Roland Furieux, tome 2

Part 5

Chapter 54,072 wordsPublic domain

«Plein de joie, il se mêle au troupeau et gagne les verdoyants pâturages. Là, il attend que le monstre se soit allongé sur l’herbe pour dormir à l’ombre; puis il marche tout le jour et toute la nuit. Sûr enfin que l’Ogre ne peut l’atteindre, il monte à Satalie sur un navire, et arrive en Syrie, il y a maintenant trois mois.

«A Rhodes, à Chypre, par les cités et les châteaux de l’Afrique, de l’Égypte et de la Turquie, le roi fit chercher la belle Lucine. Jusqu’à avant-hier, il n’avait pu retrouver ses traces. Enfin, avant-hier, il reçut de son beau-père la nouvelle que Lucine était arrivée saine et sauve auprès de lui à Nicosie, après avoir lutté contre de nombreux vents contraires.

«C’est en réjouissance de cette bonne nouvelle que notre roi a institué cette belle fête. Il a voulu que toutes les quatre lunes il s’en donnât une semblable, pour rappeler le souvenir des quatre mois qu’il a passés sous des vêtements de peau, au milieu du troupeau de l’Ogre, et pour célébrer l’anniversaire du jour,--et ce sera demain,--où il s’échappa d’un si grand danger.

«Ce que je viens de vous raconter, je l’ai vu en partie, et j’ai entendu raconter le reste par quelqu’un qui avait été témoin de tout, je veux dire par le roi lui-même, qui était resté prisonnier pendant les calendes et les ides, jusqu’à ce qu’il réussît à sortir heureusement de cette lutte. Et si vous en entendez jamais donner une autre version, vous direz à celui qui l’aura faite qu’il est mal instruit.--» C’est ainsi que le gentilhomme apprit à Griffon la cause mémorable de la fête.

Les chevaliers passèrent une grande partie de la nuit à discourir sur ce sujet, et conclurent que le roi avait montré un grand amour, un beau dévouement et une grande habileté. Puis, après s’être levés de table, ils se retirèrent dans de beaux et bons appartements. Le lendemain matin, au jour serein et clair, ils furent réveillés au bruit de l’allégresse générale.

Les tambours et les trompettes parcourent la ville, appelant les habitants sur la grande place. Dès qu’ils entendent les rues retentir du bruit des chars et des hennissements des chevaux, Griffon endosse ses armes blanches. On en trouverait rarement de pareilles; la blanche fée les avait trempées de sa propre main, et les avait rendues impénétrables et enchantées.

Le chevalier d’Antioche, plus que tout autre vil, s’arme aussi et lui tient compagnie. Leur hôte prévenant leur avait fait préparer des lances solides et fortes, grosses comme des antennes. Lui-même les accompagne sur la place, escorté de nombreux parents et après avoir mis à leur service des écuyers à cheval et à pied.

Ils arrivèrent sur la place et se tinrent à l’écart, ne voulant point parader dans la lice, mais examiner de leur mieux les beaux enfants de Mars qui arrivaient seuls, ou par groupe de deux ou de trois. Ils portaient des couleurs joyeuses ou tristes, pour indiquer à leur dame l’état de leur cœur; la façon dont ils portaient leur cimier, ou dont ils avaient fait peindre leur écu, indiquait si l’amour leur était doux ou cruel.

A cette époque, les Syriens avaient coutume de s’armer comme les chevaliers du Ponant. Ils avaient pris probablement cette habitude au voisinage continuel des Français, qui possédaient alors la terre sainte où s’incarna le Dieu tout-puissant, et qu’aujourd’hui les chrétiens, orgueilleux et misérables, laissent, à leur honte, aux mains des chiens d’infidèles.

Alors qu’ils devraient abaisser la lance pour la défense de la sainte Foi, ils la tournent contre leur propre poitrine et détruisent le peu qui reste de ceux qui croient. O vous, gens d’Espagne, vous, gens de France, et vous, Suisses, Allemands, dirigez ailleurs vos pas. Vous avez de plus justes conquêtes à faire, car tous les pays que vous dévastez par ici appartiennent depuis longtemps au Christ.

