Roland Furieux, tome 2

Part 14

Chapter 144,078 wordsPublic domain

Pour une que je blâme avec vivacité dans mes chants--ainsi le veut l’ordonnance de mon histoire--je suis prêt à en célébrer cent autres, et à rendre leur mérite plus éclatant que le soleil. Mais revenons au récit que je m’efforce de varier le plus possible, afin de le rendre agréable au plus grand nombre. Je vous disais, à propos du chevalier d’Écosse, qu’il avait entendu de grands cris retentir près de lui.

Il prit, entre deux montagnes, un étroit sentier d’où étaient partis les cris, et, au bout de quelques pas, il arriva au fond d’une vallée fermée, où il vit devant lui un chevalier mort. Je vous dirai qui c’était, mais auparavant, je veux tourner le dos à la France et m’en aller dans le Levant, jusqu’à ce que j’aie trouvé le paladin Astolphe, qui fait route vers le Ponant.

Je l’ai laissé dans la cité cruelle, où, grâce aux sons de son formidable cor, il avait mis en fuite la population barbare, et avait échappé à un grand péril. Il avait fait enfuir du rivage jusqu’à ses compagnons qui s’étaient hâtés de mettre à la voile. Continuant à vous parler de lui, je vous dirai qu’il s’éloigna au plus vite de ce pays et prit la route d’Arménie.

Peu de jours après, il se trouvait en Natolie et suivait le chemin qui conduit à Brousse, d’où, continuant sa route en deçà de la mer, il se rendit en Thrace. Longeant le Danube, il traversa la Hongrie, et, comme si son destrier eût eu des ailes, il franchit, en moins de vingt jours, la Moravie, la Bohême, la Franconie et le Rhin.

A travers la forêt des Ardennes, il gagna Aix-la-Chapelle, arriva en Brabant et enfin en Flandre, où il s’embarqua. La brise qui soufflait vers le Nord, enfla tellement les voiles, que, vers midi, Astolphe aperçut à peu de distance les côtes d’Angleterre, où il ne tarda pas à aborder. Il sauta sur son cheval, et le pressa de telle sorte, qu’il arriva à Londres le même soir.

Là, il apprit que le vieil Othon était depuis plusieurs mois à Paris, et que presque tous ses vassaux avaient suivi ses dignes traces. Il résolut alors d’aller en France, et descendit au port de la Tamise, où il s’embarqua en ordonnant de faire voile pour Calais.

Un léger vent, soufflant du Nord, avait poussé le navire en pleine mer. Peu à peu ce vent s’accroît, puis il devient si violent, que le pilote en a par trop, et est contraint de virer de bord, pour éviter d’être submergé par les vagues. Il s’efforce de tenir le navire en équilibre sur le dos de la plaine liquide, et suit une route opposée à celle qu’il voulait.

Il louvoie à droite, à gauche, de çà, de là, selon le caprice du vent; enfin il prend terre près de Rouen. Aussitôt qu’il a atteint le rivage si désiré, Astolphe fait remettre la selle à Rabican, prend ses armes, ceint son épée, et se met en route, ayant avec lui le cor qui lui sert plus que ne feraient mille guerriers dont il serait entouré.

Après avoir traversé une forêt, il arrive au pied d’une colline, près d’une claire fontaine, à l’heure où le mouton reste enfermé loin du pâturage ou se réfugie sous une grotte profonde. Vaincu par la grande chaleur et par la soif, il retire son casque du front, attache son destrier au plus épais du feuillage, et s’en vient boire aux fraîches ondes.

Il n’y avait pas encore mis les lèvres, qu’un paysan, caché près de là, s’élance d’un buisson, saisit le destrier, saute sur son dos et s’éloigne avec lui. Astolphe entend le bruit de sa fuite et lève la tête. Voyant le vol audacieux dont il est victime, il laisse la fontaine sans plus songer à boire, et court derrière le ravisseur aussi vite qu’il peut.

Le voleur ne s’éloigne pas à toute bride, ce qui l’aurait promptement fait disparaître. Mais tantôt ralentissant, tantôt pressant sa fuite, il s’en va au galop ou au trot. Astolphe et lui sortent du bois après une longue course, et tous les deux arrivent enfin là où tant de nobles barons, sans être vraiment en prison, étaient plus retenus que s’ils avaient été réellement prisonniers.

