ruisseau sous chaque cil--et il exhale de si douces plaintes, que les vents, pour les entendre, se seraient arrêtés.

Sa voix est comme étouffée et à peine distincte; non pas qu’il craigne de se trahir--il n’a aucun souci de sa vie; il l’a plutôt en haine et voudrait la quitter--mais parce qu’il tremble de ne pouvoir accomplir l’œuvre pieuse pour laquelle il est venu. Tous les deux chargent le cadavre du roi sur leurs épaules, prenant chacun la moitié du fardeau.

Ils vont aussi rapidement qu’ils peuvent sous la précieuse charge. Déjà le maître de la lumière chasse les étoiles du ciel et l’ombre de la terre, lorsque Zerbin, dont la haute valeur dédaigne le sommeil quand le devoir l’appelle, après avoir passé toute la nuit à poursuivre les Maures, revient au camp aux premiers rayons de l’aube.

Quelques chevaliers sont avec lui. De loin ils aperçoivent les deux compagnons, et tous se précipitent de leur côté, dans l’espoir d’y trouver une proie et du butin. «--Frère--dit Cloridan--il faut jeter là notre fardeau et jouer des talons. Ce serait folie de sacrifier deux vivants pour sauver un mort.--»

Et il se débarrasse de sa charge, pensant que Médor en fait de même. Mais ce dernier, plus attaché à son maître, le prend tout entier sur ses épaules. L’autre s’éloigne en toute hâte, comme s’il avait son ami à ses côtés ou derrière lui. S’il avait su qu’il l’abandonnait, il aurait bravé avec lui mille morts plutôt qu’une.

Les chevaliers, résolus à forcer les fugitifs à se rendre, ou à les immoler, se répandent de çà, de là, et ferment promptement toutes les issues. Zerbin, leur capitaine, est le plus acharné à les poursuivre; car, en les voyant fuir tout tremblants, il est persuadé que ce sont deux soldats de l’armée ennemie.