Roland Furieux, tome 2

Part 11

Chapter 113,960 wordsPublic domain

«Au milieu d’avis fort divers, quelques-unes disaient qu’il fallait retourner en Crète, et se soumettre au jugement sévère de leurs pères et de leurs maris outragés, plutôt que de périr de misère et de faim sur ces bords déserts et dans ces bois sauvages. D’autres disaient que, plutôt que de faire cela, il vaudrait mieux se précipiter dans la mer;

«Et que ce serait un moindre mal d’errer par le monde en courtisanes, ou comme mendiantes et esclaves, que d’aller s’offrir elles-mêmes aux justes châtiments que méritait leur conduite coupable. C’est ainsi que les infortunées ne savaient à quoi se résoudre, trouvant toutes les résolutions aussi dures, aussi pénibles les unes que les autres. Enfin une d’elles, nommée Orontée, et qui tirait son origine de Minos, se leva.

«Elle était la plus jeune, la plus belle et la plus aimable de toutes celles qui avaient été amenées là. Elle avait aimé Phalante à qui elle s’était donnée pucelle, et pour lequel elle avait abandonné son père. Son visage et son accent révélaient l’indignation dont son cœur magnanime était enflammé. Repoussant les propositions de ses compagnes, elle fit prévaloir la sienne.

«Elle fut d’avis qu’il ne fallait pas quitter cette terre dont elles avaient reconnu la fécondité et la salubrité; qui était arrosée de fleuves aux eaux limpides, couverte de forêts épaisses, et dont la plus grande partie était en plaine. De plus, elle abondait en ports et en rades naturelles où les étrangers qui transportaient entre l’Afrique et l’Égypte les divers produits nécessaires à la vie, pouvaient trouver un asile sûr contre les mauvais temps.

«Il fallait, d’après elle, s’y fixer et tirer vengeance du sexe viril qui les avait si fort outragées. Elle proposa de mettre à sac, à feu et à sang tout navire que les vents contraindraient à relâcher dans leur port, et que pas un seul homme de l’équipage n’aurait la vie sauve. Ainsi fut proposée, ainsi fut acceptée et mise en usage cette loi inhumaine.

«Dès qu’elles sentaient approcher la tempête, les femmes couraient en armes sur le bord de la mer, conduites par l’implacable Orontée qui leur avait donné des lois et était devenue leur reine. Elles brûlaient et pillaient les navires poussés sur leurs rivages, ne laissant pas un homme vivant, qui pût en porter la nouvelle quelque part.

«Elles vécurent ainsi seules pendant quelques années, ennemies acharnées du sexe masculin. Mais elles finirent par s’apercevoir que, si elles ne changeaient pas de manière de procéder, elles prépareraient leur propre ruine. En effet, en ne se créant point une postérité, elles arriveraient infailliblement à voir dans peu de temps leur loi devenir inutile dans leur infécond royaume, alors qu’elles voulaient au contraire la rendre éternelle.

«Aussi, modérant un peu leur rigueur, elles choisirent, pendant un espace de quatre années, dix hommes les plus beaux et les plus vigoureux parmi ceux qu’elles capturèrent, et qu’elles jugèrent aptes à soutenir la joute amoureuse contre cent femmes qu’elles étaient. Un mari fut établi pour servir à dix d’entre elles.

«Mais avant d’en arriver là, elles en immolèrent un grand nombre jugés trop faibles pour cette rude besogne. Enfin, après en avoir mis dix à l’épreuve, elles leur firent partager leur lit et leur puissance, à la condition toutefois que, si d’autres hommes plus vigoureux abordaient dans leur port, ils seraient sans pitié passés au fil de l’épée.

«Plus tard, devenues grosses, et ayant donné le jour à des fils, elles en vinrent à craindre qu’il leur naquît tellement d’enfants mâles, qu’elles ne pussent plus se défendre d’eux, et que l’autorité, qui leur était si chère, ne finît par retomber aux mains des hommes. Elles prirent donc leurs mesures, pendant que leurs enfants mâles étaient encore tout jeunes, pour n’avoir point à redouter dans la suite leur rébellion.

