Part 10
«--Il est vrai--disait-elle--que s’il se trouve parmi vous un homme assez courageux et assez fort pour combattre contre dix de nos hommes et leur donner la mort, puis pour remplir la nuit suivante l’office de mari auprès de dix femmes, il deviendra notre roi, et vous pourrez poursuivre votre route.
«A moins que vous ne préfériez rester aussi; mais ceux qui voudront rester s’engageront à servir de mari à dix femmes. Si, au contraire, votre champion est vaincu par nos dix guerriers, ou s’il succombe dans la seconde épreuve, vous resterez tous comme esclaves, et lui périra.--»
Là où la vieille croyait ne rencontrer que de la crainte, elle trouve une hardiesse inaccoutumée. Chacun des chevaliers se fait fort de soutenir l’une et l’autre épreuve. Quant à la seconde, ce n’est pas le cœur qui manque à Marphise pour la surmonter, bien qu’elle y soit peu apte, mais elle espère qu’à défaut de la nature son épée suffira pour la tirer d’affaire.
Après s’être entendus, ils chargent d’un commun accord le patron de répondre qu’il y a sur le navire des gens disposés à affronter les dangers du champ clos et du lit. Aussitôt tous les obstacles s’abaissent, le pilote accoste, déploie le câble et fait mordre l’ancre; le pont est jeté, et les guerriers sortent du navire, tirant leurs destriers après eux.
Puis ils vont à travers la ville, qu’ils trouvent pleine de donzelles hardies, chevauchant dans les rues et luttant sur les places comme de vraies guerrières. Ici, il est défendu aux hommes de chausser l’éperon, de ceindre l’épée ou de porter aucune arme, excepté toutefois aux dix qui sont chargés de faire respecter l’antique coutume que je vous ai dite.
Tous les autres tiennent la navette, l’aiguille, le fuseau, ou sont occupés à se peigner et à se parer. Vêtus d’habits de femme, ils vont toujours à pied, ce qui leur donne un air mou et efféminé. Quelques-uns sont enchaînés et réservés pour les travaux de l’agriculture, ou pour la garde des troupeaux. En somme, les hommes sont peu nombreux; c’est à peine si, pour mille femmes, on en compte cent, dans la ville et dans toute la contrée.
Les chevaliers conviennent de tirer au sort celui d’entre eux qui devra, pour le salut commun, lutter contre les dix champions dans la lice, et combattre ensuite sur un autre champ de bataille. Ils veulent écarter Marphise, estimant qu’elle ne peut songer à vaincre dans la seconde joute, car elle n’a pas ce qu’il faut pour remporter la victoire sur ce point.
Mais elle exige de participer au tirage, et, en définitive, le sort tombe sur elle. Elle dit: «--Je perdrai la vie avant que vous perdiez la liberté. Mais cette épée--et elle leur montre l’épée qu’elle porte au côté--doit vous rassurer et vous convaincre que je saurai triompher de tous les obstacles, à la façon d’Alexandre qui trancha le nœud gordien.
«Je veux que désormais, jusqu’à la fin des siècles, les étrangers n’aient plus à redouter ce pays.--» Ainsi elle dit, et ses compagnons ne peuvent lui refuser de tenter l’aventure. Donc, ils lui laissent courir la chance ou de tout perdre, ou de conquérir leur liberté. Quant à elle, déjà armée de toutes pièces, elle se présente en champ clos pour la bataille.
Au sommet de la ville, s’élève une place tout entourée de gradins, et qui sert uniquement à de semblables épreuves, aux joutes, aux chasses et aux jeux publics. Quatre portes de bronze en ferment l’entrée. Là pénètre la multitude confuse des femmes armées; puis on dit à Marphise d’entrer.
Marphise fait son entrée sur un destrier blanc, moucheté de taches grises, à la tête petite, au regard de feu, à l’allure superbe et aux formes accomplies. Il avait été choisi à Damas entre mille qui y étaient tout bridés et sellés, comme le meilleur, le plus beau et le plus vaillant; et, après l’avoir fait royalement harnacher, Norandin l’avait donné à Marphise.
Marphise entre par la porte du Sud. A son arrivée, l’arène retentit du son clair et aigu des trompettes. Un instant après, ses dix adversaires entrent dans la lice par la porte du Nord. Le chevalier qui marche à leur tête, semble valoir tous les autres ensemble.
