Part 3
La religion ne protège pas le prêtre; l’innocence ne sert de rien au petit enfant; les femmes et les damoiselles montrent en vain leur regard doux et limpide, leurs joues tendres et vermeilles. Le vieillard lui-même est poursuivi et frappé. Le Sarrasin déploie, en cette occasion, plus de cruauté que de valeur, car il ne considère ni le sexe, ni la condition, ni l’âge.
Mais le sang humain ne suffit plus à assouvir la colère de l’impitoyable roi, du plus impitoyable des mortels. Sa rage se tourne contre les édifices; il incendie les maisons et les temples profanés. A cette époque, presque toutes les maisons, à ce qu’on rapporte, étaient en bois, et cela peut se croire facilement, puisque aujourd’hui même, à Paris, six sur dix le sont encore.
Il semble même que le feu, quelque ardent qu’il soit, ne puisse satisfaire une si grande haine. Il saisit dans ses puissantes mains tout ce qui est à sa portée, et à chaque secousse un toit s’écroule. Vous pouvez croire, seigneur, que jamais vous n’avez vu à Padoue de bombarde assez grosse[6] pour faire tomber autant de murs que le roi d’Alger en jette à terre d’une seule secousse.
Si, pendant que le maudit produisait avec le fer et le feu un tel ravage à l’intérieur de la ville, Agramant avait pu la réduire au dehors, elle était complètement perdue dans cette journée. Mais il n’en eut pas le temps, attaqué qu’il fut sur ses derrières par le paladin qui ramenait les troupes d’Angleterre, sous la conduite du Silence et de l’archange.
Dieu voulut qu’au moment même où Rodomont pénétrait dans la ville et y allumait un si vaste incendie, Renaud, la fleur de la maison de Clermont, arrivât sous les remparts, suivi de l’armée anglaise. Il avait jeté un pont à trois lieues au-dessus de Paris et pris, à main gauche, des chemins détournés, afin de n’être point gêné par le fleuve dans son attaque contre les barbares.
Il avait choisi six mille archers à pied, sous la bannière illustre d’Odoard, et deux mille cavaliers, les plus légèrement montés, sous la conduite du vaillant Ariman, et les avait envoyés, par les chemins qui conduisent directement aux côtes de Picardie, en leur recommandant d’entrer dans Paris par les portes Saint-Martin et Saint-Denis.
Il fit diriger par la même route les chariots et les autres bagages embarrassants. Quant à lui, avec le reste de ses gens, il contourna la ville plus en amont. Il avait avec lui des bateaux et des ponts pour traverser la Seine qu’on ne peut facilement passer à gué. Après que tout le monde l’eut franchie et qu’on eut rompu les ponts, il rangea en bataille les Anglais et les Écossais.
Mais auparavant, Renaud ayant réuni autour de lui les barons et les capitaines sur un point élevé de la rive, de façon que tous pussent le voir et l’entendre, leur dit: «--Seigneurs, vous devez rendre grâces à Dieu qui vous a conduits jusqu’ici, pour que vous acquériez, au prix d’une courte fatigue, une gloire plus éclatante que celle d’aucun autre peuple.
«Si vous faites lever le siège de Paris, vous aurez délivré deux princes: votre roi, dont vous êtes tenus de défendre la liberté et la vie, et un empereur des plus glorieux parmi ceux qui aient jamais tenu une cour au monde. Avec eux, vous délivrerez d’autres rois, des ducs, des marquis, des seigneurs et des chevaliers d’une foule de pays.
«De sorte qu’en sauvant une ville, vous n’aurez pas seulement pour obligés les Parisiens, qui souffrent beaucoup moins de leurs propres malheurs que de voir exposés au même danger qu’eux leurs femmes, leurs enfants, et les vierges saintes enfermées dans les couvents et qu’aujourd’hui leurs vœux ne peuvent préserver;
«En sauvant, dis-je, cette cité, vous obligerez non seulement les Parisiens, mais tous les pays de cette région. Je ne parle pas seulement des peuples voisins, car il n’y a pas une nation dans toute la chrétienté qui n’ait dans cette ville quelques-uns de ses citoyens. De sorte que votre victoire ne vous aura pas seulement acquis la reconnaissance de la France.
