Part 19
Voici qu’ils en sont aux injures, aux cris, aux exclamations de colère; ils tirent leurs épées et le choc cruel des deux fers retentit. Ainsi tout d’abord le vent souffle à peine; puis il commence à ébranler frênes et chênes; enfin, roulant jusqu’au ciel un nuage de poussière, il déracine les arbres, renverse les maisons, soulève la mer où il déchaîne la tempête, et détruit les troupeaux épars dans la forêt.
Les deux païens sont sans égaux sur terre. Leur audace, leur force prodigieuse leur font frapper des coups et entamer un combat dignes de leur féroce origine. La terre tremble au bruit terrible du choc produit par les épées qui se rencontrent. Les armes jettent au ciel des milliers d’étincelles, et sont comme deux flambeaux embrasés.
L’âpre bataille se poursuit entre les deux rois, sans qu’aucun d’eux éprouve le besoin de se reposer ou de reprendre haleine. Ils cherchent, d’un côté ou d’autre, à ouvrir les pièces de leurs armures, à pénétrer à travers les mailles. Ni l’un ni l’autre ne perd ou ne gagne du terrain. Mais, comme s’ils étaient entourés d’un fossé ou d’une muraille, ils ne s’écartent pas d’un pouce du cercle étroit où ils combattent.
Au milieu de mille coups, le Tartare frappe une fois à deux mains sur le front du roi d’Alger et lui fait voir autant de lumières et d’étincelles qu’il y en eut jamais. L’Africain sent sa force l’abandonner; sa tête va toucher la croupe de son cheval; il perd les étriers et, sous les yeux de celle qu’il aime tant, il est près de tomber de selle.
Mais, de même que l’arc de fin acier, solide et bien trempé, se redresse avec d’autant plus de force qu’il a été plus courbé par le martinet et le levier, et rend plus de mal qu’il n’en a reçu, ainsi l’Africain se relève aussitôt, et porte à son ennemi un coup deux fois plus fort.
Rodomont frappe le fils du roi Agrican juste à l’endroit où il a été frappé lui-même. Il ne peut cependant lui blesser le visage, défendu par les armes troyennes; mais il étourdit tellement le Tartare, qu’il ne sait pas s’il fait jour ou s’il fait nuit. Rodomont, plein de fureur, porte sans s’arrêter un autre coup qu’il dirige contre la tête.
Le cheval du Tartare, effrayé par l’épée qui siffle en retombant de haut, fait un saut en arrière pour l’éviter, et vient ainsi, à son propre détriment, en aide à son maître. L’épée le frappe, au beau milieu de la tête, d’un coup destiné au cavalier et non à lui. La malheureuse bête n’avait pas le casque de Troyes, comme son maître; aussi elle est tuée net.
Elle tombe, et Mandricard se retrouve sur pied. Revenu de son étourdissement, il fait tournoyer Durandal. La vue de son cheval mort allume sa colère comme un vaste incendie, et le met hors de lui. L’Africain cherche à le heurter de son destrier, mais Mandricard ne bronche pas plus que l’écueil battu des ondes. Il réussit à faire tomber le destrier de son adversaire, tout en restant ferme sur ses pieds.
L’Africain, qui sent son cheval manquer sous lui, abandonne les étriers, et, s’appuyant sur les arçons, saute légèrement à terre. Ainsi l’un et l’autre se retrouvent face à face, à chances égales. Le combat recommence plus ardent que jamais. La haine, la colère, l’orgueil croissent des deux côtés et prolongent la lutte. Mais soudain arrive en toute hâte un messager qui les sépare.
Arrive un messager du peuple maure. C’était un de ceux qui avaient été envoyés par toute la France, pour rappeler sous les drapeaux les capitaines et les chevaliers sarrasins, car l’empereur aux fleurs de lys d’or assiégeait les logements de l’armée des infidèles, laquelle, à moins d’être promptement secourue, devait nécessairement périr.
Le messager reconnaît les chevaliers à leurs armes et à leurs vêtements, mais surtout à leur façon de manier l’épée, ainsi qu’aux coups formidables que d’autres mains que les leurs n’auraient pu porter. Cependant, il n’ose s’interposer entre eux, car il n’est pas rassuré par sa qualité de messager du roi, et ne se fie pas non plus à son inviolabilité d’ambassadeur.
