Roland Furieux, tome 2

Part 18

Chapter 184,084 wordsPublic domain

Le déloyal se laissa tomber, les deux genoux à terre, et dit: «--Mon seigneur, tout homme en ce monde est sujet au péché et à l’erreur. La seule différence qui existe entre le bon et le méchant, c’est que l’un cède devant le plus petit désir qui vient l’assaillir, tandis que l’autre se défend et résiste, et ne succombe que si la séduction devient par trop forte.

«Si tu m’avais confié la défense d’un de tes châteaux, et qu’au premier assaut j’eusse, sans faire de résistance, laissé planter les bannières ennemies sur les remparts, j’aurais mérité d’être accusé de lâcheté ou, ce qui est plus grave, de trahison. Mais si je n’eusse cédé qu’à la force, je suis bien certain que, loin d’être blâmé, j’aurais acquis gloire et récompense.

«Plus l’ennemi est puissant, plus l’excuse de celui qui perd la bataille est acceptable. Je devais garder ma foi avec autant de souci qu’une forteresse assiégée de toutes parts. Aussi me suis-je efforcé de la garder, appelant à mon secours toute la raison, toute l’énergie dont la Souveraine Prudence m’a doué. Mais enfin, vaincu par une force irrésistible, j’ai succombé.--»

Ainsi dit Odoric; puis il ajouta d’autres excuses trop longues pour vous les raconter toutes. Il chercha à montrer qu’il avait été poussé par un entraînement fatal et non par une fantaisie légère. Si jamais prières eurent le pouvoir d’apaiser la colère, si l’humilité du langage obtint jamais un résultat, ce dut être en ce moment, car Odoric trouva des accents capables d’émouvoir le cœur le plus dur.

Zerbin hésite; doit-il ou non tirer vengeance d’une telle injure? Il sent que le crime du félon mérite la mort; mais le souvenir de l’étroite amitié qui les a si longtemps unis tempère, par la pitié, la colère dont son cœur est embrasé, et réclame merci pour le coupable.

Pendant que Zerbin était ainsi en suspens et se demandait s’il devait rendre la liberté à Odoric, l’emmener captif pour le retenir dans les tourments, ou se débarrasser par la mort de la vue du traître, le palefroi auquel Mandricard avait enlevé la bride vint à passer, hennissant et emporté par sa course. Sur son dos était la vieille qui avait, peu auparavant, failli envoyer Zerbin à la mort.

Le palefroi, ayant entendu de loin hennir les autres coursiers, accourait au milieu d’eux, emportant la vieille tout en pleurs et criant en vain au secours. Dès que Zerbin la vit, il leva les mains au Ciel pour le remercier de la faveur qu’il lui faisait en lui livrant les deux seuls êtres qu’il devait haïr.

Zerbin fait arrêter la vieille en attendant qu’il ait décidé ce qu’il en devait faire. Il songe d’abord à lui couper le nez et les deux oreilles, pour servir d’exemple aux malfaiteurs; puis il lui paraît préférable de donner son corps en pâture aux vautours. Après avoir hésité entre plusieurs genres de châtiments, il prend enfin la résolution suivante:

Il se tourne vers ses compagnons et dit: «--Je suis heureux de pouvoir laisser la vie à ce félon, car, s’il ne mérite point un pardon complet, il ne mérite pas non plus un châtiment aussi terrible que la mort. Qu’il vive et qu’on le délie, j’y consens; son crime lui fut inspiré par l’amour, et les fautes que fait commettre l’amour peuvent facilement s’excuser.

«Amour a souvent troublé des esprits plus sains que ne l’avait celui-ci, et les a poussés à de bien plus grands excès que l’outrage dont nous avons tous été victimes. C’est moi qui devrais être puni d’avoir été assez aveugle pour lui confier une semblable mission, sans songer que le feu allume facilement la paille.--»

Puis, regardant Odoric: «--Je veux,--lui dit-il,--qu’en punition de ta faute, tu aies pendant un an cette vieille pour compagne; tu ne pourras la quitter un seul instant, ni jour ni nuit, où que tu ailles, où que tu t’arrêtes. Enfin tu devras la défendre contre quiconque voudrait lui faire outrage.

