Part 2
En effet, sur la rive du Nil, près de l’embouchure, se tient dans une tour un brigand qui tue les paysans et les voyageurs, et, pillant tout le monde, porte ses ravages jusqu’au Caire. Personne ne peut lui résister; on raconte que c’est en vain qu’on chercherait à lui arracher la vie. Il a déjà reçu plus de cent mille blessures, et jamais on n’a pu parvenir à le tuer.
Pour voir s’il peut faire trancher le fil de sa vie par la Parque, Astolphe s’en va à la recherche d’Orrile--c’est ainsi que s’appelait le brigand--et arrive à Damiette. De là, il parvient à l’endroit où le Nil entre dans la mer, et voit, sur la rive, la grande tour où demeure la brute enchantée, née d’un lutin et d’une fée.
Il arrive au moment où une cruelle bataille se livre entre Orrile et deux guerriers. Orrile est seul, et cependant il harcèle tellement ses deux adversaires, qu’ils ont grand peine à s’en défendre. Pourtant l’un et l’autre ont par tout le monde un grand renom de vaillance. Ce sont les deux fils d’Olivier: Griffon le Blanc, et Aquilant le Noir.
Il est vrai que le mécréant était venu au combat avec un grand avantage. Il avait amené avec lui sur le terrain de la lutte une bête féroce que l’on trouve seulement dans ces contrées. Elle vit à la fois sur le rivage et au fond du fleuve. Les corps humains sont sa nourriture, et elle dévore les voyageurs imprudents et les malheureux nautoniers.
La bête gisait morte sur le sable, près du port, tuée par la main des deux frères; mais Orrile n’en est pas moins redoutable. Plusieurs fois l’un et l’autre de ses adversaires ont mis ses membres en pièces sans qu’il en soit mort. On ne pouvait pas même le tuer en le taillant en morceaux, car dès qu’on lui avait coupé une main ou une jambe, il la recollait comme si elle avait été de cire.
Tantôt Griffon lui fend la tête jusqu’aux dents, tantôt Aquilant la lui tranche jusqu’à la poitrine; il se rit toujours de leurs coups. Eux s’irritent de voir qu’ils n’obtiennent aucun résultat. Que celui qui a jamais vu l’argent fondu, nommé mercure par les alchimistes, tomber de haut et s’éparpiller, puis se réunir en une seule masse comme avant, se représente Orrile.
Si on lui coupe la tête, il se baisse et ne cesse de chercher à tâtons jusqu’à ce qu’il la retrouve. Alors, il la prend, tantôt par les cheveux, tantôt par le nez, et la fixe à son cou, je ne sais avec quels clous. Griffon parvient une fois à la saisir, et, étendant le bras, il la jette dans le fleuve, mais sans un meilleur résultat, car Orrile, qui nage comme un poisson, plonge et revient sur la rive sain et sauf avec sa tête.
Deux belles dames, richement vêtues, l’une de blanc, l’autre de noir, se tenaient sur la rive et regardaient cet âpre combat dont elles étaient cause. C’étaient les deux fées bienfaisantes qui avaient élevé les fils d’Olivier après les avoir arrachés, encore au berceau, aux griffes aiguës de deux oiseaux gigantesques,
Lesquels les avaient enlevés à Gismonda et transportés loin de leur pays natal. Mais je n’ai pas besoin de m’étendre sur ce sujet, car l’histoire est connue de tout le monde, bien que l’auteur, trompé sur le nom de leur père, l’ait confondu, je ne sais comment, avec une autre. Les deux jeunes guerriers livrent en ce moment un combat auquel les deux dames les ont poussés.
Le jour, encore haut sur les îles Fortunées, avait déjà disparu de ces climats; l’ombre empêchait de bien distinguer les objets sous la lumière incertaine et inégale de la lune, lorsque Orrile rentra dans sa tour, les deux sœurs, dont l’une est blanche et l’autre noire, ayant cru devoir suspendre la terrible bataille jusqu’à ce que le soleil eût de nouveau reparu sur l’horizon.
Astolphe, qui depuis longtemps avait reconnu Griffon et Aquilant à leurs armes et surtout à leurs coups terribles, s’empressa de les saluer avec courtoisie. Ceux-ci, reconnaissant dans le vainqueur du géant enchaîné, le chevalier du Léopard--c’est ainsi qu’à la cour on appelait le duc,--l’accueillirent avec non moins d’empressement.