Si vous voulez qu’on vous prenne pour des chrétiens, ô vous tous qui vous proclamez catholiques, pourquoi tuez-vous des hommes soumis au Christ? Pourquoi les dépouillez-vous de leurs biens? Pourquoi ne reprenez-vous pas Jérusalem qui vous a été enlevée par des renégats? Pourquoi laissez-vous Constantinople et la plus belle partie de l’univers occupées par le Turc immonde?

N’as-tu pas, ô Espagne, l’Afrique pour voisine, et ne t’a-t-elle pas fait subir plus de maux que l’Italie? Cependant, pour dévaster notre malheureux pays, tu renonces à ce qui devrait être pour toi la première et la plus belle des entreprises! Et toi, Italie, sentine infecte de tous les vices, tu dors ivre, et tu ne rougis pas de te voir devenue l’esclave tantôt d’une nation, tantôt d’une autre, qui toutes te furent asservies.

Si la crainte de mourir de faim dans tes tanières, ô Suisse, t’amène en Lombardie, et te fait chercher parmi nous quelqu’un qui te donne du pain ou qui te délivre de ta misère en te menant à la mort, sache que les Turcs et leurs immenses richesses ne sont pas loin. Chasse-les d’Europe, ou déloge-les tout au moins de la Grèce: ainsi tu pourras te rasseoir, ou tomber avec plus de gloire.

Ce que je te dis, je le dis aussi à l’Allemand ton voisin. En Turquie sont les richesses que Constantin transporta de Rome. Il y porta ce qu’il y avait de meilleur, et il lui fit don du reste. Le Pactole et l’Hermus, d’où l’on extrait l’or fin, la Migdonie, la Lydie et tout ce riche pays que tant d’historiens ont rendu célèbre, ne sont pas trop éloignés pour que vous ne puissiez y aller, si cela vous plaît.

Et toi, grand Léon, sur lequel pèse le poids lourd des clefs du ciel, ne laisse pas l’Italie se plonger ainsi dans le sommeil, puisque tu as la main dans ses cheveux. Tu es le Pasteur, et Dieu t’a donné la houlette à porter; il t’a nommé d’un nom redoutable, afin que tu rugisses, et que tu étendes les bras pour défendre le troupeau des loups.

Mais, d’une pensée à une autre, comment me suis-je laissé entraîner si loin du chemin que je suivais? Je ne crois cependant pas m’en être tellement écarté que je ne sache le retrouver encore. Je disais donc qu’en Syrie on avait l’habitude de s’armer comme les Français de cette époque; de sorte que la place de Damas resplendissait de chevaliers portant casques et cuirasses.

Du haut de leurs balcons, les belles dames jettent sur les jouteurs des fleurs jaunes et vermeilles, pendant que ceux-ci, au son des trompettes, font tourner et caracoler leurs chevaux. Chacun, qu’il monte bien ou mal, tient à se faire voir, et donne de l’éperon. Les uns sont applaudis, les autres prêtent à rire et se font huer par derrière.

Le prix de la joute consistait en une armure qui avait été donnée au roi quelques jours auparavant, et qu’un marchand revenant d’Arménie avait trouvée par hasard sur la route. Le roi avait ajouté à ces armes une soubreveste d’un fort beau tissu et ornée de tant de perles, de pierreries et d’or, qu’elle valait plusieurs trésors à elle seule.

Si le roi avait connu la valeur de l’armure qu’il avait entre les mains, il l’aurait estimée bien au-dessus de toutes les autres, et ne l’aurait pas offerte comme prix de la joute, quelque libéral, quelque généreux qu’il fût. Il serait trop long de vous dire ici par qui elle avait été si dédaigneusement laissée au milieu de la route, à la merci du premier passant.

Je vous raconterai cela plus loin; j’aime mieux vous parler maintenant de Griffon. A son arrivée, plus d’une lance avait déjà été rompue, plus d’un coup de pointe ou de taille avait été donné. Huit des plus chers et des plus fidèles amis du roi avaient formé une association. C’étaient tous de jeunes seigneurs fort habiles sous les armes, et de familles illustres.

