Roland Furieux, tome 2

Part 17

Chapter 174,102 wordsPublic domain

Puis il dit: «--Je connais pourtant bien ces caractères; j’en ai tant de fois vu et lu de semblables! Elle a peut-être imaginé ce nom de Médor pour me désigner sous un pseudonyme.--» Par ces suppositions si éloignées de la vérité, et cherchant à se tromper lui-même, le malheureux Roland conserve quelque espérance qu’il ne tarde pas à chasser lui-même de son cœur.

Mais plus il cherche à étouffer ce soupçon mauvais, plus il le rallume et plus il le renouvelle, tel que l’imprudent oiseau qui est venu donner dans un filet ou qui s’est posé sur des gluaux, et qui s’embarrasse ou s’englue de plus en plus à mesure qu’il bat des ailes pour se délivrer. Roland arrive à un endroit où la montagne surplombe en forme de grotte au-dessus de la claire fontaine.

Les lierres et les vignes grimpantes en tapissent l’entrée de leurs lianes tordues. C’est là que les deux heureux amants avaient coutume de passer les heures les plus chaudes de la journée, enlacés dans les bras l’un de l’autre. Là, plus que dans aucun autre lieu des environs, se voient leurs noms, à l’intérieur et à l’extérieur, écrits tantôt au charbon, tantôt à la craie, ou gravés avec la pointe d’un couteau.

Le comte, plein de tristesse, met pied à terre en cet endroit, et voit sur l’entrée de la grotte des mots que Médor avait tracés de sa propre main et qui paraissent fraîchement écrits. Le jeune homme avait exprimé dans des vers le grand bonheur qu’il avait goûté dans la grotte. Je pense que ces vers devaient être fort beaux dans sa langue; voici quel était leur sens dans la nôtre:

«Arbres joyeux, vertes herbes, eaux limpides, caverne obscure aux fraîches ombres, où la belle Angélique, fille de Galafron, s’est abandonnée si souvent nue en mes bras, après avoir été vainement aimée par tant d’autres, comment moi, pauvre Médor, pourrai-je vous remercier du bonheur qui m’a été donné ici, autrement qu’en chantant à jamais vos louanges,

«Et qu’en priant tous les amoureux, nobles, chevaliers et damoiselles, ainsi que tous ceux, paysans ou voyageurs, que le hasard ou leur volonté conduira en ces lieux, de vous dire ceci: que les rayons du soleil et de la lune vous soient doux, ô verte prairie, frais ombrages, grotte, ruisseau, arbres touffus; et que le chœur des nymphes vous garde des pasteurs et des troupeaux!»

Ceci était écrit en arabe, que le comte comprenait aussi bien que le latin. Des nombreuses langues qu’il connaissait, c’était celle-là que le paladin possédait le mieux. Cela lui avait permis souvent d’éviter les périls et les outrages, quand il se trouvait au milieu du camp sarrasin; mais il ne se vante plus des bénéfices qu’il en a retirés jadis, car il éprouve maintenant une telle douleur, qu’elle compense bien tous les avantages passés.

Trois, quatre et six fois, l’infortuné relit ces vers, s’efforçant en vain d’y trouver autre chose que ce qui y est écrit; il le voit, au contraire, toujours plus clair et plus compréhensible. A chaque fois, il sent son cœur comprimé dans sa poitrine comme par une main glacée. Enfin il reste les yeux fixés sur le rocher, quoique son esprit en soit bien loin.

Il est près de perdre la raison, tellement il se livre en proie à la douleur. Croyez-en celui qui en a fait l’expérience, cette souffrance surpasse toutes les autres. Le menton sur la poitrine, il courbe un front privé d’audace. Sa douleur est si poignante, qu’il ne peut ni se plaindre ni pleurer.

Sa douleur impétueuse, et qui veut sortir trop vite et toute à la fois, reste concentrée dans son cœur. Ainsi nous voyons l’eau, enfermée dans un vase au large ventre et au col resserré, rester dans le vase quand celui-ci est renversé; le liquide, qui voudrait s’échapper, se presse tellement dans l’étroit goulot, que c’est à peine si elle sort goutte à goutte au dehors.

