Roland Furieux, tome 2

Part 15

Chapter 153,986 wordsPublic domain

L’autre bouclier, fait par des mains moins habiles, ne supporta point l’épouvantable choc. Comme s’il eût été frappé de la foudre, il céda sous le fer et s’ouvrit par le milieu. Le fer de la lance rencontra le bras qui n’était plus couvert, de sorte que Sansonnet fut blessé et jeté hors de selle, à son grand dépit.

C’était le premier des quatre compagnons chargés de maintenir l’infâme coutume, qui n’eût pas remporté les dépouilles de son adversaire, et eût été jeté hors de selle. Il est bon que parfois ceux qui rient, aient à se plaindre à leur tour, et voient la fortune leur être enfin rebelle. Le veilleur du château redoublant les sons de la cloche, avertit de cela les autres chevaliers.

Pendant ce temps, Pinabel s’était approché de Bradamante pour savoir quel était celui qui avait frappé le chevalier de son château avec une telle vaillance et une telle force. La justice de Dieu, pour le payer selon son mérite, fit qu’il montait le même destrier qu’il avait naguère volé à Bradamante.

Il y avait huit mois déjà, si vous vous le rappelez, que ce Mayençais, s’étant rencontré en chemin avec elle, l’avait précipitée dans la caverne où est la tombe de Merlin. Une branche d’arbre qui tomba avec elle, ou plutôt son bon destin, l’avait sauvée de la mort. Pinabel, croyant qu’elle était ensevelie dans la caverne, lui prit son destrier et l’emmena avec lui.

Bradamante reconnaît son cheval et par lui le perfide comte. Lorsqu’il est plus proche, qu’elle a entendu sa voix et qu’elle l’a regardé au visage avec attention: «--C’est là certainement le traître--dit-elle--qui chercha à m’outrager et à me couvrir de honte. C’est son crime même qui l’a conduit ici pour recevoir d’un seul coup le prix de tous ses forfaits.--»

Menacer Pinabel, porter la main à son épée et s’avancer vers lui, est pour Bradamante l’affaire d’une seconde; mais auparavant, elle a soin de lui couper le chemin, de façon qu’il ne puisse s’enfuir vers le château. Comme le renard dont on a bouché le terrier, Pinabel voit que tout espoir de salut lui est enlevé. Il fuit en criant, sans retourner la tête, et se lance à travers la forêt.

Pâle, éperdu, le misérable éperonne son cheval, car son dernier espoir est dans une prompte fuite. L’ardente damoiselle de Dordogne le suit l’épée dans les reins, le frappe et le serre de près; elle est sans cesse sur ses épaules et ne lui laisse pas un moment de répit. Grande est la rumeur, et le bois en retentit tout alentour. Personne, au château, ne s’est encore aperçu de cet incident, car on ne regarde que Roger.

Cependant les trois autres chevaliers étaient sortis de la forteresse, ayant avec eux la dame inique qui avait imposé l’infâme coutume. Chacun d’eux préférerait la mort à une vie digne de blâme; aussi leur visage est rouge de honte, et leur cœur est brisé de douleur d’aller, à eux trois, combattre contre un seul.

La cruelle courtisane qui avait fait établir cette infâme coutume et qui la faisait observer, leur rappelle le serment qu’ils lui ont fait de la venger. «--Puisque je suis sûr de l’abattre avec ma lance--lui dit Guidon le Sauvage--pourquoi veux-tu que mes amis m’accompagnent? Si je mens, fais-moi couper ensuite la tête; je serai content.--»

Ainsi disait Griffon, ainsi disait Aquilant. Chacun des trois chevaliers veut combattre seul, et préfère la prison ou la mort à la honte de combattre plus d’un contre un seul adversaire. La dame leur dit: «--Toutes vos paroles sont inutiles. Je vous ai conduits ici pour enlever les armes de ce chevalier, et non pour faire une nouvelle loi et un nouveau traité.