Mais il vient à Doralice et lui apprend qu’Agramant, Marsile et Stordilan, avec un petit nombre de soldats, sont assiégés dans leur camp par l’armée des chrétiens, et courent de grands dangers. Après lui avoir raconté le fait, il la prie d’apaiser les deux guerriers, de rétablir l’accord entre eux, et de les amener au camp, pour délivrer l’armée sarrasine.
La dame s’élance hardiment entre les deux chevaliers et leur dit: «--Je vous ordonne, par l’amour que je sais que vous me portez, de réserver vos épées pour un meilleur usage, et de venir sur-le-champ avec moi au secours du camp sarrasin, dont les tentes sont en ce moment assiégées et sur le point d’être anéanties si elles ne sont promptement secourues.--»
Le messager se joint à elle et leur annonce en détail le grand péril où se trouvent les Sarrasins. Il leur remet des lettres du fils du roi Trojan adressées au fils d’Ulien. Les deux guerriers consentent enfin à ajourner leur querelle. Ils concluent une trêve jusqu’au jour où le siège du camp sarrasin sera levé.
Mais dès que leurs compagnons seront délivrés, et sans attendre un instant de plus, ils cesseront de marcher d’accord, et recommenceront leur guerre implacable, ardente, jusqu’à ce que le sort des armes ait décidé auquel des deux doit appartenir la dame. Celle-ci, entre les mains de laquelle ils font serment, leur sert de garant à tous deux.
Cependant la Discorde, ennemie impatiente de la paix et de toute trêve, ainsi que l’Orgueil qui l’accompagne, veulent s’opposer à un tel arrangement. Mais Amour, présent au débat, et à la puissance duquel personne ne résiste, est plus fort qu’eux. Il éloigne, à coups de flèches, la Discorde et l’Orgueil.
La trêve fut donc conclue entre les deux rivaux au gré de celle qui pouvait tout sur eux. Il leur manquait un de leurs chevaux, car celui du Tartare gisait mort à terre. Aussi Bride-d’Or, qui paissait parmi les herbes fraîches le long de la rive, vint-il fort à propos. Mais me voici arrivé à la fin de ce chant, de sorte qu’avec votre agrément je ferai une pause.
CHANT XXV.
ARGUMENT.--Roger, après avoir jeté dans le puits l’écu enchanté, délivre Richardet, frère de Bradamante, du supplice du feu auquel il avait été condamné, et apprend de lui la cause de sa condamnation. Tous les deux passent au château d’Aigremont, où Roger donne de ses nouvelles à Bradamante par une lettre. Puis, en compagnie de Richardet et d’Aldigier, il se met en chemin pour empêcher que Maugis et Vivian soient livrés aux Mayençais. Il rencontre un chevalier sur le lieu même où devait se faire la livraison des deux guerriers de la maison de Clermont.
Oh! quel violent combat se livrent, dans un cœur juvénile, le désir de la gloire et la fougue de l’amour! A la vérité, on ne pourrait dire lequel de ces deux sentiments l’emporte sur l’autre, car ils sont tour à tour vainqueurs. En cette circonstance, les deux chevaliers obéirent à la rigoureuse loi du devoir et de l’honneur, en suspendant leur querelle amoureuse pour voler au secours de leur camp.
Toutefois, ce fut encore Amour qui l’emporta; car, si leur dame ne leur avait point ordonné d’en agir ainsi, la cruelle bataille ne se serait terminée qu’avec le triomphe de l’un d’eux, et c’est en vain qu’Agramant et son armée auraient réclamé leur aide. Amour n’est donc pas toujours funeste; s’il est souvent nuisible, il est parfois utile.
Les deux chevaliers païens, ayant différé toute querelle, s’en vont maintenant au secours de l’armée d’Afrique, et se dirigent vers Paris, accompagnés de leur gente dame. Avec eux chemine aussi le petit nain qui avait suivi les traces du Tartare, et avait conduit jusqu’à lui le jaloux Rodomont.