«Je veux que, si elle te l’ordonne, tu livres combat à tous ceux qu’elle te désignera. Pendant ce temps, tu parcourras avec elle la France entière, de ville en ville.--» Ainsi dit Zerbin. Le crime d’Odoric méritant la mort, c’était le placer devant une fosse profonde où il ne pourrait éviter de choir que par le plus grand des hasards.

La vieille a trahi tant de dames et tant de chevaliers, elle en a tant et tant outragé, que celui qui devra l’accompagner ne pourra rencontrer de chevalier errant sans avoir à soutenir une lutte. Ainsi, ils seront punis tous les deux: elle, de ses anciens forfaits; lui, en étant obligé de prendre injustement sa défense. Il ne pourra rester ainsi longtemps sans recevoir la mort.

Zerbin exigea d’Odoric un serment solennel d’observer cette prescription, sous peine, dans le cas où il viendrait à y manquer, de ne plus obtenir la moindre pitié ni aucune merci s’il retombait en ses mains, et de subir une mort cruelle. Puis, se tournant vers Almon et Corèbe, Zerbin fit délier Odoric.

Corèbe, aidé d’Almon, délia le traître, mais sans se presser. L’un et l’autre regrettaient de voir échapper ainsi une vengeance après laquelle ils avaient longtemps soupiré. Enfin le félon partit en compagnie de la vieille maudite. On ne lit pas dans Turpin ce qu’il en advint; mais j’ai trouvé, depuis, un auteur qui en a écrit plus long.

Cet auteur, dont je tairai le nom, écrit qu’après avoir marché pendant une journée à peine, Odoric, pour se débarrasser de sa gênante compagne, mit, en dépit de son serment et du pacte conclu, un lacet au cou de Gabrine, et la laissa pendue à un orme. Il ajoute que, moins d’un an après, Almon lui fit subir le même traitement, mais il ne dit pas en quel lieu.

Zerbin, qui suivait la trace du paladin et ne voulait pas la perdre, envoie alors de ses nouvelles à son armée, qui devait être fort inquiète à son sujet. Il charge Almon de ce message, en lui faisant force recommandations qu’il serait trop long de raconter. Il fait d’abord partir Almon, puis il envoie également Corèbe, et ne garde personne auprès de lui, excepté Isabelle.

L’affection que Zerbin et Isabelle portaient au vaillant paladin était si grande, leur désir était si grand de savoir s’il avait retrouvé le Sarrasin qui l’avait jeté à bas de son destrier avec sa selle, que Zerbin ne voulut point rejoindre l’armée avant la fin du troisième jour.

C’était le terme que Roland avait fixé pour attendre lui-même le chevalier qui ne portait point d’épée. Zerbin ne laisse pas un seul des endroits par où a passé le comte sans y passer lui aussi. Enfin il arrive parmi les arbres où l’ingrate Angélique avait gravé son chiffre, un peu hors de la route. Il voit la fontaine, le rocher et tout le reste brisés en mille pièces.

Il voit au loin briller je ne sais quoi, et il trouve que c’est la cuirasse du comte; puis il retrouve son casque, mais ce n’est pas ce casque fameux qui arma jadis la tête de l’Africain Almonte. Il entend hennir un destrier au plus épais du bois, et, à ce bruit, il lève la tête. Il voit Bride-d’Or, qui paissait tranquillement l’herbe, et dont la bride pendait à l’arçon de la selle.

Il cherche Durandal à travers la forêt et la voit gisant hors du fourreau. Il trouve aussi, mais en lambeaux, la soubreveste dont le malheureux comte a dispersé les morceaux en cent endroits. Isabelle et Zerbin, le visage consterné, s’arrêtent tout surpris et ne savent que penser. Ils pourraient en effet tout supposer, excepté que Roland est privé de sa raison.

S’ils avaient seulement aperçu une goutte de sang, ils pourraient croire qu’il est mort. Cependant ils voient venir le long du ruisseau un jeune berger couvert de pâleur. Celui-ci, du haut d’une roche, avait été témoin de la fureur terrible de l’infortuné; il l’avait vu jeter ses armes, déchirer ses habits, mettre à mort les pasteurs et faire mille autres ravages.

Interrogé par Zerbin, il lui raconte tout ce qui s’est passé. Zerbin s’étonne et peut à peine y croire, malgré les preuves manifestes qu’il a sous les yeux. Quoi qu’il en soit, saisi de pitié, il met pied à terre, et, les yeux remplis de larmes, le cœur plein de tristesse, il s’en va de côté et d’autre, recueillant comme des reliques les débris épars çà et là.