«Quand je vous tenais en prison, c’était le moment de m’alléguer ces raisons, et non maintenant, car il est trop tard. Vous devez tenir votre serment, et faire trêve à vos paroles vaines et menteuses.--» Roger de son côté leur criait: «--Voici les armes, voici le destrier dont la selle et les harnais sont tout neufs; voici encore les vêtements de cette dame. Si vous les voulez, pourquoi tant tarder?--»

Pressés d’un côté par la châtelaine, excités et raillés de l’autre par Roger, les chevaliers s’ébranlent enfin tous les trois, le visage enflammé de vergogne. Les deux fils de l’illustre marquis de Bourgogne marchent en avant; Guidon, dont le cheval est plus lourd, les suit à peu d’intervalle.

Roger vient à leur rencontre avec la même lance dont il a abattu Sansonnet, et couvert de l’écu possédé autrefois par Atlante dans les montagnes des Pyrénées. Je veux parler de cet écu enchanté dont la vue humaine ne pouvait soutenir l’éblouissant éclat. Roger n’y avait recours que dans les plus graves périls et comme une ressource suprême.

Il s’était servi de sa lumière seulement trois fois, et dans trois circonstances redoutables: les deux premières, quand il lui fallut s’arracher aux mollesses du séjour de la volupté pour revenir à une vie plus honnête; la troisième, quand il priva de sa pâture l’orque marine, dont les dents avides allaient dévorer, toute nue, la belle Angélique qui se montra ensuite si cruelle envers son libérateur.

Excepté dans ces trois circonstances, il avait tenu constamment l’écu caché sous un voile tout prêt à être enlevé, s’il en était besoin. Il s’en venait à la rencontre des trois chevaliers, couvert de ce même écu, comme je viens de le dire, et plein d’une telle ardeur, que ses trois adversaires ne lui paraissaient pas plus à craindre que de faibles enfants.

Roger frappe Griffon sur le bord de l’écu, à l’endroit où il touche à la visière du casque. Griffon chancelle un instant sur ses étriers, puis il tombe, et reste étendu loin de son destrier. La lance de Griffon touche l’écu de Roger; mais, au lieu de le frapper perpendiculairement, elle glisse sur sa surface polie et lisse et produit un effet inattendu;

Elle déchire le voile qui recouvrait la lumière enchantée et épouvantable, dont la splendeur faisait, sans que personne pût éviter ce sort, tomber ceux dont les yeux en étaient aveuglés. Aquilant, qui accourait de son côté, enlève le reste du voile, et découvre entièrement l’écu. La lumière frappe les deux frères dans les yeux, ainsi que Guidon qui venait par derrière eux.

De çà, de là, ils tombent tous à terre. L’écu ne leur éblouit pas seulement les yeux; il leur enlève l’usage de tous leurs autres sens. Roger, qui ne s’est aperçu de rien, fait faire volte-face à son cheval, après avoir tiré son épée qui perce et taille si bien. Mais il ne voit personne venir à sa rencontre, tous ses adversaires étant par terre.

Il voit les chevaliers, les gens sortis à pied du château, les deux dames, et les destriers étendus à terre, et battant des flancs comme s’ils étaient près de mourir. Tout d’abord il s’étonne; puis il s’aperçoit que le voile pendait à gauche de l’écu, je veux dire le voile de soie avec lequel il cachait d’habitude la terrifiante lumière.

Il se retourne vivement, cherchant des yeux sa bien-aimée Bradamante. Il court à l’endroit où elle était restée quand la première lutte s’était engagée. Ne l’y trouvant pas, il pense qu’elle s’en est allée secourir le jouvenceau, de crainte qu’on ne le livre aux flammes si elle s’arrête plus longtemps à regarder le combat.

Parmi ceux qui gisaient étendus, Roger voit la dame qui l’avait conduit. Il la place, encore évanouie, sur le devant de sa selle, et poursuit son chemin, l’esprit tout troublé. Il recouvre l’écu avec un manteau que la dame avait par-dessus ses vêtements, et celle-ci recouvre ses sens aussitôt que la malfaisante lumière est cachée.

Roger s’en va, le visage rouge de honte. Il n’ose lever la tête. Il lui semble que chacun est en droit de lui reprocher une victoire si peu glorieuse. «--Que pourrai-je faire--disait-il--pour me faire pardonner une action si honteuse? Toutes les fois que je vaincrai désormais, on dira que c’est grâce à des enchantements, et non à ma vaillance.--»

Pendant qu’il s’en allait, roulant ces pensées, il arriva dans un lieu où il trouva l’occasion de mettre à exécution le projet qu’il méditait. Il rencontra à l’improviste sur sa route un puits profond où les troupeaux venaient se rafraîchir, au moment de la grosse chaleur, dans un abreuvoir plein d’eau. Roger dit: «--Maintenant, écu maudit, je vais prendre mes mesures pour que tu ne me fasses plus jamais honte.

