Part 12
Si les hauberts des guerriers n’avaient point été aussi parfaits, ils avaient tout à craindre. Sansonnet eut son destrier tué sous lui; celui de Marphise resta aussi sur place. Astolphe se dit alors à lui-même: «--Or, qu’attends-je, et mon cor pourra-t-il jamais m’être plus utile? Je vais voir, puisque nous ne pouvons le faire par l’épée, si je saurai avec mon cor ouvrir une voie sûre.--»
Alors, comme il a l’habitude de faire dans les périls extrêmes, il porte le cor à sa bouche. Il semble que la terre et tout l’univers tremblent lorsque l’horrible son vient à frapper l’air. La terreur s’empare tellement du cœur de la foule, que, pour fuir, elle se précipite en bas de l’amphithéâtre, affolée et pâle comme la mort, et abandonne la garde des portes.
De même qu’on voit se jeter d’une fenêtre ou d’un lieu élevé, une famille surprise par le feu dont elle se voit entourée de tous côtés, et qui, pendant que la famille dormait, a crû peu à peu; ainsi, oubliant le soin de leur vie, toutes les femmes fuyaient le son épouvantable.
Deçà, delà, en haut, en bas, la foule court éperdue, et se hâte de fuir. Elles s’entassent plus de mille à chaque porte. Elles tombent par monceaux, et s’embarrassent les unes les autres. Beaucoup perdent la vie au milieu d’une telle précipitation; d’autres s’élancent des balcons et des fenêtres; plus d’un bras et plus d’une tête sont rompus; les unes se tuent du coup, les autres restent estropiées.
Les pleurs et les cris montent ensemble vers le ciel, mêlés au fracas des ruines. Partout où le son du cor arrive, la foule épouvantée accélère sa fuite. Si vous m’entendez dire que la vile plèbe manque en cette circonstance de courage et qu’elle montre peu de cœur, ne vous en étonnez pas; la nature du lièvre est d’avoir toujours peur.
Mais que direz-vous de Marphise jusque-là si fière, de Guidon le Sauvage, des deux fils d’Olivier qui ont déjà tant honoré leur race? Jusqu’ici, ils ont toujours estimé cent mille adversaires autant qu’un zéro; et maintenant, ils fuient sans le moindre courage, comme des lapins ou de timides colombes qui ont entendu retentir près d’eux une grande rumeur.
Ainsi le cor enchanté faisait sentir son pouvoir néfaste aux amis comme aux ennemis. Sansonnet, Guidon et les deux frères fuient derrière Marphise épouvantée, et ils ne peuvent fuir assez loin pour que leur oreille ne soit pas étourdie. Astolphe parcourt la ville de tous côtés, soufflant de plus en plus dans le cor.
Toutes fuient: les unes descendent vers le port, les autres gagnent la montagne; d’autres courent se cacher dans les bois. Quelques-unes, sans se retourner, fuient pendant dix jours. Un grand nombre s’avancent tellement hors du port, qu’elles périssent dans les flots. Elles abandonnent à tel point les places, les temples et les maisons, que la ville semble vide.
Marphise, le brave Guidon, les deux frères et Sansonnet, pâles et tremblants, fuyaient vers la mer; derrière eux, fuyaient les matelots et les marchands. Ils trouvèrent Aléria qui, entre les deux châteaux forts, leur avait préparé un navire. Après s’y être réunis en toute hâte, ils firent force de rames et déployèrent toutes les voiles.
Le duc avait parcouru la cité, à l’intérieur et à l’extérieur depuis les collines jusqu’à la mer; partout il avait fait déserter les lieux; chacun le fuyait, chacun se cachait à son approche. On en trouva un grand nombre qui, par lâcheté, s’étaient blotties dans des endroits secrets et immondes; beaucoup d’autres, ne sachant où aller, s’étaient jetées à la nage et se noyèrent.
Le duc vient alors pour rejoindre ses compagnons qu’il croit retrouver sur le môle. Il regarde tout autour de lui sur la plage déserte, et n’en voit pas un seul. Il lève enfin les yeux, et les aperçoit qui s’éloignent à pleines voiles. Alors il est obligé de choisir une autre voie, puisque le navire qui devait l’emmener est parti.