Ils devaient, pendant tout un jour, tenir en champ clos contre tous ceux qui se présenteraient, d’abord avec une lance, puis avec l’épée et la masse, jusqu’à ce qu’il plût au roi de faire cesser le jeu. Il arrivait bien parfois que les cuirasses étaient traversées dans ces jeux, où l’on se battait avec autant d’ardeur que s’il se fût agi d’ennemis mortels. Il est vrai que le roi pouvait séparer les combattants quand il voulait.

Le chevalier d’Antioche, homme sans jugement--le couard se nommait Martan--comme s’il eût, au contact de Griffon, acquis la force de ce dernier, entre avec audace dans la lice; puis, se retirant dans un coin, il attend la fin d’une belle joute engagée entre deux chevaliers.

Le sire de Séleucie, un des huit qui devaient soutenir la lutte, combattait en ce moment contre Ombrun. Il le frappe au beau milieu du visage d’un tel coup de pointe, qu’il l’étend mort. Ce fut pour tous grand’pitié, car on le tenait pour bon chevalier. Non seulement on l’estimait pour son courage, mais on n’en aurait pas trouvé de plus courtois dans tout le pays.

Ce voyant, Martan eut peur qu’il ne lui arrivât pareil sort. Revenant à sa nature première, il commença à songer comment il pourrait fuir. Griffon, qui se tenait près de lui et en prenait soin, le pousse, après l’avoir encouragé par ses paroles et ses gestes, contre un gentil guerrier qui s’était avancé dans l’arène; comme le chien qu’on pousse contre le loup,

Et qui s’approche derrière lui à dix ou vingt pas, puis s’arrête et regarde, en aboyant, son adversaire qui fait grincer ses dents menaçantes, et dont un horrible feu embrase les yeux: ainsi le lâche Martan, en présence de tous ces princes et de cette vaillante noblesse, évite la rencontre, et fait volte-face à droite.

Il eût pu en rejeter la faute sur son cheval qui aurait porté tout le poids de l’excuse; mais à la façon dont il se servit de son épée, Démosthènes lui-même aurait renoncé à le défendre. Il semble qu’il est armé de carton et non de fer, tellement il craint d’être blessé par le moindre coup. Enfin il prend la fuite, troublant l’ordre de la fête, au milieu des éclats de rire de la foule.

Les applaudissements ironiques, les huées de la populace s’élèvent derrière lui. Comme le loup pourchassé, Martan se réfugie en toute hâte dans son logement. Griffon est resté dans la lice. Il lui semble que la honte de son compagnon rejaillit sur lui et le souille. Il voudrait être au milieu des flammes, plutôt que de se trouver en un lieu semblable.

Le feu de la colère, qui lui embrase le cœur, envahit son visage, comme si toute cette honte était sienne. Il voit que le peuple s’attend à ce que ses actes porteront la même marque que ceux de son compagnon. Il faut donc que son courage apparaisse plus clair que la flamme d’une lampe, car s’il bronche d’un pouce, d’un doigt, on dira, sous l’influence de la mauvaise impression, qu’il a reculé de six brasses.

Déjà Griffon, qui avait peu l’habitude d’hésiter sous les armes, tenait sa lance appuyée sur la cuisse. Il pousse son cheval à toute bride, et après un léger temps de galop il abaisse la lance et en porte un coup formidable au baron de Sidonie, qui roule à terre. Chacun se lève étonné, car on s’attendait à un résultat tout contraire.

Griffon retourne à la charge avec la même lance, qui était restée intacte; il la brise en trois morceaux sur l’écu du sire de Laodicée. Celui-ci semble trois ou quatre fois près de tomber et reste un instant renversé sur la croupe de son cheval; à la fin pourtant il se relève, saisit son épée, fait retourner son destrier et se précipite sur Griffon.

Griffon, qui le voit en selle, et qui s’étonne qu’un si rude choc ne l’ait pas jeté à terre, se dit à part soi: «--Ce que la lance n’a pu faire, en cinq ou six coups, l’épée le fera.»--Et il lui assène soudain sur la tempe un coup si droit qu’il semble tomber du ciel, un autre coup le suit, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il l’ait étourdi et mis à terre.

Il y avait là deux frères d’Apamée, Tyrsis et Corimbe, habitués à vaincre dans les joutes. Tous deux tombent sous la main du fils d’Olivier. L’un vide les arçons au premier choc; avec l’autre, il faut employer l’épée. Déjà, d’un commun jugement, on tient pour certain que Griffon remportera le prix du tournoi.