«Je vais me séparer pour toujours de toi; et ce sera le dernier blâme que tu m’auras attiré en ce monde.--» Ainsi disant, il descend de cheval, prend une grosse et lourde pierre, l’attache à l’écu, et les jette tous les deux au fond du puits. «--Que ma honte--dit-il--soit ensevelie avec toi et pour toujours.--»

Le puits était profond et plein d’eau jusqu’à son ouverture; l’écu était lourd, lourde était la pierre; tous deux ne s’arrêtèrent qu’au fond; au-dessus d’eux, se referma l’eau molle et douce. La renommée ne laissa pas cette noble action ignorée; elle la divulgua rapidement; sonnant dans son cor, elle en répandit la nouvelle en France, en Espagne et dans tous les pays environnants.

Le bruit de cette étrange aventure étant parvenu dans tous les coins de l’univers, un grand nombre de chevaliers, venus des contrées voisines ou éloignées, se mirent à la recherche de l’écu. Mais ils ne savaient où était située la forêt dans laquelle se trouvait le puits qui renfermait l’écu magique, car la dame qui avait divulgué la belle action de Roger, ne voulut jamais indiquer le pays ni le lieu.

Roger en s’éloignant du château où il avait vaincu avec si peu d’efforts, et où il avait renversé les quatre redoutables champions de Pinabel comme des hommes de paille, avait emporté l’écu. A peine la lumière qui éblouit les yeux et anéantit les sens eut-elle disparu, que tous ceux qui gisaient comme morts se relevèrent remplis d’étonnement.

Pendant tout le jour, il ne fut question entre eux que de cette étrange aventure. Ils cherchaient à s’expliquer comment l’horrible lumière avait pu les terrasser tous. Sur ces entrefaites, on vient les avertir que Pinabel est mort, mais qu’on ne sait pas par qui il a été tué.

L’impétueuse Bradamante avait fini par atteindre Pinabel dans un étroit défilé. Elle lui avait plongé à cent reprises son épée dans le flanc et dans le cœur. Puis, après avoir purgé le monde de cette pourriture qui avait infecté tout le pays, elle avait tourné le dos au bois témoin de sa vengeance, emmenant avec elle le destrier que le félon lui avait autrefois dérobé.

Elle voulut retourner à l’endroit où elle avait laissé Roger, mais elle ne sut pas retrouver son chemin. Franchissant les vallons et les montagnes, elle chercha quasi par toute la contrée. La fortune cruelle ne lui permit pas de trouver la route qui l’eût conduite vers Roger. Que celui qui prend plaisir à mon histoire, attende l’autre chant pour en entendre la suite.

CHANT XXIII.

ARGUMENT.--Bradamante fait la rencontre d’Astolphe qui lui confie Rabican et part sur l’hippogriffe. Bradamante va à Montauban, et croyant que Roger est à Vallombreuse, elle lui envoie, par une de ses damoiselles, Frontin richement harnaché. En chemin, la damoiselle trouve Rodomont qui lui enlève le cheval.--Zerbin et Gabrine arrivent à Hauterive, château des comtes de Poitiers, où la méchante vieille accuse Zerbin du meurtre de Pinabel. L’innocent chevalier est condamné à mourir. Arrive Roland avec Isabelle; il délivre Zerbin et lui rend son amante. Survient Mandricard avec Doralice. Le paladin combat contre le païen; le combat est interrompu par un accident. Mandricard est emporté loin de là par son cheval, et Roland arrive à l’endroit où ont demeuré Angélique et Médor; c’est là qu’il commence à perdre la raison.

Que chacun s’efforce de rendre service à son prochain; il est rare qu’une bonne action reste sans récompense, et si cela arrive, du moins il ne peut en résulter ni mort, ni dommage, ni honte. Celui qui fait du mal à autrui, tôt ou tard paye sa dette, car on ne l’oublie point. Le proverbe dit que les hommes finissent la plupart du temps par se rencontrer, et que les montagnes seules ne bougent pas.