«Si, dans l’antiquité, on décernait une couronne à quiconque sauvait la vie d’un citoyen, de quelle récompense ne serez-vous pas dignes, vous qui en aurez sauvé une multitude infinie? mais si une entreprise si sainte et si honorable venait à échouer par l’effet de l’envie ou de la lâcheté, croyez-m’en, une fois ces remparts tombés, ni l’Italie ni l’Allemagne ne seraient plus en sûreté,
Non plus qu’aucun des lieux où l’on adore celui qui voulut mourir pour nous sur la croix. Ne croyez pas que vous-mêmes resteriez longtemps sans être attaqués par les Maures, et que votre royaume serait suffisamment protégé par la mer. Si jadis on les a vus traverser d’autres fois le détroit de Gibraltar, et laisser les colonnes d’Hercule pour porter la dévastation dans vos îles, que ne feraient-ils pas aujourd’hui, une fois maîtres de nos pays?
«Et quand bien même l’honneur et l’intérêt ne vous pousseraient pas à cette entreprise, un commun devoir commande de se secourir les uns les autres, tous ceux qui combattent pour une même Église. Que je ne vous livre pas les ennemis en déroute, et cela sans grand effort, aucun de vous ne doit montrer à cet égard de la crainte, car ils me font tous l’effet d’une multitude sans expérience, sans force, sans courage et sans armes.--»
Par ces paroles et des raisonnements encore meilleurs, par son langage énergique et sa voix entraînante, Renaud parvint à porter au comble l’ardeur de ces magnanimes barons et de cette belliqueuse armée. Comme dit le proverbe, il donna de l’éperon au coursier qui courait déjà avec rapidité. Son discours terminé, il fit avancer tout doucement ses troupes sous leurs bannières respectives.
Évitant tout bruit, toute rumeur, il fait avancer son armée divisée en trois corps. A Zerbin, qui marche le long du fleuve, il réserve l’honneur d’attaquer le premier les barbares. Il range en arrière les Irlandais dans la plaine. Les cavaliers et les fantassins d’Angleterre, sous les ordres du duc de Lancastre, sont au centre.
Après les avoir tous placés dans la position qu’ils doivent occuper, le paladin chevauche le long de la rive et passe devant avec le brave duc Zerbin et son corps d’armée. Il marche jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit où le roi d’Oran, le roi Sobrin et leurs autres compagnons d’armes gardaient de ce côté la plaine, ayant l’armée d’Espagne à un mille derrière eux.
L’armée chrétienne, qui avait marché avec tant d’ordre et de calme tant qu’elle avait été guidée par le Silence et l’archange, ne put se contenir plus longtemps. A peine eut-elle vu les ennemis, qu’elle poussa un cri immense, et que les trompettes firent retentir l’air de leur son aigu. L’éclatante rumeur montant jusqu’au ciel, s’en alla glacer les os des Sarrasins.
Renaud pousse son destrier en avant de tous les autres et met la lance en arrêt. Il dépasse les Écossais de toute la portée d’un trait, tellement il lui tarde de frapper. De même que parfois un coup de vent arrive, traînant après lui une horrible tempête, ainsi en avant des escadrons, le vaillant chevalier s’en venait éperonnant son coursier Bayard.
A la vue du paladin de France, les Maures donnent des signes d’une véritable angoisse. On voit la lance leur trembler à tous dans la main; leurs pieds tremblent dans les étriers, et leurs cuisses dans les arçons. Seul le roi Pulian, qui ne sait pas que celui qui s’avance est Renaud, ne change pas de visage. Ne pensant pas trouver si rude résistance, il lance son destrier au galop à la rencontre du chevalier.
Avant de partir, il assure sa lance, rassemble toutes ses forces, puis il excite son destrier des deux éperons à la fois et lui abandonne les rênes. De son côté, le fils d’Aymon, ou plutôt le fils de Mars, déploie sa valeur habituelle, et se montre digne du grand renom que lui ont acquis dans les joutes sa grâce et son habileté.
Les coups furent de part et d’autre résolument portés, et les deux fers frappèrent la tête; mais ils différèrent en force et en résultat, car l’un des deux chevaliers poursuivit sa course, tandis que l’autre restait mort. Il faut, pour prouver sa valeur, autre chose que mettre avec grâce la lance en arrêt; il faut aussi que la fortune soit favorable; sans elle le courage suffit rarement, ou presque jamais.