«Pour que le sexe masculin ne vînt pas un jour à les subjuguer, elles instituèrent une loi horrible qui ne permettait à chaque mère de garder qu’un seul enfant mâle. Tous les autres devaient être étouffés, ou bien échangés et vendus hors du royaume. Ils étaient envoyés en tous lieux, et ceux à qui on les confiait avaient pour instructions formelles de rapporter des filles s’ils pouvaient en trouver en échange, et, dans le cas contraire, de ne pas revenir du moins les mains vides.

«Elles n’auraient même pas consenti à en garder un seul, si elles avaient pu conserver leur peuple sans leur concours. Telle était la pitié, la clémence de ces femmes, qu’elles étaient plus cruelles envers leurs propres fils qu’envers les étrangers. Ceux-ci continuèrent à subir le même sort; seulement la loi fut corrigée en ceci qu’on ne les tua plus indistinctement comme autrefois.

«S’il en arrivait dix, vingt ou un plus grand nombre à la fois, ils étaient emprisonnés, et chaque jour l’un d’eux seulement était tiré de prison pour être immolé dans l’horrible temple qu’Orontée avait fait élever, et où se trouvait un autel dédié à la Vengeance. Et c’était à l’un de leurs dix époux désigné par le sort, qu’était réservé le soin de procéder au cruel sacrifice.

«Un grand nombre d’années après, un jeune homme, qui descendait du brave Alcide, et de grande valeur sous les armes, fut jeté sur ces bords inhospitaliers. Il s’appelait Elban. Comme il s’avançait sans aucune défiance, il fut pris avant même de s’en être aperçu, et fut enfermé sous bonne garde, dans une étroite prison où on le garda avec d’autres, pour l’immoler selon l’usage cruel.

«Son visage était si beau et si séduisant, ses manières et sa tournure si distinguées, son langage si doux et si éloquent, qu’un aspic lui-même se serait arrêté pour l’écouter; si bien qu’on en parla, comme de la chose la plus rare qui fût au monde, à Alexandra, fille d’Orontée, laquelle, quoique courbée sous le nombre des années, vivait encore.

«Orontée vivait encore. Toutes celles qui étaient arrivées en ce pays avec elle étaient mortes; mais d’autres étaient nées, et en si grand nombre, que pour chaque dizaine il n’y avait pas même un mari; d’autant plus que les dix chevaliers avaient soin de faire aux arrivants une rude réception.

«Alexandra, désireuse de voir le jouvenceau qu’on lui avait tant vanté, obtint de sa mère, à force de prières, de voir et d’entendre Elban. Quand elle le quitta, elle sentit, à l’oppression qui l’étouffait, qu’elle lui laissait son cœur. Elle se sentit lier sans même essayer de résister, et se trouva prise par son propre prisonnier.

«Elban lui dit: «--Femme, si la pitié qui règne dans les autres contrées que le soleil dans sa course vagabonde éclaire et colore, avait encore quelque pouvoir ici, j’oserais, au nom de la beauté de votre âme dont tout cœur sensible doit s’énamourer, vous demander de me conserver une vie que je serais prêt à répandre ensuite à chaque instant pour vous.

«Mais, puisqu’en ces lieux les cœurs humains sont fermés à la pitié hors de toute raison, je ne vous demande pas de me laisser la vie. Je sais bien que mes prières seraient vaines. Je vous demande seulement la faveur de mourir les armes à la main, comme un chevalier que je suis, bon ou mauvais, et non comme un coupable condamné par jugement, ou comme un vil animal voué au sacrifice.--»

«La gentille Alexandra, émue de pitié pour le jouvenceau, avait les yeux humides de larmes; elle répondit: «--Bien que cette contrée soit plus cruelle que toute autre, je n’admets pas cependant que toutes les femmes y soient des Médées, comme tu le crois; quand bien même elles seraient pis encore, moi seule voudrais faire exception entre toutes les autres.

«Et si je me suis montrée jusqu’ici impitoyable et cruelle comme toutes mes compagnes, je puis dire que c’est parce que je n’ai pas eu l’occasion de faire éclater ma pitié. Mais je serais plus enragée qu’un tigre, et j’aurais le cœur plus dur qu’un diamant, si ta beauté, ton courage et ta grâce ne m’avaient enlevé toute ma rudesse.