Voyez ce qui arriva à Pinabel pour s’être comporté d’une façon inique: il finit par recevoir le juste châtiment de sa perversité, et Dieu qui, le plus souvent, ne peut consentir à voir souffrir à tort un innocent, sauva la dame, de même qu’il sauvera tous ceux qui vivent exempts de félonie.

Pinabel pensait avoir mis naguère cette damoiselle à mort, et la croyait profondément ensevelie; il ne s’attendait pas à la revoir jamais, et encore moins à recevoir d’elle le prix de ses crimes. Il ne lui servit de rien non plus de se tenir enfermé dans le château de son père, à Hauterive, situé près du territoire de Poitiers, au milieu de montagnes sauvages.

Le vieux comte Anselme tenait ce castel d’Hauterive; c’était de lui que sortait ce traître qui, pour échapper à la vengeance des Clermont, n’eut pas même le secours d’une main amie. Bradamante, au pied d’une montagne, lui arracha sans peine son indigne vie, car il ne sut se défendre qu’en poussant des cris de terreur et en demandant merci.

Dès qu’elle eut donné la mort au faux chevalier qui avait naguère essayé de la tuer elle-même, elle voulut retourner là où elle avait laissé Roger. Mais son destin contraire ne le lui permit pas, et la poussa par un sentier qui la conduisit dans la partie la plus épaisse, la plus sauvage et la plus solitaire du bois, au moment où le soleil laissait le monde plongé dans les ténèbres.

Ne sachant où elle pourrait passer la nuit ailleurs, elle s’arrête en cet endroit, sous la feuillée et sur l’herbe nouvelle, jusqu’à ce que le jour revienne, tantôt dormant, tantôt contemplant Saturne ou Jupiter, Vénus ou Mars et les autres divinités errantes dans le ciel. Mais qu’elle veille ou qu’elle dorme, elle voit toujours en son esprit Roger présent à ses côtés.

Parfois elle pousse de profonds soupirs de regrets et de douleur, en songeant que chez elle la colère l’a emporté sur l’amour. «--La colère,--disait-elle,--m’a séparée de mon amant. Si, du moins, j’avais su marquer ma route, j’aurais pu retourner à l’endroit d’où j’étais venue, après avoir accompli mon entreprise vengeresse. Mais ma mémoire et mes yeux m’ont fait défaut.--»

Elle se dit cela, et d’autres choses encore; ses pensées tumultueuses se pressent en foule dans son cœur, et ses soupirs et ses larmes forment une tempête de douleur. Après une longue attente, elle voit enfin poindre à l’orient l’aurore désirée; elle prend son destrier, qui paissait aux alentours, et elle marche à l’opposé du soleil.

Au bout de quelques pas elle sort du bois, à l’endroit même où s’élevait auparavant le château où, pendant tant de jours, le méchant magicien l’avait tenue dans une erreur si grande. Là, elle trouve Astolphe, qui avait enfin réussi à trouver une bride pour l’hippogriffe, et qui était fort en peine de Rabican, ne sachant à qui le confier.

Le hasard fait que le paladin a ôté son casque, de sorte qu’à peine sortie de la forêt, Bradamante reconnaît son cousin. Elle le salue de loin, et court à lui avec de grandes marques de joie, et l’embrasse dès qu’elle est plus près de lui; puis elle se nomme, et, levant sa visière, elle fait voir clairement qui elle est.

Astolphe ne pouvait mieux confier Rabican qu’à la fille du duc de Dordogne, car il était certain qu’elle en aurait grand soin et qu’elle le lui rendrait aussitôt qu’il serait de retour. Il lui sembla que c’était Dieu qui la lui envoyait. Il la revoyait toujours avec plaisir, mais le besoin qu’il en avait lui fit trouver cette rencontre encore plus agréable.

Après qu’ils se furent deux ou trois fois embrassés comme deux frères, et qu’ils se furent affectueusement demandé de leurs nouvelles, Astolphe dit: «--Maintenant, si je veux visiter le pays des oiseaux, il ne me faut pas tarder plus longtemps.--» Et, racontant son projet à la dame, il lui fit voir le destrier ailé.