Le paladin assure de nouveau sa bonne lance, et se précipite vers le roi d’Oran dont le courage est aussi mesquin que sa stature est colossale. Renaud se prépare à lui porter un de ces coups dont il est fait mention, mais il l’atteignit seulement au bas de l’écu. A qui voudrait l’en blâmer, je donnerai pour excuse qu’il ne pouvait atteindre plus haut.
Bien qu’il soit recouvert d’acier, l’écu n’empêche pas la lance de pénétrer d’une palme dans le corps du roi, dont l’âme vile et lâche s’échappe par une grande blessure qu’il a reçue dans le ventre. Son coursier, qui se croyait condamné à porter longtemps encore une si énorme charge, rend en lui-même grâce à Renaud de ce que, par cette rencontre, il lui a épargné une plus longue fatigue.
Sa lance rompue, Renaud fait tourner son destrier avec tant de légèreté, qu’il semble que celui-ci ait des ailes, et se précipite impétueusement là où il voit la foule plus épaisse. Il s’escrime si bien avec Flamberge toute rouge de sang, que les armes qu’elle touche semblent être de verre fragile. Son tranchant, sans être arrêté par la trempe du fer, pénètre jusqu’à la chair vive.
L’épée tranchante ne rencontre que peu d’armures en fer trempé; mais le plus souvent des boucliers en cuir ou en bois, et des pourpoints usés en drap roulé. Aussi Renaud abat, transperce, déchire, pourfend tous ceux qu’il atteint. Ils ne résistent pas plus à son épée que l’herbe ne résiste à la faux, ou le blé à la tempête.
La première troupe était déjà mise en déroute, quand Zerbin arriva avec l’avant-garde. Le chevalier, la lance en arrêt, accourait à la tête de ses soldats qui suivaient son pennon avec non moins d’ardeur. On aurait dit des loups et des lions prêts à se jeter sur des chèvres ou des moutons.
Dès qu’on fut près de l’ennemi, chaque cavalier fit sentir en même temps l’éperon à son cheval, et en un instant fut franchie la petite distance, le faible intervalle qui existait entre l’une et l’autre armée. On ne vit jamais une plus étrange mêlée; les Écossais seuls frappaient, tandis que les Sarrasins se laissaient massacrer, comme s’ils eussent été conduits là seulement pour mourir.
Chaque païen semblait plus froid que glace, et chaque Écossais plus ardent que flamme. Les Maures s’imaginaient que chaque chrétien devait avoir le bras de Renaud. Ce voyant, Sobrin fit avancer en toute hâte ses bataillons, sans attendre d’y être invité par un héraut. Sa troupe était la meilleure de l’armée ennemie; non seulement elle était la mieux commandée, mais la mieux armée et la plus aguerrie.
Elle était composée des soldats les moins mauvais d’Afrique, bien qu’elle ne valût pas encore grand’chose. Dardinel suivait immédiatement avec sa division mal armée et incapable de se battre convenablement. Lui-même avait sur la tête un casque étincelant, et était entièrement couvert de plastrons et de cottes de mailles. La quatrième division, avec laquelle Isolier le suivait, était, je crois, meilleure.
Cependant Trason, le brave duc de Marr, heureux de se trouver dans une telle entreprise, donne le signal à ses cavaliers, et les convie à conquérir à sa suite une gloire éclatante, dès qu’il a vu Isolier et les soldats de Navarre entrer dans la mêlée. Derrière lui, Ariodant, qui vient d’être fait duc d’Albanie, conduit sa troupe au combat.
La rumeur éclatante des trompettes sonores, des timbales et des instruments barbares, jointe au bruit continu des arcs, des frondes, des machines, des roues des chars; les cris, les gémissements, les lamentations dont il semble que le ciel tout entier retentisse, forment un tumulte effroyable, pareil à celui dont le Nil, près de ses chutes, assourdit les habitants voisins des rives.
Une ombre épaisse, produite par les flèches lancées des deux côtés, obscurcit le ciel; l’haleine des combattants, la fumée, la sueur, la poussière font dans l’air comme un nuage sombre. Les deux armées se portent tantôt ici, tantôt là; les uns poursuivent, les autres fuient; vous verriez souvent le guerrier tomber mort sur l’ennemi qu’il vient de tuer.