Les dames conduisent alors les chevaliers se reposer dans leur palais qui était voisin. Des damoiselles, des écuyers, viennent à leur rencontre jusqu’à moitié chemin avec des torches allumées. Ils confient leurs destriers aux valets qui doivent en avoir soin, se débarrassent de leurs armes, et trouvent, au fond d’un beau jardin, une table servie, près d’une fontaine limpide et agréable.
Ils font lier le géant avec une autre énorme chaîne, à un vieil arbre au tronc rugueux et que les plus fortes secousses ne pourraient rompre. Ils le donnent à garder à dix sergents d’armes, afin qu’il ne puisse se délier pendant la nuit, ni les assaillir pendant qu’ils sont sans défiance.
Devant l’abondante et somptueuse table dont la bonne chère fut le moindre attrait, les convives causèrent la plus grande partie du temps d’Orrile et de la merveilleuse faculté qu’il avait--ce qui semble un rêve à qui y pense--de remettre en place sa tête ou ses bras gisants à terre, et de revenir au combat toujours plus féroce.
Astolphe avait déjà lu dans son livre qui enseignait à combattre les enchantements, qu’on ne pourrait ôter la vie à Orrile avant de lui avoir coupé un cheveu placé sur sa tête. Dès que ce cheveu sera enlevé ou coupé, il devra malgré lui rendre l’âme. Voilà ce que disait le livre, mais il n’apprenait pas à reconnaître ce cheveu au milieu d’une si abondante chevelure.
Astolphe ne se réjouit pas moins d’avance de la victoire que s’il la tenait déjà, car il espère, en peu de coups, arracher du mécréant le cheveu et la vie. Il se promet de récolter pour son propre compte toute la gloire d’une pareille entreprise. Il donnera la mort à Orrile, si toutefois il ne déplaît pas aux deux frères qu’il combatte à leur place.
Ceux-ci lui cèdent volontiers la besogne, convaincus qu’il y perdra sa peine. L’aurore avait déjà embrasé le ciel, lorsque Orrile descendit de sa demeure dans la plaine. Entre le duc et lui, la bataille ne tarda pas à commencer; l’un avait une massue à la main, l’autre l’épée. Astolphe attend qu’un coup sur mille enlève la vie à son adversaire.
Il lui abat tantôt le poing avec la massue, tantôt l’un et l’autre bras. Tantôt, malgré la cuirasse, il le perce d’outre en outre, tantôt il le coupe par morceaux. Mais Orrile ramasse ses membres et se relève toujours sain et sauf. Astolphe avait beau le tailler en cent pièces, il le voyait se reformer en un clin d’œil.
Enfin un des mille coups qu’il lui avait portés l’atteignit au-dessus des épaules, à ras du menton, et lui emporta la tête avec le casque. Aussitôt, plus prompt à descendre de cheval qu’Orrile, il prit dans sa main la chevelure sanglante, remonta lestement en selle, et la porta tout courant vers le Nil, afin qu’Orrile ne pût plus la ravoir.
Celui-ci, qui ne s’était pas aperçu du fait, allait cherchant sa tête à travers la poussière; mais dès qu’il eut compris que son adversaire l’emportait au milieu de la forêt, il courut à son destrier, sauta dessus et se mit à sa poursuite. Il aurait voulu crier: attends; arrête, arrête! mais le duc lui avait ôté la bouche.
Pourtant, comme il ne lui a point enlevé les talons, il se rassure et le poursuit à toute bride. Rabican, dont la vitesse est merveilleuse, le laisse bien loin derrière lui dans la campagne. Pendant ce temps, Astolphe cherche rapidement dans la chevelure, de la nuque aux sourcils, pour voir s’il ne reconnaîtra pas le cheveu fatal qui rend Orrile immortel.
Parmi une si grande quantité de cheveux, il n’en est pas un qui se distingue des autres par sa longueur ou sa tournure particulière. Quel est donc celui qu’Astolphe doit arracher, pour donner la mort à l’infâme brigand? «--Le mieux--se dit-il--est de les couper ou de les arracher tous.--» Et n’ayant ni rasoirs ni ciseaux à sa disposition, il se sert de son épée, qui était si effilée qu’elle aurait pu raser.