Il s’avance sur un grand destrier qui, sauf le front et le pied gauche où se montrent quelques poils blancs, est plus sombre et plus noir qu’un corbeau. Les armes du chevalier, de la même couleur, semblent indiquer que son âme est aussi éloignée de la joie que les ténèbres le sont de la lumière.
Aussitôt que le signal du combat est donné, les neuf autres champions baissent tous ensemble la lance. Mais le chevalier aux armes noires dédaigne l’avantage du nombre; il se retire de côté et ne semble pas vouloir prendre part à la lutte commune. Sa courtoisie l’empêche de profiter de la loi du pays. Il se retire de côté, et regarde ce qu’une seule lance pourra faire contre neuf.
Le destrier, à l’allure douce et ferme à la fois, porte rapidement la jeune guerrière à la rencontre de ses adversaires. Pendant sa course, Marphise met en arrêt sa lance, si lourde que quatre hommes auraient peine à la soutenir. En quittant le navire, elle l’avait choisie, comme la meilleure, entre beaucoup d’autres. L’air terrible dont elle s’avance fait pâlir mille visages, fait tressaillir mille cœurs.
Elle ouvre la poitrine du premier qu’elle rencontre, aussi facilement que si elle avait été nue; elle transperce sa cuirasse, sa cotte de mailles, après avoir percé d’outre en outre son épais bouclier garni d’acier. On voit le fer sortir d’une coudée derrière les épaules, tellement le coup fut terrible. Marphise laisse en arrière cet adversaire avec la lance enfoncée dans la poitrine, et se jette à toute bride sur les autres.
Elle culbute celui qui vient le second; elle rompt les reins au troisième d’un coup terrible, et les jette tous deux, sans vie, hors de selle, tellement le choc est rude, et l’attaque rapide. J’ai vu les bombardes ouvrir les escadrons de la même façon que Marphise fait pour cette troupe.
Sur elle plus d’une lance est rompue, mais les coups ne semblent pas plus l’ébranler que les grosses balles n’ébranlent le mur d’un jeu de paume. La trempe de son haubert est si dure, que les plus rudes chocs ne peuvent rien contre lui. Il a été forgé par enchantement aux feux de l’enfer et trempé dans les eaux de l’Averne.
Parvenue à l’extrémité de la lice, elle fait faire volte-face à son destrier, l’arrête un instant, puis le lance avec impétuosité contre les autres, les disperse, les abat, et teint son épée de sang jusqu’à la garde. Elle enlève à l’un la tête, à l’autre le bras; elle en coupe un autre en deux, de telle sorte que le buste, avec la tête et les bras, roule à terre, tandis que le ventre et les jambes restent en selle.
Elle le coupe en deux, ai-je dit, droit entre les côtes et les hanches, et le fait ressembler à ces figures d’argent ou de cire pure, que les pèlerins placent en ex-voto devant les images des saints, pour les remercier des grâces qu’ils leur ont fait obtenir.
Puis, elle se met à la poursuite d’un autre qui fuit; il n’est pas arrivé au milieu de la lice, qu’elle l’atteint, et lui partage la tête et le cou, de telle façon que jamais médecin ne pût les rajuster. En somme, elle tue l’un après l’autre tous ses adversaires, ou bien elle les blesse si grièvement, qu’elle les met dans l’impossibilité de se relever et de continuer la lutte.
Le chevalier qui avait conduit les neuf autres, s’était tenu pendant tout ce temps dans un coin de la lice, parce qu’il lui semblait injuste et déloyal d’attaquer avec tant d’avantage un seul adversaire. Maintenant qu’il voit toute sa troupe tombée sous une seule main, il s’avance pour bien montrer que s’il n’a point pris part à la lutte, c’est par courtoisie et non par crainte.
Il fait signe avec la main qu’avant de combattre il a quelque chose à dire; et ne pensant pas que, sous des dehors si virils, il a affaire à une jeune fille, il dit à son adversaire: «--Chevalier, tu dois être fatigué d’avoir tué tant de gens, et ce serait montrer peu de courtoisie que de profiter aujourd’hui de ta lassitude.