«Si la loi qui a été établie contre les étrangers n’était pas la plus forte, je n’hésiterais pas à racheter, au prix de ma mort, ta vie bien plus méritante que la mienne. Mais il n’est personne ici d’un rang assez élevé, qui puisse te donner une libre assistance; et ce que tu demandes encore, bien que ce soit peu de chose, il sera difficile de l’obtenir.

«Cependant je verrai à faire que tu l’obtiennes, et que tu aies cette satisfaction avant de mourir; mais je crains bien que tu n’en retires qu’un surcroît de tourments en rendant ton agonie plus longue.--» Elban répliqua: «--Quand bien même j’aurais à me mesurer contre dix chevaliers armés de toutes pièces, je me sens un tel courage, que j’ai le ferme espoir de me sauver et de les tuer tous, fussent-ils armés de pied en cap.--»

«Alexandra ne répondit à cela que par un profond soupir, et se retira, emportant au cœur mille aiguillons amoureux, dont les blessures étaient inguérissables. Elle s’en vint trouver sa mère, et lui signifia sa volonté de ne pas laisser mourir un chevalier qui paraissait assez fort pour donner, à lui seul, la mort à dix autres.

«La reine Orontée fit rassembler son conseil, et dit: «--Il nous importe de confier la garde de notre port et de nos rivages au meilleur champion que nous puissions trouver. Pour connaître celui que nous devrons choisir, il faut que nous l’éprouvions à son arrivée, afin de ne pas, à notre grand détriment, donner le pouvoir à un lâche, et mettre un vaillant à mort.

«Je demande, si cela vous paraît bon comme à moi, qu’à l’avenir tout chevalier que la fortune aura poussé sur notre rivage, puisse, s’il le veut, au lieu d’être immolé tout d’abord, combattre contre nos dix champions. S’il est assez fort pour les vaincre tous, il aura la garde du port et de la population.

«Je parle ainsi parce que nous avons en ce moment un prisonnier qui, paraît-il, s’offre à vaincre dix adversaires. Si, à lui seul, il vaut plus que les dix autres, il est très juste, par Dieu, qu’on lui accorde sa demande. Dans le cas contraire, il recevra une juste punition de sa témérité.--» Orontée cessa alors de parler, et ce fut une des plus anciennes qui lui répondit.

«--La principale raison qui nous poussa à recourir au commerce des hommes ne fut pas la défense de ce royaume; nous n’aurions pas eu besoin pour cela de leur concours, car nous aurions très bien pu suffire à nous protéger nous-mêmes, et nous saurions encore le faire si nous ne craignions pas de voir notre postérité s’éteindre un jour.

«C’est parce que nous ne pouvions pas avoir de postérité sans leur concours, que nous les avons admis à nos côtés, mais à la condition qu’ils ne seraient jamais plus d’un contre dix d’entre nous, afin qu’ils ne pussent nous dominer. Nous avons fait cela pour avoir d’eux des enfants, et non pour le besoin de notre défense. Leur vaillance ne servirait à rien pour ce qu’ils ont à faire, et nous serait dangereuse ou inutile pour le reste.

«Avoir au milieu de nous un homme si puissant, est entièrement contraire à notre but principal. S’il peut, à lui seul, donner la mort à dix hommes, combien de femmes ne fera-t-il pas taire d’un signe? Si nos dix champions avaient été aussi forts, ils nous auraient enlevé le pouvoir dès le premier jour. Ce n’est pas un bon moyen de conserver le pouvoir que de donner des armes à plus forts que nous.

«Songe aussi que si la fortune est assez favorable à ton prisonnier pour qu’il tue ses dix adversaires, tu auras à supporter les cris et les reproches des cent femmes qui resteront privées de leurs maris. S’il veut échapper à la mort, qu’il fasse une autre proposition que celle de tuer dix jeunes hommes. Si par exemple, il peut faire auprès de cent femmes ce que feraient dix autres hommes, alors qu’on l’épargne!--»

«Tel fut l’avis de la cruelle Artémise--elle se nommait ainsi--et elle faillit être cause qu’Elban fût conservé pour être immolé dans le temple aux divinités impitoyables. Mais Orontée, qui voulait en bonne mère complaire à sa fille, lui répliqua par de nouvelles raisons, et finit par faire prévaloir son avis dans le Sénat.