Le paysan se réfugie dans le château, avec le destrier qui égale le vent à la course. Force est à Astolphe embarrassé par son écu, son casque et ses armes, de le suivre de loin. Cependant il arrive lui aussi au château, et là, il perd complètement les traces qu’il avait suivies jusque-là. Il ne voit plus ni Rabican, ni le voleur; en vain il tourne les yeux de tous côtés, en vain il presse le pas.

Il presse le pas, et s’en va cherchant en vain par toutes les chambres, dans toutes les galeries et les salles. Il perd sa peine, et ne peut parvenir à savoir où le paysan perfide a caché Rabican, son coursier fidèle, plus que tout autre rapide à la course. Pendant tout ce jour, il cherche vainement, en haut, en bas, au dedans et au dehors.

Ennuyé et las de tant tourner, il songe qu’il pourrait bien être dans un lieu enchanté, et il se souvient du livre que Logistilla lui a donné dans l’Inde pour qu’il puisse déjouer tous les enchantements dans lesquels il tombera. Il a toujours ce livre à son côté; il consulte la table, et voit tout de suite à quelle page est le remède.

Le palais enchanté était décrit tout au long dans le livre. On y trouvait aussi les divers moyens de confondre le magicien et de dénouer les liens dans lesquels il retenait tous ces prisonniers. Sous le seuil de la porte était renfermé un esprit. C’était lui qui causait toutes ces illusions, tous ces prestiges. Il suffisait de lever la pierre de son sépulcre, pour voir le château réduit par lui en fumée.

Désireux de conduire à bonne fin une si glorieuse entreprise, le paladin s’empresse d’essayer si le marbre est trop pesant pour son bras. Mais Atlante qui voit ses mains prêtes à détruire tous ses artifices, et qui est inquiet de ce qui peut arriver, vient l’assaillir par de nouveaux enchantements.

Grâce à ses larves diaboliques, il le fait paraître tout différent de ce qu’il est. Pour les uns c’est un géant, pour les autres un paysan, pour d’autres un chevalier à figure déloyale. Chacun voit le paladin sous la forme où le magicien lui est apparu dans le bois; de sorte que, pour ravoir ce que le magicien leur a enlevé, tous se précipitent sur Astolphe.

Roger, Gradasse, Iroldo, Bradamante, Brandimart, Prasilde, et les autres guerriers, dans leur nouvelle erreur, s’avancent furieux et pleins de rage, pour mettre le duc en pièces. Mais celui-ci, en un pareil moment, a recours à son cor et fait courber soudain tous ces esprits altiers. S’il n’avait pas recouru au son terrifiant, le paladin était tué sans rémission.

Mais aussitôt qu’il a embouché le cor, et que l’horrible son s’est fait entendre, les chevaliers prennent la fuite comme les colombes au coup de fusil. Le nécromant fuit non moins que les autres. Pâle, affolé, rempli de terreur, il sort de sa retraite et fuit au loin jusqu’à ce que l’horrible son ne parvienne plus à son oreille.

Les gardes fuient avec leurs prisonniers; les chevaux, qu’une simple corde ne peut retenir, s’échappent de leurs écuries et suivent leurs maîtres par divers sentiers. Il ne reste dans le château ni chat ni rat, au son du cor qui semble dire: Sus! sus! Rabican s’en serait allé avec les autres, si le duc n’était parvenu à le saisir à sa sortie.

Astolphe, après avoir chassé le magicien, soulève la lourde pierre du seuil. Il trouve gravées en dessous, des figures et d’autres signes que je ne prends pas la peine de vous décrire. Dans son désir de détruire l’enchantement, il brise tout ce qu’il voit sous ses yeux, ainsi que le livre lui a dit de faire, et soudain le palais s’évanouit en fumée et en vapeurs.

Il trouve le cheval de Roger, lié par une chaîne d’or. Je parle du cheval ailé que le nécromant avait donné à Roger pour le conduire chez Alcine, et à qui, plus tard, Logistilla avait imposé le frein. C’est sur ce cheval que Roger était retourné en France et avait, pour revenir de l’Inde en Angleterre, parcouru tout le côté droit du globe terrestre.