Roland revient un moment à lui; il pense encore que la chose peut n’être pas vraie; quelqu’un aura sans doute voulu diffamer le nom de sa dame, ou lui inspirer à lui-même une telle dose de jalousie, qu’elle le fasse mourir; il le croit, il le désire, il l’espère. Mais, quoi que ce soit, celui qui l’a fait a bien imité la main d’Angélique.

Cette faible espérance ranime un peu ses esprits et rafraîchit sa pensée. Il remonte sur Bride-d’Or. Déjà le soleil cède la place à sa sœur. Le paladin ne chevauche pas longtemps sans apercevoir la fumée s’échapper des toits, sans entendre aboyer les chiens et mugir les troupeaux. Il arrive dans un village où il se décide à loger.

Il descend nonchalamment de cheval et confie Bride-d’Or aux soins d’un garçon expérimenté. D’autres lui ôtent ses armes, d’autres détachent ses éperons d’or, un autre enfin va fourbir sa cuirasse. C’était justement la chaumière où l’on avait apporté Médor blessé, et où il eut si douce aventure. Roland ne songe qu’à dormir; il ne demande pas à souper; sa douleur le rassasie, et il n’a pas besoin d’autre nourriture.

Plus il cherche le repos, plus sa peine le travaille. Il voit partout l’odieuse inscription; les murailles, les portes, les fenêtres en sont couvertes; il veut interroger son hôte, mais il retient ses questions, car il craint de rendre trop évidente, trop claire la vérité qu’il s’efforce de voiler, afin d’en moins souffrir.

Mais il ne lui sert de rien de ruser avec lui-même, car, sans qu’il ait rien demandé, il trouve qui lui en parle. Le pasteur, qui le voit accablé de tristesse, et qui voudrait le distraire, lui conte l’histoire des deux amants. C’était un récit qu’il faisait souvent à qui voulait l’entendre et que plusieurs avaient trouvé intéressant. Il commence, sans en être prié, à raconter à Roland

Comment, à la prière de la belle Angélique, il avait transporté dans sa chaumière Médor grièvement blessé; comment elle avait soigné sa blessure et l’avait guérie en peu de jours, et comment Amour lui avait fait à elle-même une blessure bien plus profonde et l’avait, avec une simple étincelle, embrasée d’un feu si cuisant qu’elle en brûlait tout entière.

Il lui dit comment, sans souci de son rang, car elle était la fille du plus grand roi de tout le Levant, elle fut amenée, par son ardent amour, à devenir la femme d’un pauvre soldat. Il termine son histoire en montrant le bracelet qu’Angélique lui a donné, en le quittant, pour le remercier de son hospitalité.

Cette conclusion est pour Roland comme le coup de hache qui lui détache la tête du cou. Il se voit accablé de tortures innombrables par Amour, ce bourreau. Il s’efforce de cacher son désespoir, mais sa peine est plus forte que lui, et il ne peut la celer. Qu’il le veuille ou non, il faut qu’à la fin elle déborde de sa bouche et de ses yeux par des larmes et des soupirs.

Resté seul, et n’étant plus retenu par la présence d’un témoin, il peut lâcher le frein à sa douleur; un fleuve de larmes lui coule des yeux sur les joues et tombe sur sa poitrine. Il soupire, il gémit; il se tourne et se retourne sans cesse sur son lit, qui lui paraît plus dur qu’un rocher et plus piquant que s’il était fait d’orties.

Au milieu de sa souffrance, la pensée lui vient que sur le même lit où il s’agite, l’ingrate dame a dû plus d’une fois venir reposer près de son amant. Alors il se lève précipitamment de cette couche odieuse, comme le paysan qui s’était étendu sur l’herbe pour dormir et qui voit un serpent à ses côtés.

Ce lit, cette maison, ce pasteur lui deviennent soudain si odieux, que, sans attendre le lever de la lune ou celui de l’aurore avant-courrière du jour, il prend ses armes et son destrier, et s’enfonce dans la partie du bois la plus obscure. Puis, quand il croit être bien seul, il ouvre les portes à sa douleur par des cris et des hurlements.