Quand une troupe est fatiguée, une autre s’avance aussitôt; de part et d’autre, le nombre des combattants augmente. Là sont les cavaliers, ici les fantassins. La terre sur laquelle se livre cet assaut est rouge; l’herbe, auparavant verte, s’est recouverte d’un manteau de sang, et là où s’épanouissaient les fleurs jaunes ou d’azur, gisent les cadavres des hommes et des chevaux.
Zerbin se signale par les plus admirables prouesses qu’ait jamais faites garçon de son âge; il taille, tue et détruit les païens, qui tombent en foule autour de lui comme la pluie. Ariodant donne de grandes preuves de courage en présence de ses nouveaux sujets, et remplit de terreur et d’admiration les gens de Navarre et de Castille.
Chelinde et Mosco, tous deux bâtards de feu Calabrun, roi d’Aragon, et Calamidor de Barcelone, réputés parmi les plus vaillants, avaient laissé derrière eux leurs étendards; croyant acquérir une facile gloire en tuant Zerbin, ils avaient fondu sur lui et avaient blessé son destrier au flanc.
Le destrier transpercé de trois coups de lance tombe mort; mais le brave Zerbin est aussitôt sur pied et se précipite, pour venger son cheval, vers ceux qui le lui ont tué. Il rejoint tout d’abord Mosco, qui est le plus près de lui et qui croit le faire prisonnier; il le frappe d’un coup de pointe, lui transperce le flanc, et le jette hors de selle, pâle et glacé.
Chelinde, voyant que son frère lui est ravi, accourt plein de fureur sur Zerbin, espérant le renverser sous le choc; mais celui-ci saisit le coursier par le frein, et le renverse à terre, d’où il ne se relève pas; il ne mangera plus désormais ni avoine ni foin. Zerbin a frappé si fort que, du même coup de taille, il a occis le cheval et le maître.
Calamidor, effrayé de ce qu’il vient de voir, tourne bride pour fuir en toute hâte; mais Zerbin lui porte un coup par derrière, en disant: «--Traître; attends, attends!--» Le coup ne porte pas aussi loin que Zerbin l’espérait à cause de la distance. Il ne peut atteindre le cavalier, mais il frappe le destrier sur la croupe, et le jette à terre.
Son maître abandonne le cheval, et cherche à s’échapper en se traînant sur les pieds et sur les mains; mais cela lui réussit peu. Le duc de Trason passe par hasard sur lui et l’écrase sous le poids. Ariodant et Lurcanio accourent à l’endroit où Zerbin est entouré d’une foule d’ennemis. Ils amènent avec eux d’autres chevaliers qui prêtent leur aide à Zerbin, jusqu’à ce qu’il ait pu remonter à cheval.
Ariodant faisait tournoyer son glaive, et Artalique et Margan s’en aperçurent trop bien. Étéarque et Casimir sentirent encore davantage la puissance de son bras. Les deux premiers s’enfuirent blessés; les deux autres restèrent morts sur place. Lurcanio montre sa force; il frappe, heurte, renverse et tue.
Ne croyez pas, seigneur, que dans la plaine le combat soit moins acharné que près du fleuve, ni que l’armée conduite par le brave duc de Lancastre reste en arrière. Ses troupes attaquent les Espagnols, et de part et d’autre la lutte est pareille; fantassins, cavaliers et capitaines savent des deux côtés se servir de leurs mains.
En première ligne viennent Oldrade et Fiéramont; l’un est duc de Glocester, l’autre duc d’York. Avec eux est Richard, comte de Warwick, et l’audacieux Henri, duc de Clarence. Ils ont pour adversaires Mataliste, Follicon, Baricondo et leur suite. Le premier possède Alméria, le second tient Grenade, et Baricondo est maître de Majorque.
Le combat opiniâtre présenta longtemps des chances égales, et l’on n’aurait pu y discerner le moindre avantage d’un côté ou d’autre. On voyait les deux armées avancer et reculer comme les moissons à la brise de mai, ou comme les vagues mobiles qui vont et viennent sur le rivage, sans suivre une même direction. Puis, après s’être quelque temps réjouie de ce jeu sanglant, la Fortune redevint à la fin contraire aux Maures.