Mais laissons-le aller. Ne vous inquiétez pas du long chemin qu’il a à parcourir seul sur la terre des infidèles et des barbares, où l’on ne marche jamais sans crainte. Il n’est pas de péril dont il ne puisse sortir grâce à son cor, et nous venons de le voir. Occupons-nous de ses compagnons qui fuient sur mer, tout tremblants de peur.
Ils s’éloignent à pleines voiles de la plage cruelle et arrosée de sang. Lorsqu’ils sont assez loin pour que le son du cor ne puisse plus les épouvanter, une vergogne à laquelle ils ne sont point habitués les saisit, et leur visage se colore comme du feu. Ils n’osent se regarder les uns les autres, et se tiennent tristes, sans parler, les regards baissés.
Cependant le pilote, poursuivant sa route, dépasse Chypre et Rhodes, s’engage dans la mer Égée, où il voit fuir cent îles diverses, double le cap périlleux de Malée, et poussé par un vent propice qui ne cesse de souffler, il découvre la Morée de Grèce. Puis il contourne la Sicile, entre dans la mer Tyrrhénienne, et côtoie les rivages riants d’Italie.
Il aborde enfin heureusement à Luna où il avait laissé sa famille, rendant grâces à Dieu de ce qu’il a pu parcourir la mer sans de plus grands malheurs, et de ce qu’il a pu gagner le rivage connu. Là les chevaliers trouvent un pilote prêt à partir pour la France et qui les engage à venir avec lui; ils s’embarquent sur son navire, et arrivent en peu de temps à Marseille.
Bradamante, qui gouvernait le pays, en était alors absente. Si elle s’y fût trouvée, elle les aurait forcés, par ses paroles courtoises, à séjourner auprès d’elle. Dès qu’ils furent débarqués, Marphise prit congé des quatre chevaliers et de la femme de Guidon le Sauvage, et continua sa route à l’aventure,
Disant que ce n’était pas chose louable que tant de chevaliers allassent ensemble; que les étourneaux et les colombes allaient en troupes, ainsi que les daims, les cerfs et tous les animaux sujets à la peur, mais que l’audacieux faucon et l’aigle altier, qui n’ont besoin de l’aide de personne, les ours, les tigres, les lions allaient seuls, sans craindre de trouver plus fort qu’eux.
Aucun de ses compagnons ne partageant son avis, elle partit donc seule, poursuivant sa route à travers les bois et les sentiers inconnus. Griffon le Blanc et Aquilant le Noir prirent avec les autres la voie la plus fréquentée, et arrivèrent le jour suivant à un château où ils furent très courtoisement hébergés.
Je dis courtoisement en apparence, car ils ne tardèrent pas à éprouver un tout autre traitement. Le seigneur du château, qui les avait tout d’abord reçus en feignant une grande courtoisie, les fit saisir dans leur lit, la nuit venue, et pendant qu’ils dormaient sans défiance. Il ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir fait jurer d’observer une infâme coutume.
Mais, seigneur, avant de vous parler davantage d’eux, je veux suivre la belliqueuse dame. Elle passa la Durance, le Rhône et la Saône et arriva au pied d’une montagne dénudée. Là, le long d’un torrent, elle vit venir une vieille femme habillée de noir, qui paraissait fatiguée et lasse d’une longue route, mais surtout accablée de mélancolie.
C’était la vieille qui servait les malandrins dans la caverne où la justice conduisit, pour lui donner la mort, le comte paladin. La vieille qui craignait de mourir à cause des comptes qu’elle aurait à rendre après sa mort, fuyait depuis plusieurs jours par les chemins obscurs et détournés de peur de rencontrer quelqu’un qui la reconnût.
Jugeant aux vêtements et aux armes de Marphise que c’est un chevalier étranger, elle ne s’enfuit pas à sa vue, comme elle avait l’habitude de faire quand elle se trouvait sur le passage de gens du pays. S’arrêtant au contraire avec assurance et hardiesse, elle l’attend de loin au passage du gué. Dès que Marphise est arrivée au gué du torrent, la vieille s’avance à sa rencontre et la salue.
Puis elle la prie de la prendre en croupe et de la porter sur l’autre rive. Marphise, qui fut courtoise dès le jour où elle naquit, lui fait passer le ruisseau avec elle, et la porte encore un bout de chemin, jusqu’à ce qu’elle puisse la déposer sur une meilleure route, hors de ce marécage. Au bout du sentier, elles virent un chevalier qui venait à leur rencontre.