Et tenant la tête par le nez, il enleva complètement la chevelure par devant et par derrière. Le fatal cheveu se trouvait parmi les autres. Aussitôt la face devint pâle et livide, les yeux se contournèrent, signes certains qu’elle était morte. Le buste qui venait par derrière, décapité, tomba de selle et s’agita dans une dernière convulsion.
Astolphe revint à l’endroit où il avait laissé les dames et les chevaliers, tenant à la main cette tête où étaient les empreintes de la mort, et montra le tronc qui gisait au loin par terre. Je ne sais trop si les deux frères le virent avec plaisir, bien qu’il lui montrassent un visage gracieux, car ils devaient être mordus au cœur par la jalousie à cause de la victoire qui leur était enlevée.
Et je ne crois pas que le résultat de la bataille fut non plus très agréable aux deux dames. C’étaient elles qui avaient mis les deux frères aux prises avec Orrile, pour retarder autant que possible le cruel destin qui, paraît-il, les attendait bientôt en France. Elles espéraient les retenir si longtemps au loin, que la cruelle influence serait dissipée.
Dès que le gouverneur de Damiette eut été informé de la mort d’Orrile, il lâcha une colombe qui portait un message lié sous son aile avec un fil. La colombe arriva au Caire. De là, on en lâcha une seconde pour un autre lieu, et ainsi de suite, de sorte qu’en peu d’heures la nouvelle de la mort d’Orrile fut connue dans toute l’Égypte.
Le duc, ayant terminé son entreprise, engagea fortement les deux nobles garçons--bien qu’ils en eussent d’eux-mêmes grande envie, et qu’ils n’eussent pas besoin d’être stimulés ni excités--à laisser les combats aventureux de l’Orient, pour aller défendre la Sainte Église et l’empire romain, et à chercher la gloire parmi leurs compatriotes.
Griffon et Aquilant prirent chacun congé de leurs dames. Celles-ci, quelque douleur qu’elles eussent de ce départ, ne s’y opposèrent cependant pas. Astolphe se dirigea avec eux sur la droite, car ils avaient résolu, avant de retourner en France, d’aller saluer les lieux saints où Dieu s’était fait homme.
Ils auraient pu prendre à gauche où la route eût été plus agréable et plus facile, et ne pas s’éloigner des bords de la mer; ils s’en allèrent pourtant par la droite, où le chemin était affreux et escarpé, mais qui les rapprochait de six journées de marche de la cité sainte de Palestine. On trouve à peine de l’herbe et de l’eau sur cette route; on y manque de tout le reste.
De sorte que, avant de se mettre en route, ils s’approvisionnèrent de ce dont ils pouvaient avoir besoin, et chargèrent leur bagage sur les épaules du géant, qui aurait encore porté une tour. Après avoir parcouru un chemin âpre et sauvage, ils aperçurent, du haut d’une montagne, la terre sainte où le suprême Amour lava notre erreur avec son propre sang.
Ils trouvèrent à l’entrée de la ville un gentil jouvenceau qu’ils connaissaient déjà, Sansonnet de la Mecque, plus expérimenté qu’on ne l’est d’ordinaire à son âge, car il était dans la première fleur de sa jeunesse. Il était fameux et considéré pour sa grande vaillance et son extrême bonté. Roland l’avait converti à notre foi, et lui avait donné le baptême de sa main.
Ils le trouvèrent occupé à élever une forteresse contre le calife d’Égypte. Son intention était d’entourer la montagne du Calvaire d’un mur de deux milles de long. Ils furent accueillis par lui avec cet empressement qui dénote clairement l’amitié sincère; il les accompagna dans la ville, et leur fit donner des logements dans son royal palais.
Il avait le gouvernement de la ville et y exerçait, au nom de Charles, un juste commandement. Le duc Astolphe lui fit don de ce grand et démesuré géant qui, pour porter des fardeaux, lui valait dix bêtes de somme, tant il était robuste. Astolphe lui donna le géant et lui laissa aussi le filet qui l’en avait rendu maître.