Je ne sais si vous vous souvenez qu’il l’avait laissé attaché par la bride le jour où la fille de Galafron, qu’il tenait nue en son pouvoir, lui avait fait le cruel affront de disparaître à ses yeux. Le destrier volant, au grand étonnement de ceux qui le virent, s’en était retourné vers son maître, et était resté auprès de lui jusqu’au jour où la force de l’enchantement fut rompue.

Rien ne pourrait être plus agréable à Astolphe que cette rencontre. L’hippogriffe venait fort à propos pour satisfaire le désir qu’il avait de parcourir le monde en peu de jours, et de visiter les terres et les mers. Il savait bien qu’il était capable de le porter, car il l’avait vu jadis à l’œuvre.

Il l’avait vu dans l’Inde, le jour où la sage Mélisse l’avait arraché lui-même des mains de la scélérate Alcine qui avait changé en myrte des bois son visage d’homme. Il avait vu comment Logistilla l’avait soumis à la bride, et comment elle avait instruit Roger à le conduire partout.

Ayant résolu de s’emparer de l’hippogriffe, il lui met sur le dos la selle de Rabican, qu’il avait près de lui. Les brides des chevaux qui s’étaient enfuis étaient restées attachées dans l’écurie; parmi elles, il choisit et trouve, après plusieurs essais, un mors qui va à l’hippogriffe, et maintenant la pensée d’abandonner Rabican le fait seule retarder de prendre son vol.

Il avait bien raison de tenir à Rabican, car il n’y en avait pas un meilleur pour courir une lance. Il était revenu sur son dos de l’extrémité de l’Inde jusqu’en France. Il réfléchit longtemps; puis il se décida à le donner en garde à quelque ami, plutôt que de l’abandonner sur la route à la merci du premier qui viendrait à passer.

Il regardait de tous côtés, s’il ne verrait point venir à travers le bois un chasseur ou un paysan, à qui il pût confier Rabican pour le conduire dans quelque ville. Il attendit en vain tout ce jour, jusqu’au lever du jour suivant. Le lendemain matin, comme l’air était encore obscurci par la brume, il lui sembla voir un chevalier sortir du bois.

Mais il faut, avant de vous dire le reste, que j’aille retrouver Roger et Bradamante. Aussitôt que le cor s’est tu, et que le beau couple est à une certaine distance du château, Roger regarde autour de lui et reconnaît aussitôt celle dont Atlante lui a jusqu’alors caché la présence. Jusqu’à ce moment Atlante avait si bien fait, qu’ils n’avaient pu se reconnaître ni l’un ni l’autre.

Roger regarde Bradamante, et Bradamante regarde Roger. Tous deux s’étonnent hautement qu’une illusion ait pu tromper pendant tant de jours leur âme et leurs yeux. Roger serre dans ses bras sa belle dame qui devient plus vermeille que la rose; puis il cueille sur sa bouche les premières fleurs de ses heureuses amours.

Les deux fortunés amants redoublent mille fois leurs embrassements; ils se tiennent étroitement serrés, et leur bonheur est si grand, que leur poitrine peut à peine contenir une telle joie. Ils regrettent seulement que les enchantements les aient empêchés de se reconnaître pendant qu’ils erraient sous le même toit et leur aient fait perdre tant d’heureux jours.

Bradamante est disposée à donner à Roger toutes les faveurs qu’une vierge sage peut accorder à son amant, sans que l’honneur en soit atteint. Elle dit à Roger que s’il ne veut pas la voir rester toujours insensible et rebelle à ses derniers désirs, il doit la faire demander pour épouse à son père Aymon; mais il faut auparavant qu’il reçoive le baptême.

Non seulement Roger est prêt, pour l’amour d’elle, à vivre dans la foi chrétienne, comme autrefois son père, son aïeul et toute sa noble race, mais il donnerait sur-le-champ, pour lui faire plaisir, les jours qui lui restent à vivre: «--Ce n’est pas seulement dans l’eau--lui dit-il--mais dans le feu que je plongerais au besoin ma tête, pour posséder ton amour.--»

Donc, pour recevoir le baptême et pour épouser ensuite sa dame, Roger se met en chemin. Bradamante le conduit à Vallombreuse. C’est ainsi que se nommait une riche et belle abbaye, non moins renommée par sa piété que par la courtoisie avec laquelle était reçu quiconque y venait. Au sortir de la forêt, ils rencontrent une dame dont le visage annonce un profond chagrin.