Il ne cesse de verser des pleurs, il ne cesse de pousser des cris; il ne goûte de repos ni la nuit ni le jour; il fuit les bourgs et les cités, couchant à découvert, en pleine forêt, sur la terre nue. Il s’étonne d’avoir dans la tête une source de larmes si vivace, et qu’il puisse pousser tant de soupirs. Souvent il se dit, à travers ses sanglots:

«--Ce ne sont plus des larmes que mes yeux répandent avec tant d’abondance; les larmes n’auraient pu suffire à ma douleur; elles ont cessé de couler alors que ma peine n’était pas même à la moitié de sa course. Maintenant, chassé par le feu qui me dévore, c’est le principe même de la vie qui s’enfuit et se fraye un chemin à travers mes yeux. C’est là ce que mes yeux répandent; c’est là ce qui me débarrassera enfin, tout à la fois, de la douleur et de la vie.

«Ce ne sont point des soupirs par lesquels s’exhalent mes souffrances; les soupirs ne sont pas de cette nature; ils s’arrêtent parfois, et je ne sens pas que la peine s’exhale moins de ma poitrine. Amour, qui me brûle le cœur, produit ce vent, pendant qu’il agite ses ailes autour du feu. Amour, par quel miracle tiens-tu mon cœur dans le feu sans le consumer jamais?

«Et moi, je ne suis, je ne suis pas celui que je parais être. Celui qui était Roland est mort, et la terre le recouvre. Son ingrate dame l’a tué, tellement, dans son manque de foi, elle lui a fait une cruelle guerre. Je suis l’âme de Roland, séparée de son corps, et qui erre dans les tourments de cet enfer, afin que mon ombre lamentable serve d’exemple à quiconque a placé son espérance dans Amour.--»

Le comte erre toute la nuit par les bois; quand pointent les rayons de l’astre du jour, son destin le ramène vers la fontaine où Médor a gravé la fatale inscription. La vue de sa propre honte inscrite sur le roc l’embrase d’une telle colère, qu’il ne reste plus en lui une seule pensée qui ne soit haine, rage ou fureur. Sans réfléchir, il tire son épée;

Il taille l’inscription et le rocher, dont il fait voler les éclats jusqu’au ciel. Malheur à cette grotte et à tous les lieux où se lisent les noms de Médor et d’Angélique! A partir de ce jour, ils ne verseront plus leurs ombres fraîches sur les pasteurs et sur les troupeaux. La fontaine elle-même, naguère si claire et si pure, n’est pas à l’abri d’une telle rage.

Il jette pêle-mêle dans ses belles eaux les branches, les troncs, les racines, les fragments de rochers, les mottes de terre, afin de les troubler si profondément, qu’elles ne puissent plus jamais reprendre leur limpidité première. Enfin, harassé de fatigue, couvert de sueur, et le souffle venant à manquer à sa haine, à sa fureur, à sa colère ardente, il tombe sur la prairie et pousse des soupirs vers le ciel.

Brisé de douleur et de fatigue, il tombe enfin sur l’herbe. Ses yeux regardent fixement le ciel; il ne prononce pas une parole. Sans manger et sans dormir, il voit ainsi le soleil disparaître et reparaître trois fois. Sa peine amère ne fait que s’accroître, jusqu’à ce qu’elle l’ait enfin privé de sa raison. Le quatrième jour, pris d’une grande fureur, il s’arrache du dos et met en pièces plastron et cotte de mailles.

Ici reste le casque, et là reste l’écu; au loin le harnais et plus loin le haubert. En somme, je dois dire que toutes ses armes furent dispersées çà et là dans le bois. Puis il déchire ses vêtements et montre à nu son ventre velu, toute sa poitrine et son dos. Et alors commence la grande folie, si horrible que jamais personne n’en verra de semblable.

Sa rage, sa fureur arrivent à un tel paroxysme, qu’il ne conserve plus la notion d’aucun sens. Il ne se souvient plus comment on tient en main l’épée avec laquelle il aurait, je pense, pu faire encore d’admirables choses. Mais son incomparable vigueur n’a besoin ni d’épée ni de hache; et il en donne de merveilleuses preuves en déracinant, d’une seule secousse, un grand pin.

Il en arrache deux autres comme s’ils eussent été du fenouil, des hièbles ou des aneths. Il en fait autant pour les hêtres, les ormes, les chênes verts et les sapins. Aussi facilement que l’oiseleur, pour faire place nette à ses filets, arrache les joncs, la paille et les orties, Roland déracine les chênes et les vieux arbres séculaires.