Dans la lice était entré Salinterne, grand écuyer et maréchal du roi. Il avait le gouvernement de tout le royaume. C’était un guerrier à la main redoutable. Indigné de voir qu’un chevalier étranger allait remporter le prix, il prend une lance et défie Griffon par ses cris et ses menaces.

Celui-ci lui répond par un coup d’une lance qu’il avait choisie entre dix. De crainte de frapper à faux, il vise au beau milieu de l’écu, qu’il traverse de part en part, ainsi que la cuirasse et la poitrine. Le fer cruel passe entre deux côtes, et ressort d’une palme hors du dos. Le coup fut applaudi de tous, excepté du roi, car chacun haïssait Salinterne, à cause de son avarice.

Griffon jette ensuite à terre deux chevaliers de Damas, Ermophile et Carmonde. Le premier conduit la milice du roi, le second est grand amiral de la mer. L’un est enlevé de selle au premier choc, l’autre est renversé par le poids de son destrier, qui ne peut soutenir la violence du coup que lui porte Griffon.

Le sire de Séleucie restait encore debout; c’était le meilleur des huit chevaliers. Un bon destrier et des armes excellentes ajoutaient à sa propre force. Les deux adversaires dirigent leur lance à la visière du casque; mais le coup porté par Griffon est plus vigoureux que celui du païen, auquel il fait perdre l’étrier du pied gauche.

Tous deux jettent les tronçons de leur lance, et reviennent l’un sur l’autre, pleins d’ardeur et les épées nues. Le païen est tout d’abord frappé par Griffon d’un coup qui aurait brisé des enclumes, et qui fend le fer et l’os d’un écu choisi entre mille. Si l’armure n’eût pas été double et de fine trempe, le même coup en tombant aurait traversé la cuisse.

Le chevalier de Séleucie, frappe en même temps Griffon à la visière. Le coup fut si terrible, que le casque aurait été ouvert et rompu, s’il n’avait été, comme le reste de l’armure, fabriqué à l’aide d’enchantements. Le païen perd son temps à frapper, tellement les armes de Griffon sont partout de dure trempe. Aussi ce dernier a-t-il déjà rompu et brisé en bon nombre d’endroits l’armure de son adversaire, sans avoir perdu une maille.

Chacun peut voir combien le sire de Séleucie a de désavantage contre Griffon, et que si le roi n’arrête point le combat, il risque de perdre la vie. Norandin fait signe à sa garde d’entrer dans la lice et de séparer les combattants. L’un et l’autre furent emmenés chacun d’un côté, et le roi fut fort approuvé de cet acte de sagesse.

Les huit chevaliers qui devaient tenir contre tous, et qui n’avaient pu lutter contre un seul, étaient sortis un à un de la lice. Les autres, qui étaient venus pour les combattre, restaient sans adversaire, Griffon étant venu se jeter au milieu de la mêlée, et ayant accompli à lui seul ce que tous devaient faire contre huit.

La fête avait donc duré très peu, car tout s’était accompli en moins d’une heure. Mais Norandin, pour prolonger les jeux et les continuer jusqu’au soir, descendit de son estrade, fit débarrasser la lice, et divisant en deux troupes tous les chevaliers, les accoupla suivant leurs prouesses et leur rang, et l’on recommença une nouvelle joute.

Cependant Griffon était retourné à son logis, plein de colère et de rage, et plus accablé de la honte de Martan que satisfait de l’honneur d’avoir vaincu lui-même. Pour se disculper de l’opprobre qu’il a encouru, Martan invente toutes sortes de mensonges, et son impudente et rusée compagne lui vient en aide de son mieux.

Qu’il le crût ou non, le jeune chevalier accepta ses excuses; mais il jugea prudent de partir sur-le-champ sans en rien dire à personne, dans la crainte que le peuple, s’il voyait Martan reparaître, ne vînt à se soulever aussitôt. Suivant une rue courte et déserte, ils sortirent de la ville.

