Roland Furieux, tome 2

Part 16

Chapter 164,130 wordsPublic domain

«S’il est vrai, comme tu le dis, qu’il soit si fort, et qu’il l’emporte en vaillance sur tous les autres, ce n’est pas seulement le cheval, mais la voiture que je devrai lui rendre et dont je lui payerai le prix selon sa convenance. Tu peux lui dire que je suis Rodomont, et que, s’il veut en venir aux mains avec moi, il me trouvera; partout où je vais, partout où je demeure, l’éclat de mon nom me fait assez reconnaître.

«Partout où je vais, il reste de mon passage de telles traces, que la foudre n’en laisse pas de plus grandes après elle.--» Ainsi disant, il avait saisi les rênes dorées du coursier. Il saute sur son dos, et laisse Hippalque tout en larmes et défaillante de douleur. Elle menace Rodomont et lui fait honte; mais il ne l’écoute pas, et gravit la montagne.

Il suit le chemin par lequel le nain le conduit à la recherche de Mandricard et de Doralice. Hippalque le suit de loin, l’accablant de malédictions et de menaces. On verra plus loin ce qu’il advint de cela. Turpin, qui a écrit toute cette histoire, fait ici une digression pour retourner à l’endroit où le Mayençais avait été mis à mort.

La fille d’Aymon vient à peine de quitter ces lieux, que Zerbin y arrive par un autre sentier, accompagné de la méchante vieille. Il voit le corps d’un chevalier étendu au milieu du vallon et ne sait qui ce peut être. Mais, comme il est sensible et courtois, il est ému de pitié à ce triste spectacle.

Pinabel était étendu par terre, perdant son sang par tant de blessures qu’il n’y en aurait pas eu davantage si plus de cent épées se fussent réunies pour lui donner la mort. Le chevalier d’Écosse s’empresse de suivre les traces toutes fraîches, pour tâcher de savoir qui avait commis le meurtre.

Il dit à Gabrine de l’attendre et qu’il reviendra bientôt la retrouver. Celle-ci s’approche du cadavre et l’examine attentivement de tous côtés, pour voir s’il n’a pas sur lui quelque objet précieux dont il serait inutile de laisser plus longtemps un mort se parer. La vieille, parmi tous ses autres vices, était aussi avare qu’une femme peut l’être.

Si elle pouvait dissimuler le vol de pareils objets, elle enlèverait bien la riche soubreveste, ainsi que les belles armes. Mais elle doit se contenter de dérober ce qui peut facilement se cacher, et elle abandonne le reste à regret. Elle choisit, parmi les autres dépouilles, une belle ceinture, et se l’attache autour de la taille, entre ses deux jupons.

Peu après arrive Zerbin. Il a en vain suivi les pas de Bradamante, car le sentier se divise en plusieurs branches qui montent ou descendent. Le jour baisse, et il ne veut pas rester au milieu de ces rochers en pleine obscurité; suivi de la méchante vieille, il se hâte donc de s’éloigner de la funèbre vallée pour chercher un logis.

Près de deux milles plus loin, ils trouvent un grand château appelé Hauterive. Ils s’y arrêtent pour y passer la nuit, qui déjà envahissait le ciel d’un vol rapide. Ils y sont à peine installés, que de tous côtés les lamentations frappent leurs oreilles, et qu’ils voient les pleurs couler de tous les yeux, comme s’il s’agissait d’une catastrophe publique.

Zerbin en demande la cause. On lui dit qu’avis vient d’être donné au comte Anselme que son fils Pinabel a été trouvé étendu sans vie entre deux montagnes, dans un étroit sentier. Zerbin, pour éviter que les soupçons ne se portent sur lui, feint d’apprendre une chose nouvelle et baisse les yeux; mais il pense bien que le cadavre qu’il a trouvé sur sa route doit être celui de Pinabel.

Bientôt arrive le brancard funèbre, à la lueur des torches et des flambeaux. Alors les cris redoublent, les battements de mains retentissent jusqu’aux étoiles, et les larmes coulent plus abondantes des paupières. Mais, plus que tous les autres, le visage du malheureux père dénote un sombre désespoir.

