Roi de Camargue

Part 5

Chapter 53,892 wordsPublic domain

Renaud ne l’entendit pas. Il _voyait_.--Il voyait la bohémienne comme si elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps, pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit, dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce que j’ai la fièvre?» se disait-il.

Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la sécheresse de cette main, du poignet.

--Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.

Heureux de cette diversion:

--Allons! dit-il.

--Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!

* * * * *

La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.

Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents qu’elle avait belles encore.

Ils la laissèrent.

IX

Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du spacieux escalier de pierre.

Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent, elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble d’attirance où ils étaient d’ordinaire.

C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?--si obscur est l’homme en ses fonds du diable!--peut-être pour contenter, avec celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les jours. Les forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or, la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la «chapelle».

Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes d’huile,--et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui, elle, avait posé la main sur la rampe de fer.

Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise qui courait dans tout son être,--et pourtant son cœur ne s’en réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui mettait dans les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré. Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait peur comme d’un étranger!

Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine, plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre. Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de l’amour, des affinités,--des sympathies et des répulsions,--se renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais. Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la passion est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur change les conditions psychologiques, comme une constante lumière modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs simples, leurs miracles sans témoins.

Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,--au premier étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui, isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force, c’était le sortilège qui opérait.

Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.

Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre, elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une parole, dit:

--Attendez la lumière, Livette! j’arrive.

Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se sentit pâlir.

Alors elle eut une inspiration:

--Suivez-moi, Renaud.

Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et par Livette.

Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus, blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.

Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.

Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à hauteur de leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des étoles,--avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;--des soleils d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des _Agnus Dei_. Au milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de deuil,--noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;--et,--ce qui frappa Livette,--il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du calen, lança des éclairs.

Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,--vus de dos,--suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à l’autel,--flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre; et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.

--A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est le remède. Prions un peu!

Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.

Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps à autre le calen qu’il avait à la main, l’élevait pour mieux voir l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.

Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui venir en aide.

--Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la bohémienne.--Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire porter, le jour de la fête des saintes Maries,--que voici proche,--chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les ongles de nos doigts!

Puis elle se releva,--mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans pain,--et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un foyer vide!

X

... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du marécage.

Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il s’apprêtait à descendre:

--... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?

Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait, après la prière, son Renaud.

Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur la terrasse qui domine tout le Château.

Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre, renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.

Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent la grosse cloche couchée sur le flanc. Elle rendit une plainte courte, vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir d’un cœur mystérieux.

Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de pierre, devant la nuit.

Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines, fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.

Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert, comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle rapide; comme des paupières qui font un signe.

Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et, de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières (pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,--sont aussi des étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit, mais ce regard-là est encore impuissant à pénétrer plus loin, plus profond,--à tout connaître.

Et puis,--et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau, et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter les étoiles,--il y a, dans le ciel,--par delà les ciels visibles,--des feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui, de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous. Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui elles brillent,--brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans chacun, l’amour et la pitié du monde.

Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières, il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les espérances à naître.

Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.

En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures. En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.

Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,--qui ne savent rien.

Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils se cherchaient et se fuyaient en même temps,--mais ils ne se demandaient pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur, servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.

Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, qu’elle veut reproduire, seul.

La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain à la matière dont il est fait.

Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,--sous l’inconnu d’un ciel de printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en route, de mer tressautante;--et cette voix de toute l’île accompagnait avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.

Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les fiancés montait son odeur sauvage.

Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule maîtresse de lui, la petite fiancée!...

Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il allait en pensée.

Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en silence, elle s’était mise à pleurer,--ce que voyant, l’un des deux grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis un moment, vint lécher sa main pendante.

Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme nue, qui l’attendait.

--Livette! Livette!

C’était la grand’mère qui appelait.

Ils redescendirent sans échanger une parole.

--Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.

--Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.

Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.

Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec des yeux où remontaient les larmes.

--Où s’en va-t-il?

Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à travers les arbres, comme un feu follet,--et quand l’étincelle s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.

XI

Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.

L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait, de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était, lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche, emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos, s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines, marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés, afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il les franchissait à toute volée.

Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures. Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur d’être seule, dans la saison des ruts.

Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui l’altérait tout entier.

Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout, ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi de méchant destin,--et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas: rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!

Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de son galop; il se retourna et il vit,--il vit en vérité!--le poursuivant à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée, à la manière d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.

Envolée et riant, elle lui criait:

--Arrête, lâche!

Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il cherchait.

Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une folie.

Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure, et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout, creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le désespoir, s’abattit.

Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur ses pieds, après deux glissades inutiles.

Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert, les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes fantastiques.

Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval, tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa corne écaillée, ils sortirent de l’argile.

C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de Livette.

Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?

Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la selle sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.

Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui, creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision revenait toujours.