Griffon, soit que son cheval fût fatigué, soit que lui-même sentît le sommeil appesantir ses paupières, s’arrêta à la première hôtellerie qu’ils trouvèrent, bien qu’ils n’eussent pas marché plus de deux milles. Il retira son casque, se désarma complètement et fit enlever aux chevaux la selle et la bride. Puis, s’étant enfermé seul dans une chambre, il se déshabilla et se mit au lit pour dormir.

Il n’eut pas plus tôt la tête basse, qu’il ferma les yeux et qu’il fut pris d’un sommeil si profond, que jamais blaireau ni loir ne dormirent de telle sorte. Pendant ce temps, Martan et Origile, étant à se promener dans un jardin voisin, ourdirent la plus étrange trahison qui soit jamais venue à l’esprit humain.

Martan propose d’enlever le destrier, les habits et les armes de Griffon, et d’aller se présenter au roi comme étant le chevalier qui avait accompli tant de prouesses pendant le tournoi. L’exécution suit de près la pensée. Il prend le destrier plus blanc que le lait, et se couvre du cimier, de l’écu, des armes, du pourpoint, enfin de tous les vêtements blancs de Griffon.

Il arrive, suivi des écuyers et de la dame, sur la place où toute la population était encore, juste au moment où finissent les passes d’armes. Le roi ordonne de chercher le chevalier dont le cimier est orné de plumes blanches, qui porte une blanche armure, et dont le coursier est également blanc. Il ignorait en effet le nom du vainqueur.

Le misérable qui était revêtu des vêtements qui ne lui appartenaient pas, semblable à l’âne couvert de la peau du lion, s’avance vers Norandin, à la place de Griffon, dès qu’il entend l’ordre concernant celui-ci, et auquel il s’attendait. Le roi se lève et vient d’un air courtois à sa rencontre; il l’entoure de ses bras, l’embrasse, et le fait asseoir à ses côtés. Il ne se contente pas de le combler d’honneurs et d’éloges, il veut que le bruit de sa valeur retentisse en tous lieux.

Il fait publier, au son des trompettes, le nom du vainqueur du tournoi, et ce nom indigne se répand sur toutes les estrades et est répété dans toutes les bouches. Le roi veut qu’il chevauche à ses côtés quand le cortège retourne au palais; il lui prodigue de telles faveurs, qu’il n’aurait pas plus fait si c’eût été Hercule ou Mars.

Il lui fait donner dans le palais même un bel appartement, magnifiquement orné; enfin pour honorer aussi Origile, il met à sa disposition ses pages et ses chevaliers. Mais il est temps que je reparle de Griffon, qui, sans se douter d’une trahison de la part de son compagnon, s’était endormi et ne se réveilla que le soir.

Dès qu’il est réveillé et qu’il s’aperçoit de l’heure tardive, il sort en toute hâte de sa chambre, et court à l’endroit où il a laissé la trompeuse Origile et son prétendu frère. Il ne les trouve plus; il regarde, et ne voit plus ses armes ni ses vêtements; alors le soupçon le prend, et ce soupçon s’augmente, quand il aperçoit à la place des siens les vêtements de son compagnon.

Survient l’hôte qui l’informe que depuis longtemps déjà Martan, revêtu de l’armure blanche, est rentré dans la ville, accompagné de la dame et du reste de l’escorte. Peu à peu Griffon s’aperçoit de la trame perfide qu’Amour lui a cachée jusqu’à ce jour; à sa grande douleur, il reconnaît que Martan est l’amant d’Origile et non son frère.

Il se reproche maintenant, mais en vain, sa sottise. Après avoir appris la vérité de la bouche du pèlerin, il s’est laissé prendre aux belles paroles de celle qui l’avait déjà trahi si souvent. Il pouvait se venger, et il ne l’a pas su. Maintenant il veut punir le traître qui s’est enfui. En attendant, il est contraint, et cela lui coûtera cher, d’endosser les armes et de prendre le cheval de ce lâche.

Il eût mieux valu pour lui aller nu et sans armes, que mettre sur son dos cette cuirasse déshonorée, que passer à son bras l’écu honteux, et coiffer sa tête du casque aux insignes bafoués. Mais pour suivre l’impudente et son digne compagnon, sa raison est moins forte que sa colère. Il arrive à temps dans la ville, une heure avant la fin du jour.