«La réputation qu’avait Elban de surpasser en beauté tous les chevaliers du monde, fut d’un tel poids sur l’esprit des jeunes femmes qui faisaient partie du Conseil, qu’elle fit repousser l’opinion des vieilles qui, ainsi qu’Artémise, voulaient appliquer l’ancienne loi. Il s’en fallut même de peu qu’Elban fût délivré sans subir d’épreuve.

«En somme, on convint de lui faire grâce, mais après qu’il aurait tué en champ clos les dix champions, et qu’il aurait triomphé, dans un assaut d’un autre genre, de dix femmes, selon la coutume, et non de cent. Le lendemain il fut tiré de prison; on lui donna à choisir des armes et un cheval, et on le mit seul en présence de dix guerriers. Il les tua tous sur place l’un après l’autre.

«La nuit suivante, il subit, seul et nu, l’épreuve des dix donzelles, et son audace eut un tel succès, qu’il put faire l’essai de toutes les dix. Cette prouesse lui acquit tellement les faveurs d’Orontée, qu’elle le prit pour gendre et lui donna Alexandra, ainsi que les neuf autres femmes avec lesquelles il avait fait ses preuves nocturnes.

«Elle laissa ensuite en héritage à lui et à la belle Alexandra, cette ville à laquelle celle-ci donna son nom, en lui imposant, ainsi qu’à tous ses successeurs, l’obligation de faire observer la loi suivante: tout étranger à qui sa mauvaise étoile ferait porter sur ces bords un pied aventureux, aurait le choix ou de se donner en sacrifice, ou de se mesurer, seul, contre dix guerriers.

«Et s’il advenait qu’il mît à mort les hommes, il devrait, la nuit suivante, subir l’épreuve des femmes. Si la fortune lui souriait encore assez pour lui permettre de sortir vainqueur de cette dernière lutte, il deviendrait le roi et le chef de cette nation de femmes, et en choisirait dix à son gré, avec lesquelles il régnerait, jusqu’à ce qu’un nouvel arrivant plus fort réussît à lui ôter la vie.

«Pendant deux mille ans, cette coutume impitoyable s’est maintenue, et elle se maintient encore; peu de jours se passent sans qu’un malheureux voyageur soit égorgé dans le temple. Si quelqu’un, à l’exemple d’Elban, demande à combattre--et il s’en trouve quelquefois--il perd la plupart du temps la vie dans le premier assaut, et sur mille, pas un ne surmonte la deuxième épreuve.

«Quelques-uns cependant la surmontent, mais ils sont si rares, qu’on pourrait les compter sur les doigts. Argilon fut un de ceux-là; mais il ne resta pas roi longtemps à la tête de sa dizaine, car les vents contraires m’ayant poussé ici, je lui fermai les yeux d’un éternel sommeil. Que ne suis-je mort avec lui ce jour-là, plutôt que de vivre esclave dans une telle honte!

«Les plaisirs amoureux, les ris et les jeux que tous les jeunes hommes de mon âge aiment tant; la pourpre, les pierreries, et le rang suprême dans son pays, n’ont, par Dieu! jamais pu contenter un homme privé de sa liberté. Quant à moi, ne pouvoir pas m’en aller d’ici, me paraît une servitude lourde et intolérable.

«L’idée que la plus belle fleur de mes meilleures années se consume dans une tâche si vile et si efféminée, tient mon cœur en un continuel émoi, et m’enlève tout sentiment du plaisir. La renommée de ma famille déploie ses ailes sur le monde entier et s’envole jusqu’aux cieux. Peut-être en aurais-je aussi ma bonne part, si je pouvais rejoindre mes frères.

«Il me semble que le destin m’a fait injure en me choisissant pour un si vil service. C’est ainsi que, dans le troupeau, on rejette avec dédain le destrier qui a un défaut à l’œil ou au pied, ou qu’un accident a rendu impropre aux combats ou à un meilleur usage. N’espérant pas sortir d’un si honteux esclavage autrement que par la mort, je désire mourir.--»

Guidon termine ici son récit, et dans son indignation, il maudit le jour où sa victoire sur les dix chevaliers et sur les dix femmes lui acquit le trône. Pendant ce temps, Astolphe s’était contenté d’écouter, sans se faire connaître, jusqu’à ce qu’il fût certain, à plus d’un signe, que Guidon était bien, comme il l’avait dit, le fils de son parent Aymon.