Ils arrivent dans un pré, où plusieurs chevaliers se délassaient au bord d’un ruisseau. Deux d’entre eux étaient désarmés; les deux autres avaient leur casque. Une dame, fort belle de visage, était avec eux. Je vous dirai ailleurs qui ils étaient, non maintenant, car j’ai à vous parler auparavant de Roger, du brave Roger qui, comme je vous l’ai raconté, avait jeté dans un puits l’écu enchanté.
Il était à peine éloigné d’un mille, qu’il vit venir en grande hâte un des courriers que le fils de Trojan avait envoyés à ses chevaliers pour réclamer leur concours. Ce courrier lui apprit que Charles tenait en un tel péril l’armée sarrasine, que si elle n’était promptement secourue elle y laisserait bien vite l’honneur et la vie.
Roger, à cette nouvelle, fut assailli par un grand nombre de pensées diverses qui lui vinrent toutes à la fois à l’esprit. Mais ce n’était ni le lieu ni le moment de réfléchir longtemps au meilleur parti à prendre. Il laissa partir le messager, et tourna bride vers l’endroit où la dame le pressait tellement d’aller, qu’elle ne lui donnait pas même le temps de se reposer.
En suivant le chemin qu’ils avaient pris tout d’abord, ils arrivèrent, au déclin du jour, dans une ville que le roi Marsile possédait au beau milieu de la France et qu’il avait prise, pendant la dernière guerre, au roi Charles. Roger ne fut arrêté par personne aux ponts-levis ou aux portes, bien que tout autour des remparts il y eût une grande quantité d’hommes d’armes.
La damoiselle qui l’accompagnait étant connue de ces gens, on le laissa passer librement et sans même lui demander d’où il venait. Il arriva à la grande place et la trouva pleine de monde, et éclairée par le feu d’un bûcher. Tout au milieu se tenait, le visage couvert de pâleur, le jouvenceau condamné à mort.
A peine Roger eut-il levé les yeux sur cet infortuné qui penchait vers la terre sa figure inondée de larmes, qu’il crut voir Bradamante, tellement le jeune homme lui ressemblait. Plus il regardait son visage et sa personne, et plus il lui semblait que c’était elle. «--C’est Bradamante--se dit-il--ou je ne suis plus Roger!
«Emportée par une trop grande ardeur, elle aura pris la défense du condamné, et sa tentative ayant échoué, elle aura, je le vois, été faite prisonnière. Ah! pourquoi s’est-elle tant pressée, puisque je ne pouvais pas me trouver à côté d’elle pour tenter l’entreprise? Mais je rends grâce à Dieu d’être venu encore à temps pour la sauver.--»
Et, sans plus tarder, il saisit son épée, car il avait rompu sa lance dans sa lutte à l’autre château, et pousse son destrier au milieu de la foule. Son épée décrit un cercle et ouvre à l’un le front, à l’autre la gorge, à un troisième la joue. La populace fuit en criant; un grand nombre restent sur place éclopés ou la tête fracassée.
Telle une bande d’oiseaux qui, sur les bords d’un étang, voltigent en sûreté et pourvoient à leur nourriture; si quelque faucon fond à l’improviste sur eux du haut des airs, et en saisit un dans ses serres, tout le reste s’éparpille en fuyant; chacun s’inquiète peu de son voisin et ne songe qu’à son propre salut. Ainsi vous auriez vu faire tous ces gens, dès que le brave Roger se fut précipité sur eux.
A quatre ou six, plus lents à fuir que les autres, Roger abat la tête de dessus les épaules. Il en partage autant jusqu’à la poitrine, et un nombre infini jusqu’aux yeux et jusqu’aux dents. Je sais bien qu’ils n’avaient point de casques, mais ils étaient cependant couverts de coiffes en fer luisant; et quand bien même ils eussent eu des casques, ils n’en auraient pas été moins taillés, ou peu s’en faut.
La force de Roger était bien supérieure à celle qu’on trouve chez les chevaliers de notre époque. Elle surpassait également celle de l’ours, du lion ou de quelque autre animal féroce que ce soit, de nos pays ou d’ailleurs. La foudre seule pouvait l’égaler, ou bien le grand diable[16], non pas celui de l’enfer, mais celui de mon seigneur, qui va avec le feu et qui se fait faire place au ciel, à terre et sur mer.