Les pasteurs qui entendent un tel fracas, laissant leurs troupeaux épars dans la forêt, accourent de tous côtés en grande hâte pour voir ce que c’est. Mais me voici arrivé à un point que je ne dois pas dépasser, sous peine de vous fatiguer avec mon histoire. J’aime mieux la suspendre un instant, que de vous ennuyer par sa longueur.

CHANT XXIV.

ARGUMENT.--Roland donne des preuves de folie furieuse.--Zerbin rencontre Odoric, qui avait trahi Isabelle. Il lui fait grâce de la vie, mais, en punition de sa faute, il lui donne Gabrine à garder. Il va à la recherche de Roland, suit ses traces et ramasse ses armes éparses sur le sol. Survient Mandricard, accompagné de Doralice. Il en vient aux mains avec Zerbin, pour avoir l’épée du paladin. Zerbin est blessé à mort, et Isabelle se réfugie auprès d’un ermite. Arrive ensuite Rodomont, qui s’attaque à Mandricard; mais le combat est arrêté par l’arrivée d’un messager d’Agramant qui rappelle les deux guerriers sous les murs de Paris.

Que celui qui met le pied sur l’amoureuse glu s’empresse de le retirer, et n’attende pas d’être englué jusqu’aux épaules. L’amour n’est, en somme, qu’une folie, de l’avis universel des sages. Si, comme Roland, tous ceux qui en sont atteints ne deviennent pas furieux, leur égarement se traduit par quelque autre signe. Et quelle marque plus évidente de folie que de s’annihiler soi-même devant la volonté d’autrui?

Les effets sont variés, mais la folie qui les produit est une. C’est comme une grande forêt, où quiconque se hasarde doit infailliblement s’égarer; les uns vont en haut, les autres en bas, ceux-ci d’un côté, ceux-là d’un autre. En résumé, et pour conclure, voici ce que je dis: Celui qui s’abandonne à l’amour mérite, entre autres peines, les soucis et les chaînes qui l’attendent.

On pourrait bien me dire: «--Frère, tu vas en remontrant aux autres, et tu ne vois pas ta propre faiblesse.--» A cela, je réponds que je vous comprends fort bien, maintenant que mon esprit est dans un moment lucide. J’ai grand souci--et j’espère le faire un jour--de me reposer enfin; mais dès que je veux mettre cette résolution à exécution, je ne le puis, car le mal a pénétré jusqu’au fond de mes os.

Seigneur, je vous disais, dans l’autre chant, que le furieux et forcené Roland, après avoir arraché ses armes et déchiré ses vêtements, les avait dispersés dans la campagne; qu’il avait jeté son épée sur le chemin, déraciné les arbres, et qu’il faisait retentir de ses cris les cavernes et les forêts profondes, lorsque, attirés par la rumeur, de nombreux pasteurs accoururent, conduits en ces lieux par leur mauvaise étoile ou en punition de quelque péché.

Dès qu’ils se sont approchés d’assez près pour voir les incroyables prouesses d’un tel fou et sa force terrible, ils font volte-face pour fuir; mais ils ne savent plus par où, comme il advient dans une peur soudaine. Le fou se précipite sur leurs pas. Il en saisit un et lui arrache la tête avec la même facilité qu’on cueille une pomme sur l’arbre ou une fleur épanouie sur le buisson.

Il prend par une jambe le tronc pesant et s’en sert comme d’une massue contre les autres. Il en jette deux par terre et les endort d’un sommeil dont ils ne se réveilleront probablement qu’au jour du jugement dernier. Leurs compagnons s’empressent de fuir le pays, et bien leur sert d’avoir le pied leste. Le fou les aurait eu néanmoins bientôt rejoints, s’il ne s’était pas jeté sur leurs troupeaux.

Les laboureurs, rendus prudents par l’exemple, abandonnent, dans les champs, charrues, houes et faux. Les uns montent sur les toits des maisons, les autres sur les églises, car les ormes ni les saules ne seraient point un abri sûr. De là, ils contemplent l’horrible furie de Roland, qui, des poings, des épaules, des dents, des ongles, des pieds, déchire, met en pièces, anéantit bœufs et chevaux. Ceux d’entre eux qui lui échappent peuvent se dire bons coureurs.