Bradamante n’éprouve pas une grande surprise en voyant ce destrier déployer ses ailes. L’enchanteur Atlante le montait lorsqu’elle combattit contre lui et qu’elle lui fit verser tant de larmes. Elle l’avait également suivi des yeux, le jour où Roger fut emporté loin d’elle par un chemin long et étrange.

Astolphe lui dit qu’il veut lui confier Rabican, plus léger à la course que la flèche échappée de l’arc; il lui laisse également toutes ses armes, et la prie de les garder jusqu’à son retour, où il ira les lui réclamer à Montauban, car, pour le moment, elles ne lui font nullement besoin.

Voulant s’en aller en volant par les airs, il doit en effet se faire le plus léger possible. Il garde seulement son épée et son cor, bien que le cor seul eût suffi pour le préserver de tout péril. Bradamante reçoit aussi la lance que porta jadis le fils de Galafron, et qui fait vider la selle à tous ceux qu’elle frappe.

Astolphe, monté sur le destrier volant, s’élève d’abord lentement dans les airs, puis il le chasse si fort qu’au bout d’un moment Bradamante le perd de vue. Ainsi fait au départ, sous la conduite du pilote, le nocher qui craint les écueils et le vent; puis, quand il a laissé derrière lui le port et le rivage, il déploie toutes les voiles et devance le vent.

Après le départ du duc, la dame reste en grand travail d’esprit. Elle ne sait comment ramener à Montauban les armes et le coursier de son parent. Dans l’ardent désir qui la pousse de revoir Roger, elle se demande si elle ne doit pas d’abord aller à Vallombreuse, où elle pense le retrouver, à moins qu’elle ne le rencontre auparavant en route.

Pendant qu’elle est indécise, elle voit venir à elle un paysan. Elle lui fait placer de son mieux l’armure sur le dos de Rabican, puis elle lui confie le soin de mener derrière elle les deux chevaux, l’un chargé et l’autre la selle vide, car avant de recevoir en dépôt le cheval d’Astolphe elle en avait deux: celui sur lequel elle était montée, et celui qu’elle avait enlevé à Pinabel.

Elle se décide à aller à Vallombreuse, où elle espère trouver son cher Roger; mais elle ne sait pas quel est le chemin le plus direct et le meilleur, et elle craint de se tromper. Le paysan ne connaissait pas beaucoup la contrée, et ne pouvait que l’égarer encore. Enfin elle part à l’aventure, du côté où elle pense qu’est située Vallombreuse.

Elle marche çà et là, sans rencontrer sur son chemin personne à qui elle puisse se renseigner. Vers l’heure de none, elle sort de la forêt et découvre de loin un castel sur la cime d’une montagne. Elle le regarde, et il lui semble reconnaître Montauban. C’était Montauban en effet, où elle avait sa mère et plusieurs de ses frères.

Dès qu’elle a reconnu l’endroit où elle est, la dame sent la tristesse envahir son cœur plus que je ne saurais dire. Si elle s’arrête, on la verra et on ne voudra plus la laisser partir; et si elle ne part pas, le feu de l’amour la brûlera au point de la faire mourir. Elle ne reverra plus Roger, et rien de ce qu’ils ont projeté de faire à Vallombreuse ne pourra s’accomplir.

Elle reste quelque temps pensive, puis elle se décide à tourner le dos à Montauban, et elle se dirige vers l’abbaye dont elle connaît bien maintenant la route. Mais, avant qu’elle soit sortie de la vallée, sa fortune, bonne ou mauvaise, lui fait rencontrer Alard, un de ses frères, sans qu’elle ait le temps de se dérober à sa vue.

Il s’en revenait de préparer les logements pour les cavaliers et les fantassins nouvellement levés dans la contrée sur les instances de Charles. Après s’être chaleureusement embrassés, le frère et la sœur rentrent à Montauban, en devisant de choses et d’autres.

La belle dame rentre à Montauban, où Béatrice l’avait pleurée en vain pendant longtemps, après l’avoir fait chercher par toute la France. Les baisers et les serrements de main de sa mère et de ses frères lui paraissent froids, auprès des baisers qu’elle a échangés avec Roger et qu’elle aura sans cesse empreints dans son âme.