A chacun de ses coups, un homme tombait à terre, et souvent deux à la fois. Il lui arriva même d’en tuer quatre et jusqu’à cinq d’un coup, de sorte qu’il en eut bien vite occis une centaine. Son glaive, qu’il avait tiré, taillait comme du lait l’acier le plus dur. Falérine, pour donner la mort à Roland, avait forgé la cruelle épée[17] dans les jardins d’Orgagna.
Elle se repentit dans la suite de son œuvre, car ce fut avec cette même épée qu’elle vit détruire son jardin. Quel carnage, quelles ruines ne devait-elle pas faire maintenant entre les mains d’un tel guerrier! Si jamais Roger déploya une force et une fureur peu communes, si jamais sa vaillance se manifesta pleinement, ce fut ce jour-là, alors qu’il croyait venir au secours de sa dame.
La foule fuyait devant lui comme le lièvre devant les chiens lancés. Ceux qui restèrent morts sur place furent nombreux. Ceux qui s’enfuirent furent plus nombreux encore. Pendant ce temps, la dame avait délié les liens qui retenaient les mains du jeune homme, et l’avait armé de son mieux, en lui mettant une épée à la main et un bouclier au cou.
Celui-ci, qui avait été si indignement traité, brûlait de se venger le plus possible sur tous ces gens; aussi, par l’énergie qu’il déploya en cette circonstance, montra-t-il qu’il méritait le titre de preux et de vaillant. Le soleil avait déjà noyé les roues dorées de son char dans la mer d’occident, lorsque Roger, victorieux, sortit du château, accompagné du jouvenceau.
Quand le jeune garçon se trouva en sûreté hors des portes, il exprima, avec beaucoup de gentillesse et de courtoisie, sa reconnaissance à Roger qui s’était exposé à la mort pour le sauver, et cela sans le connaître. Il le pria de lui dire son nom, afin qu’il sût à qui il avait une telle obligation.
«--Je vois--se disait Roger--le beau visage, les belles manières, les traits charmants de ma Bradamante, mais je ne reconnais pas la douceur de son parler si suave. Il ne me semble pas non plus que c’est ainsi qu’elle devrait remercier son amant fidèle. Mais si cependant c’est bien Bradamante, comment a-t-elle sitôt oublié mon nom?--»
Pour sortir de cette incertitude, Roger lui dit poliment: «--Je vous ai vu ailleurs à ce que je pense, mais je ne puis me souvenir où. Dites-le-moi, si vous vous le rappelez, et faites-moi le plaisir de m’apprendre aussi votre nom, pour que je sache quel est celui que mon aide a sauvé aujourd’hui du feu.--»
«--Il se peut que vous m’ayez vu en effet--répondit celui-ci--mais je ne sais où ni quand. Je vais aussi de mon côté, parcourant le monde, et cherchant çà et là les aventures extraordinaires. Peut-être avez-vous vu une sœur à moi, qui a endossé l’armure et porte l’épée au flanc. Nous sommes jumeaux, et elle me ressemble tellement, que, dans notre famille, on ne peut nous distinguer l’un de l’autre.
«Vous ne seriez pas le premier, ni le second, ni même le quatrième qui auriez été pris à cette ressemblance, puisque mon père, mes frères, et jusqu’à celle qui nous a donné le jour à tous deux, ne savent pas nous distinguer. Il est vrai que la chevelure que je porte courte et rare, comme tous les hommes, et les longs cheveux de ma sœur, arrangés en tresses, faisaient la seule différence qui existât entre nous;
«Mais depuis qu’un jour elle fut blessée à la tête--il serait trop long de vous dire comment--et que, pour la guérir, un serviteur de Jésus lui eut taillé les cheveux au niveau de l’oreille, aucune différence ne subsista plus entre nous, si ce n’est le sexe et le nom. Je suis Richardet, et ma sœur s’appelle Bradamante. Je suis le frère de Renaud; elle en est la sœur.
«Et si cela ne vous ennuyait pas de m’écouter, je vous dirais une chose qui vous stupéfierait; je vous dirais ce qui m’advint, par suite de cette ressemblance. C’est une aventure qui, après m’avoir causé beaucoup de joie au commencement, a failli amener mon martyre.--» Roger, à qui l’on n’aurait pu raconter de plus douce histoire que celle où était mêlé le souvenir de sa dame, le pria de continuer, et le jeune chevalier lui dit:
«--Il y a quelque temps, ma sœur, passant dans les bois d’alentour, fut blessée par une troupe de Sarrasins qui la surprit sans son casque qu’elle avait déposé sur la route. On fut obligé de lui couper ses longs cheveux, pour la guérir d’une cruelle blessure qu’elle avait reçue à la tête. Depuis cette époque, elle errait par la forêt, les cheveux ainsi coupés courts.