Cependant on apprête de solennelles et pompeuses funérailles, selon l’usage antique que chaque génération voit peu à peu se perdre. Le châtelain fait publier un ban par lequel il promet une riche récompense à celui qui lui fera connaître le meurtrier de son fils. Ce ban interrompt un instant les lamentations du populaire.

De voix en voix, d’une oreille à l’autre, la promesse annoncée par le ban se répand dans toute la contrée. Elle parvient jusqu’à la vieille scélérate qui dépasse en férocité les tigres et les ours. Aussitôt elle saisit cette occasion de perdre Zerbin, soit pour satisfaire sa haine, soit pour montrer que tout sentiment humain est banni de son cœur,

Soit pour gagner la récompense promise. Elle s’en va trouver le malheureux châtelain, et, après un préambule qu’elle tâche de rendre le plus vraisemblable possible, elle lui dit que c’est Zerbin qui a commis le crime. Elle lui montre la belle ceinture que le père infortuné reconnaît sur-le-champ. Après ce témoignage et la déclaration de l’horrible vieille, tout lui paraît clair.

Pleurant, il lève ses mains vers le ciel, et jure que son fils ne restera pas sans vengeance. Il fait cerner l’appartement de son hôte par ses vassaux, qui sont accourus en toute hâte. Zerbin est loin de se croire entouré d’ennemis, et ne s’attend pas au traitement que lui ménage le comte Anselme, qui se croit si outragé par lui; il est plongé dans le premier sommeil lorsqu’on le saisit.

On l’enchaîne, on le plonge dans un cachot ténébreux, et le soleil n’a pas encore reparu que son injuste supplice est déjà ordonné; il est condamné à être écartelé dans le lieu même où a été commis le crime qu’on lui impute. On ne se préoccupe pas d’examiner plus attentivement s’il est coupable ou non; il suffit que le châtelain le croie ainsi.

Le lendemain, dès que la belle aurore vient colorer l’horizon de couleurs blanches, rouges et jaunes, on se dispose à punir Zerbin de son prétendu crime. La populace, aveugle et sanguinaire, l’accompagne hors du château en criant: Qu’il meure! qu’il meure! Toute cette foule va sans ordre, les uns à pied, les autres à cheval. Quant au chevalier d’Écosse, il s’avance la tête basse, lié sur un petit roussin.

Mais Dieu, qui, la plupart du temps, vient en aide aux innocents et n’abandonne jamais celui qui se fie en sa bonté, lui a déjà trouvé un défenseur tel qu’il n’y a plus à craindre de le voir mourir en ce jour. Roland arrive, conduit sur ce chemin par la Providence, afin de sauver Zerbin. Roland aperçoit dans la plaine cette foule qui traîne à la mort le dolent chevalier.

Avec lui est la jeune fille qu’il a trouvée dans une grotte sauvage, Isabelle, la fille du roi de Galice, tombée au pouvoir des malandrins après avoir échappé à la tempête et aux fureurs de la mer qui ont brisé son navire. C’est celle que Zerbin porte dans son cœur et qui lui est plus chère que sa propre vie.

Roland l’avait emmenée avec lui en quittant la caverne. Isabelle demande à Roland quelle est cette foule qu’elle aperçoit dans la campagne. «--Je ne sais pas,--» dit-il. Puis il la laisse sur la colline et descend rapidement dans la plaine. Il regarde Zerbin, et à première vue il le tient pour un chevalier de grande estime.

Il s’approche, il lui demande pourquoi il est enchaîné, et où on le conduit. Le dolent chevalier lève la tête, et, après avoir écouté ce que lui dit le paladin, il lui raconte la vérité; il la lui expose avec un tel accent de sincérité que le comte le juge digne de sa protection, persuadé qu’il est innocent et qu’il n’a point mérité la mort.

Mais, quand il apprend que l’arrêt a été rendu par le comte Anselme d’Hauterive, il ne doute plus de son injustice, car ce félon n’a pas d’autres façons d’agir. En outre, il sent se réveiller l’antique haine qui divise la maison de Mayence et celle de Clermont, et qui a causé à toutes deux tant de sang, tant de ruines et tant de hontes.