Sansonnet, en échange, donna au duc une riche et belle ceinture pour son épée, et des éperons tout en or, depuis la courroie jusqu’aux molettes. On disait qu’ils avaient jadis appartenu au chevalier qui délivra la damoiselle du dragon. Sansonnet les avait trouvés à Jaffa, avec beaucoup d’autres armures, quand il avait pris cette ville.
S’étant confessés de leurs fautes à un monastère qui donnait le bon exemple à toute la contrée, ils visitèrent tous les lieux témoins des mystères de la Passion du Christ, et qui, à l’éternel opprobre des chrétiens, sont maintenant usurpés par les Maures impies. Mais l’Europe en armes, est possédée de la fureur de faire la guerre partout, excepté où il l’aurait fallu.
Pendant qu’ils appliquaient ainsi leurs âmes pénétrées de dévotion aux cérémonies et aux sacrements religieux, arriva de Grèce un pèlerin connu de Griffon, qui lui apporta des nouvelles graves et douloureuses, trop différentes de celles qu’il attendait, et qui lui enflammèrent tellement le cœur, qu’elles lui firent mettre les oraisons de côté.
Le chevalier, pour son malheur, aimait une dame nommée Origile. Il n’y en avait pas une, entre mille, ayant visage plus beau et plus belle prestance. Mais elle était si fourbe et de nature si mauvaise, que vous auriez pu chercher dans toutes les cités et les villas sur la terre ferme, et dans les îles de la mer, sans trouver sa pareille.
Il l’avait laissée dans la cité de Constantin, en proie à une fièvre aiguë et cruelle, et au moment où il revenait, espérant la trouver plus belle que jamais, voilà que le malheureux apprenait qu’elle avait suivi à Antioche un nouvel amant, sous prétexte qu’il ne lui convenait pas, dans un âge si jeune, de dormir seule plus longtemps.
Depuis l’instant où il avait reçu cette triste nouvelle, Griffon soupirait nuit et jour. Tous les plaisirs qui séduisaient et entraînaient ses compagnons lui paraissaient insupportables. Ceux à qui Amour a fait sentir ses rigueurs, savent si ses traits sont de bonne trempe. Griffon souffrait un martyre d’autant plus cruel, qu’il n’osait pas dire le mal qui le rongeait.
Et cela, parce que son frère Aquilant, plus sage que lui, lui avait mille fois déjà reproché cet amour, et cherché à le lui arracher du cœur, regardant celle qui en était l’objet comme la pire de toutes les femmes qu’on pût trouver. Mais Griffon l’excusait quand son frère la condamnait. La plupart du temps, notre jugement se trompe.
C’est pourquoi il résolut, sans en parler à Aquilant, de s’en aller seul jusqu’à Antioche et d’en ramener celle qui lui avait arraché le cœur de la poitrine. Il brûlait aussi de trouver celui qui la lui avait enlevée, et d’en tirer une telle vengeance qu’on en parlerait toujours. Je dirai, dans l’autre chant, comment il mit son projet à exécution, et ce qui s’ensuivit.
CHANT XVI.
ARGUMENT.--Griffon rencontre près de Damas Origile et son nouvel amant; il croit à leurs paroles mensongères.--Renaud arrive sous les murs de Paris avec le secours de l’armée anglaise. De part et d’autre se produisent des preuves d’une grande valeur. Grand carnage et graves incendies dans Paris, du fait de Rodomont; Charles y court avec une troupe d’élite.
Les peines d’amour sont cruelles et nombreuses; j’ai souffert la plupart d’entre elles et je les ai pour mon malheur si bien expérimentées, que je puis en parler savamment. C’est pourquoi, si je dis ou si j’ai dit d’autres fois, soit en paroles, soit dans mes écrits, que les unes sont un mal léger, les autres une douleur acerbe et poignante, tenez mon jugement à cet égard pour vrai.
Je dis, j’ai dit et je dirai jusqu’à ce que je cesse de vivre, que celui qui se trouve pris dans des liens honorables, sa dame se montrât-elle entièrement contraire à ses désirs, Amour lui refusât-il toute récompense pour ses soins assidus, dût-il languir jusqu’à en mourir, ne doit pas se plaindre s’il a hautement placé son cœur.