Isabelle descend aussi de son palefroi et l’aide à recueillir les armes. Soudain arrive auprès d’eux une damoiselle au visage triste et dont le cœur semble plein de douleur. A ceux qui me demanderaient qui elle est, pourquoi elle s’afflige ainsi et quel chagrin l’oppresse, je répondrai que c’est Fleur-de-Lys, qui cherche les traces de son amant.

Brandimart, sans la prévenir, l’avait laissée dans la cité de Charles, où elle l’avait attendu six ou huit mois. A la fin, ne le voyant point revenir, elle se mit à le chercher partout, d’un rivage à l’autre, des Pyrénées aux Alpes. Elle l’avait cherché partout, excepté dans le palais de l’enchanteur Atlante.

Si elle était allée dans ce château d’Atlante, elle l’aurait vu errer avec Gradasse, Roger, Bradamante, Ferragus et Roland. Mais ensuite, quand, au son horrible et stupéfiant de son cor, Astolphe eut chassé le nécromant, Brandimart était retourné vers Paris. Mais Fleur-de-Lys ignorait tout cela.

Comme je vous l’ai dit, arrivée par hasard près des deux amants, Fleur-de-Lys reconnut les armes de Roland, ainsi que Bride-d’Or, resté sans maître, et la bride pendue à la selle. Elle constata de ses yeux la misérable aventure et put également en entendre le récit, car le berger lui raconta à elle aussi comment il avait vu Roland courir de tous côtés comme un fou.

Zerbin rassemble toutes les armes et en forme un beau trophée qu’il suspend à un pin. Voulant éviter que chevaliers, paysans ou voyageurs ne se les approprient, il grave sur le tronc verdoyant cette courte inscription: ARMURE DU PALADIN ROLAND, comme s’il eût voulu dire: Que personne n’y touche, s’il ne veut pas éprouver la colère de Roland.

Ce pieux devoir accompli, il se dispose à remonter sur son destrier, lorsque survient Mandricard. Celui-ci, voyant les superbes dépouilles suspendues au pin, le prie de lui dire ce que cela signifie. Zerbin lui raconte ce qu’on lui a rapporté à lui-même. Alors le roi païen tout joyeux s’avance sur-le-champ vers le pin et se saisit de l’épée,

Disant: «--Personne ne m’en peut blâmer; ce n’est pas d’aujourd’hui que cette épée est mienne, et je peux à bon droit en reprendre possession partout où je la trouve. Roland, qui n’osait la défendre, a simulé la folie et l’a jetée sur le chemin. Mais, parce qu’il excuse ainsi sa lâcheté, ce n’est pas une raison pour que je n’use pas de mon droit.--»

Zerbin lui criait: «--Ne la touche point, ou ne pense pas l’avoir sans combat. Si tu as eu ainsi les armes d’Hector, tu les as volées, et tu ne les possèdes pas légitimement.--» Sans plus rien se dire, ils courent l’un sur l’autre, avec une ardeur égale, avec le même courage. La bataille commence à peine, et déjà l’air retentit de cent coups.

Preste comme une flamme, Zerbin évite Durandal partout où elle tombe. Deçà, delà, il fait sauter son destrier comme un daim, aux endroits où la place lui semble le plus favorable. Et bien lui sert de ne pas perdre une minute, car un seul coup de cette épée l’enverrait retrouver les esprits des amants qui remplissent la forêt des myrtes ombreux.

Comme le chien agile se jette sur le porc qu’il a vu s’éloigner du troupeau et errer dans les champs, et tourne autour de lui, sautant de ci, de là, tandis que celui-ci guette l’occasion de le mordre, ainsi Zerbin prend bien garde de voir si l’épée se relève ou s’abaisse, afin de l’éviter. Pour conserver d’un même coup sa vie et son honneur, il a l’œil sans cesse aux aguets, et frappe ou s’éloigne à temps.

De l’autre côté, partout où vibre la terrible épée du Sarrasin, qu’elle frappe à plein ou à vide, on croirait entendre un vent des Alpes descendre, comme en mars, entre deux montagnes et secouer la chevelure d’une forêt dont il couche à terre les arbres, et dont il roule dans les airs les rameaux brisés. Bien que Zerbin ait déjà esquivé plusieurs coups, il ne peut éviter qu’un dernier l’atteigne.