«--Déliez ce chevalier, canaille,--crie le comte aux manants,--ou je vous extermine.--» «--Quel est celui-ci qui se vante de porter de tels coups?--répond un des hommes d’armes qui veut payer d’assurance.--Si nous étions de cire ou de paille et que lui-même fût de feu, sa menace pourrait peut-être nous épouvanter.--» Et il se précipite sur le paladin de France, qui abaisse sa lance contre lui.

Le Mayençais avait sur son dos la brillante armure enlevée pendant la nuit à Zerbin; mais elle ne peut le défendre contre le coup terrible porté par le paladin et qui le frappe à la joue droite. Le casque n’est point entamé, car il est de fine trempe, mais le choc est si grand, que le malheureux a le cou rompu et tombe mort.

Roland poursuit sa course; sans déranger sa lance, il en transperce un autre de part en part. Puis il la jette, tire Durandal et se précipite au plus épais de la troupe; à l’un, il fend la tête en deux; à l’autre il la coupe net au ras du buste; il perce la gorge à plusieurs autres; en un clin d’œil, il en tue ou il en met en fuite plus de cent.

Plus du tiers est mort; Roland chasse le reste; il taille, il fend, il transperce, il déchire; les malheureux jettent pour fuir tout ce qui les embarrasse: les écus, les épées, les épieux, les serpes; les uns se dispersent au loin, les autres courent le long du chemin; d’autres se cachent dans les bois et dans les cavernes. Roland, sans pitié ce jour-là, ne veut pas en laisser échapper un seul vivant.

Sur cent vingt,--c’est Turpin qui a fait le compte,--quatre-vingt-dix au moins périrent. A la fin, Roland revient vers Zerbin, dont le cœur tressaille d’impatience dans la poitrine. Si celui-ci éprouva une vive allégresse en voyant revenir Roland, cela ne se peut raconter pleinement en ces vers; il se serait prosterné pour l’honorer, mais il se trouvait lié sur le roussin.

Roland le délie et l’aide à revêtir ses armes, qu’il a reprises au capitaine de la troupe, auquel elles n’ont pas porté bonheur. Pendant ce temps, Zerbin lève les yeux sur Isabelle, restée sur le sommet de la colline, et qui, voyant le combat terminé, s’est avancée plus belle que jamais.

Lorsque Zerbin voit s’approcher la dame qu’il a tant aimée, la belle dame qu’il croyait, sur la foi d’une fausse nouvelle, engloutie dans les flots, et qu’il a si longtemps pleurée, il sent un froid glacial lui serrer le cœur; tout son corps tremble; mais bientôt le frisson fait place aux feux ardents de l’amour.

La reconnaissance qu’il doit au seigneur d’Anglante l’empêche de se jeter dans ses bras, car il pense que Roland est devenu l’amant de la damoiselle. La joie qu’il a d’abord éprouvée dure peu, et fait place à une peine plus amère; il a moins souffert quand il a appris qu’elle était morte, qu’en la voyant aux mains d’un autre.

Ce qui lui cause le plus de douleur, c’est qu’elle appartienne au chevalier à qui il doit tant. Essayer de la lui enlever ne serait ni honnête ni chose facile sans doute. Il ne laisserait certainement à personne autre une telle proie sans la lui disputer; mais une telle reconnaissance le lie envers le comte, qu’il est forcé de courber la tête.

Ils arrivent tous les trois, sans s’être dit une parole, près d’une fontaine où ils descendent de cheval pour se reposer un instant. Le comte, fatigué, enlève son casque et invite Zerbin à retirer aussi le sien. La dame, qui reconnaît son amant, pâlit soudain de joie; mais elle se ranime vite, comme la fleur, après une grande pluie, au retour du soleil.

Et, sans plus attendre, sans la moindre fausse honte, elle court à son cher amant et lui jette les bras autour du cou. Elle ne peut prononcer une parole, mais elle lui baigne de larmes le sein et la figure. Roland, à la vue de ces transports, n’a pas besoin d’autre explication pour comprendre que le chevalier qu’il a sauvé n’est autre que Zerbin.

Dès que la voix lui est revenue, Isabelle, les joues encore humides de pleurs, raconte à Zerbin tout ce qu’elle doit à la courtoisie du paladin de France. Zerbin, qui chérit la damoiselle à l’égal de sa vie, se jette aux pieds du comte, et lui rend grâce de lui avoir deux fois rendu la vie en une heure.

