Part 6
En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir pendant la veille.
Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement, puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui, l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:
--Mon Dieu! ma mère!
Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse, tiède,--deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son front, ses yeux fermés.
Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui, debout à son côté, lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.
Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le _dondaïre_ Le Doux, le favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait reconnu le gardian.
Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques. A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint, il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes, un grand cri intérieur--qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux, vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:
--Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!
Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc, tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare, soutenu par la basse des mugissements du taureau.
Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il était entouré de ses bêtes familières.
Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement et restaient là,--ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»--Et des ruades du côté de l’homme.
Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe, détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite....
Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère.
Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du mufle.
D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme.
Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix, hardi, sonore, puissant,--puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui, se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le coup de pied qu’elle détachait vers lui.
Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait, lourd, sur ses jambes de derrière,--retombait à vide sur ses quatre pieds.
Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil.
Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue par la chute de tantôt!
Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir.
Renaud dit à Blanchet:
--Repose-toi, vieux!
Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée de chercher Rampal.
L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé Leprince.
Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé.
Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la croupe au Château d’Avignon.
Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret. Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas Renaud.
Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le Vaccarès au sud.
La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé par la fatigue, il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille.
L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus.
Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître, jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les réveils, des activités.
La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait, Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.
Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un terrain défoncé à planter de la vigne.
Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est, pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et ce pays de l’eau deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!
Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage, libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a faite,--cette idée l’attristait.
Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:
«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»
Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,--ne l’enchantaient pas. Ils lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle respectable--que la mer!
Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône, le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela lui paraissait aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore, a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont descendues sur un fond de sable....
Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans, qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être que,--dans des siècles,--d’autres jeunesses y retrouveront la même joie. Car tout se recommence.
Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin, et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre jeté il ne boirait plus.
L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que le jour perdait son charme gai de chose commençante.
Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.
Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,--ce Renaud,--d’envahir la Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,--comme si les pampres, sous les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs du vin.
N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil couchant, en novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à perte de vue....
Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main, de légers et vigoureux bâtons.
Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois, allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.
Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.
Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.
La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux; elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant leurs poils courts.
La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans le vent et le soleil, rêve....
Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de _Ligagnou_, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône, on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une grande partie de l’année,--mais perfides quelques-uns, et qu’il faut bien connaître.
Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut arrivé bientôt.
Renaud venait de s’arrêter.
--Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.
Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et, soigneusement, l’évitent.
A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau, qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent, prête à les porter et prête à crever.
Cette croûte (la _trantaïère_), lézardée çà et là, laissait voir, par les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.
Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés, innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche des libellules à tête de monstre.
Beaucoup de ces _canéous_ portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve. Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes, en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là les épousailles.
Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.
Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance. Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris, le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre arrondi.
A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises, faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (_tape_) et de paille. La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très capricieuse.
Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la _trantaïère_ qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient les siagnes, les triangles et les ajoncs, la _gargate_, la fange où, brusquement, qui s’avance enfonce.
Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les _lorons_, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe, plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon homme! Tu y es, adieu!
Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver, n’est-ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette sur le flanc!
Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le sentier!...»
Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau, et peu éloignés l’un de l’autre.
Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.
Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en attendant, se sentir libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.
Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables, des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant la glace à coups de cornes.
Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui, l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la grande mer.
De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un vol de grands goélands aux ailes arrondies.
Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.
--Bonjour, Renaud.
--Bonjour, Marius. Où vas-tu?
--Porter des poissons en Arles.
Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages, recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les bouches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue, véritables viviers de réserve.
Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres, composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps serpentins.
Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche vorace, armée de dents affilées.
--Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.
A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat, bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.
Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....
--Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?
--C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.
Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.
Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent quelquefois.
Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.
XII
Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit, elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur les coussins, elle pleura avec épouvante.
* * * * *
Pendant ce temps--pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé, courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,--la bohémienne,--elle, dormait.
Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille, son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de mai.
Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage, lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis, lentement, elle s’était rhabillée, bien lentement, afin de retarder l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre.
Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui, peu à peu, fondait l’empreinte.
La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle, l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la taquinant.