Le chevalier, monté sur un destrier richement caparaçonné, couvert d’armes brillantes et de vêtements brodés, s’en venait vers le ruisseau, accompagné d’une damoiselle et d’un seul écuyer. La damoiselle qu’il avait avec lui était fort belle, mais son air était hautain et peu gracieux. Elle semblait remplie d’orgueil et de morgue, et tout à fait digne du chevalier qui l’escortait.
Ce chevalier était Pinabel, l’un des comtes mayençais, le même qui, quelques mois auparavant, avait précipité Bradamante dans la caverne. Les soupirs, les sanglots, les gémissements qui faillirent, à cette époque, le rendre aveugle, avaient pour objet la femme qu’il avait maintenant près de lui, et qui était alors retenue prisonnière par le nécromant.
Mais quand le château enchanté du vieil Atlante eut disparu de la colline, et que, grâce au courage de Bradamante, chacun de ceux qu’il renfermait put aller où il voulait, celle-ci, qui avait toujours été au-devant des désirs de Pinabel, retourna vers lui; et maintenant elle s’en allait en sa compagnie d’un château à l’autre.
Et, comme elle était méchante et mal élevée, elle ne put se retenir, dès qu’elle vit la vieille qui était avec Marphise, de la poursuivre à mi-voix de railleries et de rires moqueurs. L’altière Marphise, qui ne souffrait pas qu’on lui fît impunément outrage, de quelque façon que ce fût, répliqua avec colère à la donzelle que la vieille était plus belle qu’elle,
Et qu’elle allait le prouver à son chevalier, auquel elle imposerait l’obligation de lui faire quitter sa belle robe et son palefroi, si elle le jetait à bas de son cheval. Pinabel comprenant qu’il ne peut garder le silence sans commettre une faute, s’apprête à répondre les armes à la main. Il saisit son écu et sa lance, fait prendre du champ à son destrier, puis se précipite avec colère sur Marphise.
Marphise vient à sa rencontre, sa grande lance en arrêt; elle vise Pinabel à la visière et le jette à terre tellement étourdi, qu’il fut plus d’une heure à relever la tête. Marphise, victorieuse, fait quitter à la jeune dame ses vêtements et toutes ses parures, et en fait aussitôt revêtir la vieille.
Elle lui fait revêtir ces jeunes et riches vêtements, et la fait monter sur le palefroi qui avait amené la donzelle jusque-là. Puis elle reprend sa route, suivie de la vieille qui paraissait d’autant plus laide qu’elle était plus parée. Elles marchèrent trois jours, faisant un long chemin, sans qu’il leur arrivât rien que j’aie à noter.
Le quatrième jour, elles rencontrèrent un chevalier qui s’en venait seul au galop de son cheval. Si vous désirez savoir qui c’était, je vous dirai que c’était Zerbin, fils du roi d’Écosse, modèle de courage et de beauté, qui s’en revenait plein de colère et de chagrin de n’avoir pas tiré vengeance de celui qui l’avait empêché de faire un acte de courtoisie et de générosité.
Zerbin avait en vain parcouru la forêt à la poursuite de celui qui lui avait fait cet outrage, mais ce dernier s’était échappé assez à temps pour avoir une grande avance. A la faveur du bois et d’un brouillard épais qui avait voilé les rayons d’un soleil matinal, il avait pu éviter la main redoutable de Zerbin, jusqu’à ce que la colère et la fureur lui fussent sorties du cœur.
Bien qu’encore enflammé de colère, Zerbin ne put s’empêcher de rire, en voyant la vieille, dont la figure ridée faisait un contraste bizarre avec les vêtements de jeune fille qu’elle portait. S’adressant à Marphise qui chevauchait à côté d’elle, il dit: «--Guerrier, tu es plein de prudence, car tu as choisi, pour t’escorter, une damoiselle de prestance telle que tu n’as pas à craindre de rencontrer âme qui te l’envie.--»
La vieille, autant qu’on pouvait en juger par sa peau ridée, était plus âgée que la Sibylle, et ressemblait, ainsi parée, à une guenon qu’on aurait habillée pour se divertir. La colère qui brillait dans ses yeux la faisait paraître encore plus laide. La plus grande injure que l’on puisse faire à une femme, c’est de la traiter de vieille ou de laide.