Mais celui-là doit pleurer, qui s’est fait l’esclave de deux beaux yeux, d’une belle chevelure, sous lesquels se cache un cœur pervers, et dont de nombreuses souillures ont terni la pureté. Le malheureux voudrait fuir, et, comme le cerf blessé, il porte le trait mortel partout où il va. Il rougit de lui-même et de son amour; il n’ose pas l’avouer, et il souhaite en vain de guérir.
Le jeune Griffon est dans ce cas. Il ne peut s’amender et il reconnaît son erreur. Il voit à quelle créature vile il a donné son cœur; il sait qu’Origile est infâme et sans foi; cependant sa raison est vaincue par la mauvaise habitude, et sa volonté cède au penchant qui l’entraîne. Quelque perfide, quelque ingrate et coupable que soit sa maîtresse, il est poussé, malgré lui, à aller à sa recherche.
Je dis donc, pour poursuivre cette intéressante histoire, qu’il sortit secrètement de la ville, sans oser en parler à son frère qui l’avait souvent blâmé, mais en vain. Prenant à sa gauche, il se dirigea vers Rama, par le chemin le plus facile et le plus fréquenté. Il arriva en six jours à Damas de Syrie; de là, il partit pour Antioche.
Il rencontra, un peu après avoir quitté Damas, le chevalier à qui Origile avait donné son cœur. Origile et lui se convenaient à merveille comme perversité; ainsi se conviennent l’herbe et les fleurs. L’un comme l’autre avait le cœur léger; l’un comme l’autre était perfide et traître; l’un comme l’autre cachait ses vices, au détriment d’autrui, sous un aspect séduisant.
Comme je vous dis, le chevalier chevauchait sur un grand destrier pompeusement caparaçonné. La perfide Origile lui tenait compagnie, vêtue d’une robe d’azur brodée d’or. Il avait à ses côtés deux valets auxquels il faisait porter son casque et son écu, son intention étant de paraître avec éclat dans une joute qui devait se livrer à Damas.
Une fête splendide annoncée pour cette époque par le roi de Damas, faisait en effet accourir les chevaliers dans leurs plus beaux équipements. Dès que la putain voit paraître Griffon, elle craint qu’il ne l’outrage et ne l’accable de son mépris. Elle sait que son amant n’est pas assez fort pour la défendre et la préserver de la mort.
Mais pleine d’audace et d’astuce, bien que tremblante de peur, elle compose son visage, et maîtrise tellement sa voix, qu’aucun symptôme de crainte ne se révèle en elle. Ayant déjà ourdi sa ruse avec son amant, elle accourt, feignant une joie extrême, tend vers Griffon les bras ouverts, le saisit au cou et s’y suspend avec abandon.
Puis, joignant à ses gestes affectueux de douces paroles, elle disait en pleurant: «--Mon seigneur, est-ce là la récompense due à celle qui t’adore et te révère? Pendant près d’un an, j’ai été seule séparée de toi, et tu n’en es point affligé! Si j’étais restée à attendre ton retour, je ne sais si j’aurais pu vivre jusqu’à aujourd’hui.
«Au moment où je croyais que, de la brillante cour de Nicosie où tu étais allé, tu allais revenir auprès de moi que tu avais laissée presque morte d’une fièvre violente, j’appris que tu étais passé en Syrie. Cette nouvelle me causa un chagrin si fort, que, ne sachant comment je pourrais te suivre, je fus sur le point de me percer le cœur de ma propre main.
«Mais la fortune, en m’accordant une double faveur, montra qu’elle avait plus souci de moi que tu n’en as toi-même; elle m’envoya mon frère, avec lequel je suis venue ici, et qui a protégé mon honneur; et maintenant elle amène cette bonne rencontre que j’estime comme le plus heureux des événements. Il était bien temps, du reste, car si elle avait tardé plus longtemps, je serais morte, mon seigneur, en t’appelant.--»
Et l’astucieuse dame, qui en aurait remontré à un renard, continue ses reproches avec tant d’adresse, qu’elle fait retomber tous les torts sur Griffon. Elle lui fait croire que son compagnon est plus que son parent, et qu’elle et lui ont reçu d’un même père la chair et les os. Enfin, elle arrange de telle façon ses mensonges, qu’ils paraissent plus vrais que saint Luc et saint Jean.
