Roland Furieux, tome 2

Part 4

Chapter 44,064 wordsPublic domain

Quand nos péchés ont dépassé la mesure du pardon, Dieu, pour prouver que sa justice égale sa miséricorde, confie souvent le pouvoir souverain à des tyrans atroces, à des monstres. Il leur donne la force et le génie du mal. C’est pour cela qu’il mit au monde Marius, Sylla, les deux Néron, Caïus Caligula le Furieux;

Domitien et le dernier Antonin; qu’il tira Maximin de la plèbe immonde et basse, et l’éleva à l’empire; qu’il fit naître à Thèbes Créonte, et donna au peuple d’Agylla Mézence, qui engraissa les sillons de sang humain; c’est pour cela que, dans des temps moins reculés, il permit que l’Italie devînt la proie des Huns, des Lombards et des Goths.

Que dirai-je d’Attila? que dirai-je de l’inique Ezzelin da Romano, et de cent autres que Dieu, après de longs siècles de crimes, envoya pour nous punir et nous opprimer? Et ce n’est pas seulement dans les temps antiques que nous avons de tels exemples; nous en faisons de nos jours une claire expérience, nous qui, troupeaux inutiles et coupables dès le berceau, avons été donnés en garde aux loups enragés.

Comme si leur faim était trop vite apaisée, et que leur ventre ne pût contenir tant de chair, ceux-ci ont appelé des bois ultramontains d’autres loups plus affamés[7], pour achever de nous dévorer. Les ossements sans sépulture de Trasimène, de Cannes, de Trebia, paraissent peu de chose auprès de ceux qui engraissent les rives et les champs de l’Adda, de la Mella, du Ronco et du Taro.

Dieu permet que nous soyons châtiés aujourd’hui par des peuples plus coupables que nous peut-être, de nos méfaits, de nos erreurs, de nos vices multipliés à l’infini. Un temps viendra où nous irons à notre tour ravager leurs territoires, si jamais nous devenons meilleurs, et si leurs crimes en arrivent à exciter l’indignation de éternelle Bonté.

Elles devaient sans doute avoir troublé la sérénité de Dieu, ces contrées que les Turcs et les Maures couvraient alors de viols, de meurtres, de rapines et de honte. Mais tous ces maux furent encore aggravés par la fureur de Rodomont. J’ai dit que Charles, dès qu’il eut reçu la nouvelle des ravages causés par lui, était accouru pour l’arrêter.

Il voit les malheureux coupés par morceaux joncher les rues; les palais brûlés, les temples ruinés, une grande partie de la ville détruite. Jamais on ne vit de si cruels exemples de désolation: «--Où fuyez-vous, foule épouvantée? N’en est-il point parmi vous qui ose contempler sa ruine, et qui ne comprenne qu’il ne vous restera plus de refuge si vous abandonnez si lâchement cette cité?

«Donc, un homme seul, enfermé dans votre ville dont la ceinture de murailles l’empêche de fuir, pourra se retirer sans la moindre égratignure, après vous avoir tous tués?--» Ainsi disait Charles, qui, enflammé de colère, ne pouvait supporter une telle honte. Il arrive enfin devant la grande cour du palais, où il voit le païen massacrer son peuple.

Là s’était retirée une grande partie de la population espérant y trouver du secours, car le palais était entouré de fortes murailles et approvisionné de munitions pour une longue défense. Rodomont, fou d’orgueil et de colère, s’était emparé à lui seul de toute la place. Dans son mépris de tels adversaires, il fait d’une main tournoyer son épée, et de l’autre il lance la flamme.

Il frappe les portes élevées et superbes de la royale demeure, et les fait résonner sous ses coups. La foule qui s’y est réfugiée et se croit déjà morte, fait pleuvoir sur lui du haut des remparts les créneaux et les pans de murs. Personne ne regarde à détruire ce beau palais, et les morceaux de bois, les pierres, les tables en marbre, les colonnes et les poutres dorées, qui ont coûté si cher à leurs pères et à leurs ancêtres, tombent tous à la fois.

Le roi d’Alger se tient sur la porte, étincelant sous le clair acier qui lui recouvre la tête et le buste. Ainsi, le serpent sorti des ténèbres, après avoir dépouillé sa vieille peau, et fier de sa nouvelle écaille, se sent redevenu jeune et plus vigoureux que jamais. Il fait vibrer son triple dard, le feu brille dans ses yeux, et, partout où il passe, tous les autres animaux lui font place.