Roger, toujours humain, toujours courtois envers tous, mais surtout envers les dames, n’a pas plus tôt vu les larmes couler le long du visage délicat de la dame, qu’il en a pitié et qu’il brûle du désir de connaître la cause de son affliction. Après lui avoir fait un respectueux salut, il lui demande pourquoi elle répand tant de larmes.

Et elle, levant ses beaux yeux humides, lui répond sur un ton très doux, et lui expose le motif de sa peine amère. «--Gentil seigneur--dit-elle--puisque tu le demandes, tu sauras que mes joues sont ainsi inondées de larmes, à cause de la pitié que j’éprouve pour un jouvenceau qui doit être mis aujourd’hui à mort dans un château voisin d’ici.

«Amoureux de la jeune et belle fille du roi d’Espagne, Marsile, il s’introduisait chaque nuit chez elle, sans que les serviteurs de la princesse en eussent le moindre soupçon, sous le voile blanc et les vêtements d’une femme, et en déguisant sa voix et sa figure. Mais on ne peut agir si secrètement, qu’à la fin il ne se trouve quelqu’un qui vous voie et vous remarque.

«Quelqu’un s’en étant aperçu, en parla à une ou deux personnes, et celles-ci confièrent le secret à d’autres, jusqu’à ce que le roi en fût instruit. Un émissaire du roi est venu la nuit dernière surprendre les deux amants dans le lit, et tous deux ont été séparément mis en prison dans le château. Je crois que ce jour ne se terminera pas sans que le jeune homme ait péri dans les supplices.

«Je me suis enfuie pour ne pas voir une telle cruauté, car ils doivent le brûler vif. Rien ne saurait me causer une douleur pareille à celle que me fait éprouver le malheureux sort d’un jeune homme si beau, et je ne pourrai jamais plus éprouver de plaisir sans le voir aussitôt se changer en chagrin, dès que je me rappellerai que la flamme cruelle a dévoré ses membres si délicats et si bien faits.--»

Bradamante écoute, et son cœur est vivement oppressé de la nouvelle qu’elle apprend. La crainte qu’elle éprouve est telle, qu’il semble que le condamné soit un de ses frères. Et certes sa peur était fondée, comme je le dirai par la suite. Elle se tourne vers Roger et dit: «--Il me semble que nous devons nous servir de nos armes en faveur de ce jeune homme?--»

Puis elle dit à la dame affligée: «--Rassure-toi, et vois à nous introduire dans les murs de ce château, car si le jeune homme n’a pas encore été mis à mort, on ne le tuera pas, sois-en sûre.--» Roger, dont le cœur veut tout ce que veut sa dame, et dont la pitié est aussi excitée, se sent enflammé du désir de ne pas laisser périr le jouvenceau.

Il dit à la dame, des yeux de laquelle tombe un ruisseau de pleurs: «--Or, qu’attends-tu? Il faut le secourir et non pleurer. Conduis-nous vers lui. Pourvu que tu nous mènes rapidement, nous te promettons de le sauver, fût-il au milieu de mille lances, de mille épées. Mais hâtons le pas le plus possible, afin que notre aide n’arrive pas trop tard, car pendant que nous parlons, le feu brûle.--»

Le langage assuré, la fière prestance de ce couple merveilleusement hardi, raniment dans le cœur de la dame l’espoir qui en était complètement sorti. Mais, comme elle craint moins la longueur du chemin que les obstacles qui peuvent leur barrer la route et rendre leur entreprise vaine, la dame hésite sur la direction qu’elle doit prendre.

Puis elle leur dit: «--En prenant la voie qui conduit tout droit par la plaine jusqu’au château, je crois que nous arriverions à temps, et que le bûcher ne serait pas encore allumé. Mais il nous faut suivre un chemin si rude et si tortueux, que nous ne pourrons en sortir avant la fin du jour, et quand nous serons arrivés, je crains que nous ne trouvions le jouvenceau mort.--»

«--Et pourquoi--dit Roger--n’irions-nous pas par la voie la plus courte?--» La dame répondit: «--Parce qu’il se trouve sur cette route un château des comtes de Poitiers, où, il y a à peine trois jours, une coutume honteuse et dure pour les chevaliers et pour les dames, a été imposée par Pinabel, le fils du comte Anselme d’Hauterive et le plus méchant homme qui soit.