Puis il lui répondit: «--Je suis le duc d’Angleterre, ton cousin Astolphe.--» Et le prenant dans ses bras, il l’embrassa avec amour et courtoisie, non sans répandre des larmes. «--Mon cher parent--ajouta-t-il--ta mère n’avait pas besoin de te mettre d’autre signe au cou pour nous faire voir que tu es des nôtres; il te suffit de montrer ta vaillance avec ton épée.--»

Guidon, qui dans un autre moment se serait fort réjoui de retrouver un si proche parent, l’accueille le visage triste, et sa vue lui fait éprouver de la douleur. Il sait que, dès le lendemain même pour tout délai, il ne peut conserver la vie qu’en rendant Astolphe esclave, et que si Astolphe reste libre, lui-même doit mourir; de sorte que le bonheur de l’un doit causer infailliblement le malheur de l’autre.

Il est aussi douloureusement affligé d’avoir à réduire, par sa victoire, les autres chevaliers en esclavage, d’autant plus que sa mort même ne les ferait pas échapper à la servitude; car Marphise, après avoir surmonté la première épreuve, doit succomber dans la seconde; elle aura donc vaincu sans aucun profit; ils n’en deviendront pas moins esclaves, et elle sera mise à mort.

D’un autre côté, l’extrême jeunesse, la courtoisie et la vaillance du jeune chevalier ont tellement touché de pitié et d’affection le cœur de Marphise et de ses compagnons, qu’il semble qu’ils auraient presque du regret de devoir leur liberté à sa mort. Si Marphise ne peut se dispenser de le tuer, elle veut mourir, elle aussi.

Elle dit à Guidon: «--Viens avec nous, et nous sortirons d’ici de vive force.--» «--Hélas!--répondit Guidon--laisse tout espoir de t’échapper jamais, et résous-toi à vaincre ou à périr de ma main.--» Elle répliqua: «--Jamais mon cœur n’a tremblé pour achever ce que j’ai entrepris, et je ne connais pas de route plus sûre que celle que m’ouvre mon épée.

«J’ai tellement éprouvé ta valeur sur le champ de bataille, que si tu es avec nous, je ne recule devant aucune tentative. Quand la foule sera demain assise tout autour de la lice, je veux que nous massacrions toutes ces femmes, qu’elles prennent la fuite, ou qu’elles cherchent à se défendre, et que nous abandonnions leurs corps aux loups et aux vautours de ce pays. Quant à la ville, nous y mettrons le feu.--»

Guidon lui répondit: «--Je serai prompt à te suivre et à mourir à tes côtés. Mais n’espérons pas sortir de là vivants; qu’il nous suffise de venger le plus possible notre mort, car plus de dix mille femmes seront présentes sur la place, et autant resteront à la garde du port, des remparts et de la ville. Je ne vois aucun chemin sûr par où nous échapper.--»

Marphise dit: «--Seraient-elles plus nombreuses que les soldats que Xerxès eut jadis autour de lui, plus nombreuses que les anges rebelles qui, à leur éternelle honte, furent chassés du ciel, si tu es avec moi, ou si, du moins, tu n’es pas avec elles, je prétends les occire toutes en un jour.--» Guidon reprit: «--Je ne connais pas de moyen pour tenter de nous ouvrir un chemin, sinon un.

«Un seul peut nous sauver s’il réussit, et je vais vous le dire maintenant qu’il m’en souvient. Hors les femmes, il n’est permis à personne de sortir et de se promener sur le rivage. Pour cette raison, il faut que je me confie à la fidélité d’une de mes épouses qui m’a souvent donné de son profond amour de plus fortes preuves que celle que je lui demanderai aujourd’hui.

«Non moins que moi, elle désire se soustraire à cette servitude pour me suivre; car elle espère, une fois débarrassée de ses rivales, vivre seule avec moi. Elle fera, pendant que l’obscurité règne encore, préparer dans le port une fuste ou un brigantin que vos matelots trouveront tout disposé pour partir, dès qu’ils y seront arrivés.