Les rochers, les créneaux, les poutres, les flèches, les arbalètes, et tous les autres objets qui tombent sur le Sarrasin, ne peuvent ralentir sa main sanguinaire, qui ne cesse de secouer, de tailler, de mettre en pièces la grande porte. Il y fait une telle ouverture, qu’on peut facilement voir au travers que la cour est pleine de gens dont le visage est empreint des couleurs de la mort.

On entend retentir, sous les voûtes élevées et spacieuses, les cris et les lamentations des femmes qui se frappent le sein et courent à travers le palais, pâles et gémissantes; elles embrassent le seuil des appartements et les lits nuptiaux qu’elles devront bientôt abandonner aux barbares. C’est dans ce péril extrême qu’arrive le roi suivi de ses barons.

Charles se tourne vers ces mains robustes qu’il trouvait jadis promptes aux gigantesques travaux: «--N’êtes-vous pas,--dit-il,--les mêmes qui combattîtes avec moi contre Agolant dans Apremont? Vos forces sont-elles maintenant si épuisées que vous, qui lui avez arraché la vie, ainsi qu’à Trojan, à Almonte et à cent mille autres, vous deviez redouter aujourd’hui un homme seul, un guerrier de ce sang, de cette race méprisable?

«Serais-je condamné à voir aujourd’hui en vous moins de courage que je vous en ai vu autrefois? Montrez à ce chien votre valeur, à ce chien qui dévore les hommes. Un cœur magnanime méprise la mort; il lui importe peu qu’elle soit tardive ou prompte, pourvu qu’elle soit glorieuse. Mais je ne puis rien craindre avec vous qui m’avez toujours rendu victorieux.--»

A ces mots, il baisse sa lance et pousse son destrier droit au Sarrasin. En même temps le paladin Ogier, Naymes, Olivier, Avin, Avolio, Othon et Bérenger, qu’on ne peut jamais voir l’un sans l’autre, se précipitent tous ensemble sur Rodomont et le frappent à la poitrine, au flanc, au visage.

Mais pour Dieu, Seigneur, suspendons le récit de ces colères et laissons ces chants de mort. C’est assez parlé, pour le moment, du Sarrasin non moins cruel que redoutable. Il est temps de revenir à Griffon, que j’ai laissé arrivant aux portes de Damas avec la perfide Origile et celui qui, loin d’être son frère, s’était rendu complice de son adultère.

Parmi les plus riches cités du Levant, les plus populeuses et les mieux bâties, on cite Damas, qui s’élève à sept journées de Jérusalem, au sein d’une plaine fertile, abondante, et non moins agréable l’hiver que l’été. Une montagne voisine lui dérobe les premiers rayons de l’aurore naissante.

Deux fleuves aux eaux de cristal traversent la ville, arrosant de leurs canaux multipliés un nombre infini de jardins toujours pleins de fleurs et de verdure. On prétend aussi que les eaux de senteur y sont assez abondantes pour faire tourner des moulins, et que celui qui se promène dans les rues sent l’odeur des parfums s’échapper de toutes les maisons.

La rue principale est entièrement recouverte de tapis aux couleurs variées et éclatantes; le pavé est jonché d’herbes odoriférantes, et les murs des maisons disparaissent sous un vert feuillage. Chaque porte, chaque fenêtre est ornée de fines draperies, mais plus encore de belles dames aux robes somptueuses et chargées de pierreries.

Dans l’intérieur des portes, le peuple se livre en beaucoup d’endroits à des danses joyeuses, et de beaux chevaux richement caparaçonnés caracolent de leur mieux par les rues. Mais ce qui était le plus beau à voir, c’était le riche cortège des seigneurs, des barons et des vassaux couverts de tout ce que l’Inde et les pays lointains d’Érythrée peuvent fournir de perles, d’or et de pierreries.

Griffon et ses compagnons s’en venaient lentement, admirant de çà, de là, lorsqu’un chevalier les arrêta et les fit monter dans son palais, où, avec la courtoisie en usage à cette époque, il ne les laissa manquer de rien. A peine entrés, il leur fit apprêter un bain, puis d’un air gracieux, il les invita à s’asseoir à une table somptueuse.