«Chaque chevalier, chaque dame qui passent, ne s’en vont pas sans avoir subi l’outrage et la violence. Les uns et les autres doivent mettre pied à terre; le chevalier doit dépouiller ses armes, et la damoiselle ses vêtements. Il n’y a pas, et il n’y a pas eu depuis de nombreuses années, de meilleurs chevaliers que les quatre qui ont juré de maintenir dans le château la loi imposée par Pinabel.

«Je veux vous raconter à quelle occasion a été faite cette loi qui n’existe que depuis trois jours, et vous verrez la raison, bonne ou mauvaise, qui a contraint les quatre chevaliers à jurer. Pinabel a une dame si méchante et si bestiale, qu’il n’y a pas sa pareille au monde. Allant un jour avec elle, je ne sais où, il fit la rencontre d’un chevalier qui lui fit subir grande honte.

«Le chevalier ayant été raillé par la maîtresse de Pinabel à propos d’une vieille qu’il portait en croupe, jouta contre Pinabel, qui était doué de peu de vigueur et de trop d’orgueil. Le chevalier lui fit vider les arçons, força sa compagne à descendre de cheval, et pour savoir sans doute si elle marchait droit ou si elle boitait, la laissa à pied, après avoir fait revêtir ses vêtements à la vieille damoiselle.

«Celle qui était restée à pied, pleine de dépit, et avide, altérée de vengeance, suivit Pinabel toujours disposé à la seconder là où il y aurait du mal à faire. Elle ne dormait ni jour ni nuit, et elle finit par lui dire qu’elle ne serait contente qu’après qu’il aurait forcé mille chevaliers et mille dames à mettre pied à terre, et à quitter leurs armes et leurs vêtements.

«Le même jour, le hasard conduisit dans son château quatre valeureux chevaliers, arrivés depuis peu des contrées les plus lointaines. Leur valeur est telle, que notre époque n’en a pas de meilleurs. Ils se nomment Aquilant, Griffon et Sansonnet; le quatrième, Guidon le Sauvage, est un tout jeune homme.

«Pinabel, avec un grand semblant de courtoisie, les accueillit au château que je vous ai dit. Puis, pendant la nuit, il les fit prendre dans leur lit, et ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir fait jurer que, pendant un an et un mois,--ce fut le terme précis qu’il exigea,--ils habiteraient le château et dépouilleraient tous les chevaliers errants qui passeraient.

«Quant aux damoiselles qui seraient avec eux, ils devaient les faire descendre de cheval et leur enlever leurs vêtements. Ayant fait un tel serment, ils furent forcés de le tenir, quelque ennui, quelque chagrin qu’ils en eussent. Jusqu’à présent, ils n’ont trouvé personne qui ait pu leur résister et qui n’ait dû mettre pied à terre; et déjà beaucoup s’en sont retournés à pied et sans leurs armes.

«Ils ont établi entre eux que celui dont le nom serait le premier désigné par le sort combattrait seul. Mais, s’il advenait que l’ennemi fût assez fort pour rester en selle et désarçonner son adversaire, les autres seraient obligés de combattre tous à la fois, jusqu’à la mort. Chacun d’eux étant redoutable, vous voyez ce qu’ils doivent être quand ils sont tous ensemble.

«Il importe qu’aucun retard, qu’aucun obstacle ne vienne s’opposer à notre entreprise; il faut donc éviter ce combat. Je suppose que vous en sortiriez vainqueurs, et votre fière prestance me donne la certitude qu’il en serait ainsi; mais la chose ne se ferait point en une heure, et il est à craindre que le jouvenceau ne soit livré aux flammes, s’il n’est pas secouru aujourd’hui même.--»

Roger dit: «--Ne nous inquiétons pas de cela. Faisons de notre côté tout ce qu’il nous sera possible de faire, et laissons le reste à celui qui gouverne le ciel, ou, à son défaut, à la fortune. Tu pourras voir, par ce combat, si nous sommes assez bons pour venir en aide à celui qu’on doit aujourd’hui brûler pour une faute si légère et si douce.--»

Sans plus répondre, la donzelle prit par la voie la plus courte. Ils n’allèrent pas plus de trois milles, sans arriver au pont et à la porte où les vaincus devaient déposer les armes et leurs vêtements, après avoir couru le risque de perdre la vie. A leur apparition, la cloche du château retentit par deux fois.