«Si tu veux te reposer jusqu’au lever du soleil, puis revenir demain au champ clos, je te l’accorde. Il me reviendrait peu d’honneur de me mesurer aujourd’hui avec toi, car je crois que tu dois être fatigué et las.--» «--Combattre sous les armes n’est pas chose nouvelle pour moi, et je ne me fatigue pas pour si peu,--dit Marphise--j’espère te le prouver bientôt à ton détriment.
«Je te rends grâce de ta courtoisie, mais je n’ai pas encore besoin de me reposer, et le jour est tellement peu avancé, qu’il y aurait vraiment vergogne à le passer tout entier dans l’oisiveté.--» Le chevalier répondit: «--Que ne puis-je satisfaire ce que mon cœur désire, aussi facilement que je puis te satisfaire en cette circonstance! Mais prends garde que le jour ne te manque plus que tu ne crois.--»
Ainsi il dit, et il fait porter en toute hâte deux grosses lances, ou plutôt deux lourdes antennes. Il donne le choix à Marphise, et prend pour lui celle qui reste. Déjà les deux adversaires sont à leur place, et l’on n’attend plus que le signal du combat. Soudain, la terre, l’air et la mer retentissent et tressaillent quand ils s’ébranlent au premier son de la trompette.
Parmi les spectateurs, on n’en verrait pas un qui ne retienne son haleine. Les lèvres fermées, les yeux fixes, ils attendent, avec anxiété, de savoir lequel des deux champions remportera la victoire. Marphise dirige sa lance pour désarçonner le chevalier noir de façon qu’il ne se relève plus; de son côté, le chevalier noir ne s’étudie pas moins à mettre Marphise à mort.
Les lances, toutes deux en bois de saule sec et léger, au lieu d’être en chêne lourd et dur, se brisent jusqu’à la poignée. Le choc est si terrible, qu’il semble que les destriers aient tous les nerfs des jambes coupés d’un coup de faux. Tous deux tombent; mais les cavaliers sont également prompts à se dégager des étriers.
Depuis qu’elle tient une lance, Marphise a enlevé de selle, au premier choc, plus de mille chevaliers, et jamais elle n’a vidé les arçons. Elle les vide, cette fois, comme vous venez de l’entendre. Elle n’est pas seulement surprise de ce cas étrange, elle en reste comme stupéfiée. Le chevalier noir ne trouve pas sa propre chute moins étrange, car il n’est pas habitué à être désarçonné facilement.
Ils ont à peine touché la terre, qu’ils sont sur pied, et recommencent le combat. Ils frappent en furieux de la taille et de la pointe, parant tantôt avec l’écu, tantôt avec l’épée, tantôt en bondissant de côté et d’autre. Les coups tombent en plein ou à vide; l’air en siffle et en retentit longuement. Les casques, les hauberts, les écus font voir qu’ils sont plus solides que des enclumes.
Si le bras de la rude donzelle est lourd, celui du chevalier ennemi n’est pas léger. Des deux côtés, les forces sont égales; si l’un porte un coup, il en reçoit sur-le-champ un pareil. Pour trouver deux cœurs fiers, audacieux, intrépides, il n’est pas besoin de chercher ailleurs que chez ces deux-là; on ne pourrait non plus trouver plus de dextérité ni plus de force que n’en ont les deux combattants.
Les femmes, qui depuis un grand moment admirent cette succession de coups terribles, et qui ne saisissent aucun signe de faiblesse ou de fatigue chez les chevaliers, les proclament les deux meilleurs guerriers qui soient au monde. Il leur semble que, s’ils n’avaient pas une force plus qu’ordinaire, ils devraient être morts rien que de fatigue.
Marphise, réfléchissant, se disait à elle-même: «--Il a été heureux pour moi que celui-ci ne se soit pas mis plus tôt de la partie; car, s’il avait été tout d’abord avec ses compagnons, je courais le risque d’être tuée, puisque j’ai peine, maintenant qu’il est seul, à résister à ses coups.--» Ainsi disait Marphise, sans discontinuer toutefois de faire tournoyer son épée.