Marphise, qui prenait plaisir à ce jeu, feignit de s’indigner, et répondit à Zerbin: «--Par Dieu, ma dame est plus belle que tu n’es courtois. Mais je crois que tes paroles ne rendent pas exactement ta pensée; tu feins de ne pas reconnaître sa beauté pour excuser ton extrême lâcheté.
«Est-il un chevalier qui, venant à rencontrer, dans la forêt et seule, une dame si jeune et si belle, ne voulût la posséder?--» «--Elle te convient si bien--dit Zerbin--que ce serait mal de te l’enlever. Pour moi, je ne serai pas assez indiscret pour jamais t’en priver. Jouis-en donc.
«Si, pour un autre motif, tu veux éprouver ce que je vaux, je suis prêt à te le montrer; mais ne me crois pas assez aveugle pour que je consente à rompre une seule lance pour elle. Qu’elle soit laide ou belle, garde-la; je ne veux pas troubler la grande affection qui règne entre vous deux. Vous êtes très bien accouplés; je jurerais que tu es aussi vaillant qu’elle est belle.--»
Marphise lui répliqua: «--Malgré toi, il faut que tu essaies de me l’enlever. Je ne souffrirai pas que tu aies vu un aussi charmant visage, et que tu ne tentes pas de le conquérir.--» Zerbin lui répondit: «--Je ne vois pas pourquoi un homme s’exposerait au péril ou à l’ennui pour remporter une victoire dont le vaincu se réjouirait, tandis que le vainqueur en serait très fâché.--»
«--Si cette proposition ne te paraît pas bonne--dit alors Marphise à Zerbin--je vais t’en faire une autre que tu ne dois pas refuser: si je suis vaincue par toi, cette dame me restera; mais si je te renverse, force te sera de la prendre. Donc, voyons qui de nous deux doit en être débarrassé. Si tu perds la partie, tu devras l’accompagner partout où il lui plaira d’aller.--»
«--Qu’il en soit ainsi,--» répondit Zerbin; et il fit aussitôt faire volte-face à son cheval pour prendre du champ. Puis se soulevant sur ses étriers, il s’affermit en selle, et pour ne point frapper à faux, il dirige sa lance droit au milieu du bouclier de la damoiselle; mais il semble qu’il heurte une montagne de fer. Quant à la guerrière, elle se borne à le toucher seulement au casque, et l’envoie étourdi hors de selle.
Zerbin ressent un vif déplaisir de sa chute; pareille chose ne lui était encore arrivée en aucune rencontre; il avait au contraire abattu mille et mille adversaires. Il en éprouve une honte ineffaçable. Longtemps il reste à terre, sans prononcer une parole. Son ennui est encore augmenté, quand il se souvient de la promesse qu’il a faite d’accompagner l’horrible vieille.
La triomphante Marphise, restée en selle, revient vers lui, et lui dit en riant: «--Je te présente cette dame, et plus je considère sa grâce et sa beauté, plus je me réjouis de ce qu’elle t’appartienne. Remplace-moi donc comme son champion. Mais que le vent n’emporte pas ton serment, et n’oublie pas de lui servir de guide et d’escorte, comme tu l’as promis, partout où il lui plaira d’aller.--»
Puis, sans attendre de réponse, elle pousse son destrier à travers la forêt où elle disparaît aussitôt. Zerbin, qui la prend pour un chevalier, dit à la vieille: «--Fais-le-moi connaître.--» Et celle-ci, qui sait qu’en lui disant la vérité, elle envenimera son dépit: «--Le coup qui t’a fait vider la selle, lui dit-elle, a été porté par la main d’une jeune fille.
«Par sa vaillance, celle-ci peut disputer avec avantage l’écu et la lance à tous les chevaliers. Elle est depuis peu venue d’Orient pour se mesurer avec les paladins de France.--» Zerbin éprouve de cela une telle vergogne, qu’il devient plus rouge que la garance, et qu’il est près de teindre de son propre sang les armes qu’il a sur le dos.
Il remonte à cheval, s’accusant lui-même de n’avoir pas su serrer les cuisses. La vieille sourit à part, et prend plaisir à l’exciter et à irriter son chagrin. Elle lui rappelle qu’il doit venir avec elle, et Zerbin, qui reconnaît qu’il s’y est obligé, baisse l’oreille comme un destrier dompté et las qui a le frein à la bouche et les éperons au flanc.