Et il leur raconta comment Norandin, roi de Damas et de toute la Syrie, avait invité tous ceux qui, dans le pays et à l’étranger, avaient rang de chevalerie, à venir prendre part aux joutes, lesquelles devaient avoir lieu le lendemain matin sur la place publique. Il ajouta que s’ils avaient autant de valeur que l’annonçait leur fière prestance, ils pourraient en donner la preuve sans aller plus loin.

Bien que Griffon ne fût pas venu pour cela, il accepta l’invitation; il ne refusait jamais, quand il en avait l’occasion, de montrer son courage. Il interrogea son hôte sur le motif de cette fête. Il lui demanda si c’était une solennité qu’on renouvelait chaque année, ou bien une nouvelle idée du roi pour éprouver la valeur de ses sujets.

Le chevalier répondit: «--La belle fête se reproduira désormais toutes les quatre lunes. Celle-ci est la première de toutes, et jamais on n’en a encore donné de semblable. Elle est fondée en mémoire de la délivrance de notre roi, dont la vie fut miraculeusement sauvée en un pareil jour, après quatre mois passés dans les angoisses et les pleurs, et la mort devant les yeux.

«Mais, pour vous raconter plus à fond cette histoire, je vous dirai que notre roi, qui s’appelle Norandin, avait, depuis de longues années, le cœur enflammé pour la charmante fille du roi de Chypre, qui surpasse toute autre belle. Ayant fini par l’obtenir pour femme, il s’en revenait avec elle, en compagnie de dames et de chevaliers, et se dirigeait droit vers la Syrie.

«Nous étions déjà loin du port, voguant à pleines voiles sur l’orageuse mer de Carpathes, lorsque nous fûmes assaillis par une si horrible tempête, qu’elle épouvanta notre vieux pilote lui-même. Trois jours et trois nuits nous errâmes sur les ondes menaçantes, poussés de côté et d’autre. Nous abordâmes enfin, harassés de fatigue et les vêtements trempés d’eau, sur une terre aux rives fraîches, aux collines ombreuses et verdoyantes.

«Tout joyeux, nous fîmes déployer les tentes et les courtines entre les arbres; on apprêta les feux et les cuisines, et des tapis nous servirent de tables. Pendant ce temps, le roi parcourait les vallées voisines et fouillait les parties les plus secrètes du bois, pour voir s’il ne trouverait pas quelques chèvres, quelques daims ou quelques cerfs. Deux serviteurs le suivaient, portant son arc.

«Pendant que, heureux de nous reposer, nous attendions que notre seigneur revînt de la chasse, nous vîmes venir à nous, accourant le long du rivage, l’Ogre, ce terrible monstre. Dieu vous garde, seigneur, de voir jamais de vos yeux la face horrible de l’Ogre! Il vaut mieux le connaître par ouï-dire que s’en approcher de façon à le voir.

«Rien ne peut lui être comparé, tellement il est long, tellement sa grandeur est démesurée. A la place d’yeux, il a sous le front deux excroissances d’os, semblables à des champignons pour la couleur. Il venait vers nous, comme je vous dis, le long du rivage, et il semblait que c’était une petite montagne qui se mouvait. Il montrait hors de sa gueule deux défenses comme celles du porc; il avait le museau allongé et le sein plein de bave et de saleté.

«Il vint en courant, tenant son museau comme le chien braque quand il suit une piste. A cette vue, nous nous enfuîmes tous, éperdus, là où nous chassait la peur. Il nous servait de peu qu’il fût aveugle, car, en flairant le sol, il semblait mieux guidé par son odorat que s’il avait vu le jour. Il eût fallu des ailes pour fuir.

«Nous courions de çà, de là; mais en vain nous essayions de le fuir, il était plus rapide que le vent d’autan. De quarante personnes, à peine dix se sauvèrent à la nage sur le navire. Le monstre aveugle, après avoir saisi les autres, les mit en paquet, les uns sous son bras, les autres sur sa poitrine; il en remplit également une vaste gibecière qui lui pendait au flanc, comme à un berger.