Le duc de Glocester fait vider les arçons à Mataliste; en même temps, Fiéramont renverse Follicon après l’avoir blessé à l’épaule droite; les deux païens sont faits prisonniers des Anglais. De son côté, Baricondo est tué de la main du duc de Clarence.
Les païens en conçoivent tant d’épouvante et les fidèles tant d’ardeur, que les premiers ne songent qu’à battre en retraite et à fuir en désordre, tandis que les autres gagnent toujours du terrain et ne pensent qu’à tuer et à poursuivre les ennemis. S’il ne leur était pas venu du secours, les Sarrasins auraient été anéantis sur ce point.
Mais Ferragus qui, jusque-là ne s’était pas trop écarté du roi Marsile, voyant fuir les bannières, et l’armée sarrasine à moitié détruite, éperonne son cheval et le pousse à l’endroit où la bataille était le plus acharnée. Il arrive juste à temps pour voir tomber de son destrier, avec la tête fendue, Olympe de la Serre.
C’était un jouvenceau qui, par les doux sons de sa lyre à deux cornes, se faisait fort d’attendrir les cœurs, fussent-ils plus durs que la pierre. Heureux s’il avait su se contenter d’un tel pouvoir, et s’il avait eu en horreur, les boucliers, les arcs, les flèches, les cimeterres et les lances qui le firent mourir si jeune sur la terre de France!
Quand Ferragus le voit tomber, lui qui l’aimait et qui le tenait en grande estime, il ressent de sa perte plus de douleur que de celle de mille autres tués avant lui. Il frappe son meurtrier avec une telle force, qu’il le partage en deux depuis la cime du casque, lui fend le front, les yeux, la figure, jusqu’au milieu de la poitrine, et le jette mort à terre.
Il ne s’arrête pas là; il brandit son épée en cercle, rompt les casques, brise les cottes de mailles; marque celui-ci au front, cet autre à la joue; coupe à l’un la tête, à l’autre le bras; il répand tant de sang, il tue tant de monde, que la bataille est suspendue en cet endroit, et que la vile multitude épouvantée fuit sans ordre, massacrée et rompue.
Le roi Agramant, désireux de faire preuve de vaillance et de prendre part au carnage, se jette dans la mêlée. Il a près de lui Balivers, Farulant, Prusion, Soridan et Bambirague. Puis vient une multitude de guerriers sans nom, qui feront en ce jour un lac de leur sang répandu. On compterait plus facilement chaque feuille qui tombe quand l’automne dépouille les arbres.
Agramant ayant fait venir des remparts un grand nombre de cavaliers et de fantassins, les envoie en toute hâte, sous les ordres du roi de Fez, sur les derrières de l’armée, pour s’opposer aux gens d’Irlande dont on voyait les bataillons accourir tumultueusement dans le but d’occuper les logements des Sarrasins.
Le roi de Fez exécute promptement cet ordre, car tout retard aurait été funeste. Pendant ce temps, le roi Agramant rassemble le reste de ses troupes et les entraîne à la bataille. Il se dirige vers le fleuve, car il lui semble qu’en cet endroit on a besoin de sa présence, un messager du roi Sobrin étant venu demander du secours.
Il conduisait, réunie en une seule troupe, plus de la moitié de son armée. A la seule rumeur produite par cette masse, les Écossais sont terrifiés, et leur frayeur est telle, qu’ils n’écoutent plus la voix de l’honneur et rompent leurs rangs. Zerbin, Lurcanio et Ariodant, restent seuls au milieu de la débâcle pour arrêter l’attaque furieuse des ennemis. Zerbin, qui était à pied, y eût probablement péri, si le brave Renaud ne s’en était aperçu à temps.
Le paladin combattait d’un autre côté, et il avait vu fuir devant lui plus de cent bannières. Dès que lui parvient la fâcheuse nouvelle du grand péril que courait Zerbin, démonté et abandonné par les siens au milieu des gens de Cyrène, il fait faire volte-face à son cheval, et il se dirige rapidement vers l’endroit où il aperçoit les fuyards.