Et soupirant: «--Hélas!--disait-il--ô fortune félonne, quel échange tu te plais à faire! celle qui est la belle des belles, et qui devrait être près de moi, tu me l’as enlevée. Crois-tu que celle que tu me donnes maintenant puisse lui être comparée et m’en tenir lieu? Être privé complètement de compagne était un moindre mal qu’un échange si inégal.
«Celle qui n’a jamais eu et n’aura jamais sa pareille en beauté et en vertu gît submergée et brisée au milieu des rochers aigus, et tu l’as donnée en pâture aux poissons et aux oiseaux de mer; et celle-ci, dont les vers auraient déjà dû se repaître sous terre, tu l’as conservée dix ou vingt ans de plus que tu ne devais, pour rendre mes maux plus poignants.--»
Ainsi parlait Zerbin, et il ne paraissait pas moins triste de cette nouvelle et si odieuse conquête que de la perte de sa dame. La vieille, bien qu’elle n’eût jamais plus vu Zerbin, comprit, par ce qu’il disait, que c’était lui dont Isabelle de Galice lui avait jadis parlé.
Si vous vous souvenez de ce que je vous ai déjà dit, elle arrivait de la caverne où Isabelle, éprise d’amour pour Zerbin, avait été retenue captive pendant plusieurs jours. Elle lui avait entendu plusieurs fois raconter comment elle avait abandonné le rivage paternel, et comment, son navire ayant été brisé en mer par la tempête, elle s’était sauvée sur la plage de la Rochelle.
Isabelle lui avait si souvent dépeint le beau visage et les hauts faits de Zerbin, que maintenant, en l’entendant parler, et en le regardant de plus près en plein visage, elle le reconnut pour celui au sujet duquel Isabelle s’était tant désolée dans la caverne, car elle se plaignait plus de sa perte que d’être esclave des malandrins.
La vieille, en écoutant les plaintes que Zerbin laissait tomber dans son indignation et dans sa douleur, comprit qu’il croyait Isabelle morte au fond de la mer, et bien qu’elle connût la vérité à cet égard, et qu’elle pût d’un mot lui rendre le bonheur, elle se garda bien, la perverse, de lui apprendre ce qui aurait pu le réjouir et s’empressa de lui dire au contraire ce qu’elle pensait devoir lui déplaire.
«--Écoute--lui dit-elle--toi qui es si altier et qui me railles et me méprises; si tu savais ce que je sais au sujet de celle que tu pleures comme morte, tu me comblerais de caresses. Mais, plutôt que de te le dire, je me laisserais mettre en mille pièces par toi; tandis que, si tu avais été plus bienveillant pour moi, je t’aurais peut-être appris ce secret.--»
De même que le mâtin, qui se précipite furieux contre un voleur, est prompt à s’apaiser, si on lui présente du pain ou du fromage, ou un autre appât de même nature, ainsi Zerbin devient soudain humble et soumis, dans son désir de connaître ce que la vieille lui a dit qu’elle savait sur celle qu’il pleure comme morte.
Tournant vers elle un visage plus bienveillant, il la supplie, il la prie, il la conjure, au nom des hommes, au nom de Dieu, de ne rien lui cacher de ce qu’elle sait, que la nouvelle soit bonne ou mauvaise. «--Tu ne sauras rien qui puisse te satisfaire--lui dit la vieille dure et tenace--Isabelle n’est pas morte, comme tu crois; elle vit, mais son sort est si cruel, qu’elle désire la mort.
«Elle est tombée, depuis ces derniers jours où tu n’en as plus entendu parler, aux mains de plus de vingt bandits; de sorte que, quand bien même tu la retrouverais, vois, si tu peux encore espérer d’en cueillir la fleur?--» «--Ah! vieille maudite--dit Zerbin--comme tu sais bien inventer tes mensonges, car tu sais bien que tu mens! Quand bien même elle serait tombée aux mains de vingt bandits, aucun d’eux n’aurait osé la violer.--»
Zerbin lui demande où et quand elle l’a vue; mais c’est en vain; la vieille obstinée ne veut pas ajouter une parole à ce qu’elle a déjà dit. D’abord Zerbin lui parle avec douceur, puis il la menace de lui couper la gorge. Mais, menaces et prières, tout est vain; il ne peut faire parler l’infâme sorcière.