Il ne peut éviter enfin qu’un grand coup de tranchant, glissant entre son épée et son écu, ne pénètre jusqu’à sa poitrine. Son haubert était épais, sa cotte de maille l’était également, ainsi que son panseron; cependant ils ne purent résister au choc, et donnèrent passage à la cruelle épée. Celle-ci tomba, coupant la cuirasse jusqu’à l’arçon.

Et si le coup avait porté en plein, il aurait fendu Zerbin par le milieu comme un roseau. Mais il pénétra dans la chair à peine assez pour endommager la peau. La plaie peu profonde, mais longue d’autant, n’aurait pu se mesurer avec une aune. Un sang chaud marque les armes blanches d’un filet rouge qui retombe jusqu’aux pieds.

Ainsi, souvent, j’ai vu la main plus blanche que l’albâtre, et dont mon cœur a ressenti tant de fois les atteintes, orner d’un beau ruban de pourpre un tissu d’argent. En vain Zerbin est passé maître dans les armes, en vain il possède beaucoup de force et encore plus de courage; la finesse des armes et la vigueur du roi de Tartarie donnent à son adversaire un trop grand avantage.

Le coup porté par le païen fut plus terrible en apparence qu’il ne le fut réellement. Isabelle sentit son cœur se fendre dans sa poitrine glacée. Quant à Zerbin, plein d’ardeur et de vaillance, et tout enflammé de colère et de dépit, il prend son épée à deux mains, et frappe de toute sa force le Tartare au beau milieu du casque.

Sous l’effroyable botte, l’altier Sarrasin s’incline jusque sur le col de son destrier. Si son casque n’avait pas été enchanté, le rude coup lui aurait séparé la tête en deux. Il ne tarde pas à se bien venger, et sans dire: «Je te la réserve pour un autre moment,» il lève son épée sur le casque de son adversaire, espérant lui fendre la tête jusqu’à la poitrine.

Zerbin, attentif à ses mouvements, fait promptement tourner son cheval à droite, mais pas assez vite cependant pour éviter l’épée tranchante qui frappe le bouclier, l’entr’ouvre du sommet à la base en deux parties égales, coupe le brassard, entaille le bras, et, brisant l’armure, descend encore sur la cuisse.

Zerbin cherche de tous côtés à blesser son adversaire sans pouvoir jamais y parvenir, car l’armure sur laquelle il frappe ne garde pas même la moindre trace de ses coups. De son côté, le roi de Tartarie prend un tel avantage sur Zerbin, qu’il le blesse en sept ou huit endroits, lui enlève son bouclier et lui rompt à moitié son casque.

Cependant Zerbin va perdant son sang; la force lui manque, bien qu’il ne s’en aperçoive pas encore. Son cœur vaillant, qui ne faiblit pas, suffit à soutenir son corps épuisé. Cependant sa dame, toute pâle de terreur, s’approche de Doralice et la supplie au nom de Dieu de faire cesser ce combat acharné et cruel.

Courtoise autant que belle, Doralice, encore peu rassurée elle-même sur l’issue du combat, fait volontiers ce que lui dit Isabelle et dispose son amant à la paix et à une trêve. De même, aux prières d’Isabelle, la colère vengeresse s’enfuit du cœur de Zerbin. Il s’éloigne par la route où elle l’entraîne, sans terminer son entreprise en faveur de l’épée du Comte.

Fleur-de-Lys, qui voit la bonne épée du malheureux Comte si mal défendue, s’afflige en silence. La douleur l’oppresse tellement, qu’elle pleure de colère et se frappe le front. Elle voudrait avoir Brandimart auprès d’elle pour tenter l’entreprise. Si jamais elle le retrouve, elle se propose de lui conter l’aventure, et elle ne croit pas qu’alors Mandricard s’enorgueillisse longtemps de posséder cette épée.

Fleur-de-Lys cherche en vain Brandimart du matin au soir. Elle fait un long chemin loin de lui, loin de lui qui est déjà retourné à Paris. Elle va si loin, par monts et par vaux, qu’elle arrive au passage d’une rivière où elle voit et reconnaît le malheureux paladin. Mais disons d’abord ce qu’il advint de Zerbin.