Vous auriez pu entendre retentir jusque dans les villes prochaines l’immense rumeur des hurlements, des cornets et des trompettes rustiques, et, par-dessus tout, le bruit incessant des cloches; vous auriez pu voir mille paysans descendre des montagnes, avec des piques, des arcs, des épieux et des frondes, et tout autant se diriger de la plaine vers les hauteurs, afin de livrer au fou un assaut de leur façon.

Ainsi, sur la rive salée, la vague poussée par le vent du midi s’en vient tout d’abord comme en se jouant; mais la deuxième est plus haute que la première, et la troisième suit avec plus de force encore: à chaque vague nouvelle, l’onde croît en intensité et déferle plus avant sur la grève. De même, autour de Roland, s’accroît la tourbe impitoyable qui descend des hauteurs ou surgit des vallées.

Il en tue dix, puis dix encore, qui lui tombent au hasard sous la main; cette expérience démontre clairement aux autres qu’ils seront beaucoup plus en sûreté en se tenant au loin. C’est en vain qu’ils le frappent; le fer ne peut répandre le sang de son corps. Le roi du ciel a accordé une telle faveur au comte, afin de le conserver pour la défense de la sainte Foi.

Roland aurait été en danger de mort, s’il avait pu mourir. Il aurait appris combien il avait été imprudent en jetant son épée et en restant sans armes. Enfin la populace se retire, voyant que ses coups restaient sans effet. Roland, n’ayant plus personne devant lui, prend le chemin d’un bourg composé de quelques maisons.

Il n’y trouve personne; petits et grands, tous les habitants, pris de peur, avaient abandonné le village. En revanche, il y avait une grande quantité de provisions, d’une nature grossière et appropriée à la vie des champs. Sans distinguer le pain d’avec les glands, Roland, poussé par un long jeûne et par sa furie, porte gloutonnement les mains et les dents sur les premiers objets qu’il rencontre, crus ou cuits.

Puis il erre par tout le pays, donnant la chasse aux hommes et aux bêtes, et courant à travers les bois. Tantôt il attrape les chevreuils alertes et les daims légers; tantôt il lutte avec les ours et les sangliers, et les terrasse de ses mains nues; le plus souvent, il dévore avec une avidité bestiale leur chair et toutes leurs dépouilles.

Deçà, delà, sur les monts et dans les plaines, il parcourt toute la France. Il arrive un jour près d’un pont sous lequel un fleuve, large et profond, roule ses eaux entre deux rives escarpées. Tout auprès, s’élève une tour du haut de laquelle on découvre au loin tous les alentours. Ce qu’il fit en cet endroit, vous l’apprendrez ailleurs, car il me plaît de vous parler auparavant de Zerbin.

Zerbin, après que Roland fut parti, attendit quelque temps, et prit ensuite le sentier que le paladin avait suivi, laissant aller son destrier à pas lents. Il n’avait pas, je crois, fait encore deux milles, lorsqu’il aperçut, lié sur un petit roussin, un chevalier de chaque côté duquel se tenait un cavalier tout armé.

Zerbin, dès qu’il fut près de lui, reconnut le prisonnier; Isabelle le reconnut aussi. C’était Odoric, le Biscayen, qui s’était conduit comme un loup chargé de garder une brebis. Zerbin l’avait choisi, de préférence à tous ses autres amis, pour lui confier sa dame, croyant qu’en cette circonstance il lui serait aussi fidèle que dans tout le reste.

En ce moment, Isabelle était précisément en train de raconter à Zerbin comment la chose s’était passée; comment elle avait réussi à s’échapper dans une barque avant que la mer eût brisé le navire; la violence dont Odoric avait usé à son égard, et de quelle manière elle avait ensuite été entraînée dans la grotte. Elle n’avait pas encore achevé son récit, lorsqu’ils aperçurent le scélérat conduit prisonnier.

Les deux gardes, au milieu desquels s’avançait Odoric enchaîné, reconnurent sur-le-champ Isabelle, et se doutèrent bien que celui qui l’accompagnait était son ami et leur maître, surtout quand ils eurent vu les antiques armoiries de son illustre famille peintes sur son écu. Puis, l’ayant plus attentivement regardé au visage, ils virent qu’ils ne s’étaient point trompés.