«Elle arriva un jour près d’une fontaine ombreuse. Se trouvant fatiguée, elle descendit de cheval, délaça son casque et s’endormit sur l’herbe tendre. Je ne crois pas, en vérité, qu’on puisse inventer une fable aussi intéressante que cette histoire véridique. Soudain arriva Fleur-d’Épine, dame d’Espagne, qui était venue pour chasser dans le bois.
«En voyant ma sœur revêtue entièrement de son armure, excepté le visage, et portant l’épée en guise de quenouille, elle la prit pour un chevalier. A force de considérer sa figure et ses grâces viriles, elle s’en sentit le cœur épris. Elle l’invita à la suivre à la chasse, et parvint à l’attirer loin de ses compagnons, dans l’endroit le plus touffu.
«Seule avec elle en ce lieu solitaire où elle ne craint pas d’être surprise, elle lui découvre peu à peu, par ses gestes et ses paroles, la blessure dont son cœur est atteint. Ses yeux ardents et ses soupirs enflammés montrent son âme consumée de désir. Tantôt son visage pâlit; tantôt il se colore d’une vive rougeur; enfin elle se hasarde à prendre un baiser.
«Ma sœur s’était bien aperçue que la dame s’était trompée à son endroit. Ne pouvant lui venir en aide, en cette circonstance, elle se trouvait dans un grand embarras. Il vaut mieux, pensa-t-elle, la détromper de sa fausse croyance, et me faire connaître pour une femme gentille, que de me laisser passer pour un homme ridicule.
«Et elle disait vrai; car c’eût été vraiment une infamie de la part d’un homme, de rester comme un marbre devant une si belle dame, pleine de grâces et d’agaceries, et de se borner à la payer de paroles, en tenant l’aile basse comme un coucou. De son air le plus aimable, ma sœur lui explique comme quoi elle est une damoiselle;
«Qu’elle cherche à acquérir la gloire des armes, comme jadis Hippolyte et Camille. Elle lui dit qu’elle était née en Afrique, sur le bord de la mer, dans la cité d’Arzille[18], et que, dès sa plus tendre enfance, elle avait été habituée à manier l’écu et la lance. Cette confidence n’amortit pas une étincelle du feu qui consumait la dame énamourée. Le remède venait trop tard pour guérir la plaie faite par le trait qu’Amour avait enfoncé si profondément.
«Le visage de Bradamante ne lui en paraît pas moins beau, son regard moins doux, ses manières moins séduisantes. Elle ne peut reprendre possession de son cœur qui déjà ne lui appartient plus. En voyant ma sœur sous cet habit, il lui semble impossible de ne pas se consumer de désir pour elle, et quand elle songe que c’est une femme, elle soupire, elle pleure, et montre une douleur immense.
«Quiconque aurait ce jour-là été témoin de son désespoir et de ses pleurs, aurait pleuré avec elle. «--Quels tourments--disait-elle--furent jamais plus cruels que les miens? A tout autre amour, coupable ou permis, je pourrais espérer une fin désirée; je saurais séparer la rose de ses épines. Seul mon désir est sans espoir.
«Si tu voulais, Amour jaloux de mon heureux destin, me faire sentir tes rigueurs, ne pouvais-tu te contenter de me faire subir les maux ordinaires aux autres amants? Parmi les hommes, ni parmi les animaux, je n’ai jamais vu une femelle s’éprendre d’amour pour une autre femelle. Une femme ne paraît point belle aux autres femmes, pas plus que la biche à la biche et la brebis à la brebis.
«Sur la terre, dans les airs, au sein des ondes, je suis seule à souffrir une telle cruauté de ta part, et tu as voulu, en agissant ainsi, montrer, par une funeste erreur, jusqu’où peut aller ton pouvoir. L’épouse du roi Ninus, qui aima son fils, éprouva un désir impie et coupable; il en fut de même pour Myrrha, qui aima son père, et pour Pasiphaë, la Crétoise, qui s’éprit d’un taureau. Mais mon désir est plus extravagant encore qu’aucun de ceux-là.