«--Il a été heureux pour moi--disait de son côté son adversaire--que je n’aie pas laissé celui-ci se reposer. C’est à grand’peine que je puis m’en défendre, maintenant qu’il est fatigué de la première lutte. Qu’aurait-ce été, s’il avait pu reprendre toute sa force, en se reposant jusqu’à demain? J’ai été aussi heureux qu’on peut l’être, qu’il n’ait pas voulu accepter ce que je lui offrais.--»
La bataille dura jusqu’au soir, sans que l’on pût déclarer lequel des deux avait l’avantage. L’obscurité ne leur aurait pas permis de continuer la lutte. La nuit venue, le chevalier fut le premier à dire courtoisement à l’illustre guerrière: «--Que faire, puisque la nuit importune nous a surpris avec des chances égales?
«Il me semble que le meilleur est de prolonger ton existence au moins jusqu’à ce qu’il fasse jour. Je ne puis t’accorder de vivre au delà d’une nuit; mais je désire que tu ne m’accuses pas, si je ne te laisse pas un plus long répit. Je ne veux pas que la faute en soit rejetée sur moi, mais sur l’impitoyable loi imposée par le sexe féminin qui gouverne ici.
«Celui pour qui rien n’est obscur sait si je te plains, toi et tous les tiens. Tu peux venir dans ma demeure avec tes compagnons; partout ailleurs, tu ne serais point en sûreté, parce que les femmes dont tu as tué aujourd’hui les maris sont déjà conjurées contre toi, et chacun de ceux à qui tu as donné la mort était le mari de dix femmes.
«Quatre-vingt-dix femmes brûlent de se venger du dommage que tu leur as causé; de sorte que, si tu ne viens pas loger chez moi, tu dois t’attendre à être attaqué cette nuit.--» Marphise dit: «--J’accepte ton hospitalité; je suis sûre qu’elle ne sera pas au-dessous de ta loyauté et de la bonté de ton cœur, ainsi que de ton courage et de ta valeur corporelle.
«Mais ne te tourmente pas à l’idée que tu dois me tuer; tu peux bien plutôt être tourmenté d’une idée contraire. Jusqu’ici, je ne crois pas t’avoir donné sujet de rire en me montrant un adversaire moins redoutable que toi. Soit que tu veuilles continuer le combat, ou le suspendre, et combattre à la clarté de la lune ou à celle du soleil, tu m’auras en face de toi au moindre signe, comme à chaque fois que tu le désireras.--»
Ainsi fut différée la bataille, jusqu’à ce que l’aurore nouvelle sortît du Gange, et l’on resta sans conclure pour savoir quel était le meilleur des deux guerriers. Le libéral chevalier vint vers Aquilant, Griffon et les autres, et les pria de consentir à loger avec lui jusqu’au lendemain.
Ils acceptèrent l’invitation sans hésiter. Puis, à la lueur des torches ardentes, ils montèrent tous à la demeure royale qui contenait de nombreux et superbes appartements. Lorsque les combattants eurent enlevé leur casque, Marphise et ses amis restèrent stupéfaits, en voyant que le chevalier noir, autant qu’on pouvait en juger, n’avait pas encore dépassé l’âge de dix-huit ans.
La jeune guerrière s’étonne qu’un si jeune homme ait tant de vaillance sous les armes; son adversaire n’est pas moins émerveillé, lorsqu’à la chevelure de Marphise il voit à qui il a livré bataille. Tous deux se demandent leur nom, et s’empressent de satisfaire leur mutuelle curiosité. Mais je vous attends à l’autre chant, pour vous apprendre comment se nommait le jeune homme.
CHANT XX.
ARGUMENT.--Le dixième guerrier contre lequel Marphise a combattu jusqu’à la nuit se fait connaître à elle comme étant Guidon le Sauvage, de la famille de Clermont, et lui raconte l’origine de la cruelle coutume maintenue dans la ville. Marphise et ses compagnons se décident à s’échapper par la force des armes. Astolphe donne du cor et tous s’enfuient épouvantés. Marphise arrive en France et rencontre la vieille Gabrine, l’ancienne gardienne d’Isabelle. Elle fait route avec elle et renverse Pinabel de cheval. Elle rencontre Zerbin, lui fait vider les arçons et lui donne Gabrine en garde.
Les femmes de l’antiquité ont accompli d’admirables choses dans la carrière des armes et sous l’inspiration des Muses sacrées. Leurs œuvres, belles et glorieuses, ont répandu sur le monde entier un vif éclat. Arpalice et Camille sont fameuses[10] par leur habitude des batailles; Sapho et Corinne se sont illustrées par leur science, et leur nom ne tombera jamais dans la nuit.