Enfin Zerbin laisse reposer sa langue, puisqu’il lui sert peu de parler. Ce qu’elle lui a dit lui a tellement rempli le cœur de jalousie, que, pour retrouver Isabelle ou seulement pour la voir, il aurait traversé le feu. Mais il ne peut aller plus vite qu’il ne plaît à la vieille, car il l’a promis à Marphise.
Aussi, elle conduit Zerbin où il lui plaît, à travers des chemins solitaires et étranges. Mais tout en gravissant les montagnes ou en descendant les vallées, ils ne se regardent jamais en face, ils ne se disent pas un mot. Un jour, comme le soleil dans sa course venait de dépasser le Zénith, leur silence fut rompu par un chevalier qu’ils rencontrèrent sur leur chemin. Ce qui s’ensuivit est raconté dans l’autre chant.
CHANT XXI.
ARGUMENT.--Zerbin, pour défendre Gabrine, en vient aux mains avec Hermonides et le frappe d’un coup mortel. Le vaincu raconte à Zerbin les scélératesses de la vieille; mais ne pouvant continuer jusqu’au bout, à cause de ses blessures, il se fait transporter ailleurs. Zerbin et la vieille, poursuivant leur chemin, entendent un bruit de combat et s’avancent pour voir ce que c’est.
La corde, à ce que je crois, ne lie pas plus solidement un ballot, le bois ne serre pas plus étroitement le clou, que la foi ne retient une belle âme dans son nœud indissoluble et tenace. Il paraît que les anciens ne représentaient pas la Foi sainte autrement vêtue que d’un voile blanc qui la couvrait tout entière. Un seul point noir en effet, une seule tache suffirait à la ternir.
La foi ne doit jamais être trahie, qu’on l’ait donnée à un seul ou à mille; dans une forêt, dans une grotte, loin des cités et des bourgs, aussi bien que devant un tribunal, en témoignage ou par écrit, avec ou sans serment. Il suffit qu’on l’ait une fois donnée.
Le chevalier Zerbin tint sa parole, comme il devait la tenir, en toutes circonstances. Mais il ne montra jamais mieux combien il la respectait, qu’en se détournant de son propre chemin pour suivre celle qu’il détestait au point qu’il eût préféré avoir la mort même à ses côtés. Sa promesse l’emporta sur son désir.
J’ai dit que, le cœur comprimé de rage et de douleur de se voir contraint à escorter la vieille, il ne lui adressait pas un mot. Ils s’en allaient tous deux muets et taciturnes. J’ai dit qu’enfin, au moment où le soleil montrait l’extrémité des roues de son char, leur silence fut interrompu par un chevalier errant qu’ils rencontrèrent sur leur chemin.
La vieille reconnaît aussitôt ce chevalier, nommé Hermonides de Hollande, et dont le bouclier noir est traversé d’une barre rouge. A sa vue, dépouillant son orgueil et son air altier, elle se recommande humblement à Zerbin, et lui rappelle la promesse qu’il a faite à la guerrière qui l’a confiée à sa garde,
Prétendant que le chevalier qui vient à leur rencontre est son ennemi et celui de sa famille; qu’il a tué sans motif son père et le seul frère qu’elle avait au monde, et que le traître n’a d’autre désir que de traiter de la même manière tous les siens. «--Femme--lui dit Zerbin--tant que tu seras sous ma garde, je ne veux pas que tu trembles.--»
Dès que le chevalier est plus près et qu’il aperçoit le visage de celle qu’il a en haine: «--Apprête-toi à combattre--crie-t-il d’une voix menaçante et hautaine--ou renonce à défendre cette vieille, qui, selon qu’elle le mérite, périra de ma main. Si tu combats pour elle, tu cours à la mort, car c’est le sort réservé à qui défend une mauvaise cause.--»
Zerbin lui répond courtoisement que c’est une action basse et mauvaise et contraire à la chevalerie, que de chercher à donner la mort à une femme; que cependant, s’il veut combattre, il ne se dérobe pas, mais qu’il l’engage à considérer tout d’abord qu’il importe qu’un noble chevalier, comme il semble l’être, ne trempe pas ses mains dans le sang d’une femme.