«Dans les cas que je viens de citer, la femelle prit toujours un mâle pour objet de ses désirs; elle pouvait espérer les satisfaire, et, comme je l’ai entendu dire, elle y réussit en effet. Pasiphaë entra dans une vache de bois; les autres arrivèrent à leur but par des moyens variés. Mais quand bien même Dédale me prêterait son ingénieux concours, il ne pourrait délier ce nœud fait par la nature, cette maîtresse souveraine et trop prévoyante.--»
«Ainsi se plaint, se consume, gémit la belle dame, sans pouvoir apaiser son ennui. Tantôt elle se frappe le visage, tantôt elle s’arrache les cheveux, cherchant à se venger d’elle-même. Ma sœur, toute contristée d’une telle douleur, en pleure de pitié. Elle s’efforce de la détourner de son fol et vain désir; mais elle ne réussit pas et ses paroles sont vaines.
«Fleur-d’Épine, qui réclame un secours et non des consolations, se lamente et se plaint de plus en plus. Déjà le jour approchait de sa fin, et le soleil rougissait tout l’occident. Il était l’heure de chercher un abri, si l’on ne voulait point passer la nuit dans le bois. La dame invita Bradamante à venir avec elle dans sa demeure qui était peu éloignée de là.
«Ma sœur ne sut pas lui refuser cette faveur, et elles vinrent toutes les deux dans ce lieu même où la populace scélérate et félonne m’aurait jeté au feu, si tu n’étais arrivé. Dès qu’elles furent rentrées dans le palais, la belle Fleur-d’Épine combla ma sœur de caresses, et lui ayant donné des vêtements de femme, la fit reconnaître à chacun pour une dame,
«Afin que personne, arguant de son aspect viril, ne pût en prendre prétexte pour la blâmer. Elle espérait aussi que, les vêtements d’homme portés par Bradamante ayant causé son mal, elle pourrait, en la voyant sous son aspect véritable, chasser de son esprit la pensée qui l’obsédait.
«Elles partagèrent le même lit, mais leur repos fut loin d’être le même, car l’une dormit tranquillement, tandis que l’autre ne cessa de pleurer et de gémir, sentant son désir de plus en plus impérieux. Et si parfois le sommeil la prenait, il lui semblait, dans un songe aussi rapide que trompeur, que le ciel l’avait exaucée, et avait changé le sexe de Bradamante.
«Comme le malade brûlé par une soif ardente, s’il vient à s’endormir avec cette envie qui le consume, se voit, dans son sommeil troublé et inquiet, entouré d’eaux de toutes parts, ainsi Fleur-d’Épine s’imagine dans son rêve que son désir est satisfait. Elle se réveille, et veut s’assurer aussitôt de la main si c’est la vérité, mais, hélas! elle se convainc toujours que ce n’est qu’un vain songe.
«Que de prières, que de vœux elle adressa, pendant cette nuit, à Mahomet et à tous les dieux, pour leur demander de changer, par un miracle éclatant, le sexe de sa compagne! Mais tous ses vœux restèrent sans effet. Peut-être même le ciel se riait-il d’elle. La nuit s’acheva enfin, et Phébus, montrant sa blonde tête hors de la mer, vint rendre la lumière au monde.
«Dès que le jour eut paru, et qu’elles eurent quitté le lit, Fleur-d’Épine sentit redoubler sa douleur, car Bradamante, désireuse de sortir d’un pareil embarras, parlait déjà de partir. La gente damoiselle veut qu’en partant elle accepte en don un magnifique genêt, tout harnaché d’or, et une soubreveste richement brodée de sa propre main.
«Fleur-d’Épine, après l’avoir accompagnée pendant quelque temps, rentra toute en pleurs dans son château. Ma sœur, ayant pressé le pas, arriva le même jour à Montauban. Nous tous, ses frères, ainsi que notre pauvre mère, nous l’entourâmes en lui faisant fête, car, n’ayant pas reçu depuis longtemps de ses nouvelles, nous étions fort inquiets, et nous craignions qu’elle ne fût morte.