Il arrive à l’endroit où il voit les Écossais revenir en fuyant; il leur crie: «--Où allez-vous? Êtes-vous donc assez lâches pour laisser le champ de bataille à une si vile canaille? Où sont les dépouilles dont je croyais que vous deviez orner vos églises? Quelle gloire, quels éloges pensez-vous mériter en abandonnant le fils de votre roi seul et à pied?--»
Il prend des mains de son écuyer une énorme lance, et voyant non loin de là Prusion, roi d’Alfarache, il fond sur lui, lui fait vider les arçons et le jette mort sur la plaine. Il couche à terre Agricolte et Bambirague; puis il blesse grièvement Soridan; et il l’aurait occis comme les autres, si sa lance avait été plus forte.
Il saisit Flamberge, sa lance s’étant rompue. Il en frappe Serpentin, le chevalier aux étoiles, dont les armes étaient enchantées; néanmoins le coup l’envoie évanoui hors de selle. C’est ainsi que Renaud fait une place belle et spacieuse autour du prince d’Écosse, ce qui permet à ce dernier de saisir au passage un destrier dont la selle est vide, et d’y monter.
Il était temps, et s’il avait un peu plus tardé, il n’aurait probablement pas pu le faire, car Agramant, Dardinel, Sobrin et le roi Balastro arrivaient tous à la fois. Mais Zerbin, qui a pu se mettre auparavant en selle, fait tournoyer son glaive, envoyant tantôt celui-ci, tantôt celui-là porter en enfer des nouvelles des vivants.
Le brave Renaud, qui s’attaquait toujours de préférence aux plus redoutables, dirige son épée contre le roi Agramant, qui lui paraît beaucoup trop vaillant et hardi--il faisait, en effet, plus de besogne à lui seul que mille autres guerriers--et se précipite sur lui avec Bayard. Il le frappe et le heurte tout à la fois en plein flanc, et le renverse ainsi que son destrier.
Pendant qu’en dehors des murs, la haine, la rage, la fureur poussent les deux armées à s’exterminer dans une si cruelle bataille, Rodomont, dans Paris, égorge la population et brûle les palais et les temples sacrés. Charles, qui combat sur un autre point, ne voit rien de cela et n’en entend point parler. Il est occupé à recevoir dans la ville Odoard et Ariman avec leurs troupes de Bretagne.
Lorsque arrive près de lui un écuyer, la pâleur au visage, et qui peut à peine tirer un souffle de sa poitrine: «--Hélas! seigneur, hélas!--répète-t-il plusieurs fois, avant de pouvoir dire autre chose,--aujourd’hui l’empire romain descend dans la tombe; le Christ a abandonné aujourd’hui son peuple; un démon est tombé du ciel pour rendre cette cité à jamais inhabitable.
«Satan,--ce ne peut être un autre que lui,--ruine et détruit la malheureuse cité. Tourne-toi et regarde les tourbillons de fumée produits par la flamme dévastatrice. Écoute la plainte qui retentit jusqu’au ciel et vient confirmer ce que te dit ton serviteur. C’est un seul homme qui, par le fer et le feu, saccage ta belle ville; et devant lui chacun prend la fuite.--»
Comme celui qui commence par entendre le tumulte et le battement répété du tocsin, puis aperçoit près de lui, et le touchant presque, l’incendie que chacun connaissait déjà, tel est le roi Charles en apprenant cette nouvelle calamité, et en en recevant de ses propres yeux la confirmation. Il dirige sur-le-champ le gros de ses meilleures troupes vers l’endroit où il entend les cris et la grande rumeur.
Charles appelle à lui le plus qu’il peut de ses paladins et de ses meilleurs guerriers, et fait porter sa bannière vers la place où le païen s’est retiré. Il entend la clameur; il voit les horribles traces de sa cruauté; il voit des membres humains épars de tous côtés. Mais en voilà assez pour le moment; que celui qui volontiers écoute cette belle histoire revienne une autre fois.
CHANT XVII.
ARGUMENT.--Charles exhorte ses paladins, et attaque avec eux les ennemis.--Griffon, Origile et Martan arrivent à Damas, à la fête donnée par Norandin. Griffon est vainqueur du tournoi; Martan y montre une grande couardise, mais il usurpe l’honneur de la victoire, tandis que Griffon ne reçoit que honte et outrages.