Laisser Durandal en de telles mains lui semble la pire de ses douleurs, bien qu’il puisse à peine se tenir à cheval, tellement il a perdu et tellement il perd de sang. Au bout d’un moment, la chaleur l’abandonne avec la colère, et ses souffrances augmentent à tel point qu’il sent la vie lui manquer.

Sa faiblesse l’empêche d’aller plus loin et l’oblige à s’arrêter près d’une fontaine. La damoiselle inconsolable ne sait ce qu’elle doit faire ou dire pour le secourir. Elle le voit mourir faute de soins, car le lieu où ils sont est trop éloigné de toute cité pour qu’un médecin puisse y venir et, par pitié ou à prix d’argent, panse le blessé.

Elle ne sait que se lamenter en vain et accuser la fortune et le ciel de cruauté et de barbarie. «--Hélas!--disait-elle--pourquoi ne m’avez-vous pas noyée quand je voguais sur l’Océan?--» Zerbin, qui a tourné vers elle ses yeux languissants, est plus désespéré de la voir se lamenter ainsi, que de la souffrance tenace et forte qui l’a conduit aux portes de la mort.

«--Mon cœur--lui disait-il--consentez à m’aimer encore quand je serai mort, car c’est de vous laisser seule et sans appui qui me chagrine, et non point de mourir. S’il m’était arrivé de terminer ma vie vous sachant en sûreté, je serais mort heureux et plein de joie d’expirer sur votre sein.

«Mais puisque mon destin injuste et dur veut que je vous laisse aux mains de je ne sais qui, je jure par cette bouche, par ces yeux, par cette chevelure qui m’ont enchaîné, que je vais désespéré dans l’enfer profond et obscur, où la pensée que je vous ai ainsi laissée sera plus cruelle que tous les tourments qui peuvent y être.--»

A ces mots, la désespérée Isabelle incline son visage ruisselant de pleurs, et collant sa bouche à celle de Zerbin, pâle comme une rose qu’on a oublié de cueillir et qui se flétrit sur la tige ombreuse, elle dit: «--Ne croyez pas, ô ma vie, faire sans moi ce suprême voyage.

«De cela, ô mon cœur, n’ayez aucune crainte; je vous suivrai au ciel ou dans l’enfer. Il faut que nos deux âmes s’envolent et partent ensemble, et soient ensemble réunies dans l’éternité. Je n’aurai pas plus tôt vu vos yeux se fermer, que la douleur me tuera, et si la douleur ne peut le faire, je vous jure qu’avec cette épée je me percerai la poitrine.

«J’espère que nos corps seront plus heureux, nous morts, que pendant notre vie. Quelqu’un passera sans doute par ici et, mû de pitié, leur donnera une même sépulture.--» Ainsi disant, elle recueille de ses lèvres décolorées, le souffle vital que la mort va ravir; elle attend jusqu’à ce qu’il en reste le moindre vestige.

Zerbin, renforçant sa voix débile, dit: «--Je vous prie et vous supplie, ô ma déesse, par cet amour que vous me témoignâtes quand vous abandonnâtes pour moi le rivage paternel, et si je puis ordonner, je vous ordonne de vivre pendant tout le temps qu’il plaira à Dieu. N’oubliez pas, quoi qu’il arrive, que je vous ai aimée autant qu’on peut aimer.

«Dieu vous enverra sans doute un protecteur pour vous préserver de toute mauvaise rencontre, comme il fit quand il conduisit le sénateur romain à la caverne pour vous en arracher. Ainsi sa bonté vous a secourue jadis sur mer et contre l’infâme Biscayen. Et s’il advient que par la suite vous deviez mourir, alors vous pourrez choisir la mort la plus douce.--»

Ces dernières paroles furent prononcées si bas qu’à peine, je crois, elles purent être entendues. Zerbin s’éteignit comme une lumière vacillante à qui la cire ou tout autre aliment contenu en elle vient à manquer. Qui pourra dire la douleur de la jeune fille, quand elle vit son cher Zerbin rester pâle, immobile et froid comme glace entre ses bras?

Elle se jette sur le corps sanglant et le baigne de larmes abondantes. Ses cris font retentir à plusieurs milles les bois et la campagne. Elle déchire, elle frappe, elle meurtrit ses joues et son sein; elle arrache sa belle chevelure d’or, appelant toujours en vain le nom aimé.