Les femmes ont atteint la perfection dans tous les arts où elles se sont exercées. Quiconque interroge attentivement l’histoire, peut voir que le souvenir n’en est pas encore effacé. Si le monde a été longtemps privé de femmes remarquables, cette mauvaise influence n’a pas toujours duré, et sans doute l’envie ou l’ignorance des écrivains avait tenu dans l’ombre les éloges qui leur étaient dus.
A ce qu’il me semble, les femmes de notre siècle se distinguent par de tels mérites, que nous pouvons sans crainte consacrer nos écrits à transmettre leur souvenir aux siècles futurs, afin que les attaques odieuses des méchants soient noyées dans une éternelle infamie; aussi la gloire de nos contemporaines apparaîtra si éclatante, qu’elle surpassera de bien loin celle de Marphise.
Mais revenons à cette dernière. La jeune fille ne refuse pas de se faire connaître au chevalier qui a été si courtois envers elle et qui paraît tout disposé, lui aussi, à lui apprendre qui il est. Elle se libère sur-le-champ de sa dette, et lui dit le nom qu’il désire savoir: «--Je suis Marphise--dit-elle.--» Et c’est assez, car le reste est connu de tout l’univers.
L’autre commence, son tour venu, à se faire connaître d’une manière plus détaillée, en disant: «--Je crois que chacun de vous a présent à la mémoire le nom de ma famille. Ce n’est pas seulement la France, l’Espagne et les pays voisins, mais l’Inde, l’Éthiopie et les contrées glacées du Pont, qui connaissent l’illustre maison de Clermont d’où sont sortis le chevalier qui tua Almonte[11]
«Et celui qui donna la mort à Clariel et à Mambrin[12], et détruisit leur empire. Je suis de ce sang. A l’endroit où l’Ister vient se jeter, par huit ou dix bouches, dans le Pont-Euxin, ma mère m’engendra du duc Aymon, qui était arrivé dans ce pays comme voyageur. Il y a un an bientôt que je l’ai laissée dans les pleurs, pour aller en France retrouver ma famille.
«Mais je n’ai pu achever mon voyage, ayant été poussé sur ce rivage par la tempête. Voilà dix mois, ou plus peut-être, que j’y suis retenu, et que j’y compte les jours et les heures. Mon nom est Guidon le Sauvage. Il est encore connu par peu d’exploits. Je tuai ici Argilon de Mélibée et dix chevaliers qu’il avait avec lui.
«Je subis également l’épreuve des donzelles. Maintenant j’en ai dix à ma disposition pour mes plaisirs. Je les ai choisies parmi les plus belles, et elles sont en effet les plus gentes de tout le royaume. Je leur commande ainsi qu’à toutes les autres, car elles m’ont remis le sceptre et le gouvernement, comme elles le donneront à quiconque verra la fortune lui sourire, et mettra les dix champions à mort.--»
Les chevaliers demandent à Guidon pourquoi il y a si peu d’hommes dans le pays, et pourquoi ils sont assujettis aux femmes, comme celles-ci le sont à leurs maris dans les autres contrées. Guidon leur dit: «--J’en ai entendu souvent raconter le motif depuis que je demeure en ces lieux, et puisque cela vous est agréable, je vais vous le répéter comme je l’ai entendu moi-même.
«A l’époque où les Grecs revinrent de Troie, après vingt années d’absence--le siège avait duré dix ans, et ils furent pendant dix ans le jouet des vents contraires--ils trouvèrent que leurs femmes, pour se consoler des chagrins d’une si longue absence, avaient toutes pris de jeunes amants, afin, sans doute, de ne point se refroidir dans leur lit solitaire.
«Les Grecs trouvèrent leurs maisons pleines d’enfants qui étaient à d’autres qu’à eux. Cependant, d’un commun accord, ils pardonnèrent à leurs femmes, comprenant bien qu’elles n’avaient pu jeûner si longtemps. Mais ils résolurent d’expulser les fils de l’adultère, et de les envoyer chercher fortune ailleurs, ne voulant pas qu’ils fussent plus longtemps nourris à leurs frais.