Ils sautèrent sur-le-champ à terre; puis, les bras ouverts, ils s’en vinrent en courant vers Zerbin, et l’embrassèrent comme on embrasse un supérieur, la tête nue et fléchissant les genoux. Zerbin, les regardant tous les deux en pleine figure, vit que l’un était Corèbe, le Biscayen, et l’autre Almon, envoyés par lui sur le même navire qu’Odoric.

Almon dit: «--Puisqu’il a plu à Dieu--grâces lui en soient rendues--qu’Isabelle t’ait rejoint, je comprends très bien, mon seigneur, que je ne t’apporte aucune nouvelle. Je n’ai donc plus qu’à t’apprendre comment il se fait que tu vois ce traître ainsi lié avec nous, car ta compagne, qui a été la plus cruellement offensée, a dû te raconter toute l’histoire.

«Tu dois savoir comment, trompé par le traître, je m’éloignai de lui, et comment ensuite Corèbe fut blessé en défendant Isabelle. Mais ce qui s’est passé à mon retour n’a été ni vu ni entendu par cette dernière, et elle n’a pu te le dire; c’est sur ce point-là que je vais te renseigner.

«Je m’en revenais en toute hâte de la ville vers la mer, avec des chevaux que j’avais trouvés, les regards sans cesse tendus pour voir si je ne découvrais pas ceux qui étaient restés derrière moi. J’arrive enfin sur le rivage, à l’endroit où je les avais laissés; je regarde, et je ne vois rien, si ce n’est quelques traces encore fraîches sur le sable.

«Je suis cette piste qui me conduit dans un bois sauvage; à peine y eus-je pénétré, que, guidé par des gémissements qui frappaient mon oreille, je retrouvai Corèbe gisant à terre. Je lui demandai ce qu’il était advenu de la dame et d’Odoric, et qui l’avait ainsi blessé lui-même. Dès que je sus la vérité, je me mis à courir après le traître, cherchant à travers tous ces ravins.

«Je tournai ainsi tout un jour, sans retrouver aucun vestige. Enfin je revins à l’endroit où gisait Corèbe, dont le sang avait tellement rougi la terre tout autour de lui, que, s’il était resté un peu plus dans cet état, il aurait eu plutôt besoin d’une fosse et d’un prêtre ou d’un moine pour l’enterrer que d’un médecin ou d’un lit pour le guérir.

«Je le fis transporter du bois dans la ville, et le fis déposer dans la maison d’un hôtelier de mes amis. Là, par les soins et l’art d’un vieux médecin, il fut promptement guéri. Puis, nous étant munis d’armes et de chevaux, Corèbe et moi, nous nous mîmes à la recherche d’Odoric, que nous retrouvâmes à la cour du roi Alphonse de Biscaye; là, je lui livrai bataille.

«La justice du roi, qui m’accorda le combat, le bon droit et, en outre du bon droit, la fortune, qui donne trop souvent la victoire à qui il lui plaît, tout cela m’aida à triompher du traître. Je le fis prisonnier. Le roi, instruit de son crime abominable, me permit d’en faire ce que je voudrais.

«Je n’ai pas voulu le tuer ni le laisser mettre à mort; mais, comme tu vois, je résolus de te l’amener enchaîné, car je pense que c’est à toi de le juger et de dire s’il doit mourir ou subir tout autre châtiment. J’avais entendu raconter que tu étais auprès de Charles, et je m’y rendais dans le désir de t’y retrouver. Je rends grâces à Dieu, qui m’a fait te rencontrer ici, au moment où je l’espérais le moins.

«Je lui rends grâce aussi de voir près de toi ton Isabelle,--je ne sais comment elle y est,--car je craignais bien que, par suite du crime de ce félon, tu n’entendisses jamais plus parler d’elle.--»

Zerbin avait écouté Almon sans prononcer un seul mot et les yeux toujours fixés sur Odoric. Il éprouvait moins de haine contre lui que de chagrin de ce qu’une telle amitié eût fini si mal.

Après qu’Almon eut terminé son récit, Zerbin resta longtemps silencieux, tout épouvanté qu’un homme qui n’avait jamais failli dans d’autres occasions eût pu commettre une si manifeste trahison. Enfin, sortant de sa longue rêverie, il demanda en soupirant au prisonnier si tout ce que le cavalier avait dit de lui était vrai.