«Puis il nous emporta dans sa tanière creusée au milieu d’un écueil sur le rivage, et qui était en marbre aussi blanc qu’une feuille de papier sur laquelle il n’y aurait encore rien d’écrit. Là habitait avec lui une matrone au visage accablé de douleur et de deuil. Elle était entourée de dames et de damoiselles de tout âge, de toute condition, les unes laides, les autres belles.

«Tout auprès était une grotte non moins vaste, où l’Ogre renfermait ses troupeaux. Il en avait tellement qu’on ne pouvait les compter. Il les conduisait au pâturage été comme hiver, les sortant et les enfermant lui-même à des heures fixes. Il les avait plutôt comme passe-temps que pour son usage.

«La chair humaine lui semblait meilleure. Il nous le fit bien voir: à peine arrivé dans son antre, il mangea trois d’entre nous, ou plutôt il les engloutit tout vivants. Puis il alla vers la seconde grotte, souleva un grand rocher, en fit sortir le troupeau, à la place duquel il nous enferma, et partit pour le mener selon son habitude au pâturage, en jouant d’un chalumeau qu’il portait au cou.

«Cependant notre prince, de retour sur le rivage, comprend son malheur. Un profond silence règne tout autour de lui; il retrouve les débris des tentes et des pavillons détruits, brisés en mille pièces; il ne sait qui peut l’avoir ainsi dépouillé. Plein de crainte, il descend sur le bord de la mer, et voit ses matelots lever en toute hâte les ancres et tendre les voiles.

«Aussitôt qu’ils aperçoivent Norandin sur le rivage, ils envoient une barque pour l’emmener. Mais le prince ayant appris comment l’Ogre était venu le voler, sans penser à autre chose, prend la résolution de le poursuivre partout où il sera. Il éprouve tant de douleur de l’enlèvement de Lucine, qu’il veut la retrouver ou mourir.

«Il se dirige en toute hâte du côté où il voit des traces fraîches sur le sable, et, poussé par sa rage amoureuse, il arrive enfin à la caverne dont je vous ai parlé et où nous attendions, dans une angoisse sans égale, le retour de l’Ogre. Au moindre bruit, il nous semblait qu’il revenait, plus affamé que jamais, pour nous dévorer.

«La fortune voulut que le roi arrivât à la demeure de l’Ogre pendant que la femme de ce dernier s’y trouvait seule sans lui. Dès qu’elle le voit: «--Fuis,--lui crie-t-elle;--malheur à toi si l’Ogre t’attrape.--» «--Qu’il m’attrape ou non,--répond-il,--qu’il me tue ou que je lui échappe, je n’en serai pas plus malheureux. Ce n’est point parce que je me suis trompé de chemin, mais parce que je désire mourir à côté de mon épouse, que je suis venu ici.--»

«Puis il lui demande des nouvelles de ceux qui ont été pris par l’Ogre sur le rivage, et avant tous les autres il s’informe de la belle Lucine, si elle est morte, ou si elle est seulement retenue captive. La femme lui parle avec humanité et le rassure. Elle lui dit que Lucine est vivante, et qu’il n’a pas à craindre de la voir mourir, car l’Ogre ne dévore jamais de femme.

«--Je puis,--ajoute-t-elle,--t’en servir de preuve, ainsi que toutes celles qui sont avec moi. Jamais l’Ogre ne fait de mal ni à elles ni à moi, pourvu que nous ne cherchions pas à nous échapper de cette caverne. A celles qui tentent de fuir, il se montre impitoyable, et ne les laisse plus jamais en repos. Il les enterre toutes vives, ou bien il les enchaîne, et les expose nues au soleil sur le sable.

«Lorsque aujourd’hui il a amené ici tes compagnons, il n’a point séparé les hommes des femmes, mais il les a tous enfermés pêle-mêle dans cette caverne. Il reconnaîtra bien au nez la différence des sexes. Les dames n’ont point à craindre d’être tuées; les hommes, au contraire, peuvent s’attendre à une mort certaine; ses dents avides en dévoreront quatre ou six par jour.