Non seulement Griffon n’accuse plus de perfidie cette femme plus méchante encore que belle, non seulement il ne songe plus à tirer vengeance de celui qui s’est fait le complice de son adultère, mais il s’estime heureux de pouvoir se disculper des torts que sa maîtresse a rejetés sur lui; et comme si c’eût été véritablement son frère, il ne cesse de combler le chevalier de caresses.
Et il s’en retourne avec lui du côté de Damas. Chemin faisant, il apprend de son compagnon que le riche roi de Syrie doit y tenir une cour splendide, et que tout chevalier, qu’il soit chrétien ou à quelque autre religion qu’il appartienne, pourra rester en sûreté dans la ville et au dehors pendant toute la durée de la fête.
Mais je ne suis pas assez décidé à poursuivre l’histoire de la perfide Origile, qui n’a pas trompé un seul amant, mais qui en a trahi mille et mille, pour ne pas retourner vers les deux cent mille combattants, et même plus, qui s’agitent au milieu des flammes sous les murs de Paris, au grand dommage et à la grande terreur de ses habitants.
Je vous laissai au moment où Agramant livrait assaut à une des portes de la ville qu’il croyait trouver sans défense. Il arriva, au contraire, qu’il y rencontra plus de résistance que partout ailleurs, car Charles s’y trouvait en personne, ayant auprès de lui les maîtres dans l’art de la guerre: les deux Guy, les deux Angelins, un des Angeliers, Avin, Avole, Othon et Bérenger.
Sous les yeux de Charles, et sous les yeux du roi Agramant, l’une et l’autre armée brûle de se signaler; chacun veut saisir cette occasion d’acquérir une grande gloire et de mériter des récompenses, tout en faisant son devoir. Mais les Maures eurent beau donner des preuves de valeur, ils ne purent réparer les pertes considérables qu’ils essuyèrent, et le nombre de ceux d’entre eux qui restèrent morts montra aux autres combien leur audace était folle.
Du haut des remparts les flèches tombent sur les ennemis, aussi épaisses que la grêle. Les cris des nôtres et des assaillants font trembler le ciel même. Mais il faut que Charles et qu’Agramant attendent un peu, car je veux chanter les exploits du Mars africain, de Rodomont, qui, épouvantable et terrible, court par toute la ville.
Je ne sais, seigneur, si vous vous rappelez ce Sarrasin qui, miraculeusement sauvé, avait laissé ses soldats mourants et dévorés par la flamme avide entre le premier et le second rempart,--le plus horrible spectacle qu’on vît jamais.--J’ai dit que, d’un bond, il avait sauté dans la ville par-dessus le fossé qui l’entoure.
Lorsque le Sarrasin féroce, aux armes étranges, et couvert de la peau écailleuse d’un serpent, apparut tout à coup aux endroits où les vieillards et la population inoffensive se tenaient, prêtant l’oreille aux moindres nouvelles, un cri d’épouvante, une immense clameur, accompagnés de battements de mains désespérés, monta jusqu’aux étoiles. Ceux qui purent fuir s’empressèrent de se réfugier dans les temples et dans les maisons.
Mais le robuste Sarrasin, faisant tournoyer son épée, ne le permet qu’à un petit nombre. Là il coupe une jambe par la moitié, ici il fait voler une tête loin du buste. Il transperce l’un de part en part, il fend l’autre depuis la tête jusqu’aux hanches; et de tous ceux qu’il tue, qu’il frappe et qu’il chasse en foule devant lui, il n’en voit aucun le regarder en face.
De même que le tigre en présence d’un troupeau sans défense, dans les champs hyrcaniens ou sur les bords du Gange, ou comme le loup qui attaque les chèvres et les agneaux sur la montagne que soulève Typhée[5], le cruel païen poursuivait, je ne dirai pas des escadrons, je ne dirai pas des phalanges, mais une vile populace digne de mourir avant de naître.
Il n’en trouve pas un, parmi tous ceux qu’il taille, qu’il transperce ou qu’il fauche, dont il puisse voir la figure. Le long de cette rue si populeuse et si garnie qui s’en va droit au pont Saint-Michel, le féroce et terrible Rodomont court, faisant tournoyer son épée sanglante. Il frappe également le valet et le maître, et n’épargne pas plus le juste que le pécheur.