Et voici qu’en dehors de la porte un vieillard s’avance, au grand trot d’un roussin; et il s’en venait criant: «--Attendez, attendez; arrêtez-vous là; ici l’on doit le péage. Et si l’on ne vous a pas dit l’usage adopté ici, je vais vous le dire.--» Et il commence à leur expliquer la coutume que Pinabel fait observer.

Puis il poursuit en leur donnant le conseil qu’il donnait aux autres chevaliers. «--Faites dépouiller votre dame de ses vêtements--disait-il--et vous, mes fils, laissez vos armes et vos destriers. Ne vous exposez pas au danger d’affronter quatre guerriers si redoutables. On trouve partout des habits, des armes et des chevaux; la vie seule ne se remplace pas.--»

«--N’en dis pas plus--répondit Roger--n’en dis pas plus, car je suis informé de tout cela, et je viens ici pour essayer mes forces et voir si je suis aussi bon à l’action que je me sens le cœur solide. Mes armes, mes habits et mon cheval, je ne les donne à personne, surtout quand je n’ai encore éprouvé que des menaces. Je suis persuadé que mon compagnon ne cédera pas davantage ses armes sur de simples paroles.

«Mais, pour Dieu, fais en sorte que je voie promptement en face ceux qui prétendent m’enlever mes armes et mon cheval, car nous avons à franchir encore cette montagne, et nous ne pouvons nous arrêter longtemps ici.--» Le vieillard répondit: «--Voici quelqu’un qui passe le pont pour te satisfaire.--» Et il disait vrai, car un chevalier sortit du château, revêtu d’une soubreveste rouge, constellée de fleurs blanches.

Bradamante pria beaucoup Roger pour qu’il lui laissât l’honneur de jeter hors de selle le chevalier au beau vêtement parsemé de fleurs. Mais elle ne put rien obtenir, et elle dut se soumettre à la volonté de Roger qui tenait à tenter lui seul toute l’entreprise. Elle se tint donc à l’écart à regarder.

Roger demanda au vieux quel était le premier chevalier sorti par la porte du château. «--C’est Sansonnet--dit celui-ci--je le reconnais à sa casaque rouge semée de fleurs blanches.--» Les deux adversaires, sans se parler, prirent à droite et à gauche, puis ils se précipitèrent, lance baissée, au-devant l’un de l’autre, excitant leurs coursiers.

Sur ces entrefaites, Pinabel était sorti du château, suivi d’un grand nombre de gens à pied, prêts à enlever les armes des chevaliers désarçonnés. Les deux champions, pleins d’ardeur, venaient à la rencontre l’un de l’autre, armés de deux énormes lances en jeune chêne, grosses de deux palmes jusqu’à la naissance du fer.

Sansonnet en avait fait tailler plus de dix semblables dans les cépées d’une forêt voisine, et on en avait apporté deux pour le combat. Pour se garantir de leurs coups, il aurait fallu avoir un bouclier et une cuirasse en diamant. Aussitôt arrivé, Sansonnet en avait fait donner une à Roger, et avait gardé l’autre pour lui.

Armés de ces lances qui auraient traversé des enclumes, tellement elles avaient leurs extrémités armées d’un fer solide, ils se rencontrèrent au milieu de leur course, tous deux frappant sur les boucliers. Celui de Roger, que les démons avaient forgés à la sueur de leur front, parut se ressentir à peine du coup. Je veux parler du bouclier que fit autrefois Atlante et de la force duquel je vous ai déjà entretenu.

Je vous ai déjà dit que sa splendeur enchantée frappait les yeux avec tant de force, qu’elle enlevait l’usage de la vue et faisait tomber les gens inanimés. Aussi Roger, à moins d’un péril extrême, le tenait recouvert d’un voile. Il faut croire qu’il était également impénétrable, pour n’avoir pas été entamé dans cette rencontre.