«Derrière moi, vous tous, chevaliers, marchands et matelots, qui avez été forcés malgré vous de recevoir l’hospitalité sous mon toit, vous aurez à vous frayer un large sentier avec vos poitrines dans le cas où le chemin nous serait intercepté. Ainsi j’espère, avec l’aide de nos épées, vous tirer de la cruelle cité.--»

«--Fais comme bon te semble,--dit Marphise;--pour moi, je suis sûre de sortir par ma propre énergie. Il m’est plus facile d’occire de ma main tous ceux qui sont dans ces murs, que de fuir ou de donner le moindre signe de crainte. Je veux sortir en plein jour, et par la seule force des armes, car tout autre moyen me paraît honteux.

«Je sais que, si l’on savait que je suis une femme, je serais comblée ici d’honneurs et de récompenses, et qu’on m’y donnerait volontiers une des premières places dans le Conseil; mais étant venue avec ceux-ci, je n’entends pas jouir de plus de privilèges qu’eux. Ce serait une trop grande lâcheté que de rester libre ici, ou de m’en aller libre, laissant les autres dans l’esclavage.--»

Ces paroles, et d’autres encore qui suivirent, montraient que la seule crainte d’augmenter le péril que couraient ses compagnons--son trop d’ardeur pouvait en effet tourner à leur détriment--empêchait Marphise d’attaquer de vive force la multitude. Aussi, elle laissa à Guidon le soin d’employer le moyen qui lui paraîtrait le plus sûr.

Guidon profita de la nuit pour parler à Aléria--c’était le nom de son épouse la plus fidèle--et il n’eut pas besoin de la prier longtemps, car il la trouva toute disposée à exécuter ses ordres. Elle choisit un navire, le fit armer, et y fit transporter ses richesses les plus précieuses, feignant de vouloir, au lever de l’aurore, partir en course avec ses compagnes.

Elle avait auparavant fait préparer dans le palais des épées, des lances, des cuirasses et des boucliers, avec lesquels les marchands pussent s’armer, ainsi que les matelots qui étaient à moitié nus. Les uns dormirent, les autres restèrent à veiller, répartissant ainsi entre eux le repos et la garde. Attentifs, et les armes au dos, ils regardaient souvent si l’Orient ne rougissait pas encore.

Le soleil n’avait pas encore soulevé le voile obscur et épais qui recouvrait la terre, et la fille de Lycaon avait à peine fait disparaître sa charrue des champs du ciel[13], lorsque la foule des femmes, qui voulait voir la fin du combat, remplit l’amphithéâtre, comme les abeilles qui s’accumulent à l’entrée de leur ruche, lorsqu’au printemps elles veulent changer de demeure.

La population fait résonner le ciel et la terre du son des trompettes, des tambours et des cornes, comme si elle voulait avertir son prince de venir terminer la bataille commencée la veille. Aquilant et Griffon étaient déjà couverts de leurs armes, ainsi que le duc d’Angleterre, Guidon, Marphise, Sansonnet et tous les autres, qui à pied, qui à cheval, instruits de ce qu’ils devaient faire.

«--Pour descendre du palais à la mer et au port, il faut traverser la place; il n’y a pas d’autre chemin, soit plus long, soit plus court.--» Ainsi parla Guidon à ses compagnons, et après les avoir engagés à agir vigoureusement, il se mit en silence à leur tête, et entra sur la place où était la population, avec une troupe de plus de cent hommes.

Guidon, pressant ses compagnons, allait droit à l’autre porte pour sortir; mais l’immense multitude qui l’entourait toute armée, et toute prête à frapper, comprit, en le voyant suivi de tant de gens, qu’il voulait fuir. Les femmes saisirent sur le champ leurs arcs et vinrent s’opposer à sa sortie.

Guidon et les autres vaillants chevaliers, et par-dessus tous la terrible Marphise, ne furent point lents à jouer des mains, et firent de grands efforts pour forcer les portes. Mais la quantité de flèches qui pleuvaient sur eux de toutes parts, blessant ou tuant plusieurs de leurs compagnons, leur fit redouter à la fin de n’en retirer que du dommage et de la honte.