«On en exposa une partie; les autres furent cachés par leurs mères et conservèrent la vie. Les adultes furent répartis, d’un côté et d’autre, de différentes façons: les uns furent faits soldats; les autres cultivèrent les sciences et les arts; ceux-ci labourèrent la terre; ceux-là prirent du service dans les cours; d’autres enfin devinrent pasteurs, selon qu’il plut à Celle qui coordonne tout ici-bas.
«Parmi ceux qui partirent, se trouvait un jeune homme, fils de la cruelle reine Clytemnestre. Il était âgé de dix-huit ans, et frais comme un lis ou la rose nouvellement cueillie sur le buisson. Monté sur un navire armé en guerre, il se mit à parcourir les mers, et se livra à la piraterie, en compagnie d’une centaine de jouvenceaux de son âge, choisis dans toute la Grèce.
«Dans le même temps, les Crétois ayant chassé leur roi Idoménée, à cause de sa cruauté, rassemblaient de tous côtés des troupes et des armes pour défendre leur nouvelle république. Ils prirent à leur solde, en le payant largement, Phalante,--c’était le nom du jeune Grec--ainsi que tous ses compagnons, et leur confièrent la garde de la ville de Dicthyne.
«Des cent villes remarquables que comptait la Crète, Dicthyne était la plus riche et la plus plaisante. Les femmes y étaient belles et amoureuses, et, du matin au soir, la vie s’y passait dans les plaisirs et les jeux. Comme de tout temps on y avait fait aux étrangers l’accueil le plus gracieux, les Crétoises ne tardèrent pas à faire de Phalante et de ses compagnons les maîtres de leurs maisons.
«Ils étaient tous jeunes et bien faits, car Phalante avait choisi la fleur de la Grèce; aussi, dès qu’ils apparurent, ils arrachèrent de la poitrine le cœur de toutes les belles dames. Ayant, par la suite, montré qu’ils étaient aussi bons et aussi vaillants au lit qu’ils étaient beaux, ils devinrent si chers à leurs dames, que celles-ci les préféraient à tout autre bien.
«La guerre, pour laquelle Phalante avait été engagé, étant terminée, et la solde de guerre n’étant plus payée, les jeunes Grecs songèrent à quitter une ville où ils n’avaient plus rien à gagner. Ils éprouvèrent une vive résistance de la part des femmes de Crète, qui versèrent à cette occasion plus de pleurs que si leurs pères fussent morts.
«Leurs dames les supplièrent de rester; mais voyant qu’ils ne voulaient pas y consentir, elles partirent avec eux, abandonnant pères, frères et enfants, après avoir emporté de chez elles tout ce qu’elles purent de pierreries et d’or. Cela se fit si secrètement, que personne en Crète ne soupçonna leur fuite.
«Le vent fut si propice, et l’heure si bien choisie par Phalante pour leur fuite, qu’ils étaient déjà très loin, quand on s’aperçut en Crète du dommage causé par leur fuite. Poussés par le hasard sur cette plage alors inhabitée, ils s’y arrêtèrent, et y jouirent en sûreté du fruit de leur rapt.
«Ils s’y livrèrent pendant dix jours à toute l’ardeur des plaisirs amoureux. Mais, comme il arrive souvent que la satiété amène l’ennui dans les cœurs juvéniles, ils furent tous d’accord pour vivre sans femmes et se débarrasser d’une telle charge. Il n’est pas en effet de fardeau plus lourd que d’avoir sur les bras une femme qui vous ennuie.
«Pour eux, qui étaient avides de gain et de rapines, et peu soucieux de faire de grosses dépenses, ils comprirent que pour subvenir à l’entretien de tant de concubines, il leur fallait autre chose que leurs arcs et leurs flèches. Aussi, abandonnant là les malheureuses, ils partirent en emportant leurs trésors, et se dirigèrent vers la Pouille, où j’ai entendu dire qu’ils bâtirent dans la suite la ville de Tarente, sur le bord de la mer.
«Les femmes, se voyant trahies par leurs amants en qui elles avaient la plus grande confiance, restèrent plusieurs jours dans un tel état d’abattement, qu’elles ressemblaient à des statues immobiles sur le rivage. Comprenant enfin que les cris et les larmes ne leur étaient d’aucun secours, elles commencèrent à songer comment elles sortiraient d’une si malheureuse situation.