Près de la porte par laquelle était rentré Griffon, s’élève, à main gauche, un splendide château, plus remarquable par ses riches appartements et ses décorations, que disposé de façon à soutenir un siège. Le roi, les seigneurs et les principaux chevaliers de Syrie, en compagnie de nobles dames, s’y livraient, sur la terrasse royale, à un somptueux et joyeux festin.

La belle terrasse se prolongeait au delà du rempart, hors de la ville, et dominait tout le château. De ce point, on découvrait au loin la vaste campagne et les diverses routes qui la sillonnaient. Lorsque Griffon, couvert des armes de l’opprobre et de la lâcheté, arriva à la porte, il fut naturellement aperçu par le roi et toute la cour.

Et comme on le prenait pour celui dont il portait les insignes, les dames et les chevaliers se mirent à rire. Le vil Martan, comme quelqu’un qui est en grande faveur, était assis auprès du roi, ayant près de lui sa digne compagne. Norandin voulut savoir d’eux quel était ce couard qui avait si peu de souci de son honneur,

Qu’après une si triste et si honteuse lâcheté, il osait se présenter de nouveau, et si effrontément, devant eux. Il disait: «--Ceci me paraît chose assez nouvelle que vous, guerrier aussi digne que courageux, ayez pour compagnon un homme qui ne trouverait pas son égal en lâcheté dans tous les pays du Levant. Vous l’avez fait sans doute pour faire mieux ressortir, par la comparaison, votre grande valeur.

«Mais, je vous jure bien par les dieux éternels, que si ce n’était par égard pour vous, je lui appliquerais publiquement le traitement ignominieux que j’ai l’habitude d’appliquer à ses pareils. Je le ferais se souvenir éternellement que j’ai toujours été l’ennemi de la lâcheté. Mais qu’il sache que s’il part impuni, c’est grâce à vous qui l’avez amené ici.--»

Celui qui fut un réceptacle de tous les vices répondit: «--Puissant seigneur, je ne saurais dire qui il est, car je l’ai trouvé par hasard sur la route d’Antioche. Son air m’avait convaincu qu’il était digne de m’accompagner. Je ne lui ai jamais vu faire d’autre prouesse que celle par laquelle il s’est si tristement signalé aujourd’hui.

«J’en ai été si indigné, qu’il s’en est peu fallu, pour le punir de sa lâcheté, que je ne le misse hors d’état de toucher jamais lance ni épée. Mais j’ai été retenu non par pitié de lui, mais par le respect du lieu où j’étais, et par celui que je dois à Votre Majesté. Cependant, je ne veux pas qu’il puisse se vanter d’avoir été, ne fût-ce qu’un jour ou deux, mon compagnon.

«Il me semble que j’en serais moi-même méprisable, et ce serait un poids éternel qui pèserait sur mon cœur, si, pour la honte du métier des armes, je le voyais s’éloigner de nous impuni. Au lieu de le laisser partir, vous me satisferez en le faisant pendre aux créneaux. Ce sera une œuvre louable et digne de votre Seigneurie, et de nature à servir d’exemple à tous les lâches.--»

Origile, sans sourciller, s’empressa d’appuyer les paroles de son Martan. «--Non,--répond le roi,--son action n’est pas si grave qu’à mon avis il y aille de la tête. Je veux, pour le punir, le livrer à la population, pour qui ce sera une nouvelle fête.--» Aussitôt il fait venir un de ses barons et lui dicte ses ordres.

Ce baron, après avoir pris avec lui un grand nombre d’hommes d’armes, va se poster avec eux à la porte de la ville. Là, il les place en silence, et il attend l’arrivée de Griffon. Aussitôt que ce dernier est entré, il est saisi à l’improviste entre les deux ponts, et pris sans qu’il puisse faire de résistance. Puis, après avoir été abreuvé d’outrages et d’affronts, il est enfermé dans un obscur cachot jusqu’au jour.

A peine le soleil, à la crinière dorée, eut-il quitté le sein de l’antique nourrice, et eut-il commencé à chasser l’ombre des plages Alpines et à en éclairer les sommets, que le vil Martan, craignant que Griffon ne dévoilât la vérité et ne rejetât la faute sur qui l’avait commise, prit congé du roi et se hâta de partir,