«Je n’ai pas à t’apprendre comment tu pourrais enlever ton épouse d’ici; contente-toi de savoir que sa vie n’est pas en danger, et qu’elle partagera la bonne et la mauvaise fortune. Mais, au nom de Dieu, va-t’en, mon fils, va-t’en avant que l’Ogre ne te sente et ne te dévore. Aussitôt qu’il revient, il flaire tout autour de lui, et découvrirait jusqu’à une souris, si elle était dans la maison.--»

«Le roi répondit qu’il ne voulait point partir avant d’avoir revu sa Lucine, et qu’il aimait mieux mourir près d’elle que d’en vivre séparé. Quand la femme de l’Ogre vit que tout ce qu’elle lui disait ne pouvait le détourner de son dessein, elle chercha à l’y aider, et y appliqua toute son industrie, toute son imagination.

«De tout temps on avait tué, dans la grotte, des chèvres, des agneaux et des boucs dont la femme de l’Ogre et ses compagnes faisaient leur nourriture. Plus d’une peau pendait au plafond. Elle prend la dépouille d’un bouc dont les boyaux étaient tout entourés de graisse, et dit au roi de s’en frotter de la tête aux pieds, afin que cette odeur fît disparaître celle qu’il avait auparavant.

«Et quand il lui semble qu’il exhale suffisamment l’odeur que le bouc a l’habitude de répandre, elle le fait entrer dans la peau poilue, laquelle était assez grande pour le recouvrir tout entier. Une fois sous cet étrange déguisement, elle le fait mettre à quatre pattes, et l’entraîne à l’endroit où un rocher énorme fermait l’entrée de la caverne qui lui dérobait le suave et doux visage de sa dame.

«Norandin obéit et se place à l’entrée de la caverne, attendant le retour du troupeau et espérant pouvoir se mêler à lui. Le soir venu, il entend le son du chalumeau avec lequel le féroce berger invitait ses troupeaux à quitter l’humide pâturage et à rentrer au bercail. Enfin il l’aperçoit qui les pousse devant lui.

«Pensez si le cœur dut lui trembler quand il entendit l’Ogre revenir, et quand il vit cette cruelle figure, répandant l’horreur, s’approcher de l’entrée de la caverne! Mais le dévouement fut plus fort que la crainte. Jugez s’il feignait d’aimer, ou s’il aimait véritablement! L’Ogre passe devant lui, soulève le rocher, ouvre la grotte, et Norandin entre, mêlé aux brebis et aux chèvres.

«Le troupeau rentré, l’Ogre s’approche de nous après avoir refermé la porte. Il nous flaire tous; enfin il en choisit deux dont la chair crue est destinée à son souper. Au souvenir de ses hideuses mâchoires, je ne puis m’empêcher encore de trembler et de sentir la sueur couler sur tous mes membres. L’Ogre parti, le roi jette la peau de bouc, et vole dans les bras de sa dame.

«Au lieu de se réjouir à sa vue et de reprendre courage, Lucine en éprouve au contraire de l’ennui et du désespoir; elle voit son époux enfermé dans un endroit où il doit trouver la mort, sans pouvoir l’empêcher de mourir elle-même. «--Seigneur--lui disait-elle--dans le malheur qui m’accable, je ne ressentais pas une médiocre joie de ce que tu ne t’étais pas trouvé hier près de nous quand l’Ogre m’a conduite ici.

«Bien qu’il me fût cruel et amer de me trouver exposée à perdre la vie, ce qui est naturel à tous, je n’avais du moins qu’à pleurer sur mon triste sort. Mais maintenant, la pensée que tu dois mourir me rendra ta mort plus douloureuse que la mienne.--» Elle poursuit en se montrant plus affligée du sort de Norandin que de son propre malheur.

«--C’est l’espoir de te sauver, toi et tous nos compagnons, qui m’a fait venir ici,--lui dit le roi.--Si je ne puis y parvenir, il vaut mieux que je meure aussi, car je ne puis vivre privé de ta vue, ô mon soleil! Je pourrai m’en retourner d’ici comme j’y suis venu, et vous viendrez tous avec moi, si vous ne répugnez pas à vous imprégner, ainsi que je l’ai fait, de l’odeur d’un animal infect.--»

«Puis il nous fait connaître la ruse que la femme de l’Ogre lui a suggérée à lui-même pour tromper l’odorat du monstre, et qui consiste à nous vêtir de peaux pour qu’il nous palpe impunément au sortir de la grotte. Quand chacun de nous eut bien compris, nous tuâmes autant de boucs que nous étions de prisonniers de l’un et de l’autre sexe, en ayant soin de choisir les plus fétides et les plus vieux.