Les remerciements et les offres de services auraient pu durer longtemps entre les deux chevaliers, s’ils n’avaient entendu du bruit à travers les arbres du feuillage épais et sombre. Ils s’empressèrent de remettre leurs casques sur leurs têtes et de remonter à cheval. A peine étaient-ils en selle, qu’ils virent arriver un chevalier accompagné d’une damoiselle.

Ce guerrier était Mandricard, qui suivait les traces de Roland, afin de venger Alzire et Manilard, que le paladin avait si vaillamment renversés. Sa poursuite, d’abord fort active, s’était sensiblement ralentie, du moment où il avait eu Doralice en son pouvoir, après l’avoir enlevée avec un tronçon de lance, à plus de cent guerriers bardés de fer.

Le Sarrasin ignorait que celui qu’il poursuivait fût le seigneur d’Anglante, mais tout semblait indiquer que c’était un illustre chevalier errant. Il ne fait pas attention à Zerbin; ses yeux, au contraire, examinent le comte de la tête aux pieds, et retrouvant tous les indices qu’on lui en a donnés: «--Tu es celui que je cherche,--» dit-il.

«--Voilà dix jours,--ajoute-t-il,--que je suis tes traces, excité par le bruit de tes exploits, qui est parvenu jusqu’au camp devant Paris. Le seul survivant des mille guerriers que tu as taillés en pièces y est arrivé après de grandes fatigues, et a raconté le carnage que tu as fait des soldats de Noricie et de ceux de Trémisen.

«Dès que je l’appris, je m’empressai de me mettre à ta poursuite, pour te connaître et me mesurer avec toi. Je m’informai des insignes que tu portes sur tes armes, et c’est toi, je le sais. A défaut de ces indications, je te reconnaîtrais au milieu de cent autres, rien qu’à ta fière prestance.--»

«--On ne peut dire,--lui répond Roland,--que tu ne sois pas un chevalier de grande vaillance, car, à mon avis, un dessein si magnanime ne saurait naître en un cœur vil. Si c’est le désir de me voir qui t’a fait venir, je veux que tu me voies à visage découvert, comme tu as vu mes armes; je vais ôter mon casque, afin que ton envie soit satisfaite.

«Mais quand tu m’auras bien vu en face, il te restera encore à satisfaire le second désir qui t’a fait suivre mon chemin, c’est-à-dire à voir si ma valeur répond à cette fière prestance que tu admires tant.--» «--Maintenant,--dit le païen,--que tu m’as satisfait entièrement sur le premier point, venons au second.--»

Cependant le comte examine le païen des pieds à la tête; il regarde à la ceinture, à l’arçon, et n’y voit pendre ni masse d’armes ni épée. Il lui demande de quelle arme il compte se servir, si sa lance vient à se rompre. L’autre lui répond: «--Ne t’inquiète point de cela. Avec cette seule lance j’ai déjà fait peur à beaucoup d’autres.

«J’ai juré de ne point ceindre d’épée que je n’aie enlevé Durandal au comte. Je vais, le cherchant par tous les chemins, afin qu’il ait à faire plus d’une pose avec moi. Je l’ai juré, si tu tiens à le savoir, le jour où je plaçai sur mon front ce casque, lequel, ainsi que toutes les autres armes que je porte, ont appartenu à Hector, mort il y a déjà mille ans.

«L’épée seule manque à ces bonnes armes. Comment fut-elle dérobée, je ne saurais te le dire. Il paraît que le paladin la possède aujourd’hui, et c’est là ce qui lui donne une si grande audace. Je compte bien, si je puis me mesurer avec lui, lui faire rendre un bien mal acquis. Je le cherche aussi dans le but de venger mon père, le fameux Agrican.

«Roland lui donna traîtreusement la mort; sans cela, je sais bien qu’il n’aurait pu le vaincre.--» Le comte ne peut se taire davantage; il s’écrie d’une voix forte: «--Toi, et quiconque dit cela, en avez menti. Mais celui que tu cherches, le hasard l’a conduit vers toi. Je suis Roland, et j’ai tué ton père en loyal combat. Voici l’épée que tu cherches aussi. Elle t’appartiendra si tu la mérites par ta vaillance.