Ne pouvant aller à Vallombreuse, elle pense à y envoyer quelqu’un pour prévenir Roger du motif qui l’empêche d’y aller elle-même, et pour le prier--comme s’il en était besoin!--d’y recevoir le baptême pour l’amour d’elle, et de venir ensuite à Montauban pour la demander en mariage, ainsi qu’il était convenu.

Elle veut, par la même occasion, renvoyer à Roger son cheval, qu’il aime tant, et qui mérite si bien l’affection de son maître. On n’aurait pas trouvé dans tout l’empire sarrasin ou dans le royaume de France, de plus beau et de plus vaillant destrier, si ce n’est Bride-d’Or et Bayard.

Roger, le jour où, emporté par son audace, il monta sur l’hippogriffe et disparut dans les cieux, avait laissé Frontin abandonné,--Frontin était le nom du destrier.--Bradamante le prit, et l’envoya à Montauban, avec recommandation expresse de ne le laisser monter que rarement et de le conduire toujours au pas, de sorte qu’il était plus brillant et plus gras que jamais.

Elle se met aussitôt à l’œuvre avec toutes ses dames, toutes ses damoiselles, et, par un subtil labeur, elle fait tracer sur une soie blanche et noire une broderie d’or fin; elle en recouvre et en orne la selle et la bride du bon destrier; puis elle choisit une de ses suivantes, fille de sa nourrice Callitrésie, et confidente de tous ses secrets.

Elle lui avait raconté mille fois combien l’image de Roger était empreinte dans son cœur; elle avait exalté sa beauté, son courage, ses grâces au-dessus des dieux. Elle la fait venir près d’elle et lui dit: «--Je ne puis choisir un meilleur messager pour une telle mission; car je ne connais pas d’ambassadeur plus fidèle et plus prudent que toi, ma chère Hippalque.--»

La donzelle s’appelait Hippalque. Bradamante lui apprend où elle doit se rendre; elle l’informe pleinement de tout ce qu’elle aura à dire à son cher seigneur; elle lui fera ses excuses de n’être point allée elle-même au monastère; ce n’est pas qu’elle songe à renier sa promesse, mais elle en a été empêchée par la fortune plus forte que la volonté humaine.

Elle la fait monter sur une haquenée et lui met à la main la riche bride de Frontin. Elle lui dit que, s’il se trouve sur son chemin quelqu’un d’assez lâche ou d’assez insensé pour vouloir le lui enlever, elle n’a qu’à dire à qui appartient le destrier, car elle ne connaît pas de chevalier, quelque hardi qu’il soit, qui ne tremble au nom de Roger.

Elle la charge d’une foule d’autres recommandations pour Roger. Après les avoir attentivement écoutées, Hippalque se met en route sans plus de retard. Elle chevauche pendant plus de dix milles, à travers les chemins, les champs et les forêts obscures et épaisses, sans que personne vienne l’arrêter ou lui demander où elle va.

Vers le milieu du jour, sur le penchant d’une montagne, et dans un sentier étroit et malaisé, elle rencontre Rodomont, tout armé, qui suivait à pied un tout petit nain. Le Maure lève sur elle un front hautain et blasphème toute la hiérarchie des dieux, de ce qu’un si beau destrier, si bien caparaçonné, ne se trouve pas entre les mains d’un chevalier.

Il avait juré d’enlever de force le premier cheval qu’il rencontrerait sur sa route. Or celui-ci est le premier qu’il ait rencontré, et il se trouve justement qu’il n’en a jamais vu de plus beau. Mais l’enlever à une damoiselle lui semble une félonie; pourtant il brûle de l’avoir. Il hésite; il le regarde, il le contemple et s’écrie: «--Ah! pourquoi son maître n’est-il pas avec lui?--»

«--S’il y était,--réplique Hippalque,--il te ferait peut-être changer d’idée. Ce cheval appartient à quelqu’un qui vaut mieux que toi, à un guerrier qui n’a point son pareil au monde.--» «--Quel est donc celui qui dépasse ainsi tous les autres en valeur?--» dit le Maure. «--C’est Roger,--» lui répond-elle. Alors Rodomont: «--Je veux ce destrier, puisque c’est à Roger, à un tel champion que je le prends.