La douleur l’avait jetée dans une telle rage, dans une fureur telle, qu’elle aurait tourné contre elle-même l’épée de Zerbin, peu soucieuse d’obéir à son amant, si un ermite qui avait coutume de venir souvent à la fontaine, dont sa cellule n’était pas très éloignée, n’était survenu et ne s’était opposé à son dessein.

Le vénérable vieillard, qui unissait à la bonté une prudence naturelle, et qui était plein de charité et d’éloquence, finit, par ses exhortations persuasives, à rendre le calme à la dolente jeune fille. Il lui met sous les yeux, comme un miroir, les femmes du Nouveau et de l’Ancien Testament.

Puis il lui démontre comment en Dieu seul chacun trouve le vrai contentement, et que toutes les autres espérances humaines sont passagères, périssables et de peu de durée. Il lui dit tant de choses qu’il la fait revenir de son cruel dessein, et lui fait naître le désir de consacrer le reste de sa vie au service de Dieu.

Non pas qu’elle pense à oublier jamais le grand amour qu’elle a eu pour Zerbin, ni à abandonner sa dépouille. Elle veut au contraire l’avoir auprès d’elle la nuit et le jour, partout où elle sera, partout où elle ira. Avec l’aide de l’ermite, plus vigoureux et plus fort que son âge ne l’indique, elle charge Zerbin sur le destrier qui semble triste lui-même, et tous deux s’avancent pendant plusieurs jours à travers la forêt.

Le prudent vieillard ne voulut pas se retirer, seul à seule avec la belle jeune fille, dans la caverne sauvage où il avait, non loin de là, sa cellule solitaire. Il se disait à part lui: «--Il y a danger de tenir dans une seule main la paille et la flamme.--» Il ne se fiait point non plus à son âge ni à sa sagesse, pour risquer une semblable épreuve.

Il lui vint à la pensée de conduire Isabelle en Provence, près de Marseille, dans un château où se trouvait un monastère de saintes femmes, riche et bel édifice. Pour emporter le corps du chevalier, il fit construire dans un château qu’ils rencontrèrent sur leur route, un cercueil long et large, et bien calfeutré avec de la poix.

Pendant plusieurs jours, ils parcoururent un long espace, choisissant toujours les lieux les plus déserts, afin de passer inaperçus dans ce pays où tout présentait l’image de la guerre. A la fin, le passage leur fut barré par un chevalier qui les accabla d’outrages et d’injures. J’en parlerai en son lieu; pour le moment, je retourne au roi de Tartarie.

Le combat ayant eu la fin que je vous ai dite, le jeune guerrier s’était retiré sous de frais ombrages près d’une onde limpide, après avoir ôté la selle et la bride à son destrier qu’il laissa paître en liberté l’herbe tendre. Mais au bout de quelques instants il vit venir de loin un chevalier qui descendait de la montagne vers la plaine.

A peine Doralice eut-elle levé la tête qu’elle le reconnut, et le montrant à Mandricard, elle dit: «--Voici le superbe Rodomont, si mes yeux ne me trompent pas à cette distance. Il descend la montagne pour te livrer bataille. C’est maintenant qu’il te servira d’être vaillant; il considère comme une grande injure de m’avoir perdue, car j’étais son épouse et il vient pour se venger.--»

Comme le vaillant vautour, qui voit de loin venir vers lui un canard, une bécasse, une perdrix, une colombe ou tout autre oiseau semblable, lève la tête et se montre joyeux et satisfait, ainsi Mandricard, comme s’il était certain de faire de Rodomont une boucherie, un carnage, saute joyeux et léger sur son destrier, se raffermit sur ses étriers, et saisit la bride.

Lorsqu’ils sont assez près l’un de l’autre pour pouvoir entendre leurs paroles altières, le roi d’Alger commence à menacer son adversaire des mains et de la tête, criant qu’il le ferait repentir de lui avoir, pour satisfaire un désir téméraire, manqué de respect, à lui qui s’est toujours si largement vengé.

Mandricard lui répond: «--En vain tu essaies de m’effrayer par tes menaces. C’est ainsi qu’on épouvante les enfants et les femmes, ou ceux qui ne savent pas ce que c’est qu’une arme, mais non pas moi qui me plais plus à la bataille qu’au repos. Je suis prêt à combattre, à pied ou à cheval, armé ou désarmé, en rase campagne ou en champ clos.--»