«Bien qu’elle m’appartienne à bon droit, je consens à ce qu’elle soit le prix de notre lutte. Mais je ne veux pas que, dans ce combat, elle me serve plus qu’à toi. Je la suspends à cet arbre. Tu pourras la prendre librement, s’il advient que tu me tues ou que tu me fasses prisonnier.--» Ainsi disant, il prend Durandal et la suspend à un arbre, au milieu du chemin.

Ils s’éloignent à une demi-portée de flèche, poussent leurs destriers l’un contre l’autre, en leur lâchant les rênes, et se frappent tous deux, en pleine visière, d’un coup terrible. Les lances se rompent et volent en mille éclats vers le ciel.

Les deux lances sont forcées de se rompre, car les cavaliers ne veulent plier ni l’un ni l’autre, et reviennent au combat avec les tronçons qui sont restés intacts. Les deux adversaires, qui n’ont jamais manié que le fer, font maintenant un terrible usage de leurs tronçons de lance, semblables à deux paysans qui se battent pour la possession d’un ruisseau ou la délimitation d’un pré.

Au quatrième choc, les tronçons mêmes viennent à leur manquer; mais leur colère n’en devient, à l’un comme à l’autre, que plus bouillante. Il ne leur reste pour se frapper que leurs poings. Partout où leurs doigts peuvent s’accrocher, ils ouvrent les cuirasses ou déchirent les mailles. Les lourds marteaux et les fortes tenailles ne feraient pas mieux.

Le Sarrasin cherche comment il pourra terminer à son honneur ce combat acharné; ce serait folie de perdre son temps à se frapper de la sorte, car les coups sont plus douloureux pour celui qui les donne que pour celui qui les reçoit. Ils se saisissent tous les deux corps à corps. Le roi païen serre Roland à la poitrine; il croit l’étouffer comme le fils de Jupiter étouffa jadis Antée.

Il le prend impétueusement de côté, le heurte, l’attire à lui, et son animosité est si grande, qu’il ne prend point garde à la bride de son cheval. Roland, plus maître de lui, en fait son profit et en espère la victoire; il pose doucement la main sur les yeux du cheval de Mandricard et fait tomber la bride.

Le Sarrasin fait tous ses efforts pour étouffer Roland ou pour l’enlever de selle; le comte tient les genoux serrés, et ne plie ni d’un côté ni de l’autre. Enfin, sous les secousses du païen, la sangle de sa selle vient à casser, et Roland tombe à terre sans s’en apercevoir, car il a toujours les pieds aux étriers, et il serre encore la selle avec ses cuisses.

Le comte, en touchant la terre, produit le même bruit que si c’était un trophée d’armes qui serait tombé. Le destrier de Mandricard, qui a la tête libre, et dont la bouche est débarrassée du frein, fuit ventre à terre, à travers les bois et les halliers, poussé deçà et delà, par une terreur aveugle, et emportant son maître.

Doralice, qui voit son compagnon s’éloigner du champ de bataille, craint de rester abandonnée et court derrière lui de toute la vitesse de son roussin. Le païen, furieux, crie après son destrier; il le frappe avec les pieds et avec les mains; comme s’il n’avait point affaire à une bête, il le menace, croyant l’arrêter, mais il ne fait qu’accélérer sa fuite.

La bête, pleine d’épouvante, affolée, court à travers champs, sans regarder devant elle. Déjà elle avait couru plus de trois milles, et elle aurait continué, si un fossé ne se fût rencontré sur son chemin; cheval et cavalier tombent au plus profond, où ils ne trouvent ni litière ni lit de plume. Mandricard éprouve une secousse terrible, mais il ne se rompt point les os.

Enfin le coursier s’arrête; mais son maître ne peut le guider, car il n’a plus de mors. Le Tartare le tient par la crinière, plein de fureur et de colère. Il ne sait quel parti prendre. «--Mets-lui la bride de mon palefroi,--lui dit Doralice,--le mien n’est point fougueux, et l’on peut facilement le conduire avec ou sans frein.--»

Le Sarrasin regarde comme peu courtois d’accepter l’offre de Doralice; mais, grâce au frein qu’elle lui propose, il pourra poursuivre son chemin et trouver une occasion plus propice. Sur ces entrefaites, ils sont rejoints par la scélérate, l’infâme Gabrine, laquelle, après avoir trahi Zerbin, fuyait comme une louve qui entend venir les chasseurs et les chiens.