«Nous nous oignîmes le corps de la graisse que nous recueillîmes autour des intestins, et nous nous revêtîmes de leurs peaux hideuses. Pendant ce temps, le jour sortit de sa demeure dorée. Dès que le premier rayon du soleil apparut dans la caverne, le pasteur revint, et, soufflant dans ses roseaux sonores, il appela ses troupeaux dans la campagne.

«Il tenait d’une main la pierre de la grotte pour que nous ne pussions pas sortir en même temps que le troupeau; il nous saisissait au passage et ne laissait sortir que ceux auxquels il sentait de la peau ou de la laine sur le dos. Hommes et femmes, nous sortions tous par cet étrange chemin, couverts de nos cuirs poilus. L’Ogre ne retint aucun de nous. Lucine venait la dernière, tremblante d’effroi.

«Lucine, soit qu’elle n’eût pas voulu, par répugnance, s’oindre comme nous; soit que sa démarche fût plus lente ou moins assurée que celle de la bête qu’elle devait imiter; soit qu’elle eût poussé un cri d’épouvante quand l’Ogre la palpait; soit enfin que ses cheveux se fussent dénoués, fut reconnue par l’Ogre, je ne saurais bien vous dire comment.

«Nous étions tous si préoccupés de notre propre situation, que nous ne faisions point attention à ce qui pouvait arriver à nos compagnons. Je me retournai au cri poussé par Lucine, et je vis le monstre, qui lui avait déjà arraché la peau de bouc, la renfermer dans la caverne. Pour nous, marchant à quatre pattes sous notre déguisement, nous suivîmes avec le troupeau l’horrible berger, qui nous mena sur une plage agréable, entre de vertes collines.

«Là, nous attendons qu’étendu à l’ombre d’un épais feuillage, l’Ogre au nez subtil soit endormi. Alors nous courons, les uns le long de la mer, les autres vers la montagne. Seul Norandin refuse de nous suivre. Il veut retourner avec le troupeau dans la grotte, pour n’en sortir qu’après avoir délivré sa fidèle compagne, ou pour y mourir.

«Quand, au sortir de la caverne, il avait vu Lucine rester seule captive, il fut sur le point, dans sa douleur, de se jeter volontairement dans la gueule de l’Ogre. Il se précipita et courut presque jusque sous son museau, et peu s’en fallut qu’il ne fût broyé par cette meule. Mais l’espérance de tirer encore Lucine de prison le retint au milieu du troupeau.

«Le soir, quand l’Ogre ramena son bétail à la caverne, et qu’il sentit que nous nous étions enfuis, et qu’ainsi il se trouvait privé de sa nourriture, il accusa Lucine d’avoir tout fait et la condamna à être enchaînée à jamais sur une roche nue et élevée. Le roi la voit souffrir à cause de lui; il se désespère, et ne peut mourir.

«Matin et soir, le malheureux amant peut la voir s’affliger et se plaindre. Mêlé aux chèvres, il va de la grotte à la campagne. Lucine, d’une voix triste et suppliante, le conjure au nom de Dieu de ne pas rester plus longtemps, car il risque sa vie, sans pouvoir lui être d’aucun secours.

«De son côté, la femme de l’Ogre prie le roi de s’en aller; mais il ne l’écoute pas, il refuse plus que jamais de partir sans Lucine, et s’obstine de plus en plus dans son projet. Il resta dans cette servitude, où le retenaient l’amour et le dévouement, jusqu’à ce que le fils d’Agrican et le roi Gradasse vinrent aborder près du rocher.

«Ils déployèrent tant d’audace, qu’ils réussirent à délivrer la belle Lucine, bien que la tentative fût plus aventureuse que prudente. Puis ils coururent la porter à son père, qui les avait suivis et auquel ils la remirent. Ceci se passa le matin, pendant que Norandin était avec le troupeau dans la caverne, livré à ses tristes pensées.

«Le jour venu, et la porte ayant été ouverte, le roi apprit,--et ce fut la femme de l’Ogre qui le lui raconta,--que sa dame était partie, et comment elle avait été délivrée. Il en rendit grâces à Dieu et jura, puisqu’elle avait échappé à un si misérable sort, de la rejoindre partout où elle serait cachée, à l’aide de son épée, de ses prières ou de ses trésors.