Elle avait encore sur elle les vêtements et les riches parures qui avaient été enlevés à la maîtresse de Pinabel et que Marphise lui avait donnés, ainsi que le palefroi de la vicieuse donzelle, qui pouvait compter parmi les meilleurs. La vieille arrive sur le Tartare avant de s’apercevoir de sa présence.

Les vêtements de jeune fille qu’elle porte excitent le rire de la fille de Stordilan et de Mandricard, car ils la font ressembler à une guenon, à un babouin. Le Sarrasin imagine de lui enlever sa bride pour la mettre à son destrier. Le mors enlevé, il effraye le palefroi par ses menaces et ses cris, et le met en fuite.

Le palefroi fuit à travers la forêt, emportant la vieille quasi morte de peur; il franchit les vallées, les collines, les fossés et les ravins, courant à l’aventure, à droite et à gauche. Mais il m’importe trop peu de vous parler de Gabrine, pour que je ne m’occupe plus de Roland, qui a bien vite réparé les dégâts faits à sa selle.

Il remonte sur son destrier, et attend un grand moment que Mandricard revienne. Ne le voyant point reparaître, il se décide à le chercher. Mais, en homme habitué aux manières courtoises, le paladin ne s’éloigne pas avant d’avoir pris congé des deux amants, et d’avoir échangé avec eux de douces et affectueuses paroles.

Zerbin s’afflige de son départ; la tendre Isabelle verse des larmes; tous deux veulent le suivre. Mais le comte n’y consent pas, bien que leur compagnie lui soit agréable et bonne. La raison qui le fait se séparer d’eux, c’est qu’il n’y a pas d’action plus déshonorante pour un guerrier à la recherche de son ennemi, que de prendre un compagnon qui l’aide et le défende.

Il les prie seulement de dire au Sarrasin, s’ils le rencontrent avant lui, que Roland restera encore trois jours dans les environs, et qu’ensuite il reprendra son chemin pour rejoindre la bannière aux beaux lys d’or et regagner l’armée de Charles. Ainsi, pour peu qu’il le veuille, Mandricard saura où le trouver.

Tous deux promettent de le faire volontiers, ainsi que tout ce qu’il lui plaira de leur commander. Puis les chevaliers suivent chacun des chemins divers, Zerbin d’un côté, le comte Roland de l’autre. Mais, avant de se mettre en route, le comte reprend son épée suspendue à l’arbre, et pousse son destrier du côté où il pense avoir le plus de chances de rencontrer le païen.

La course désordonnée que le cheval du Sarrasin fournit à travers le bois, sans suivre aucun chemin, fait que Roland le cherche en vain pendant deux jours. Il ne peut retrouver ses traces. Enfin il arrive sur le bord d’un ruisseau, au milieu d’un grand pré émaillé de fleurs aux couleurs jeunes et vives, et ombragé par une multitude de beaux arbres.

Là, pendant les chaleurs de midi, les troupeaux et les pasteurs à moitié nus venaient goûter une agréable fraîcheur. Roland, bien qu’il ait sur lui sa cuirasse, son casque et son écu, éprouve comme un frisson. Il s’arrête pour s’y reposer un peu; mais, hélas! une cruelle et terrible déception l’attend dans ce séjour, qui doit être plus funeste que je ne saurais dire, et c’est en un jour de malheur qu’il y est venu.

En regardant tout autour de lui, il voit des inscriptions gravées sur la plupart des arbres qui ombragent cette rive. Dès qu’il y a jeté un peu plus attentivement les yeux, il les reconnaît pour être de la main de sa déesse. C’était en effet un des endroits que j’ai déjà décrits, et où la belle reine du Cathay venait souvent avec Médor, de la chaumière du pasteur située non loin de là.

Il voit les noms d’Angélique et de Médor entrelacés de cent nœuds et en plus de cent endroits. Chaque lettre dont ces noms sont formés est comme un clou avec lequel Amour lui perce et lui déchire le cœur. Il va roulant mille pensées en son esprit, et cherchant à se persuader qu’il se trompe, que c’est une autre qu’Angélique qui a gravé son nom sur l’écorce de ces arbres.