Part 4
--Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et celui des tridents à vaches!
La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le cavalier... mais qu’elle en était loin!
--Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... Ah! race de loups! race de renards maudits!
--Avance! cria-t-il encore.
Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules hors de l’eau; et--sous l’eau--elle aidait sa marche en ramant des deux bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre chose!
Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,--et son tambour de basque jeté dessus,--les hardes de la bohémienne; puis il reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, qu’elle se baignait toute nue.
Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, des coups qui resteraient impuissants.
Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être surnaturel.
Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.
Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.
Que venait-elle faire alors?
Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux. Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et ravi.
Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier, oubliant son cheval, oubliant tout....
Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde, son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient, d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines au-dessous du menton),--avec la tête du lézard des sables et celle des tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale, fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.
Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune, belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps avec l’eau marine.
Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,--du cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur sa selle,--maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,--quand, plus prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche, prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la bête!
--Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier! Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!
Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard, d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui. Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia. Il craignit surtout pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même, peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser, pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au risque de la tuer.
Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux, malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement beau, qui était celui d’une ennemie.
--Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne partiras que quand je voudrai!
Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à l’endroit où elle voulait.
--Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme!
«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit, bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager, mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses, terribles.
--Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du poitrail de ma bête!
--Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.
Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.
Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu, dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.
Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.
--Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de neige!
Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme un petit chat-tigre, agile et forte,--habile à lutter avec un cheval,--la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,--ainsi agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un air obstiné, méchant et triomphateur.
--Tu ne te délivreras plus de moi!
A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un insecte malfaisant, vu en rêve, araignée ou mouche à poison, qui se mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui, prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces, implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.
Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse, étaient effrayants.
Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine, luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout, lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.
--Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval, l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait maintenant à connaître la femme.
Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.
--Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.
Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le fixaient là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas) était donc finie!...--Des idées violentes, nette chacune, confuses par le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!
Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui vola vers les Saintes.
La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le rivage.
Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite, à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire, mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.
Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer, rien qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,--une païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal, car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme une armée!
Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément, insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère, sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui, c’était là le charme des charmes. Elle le savait,--étant sorcière tout comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.
Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue, comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux hommes,--avant le règne du Christ Jésus.
Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu, de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.
Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.
VIII
Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le Château d’Avignon.
Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.
Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.
Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres de leurs touffes vertes piquées de fleurs.
C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel venait souvent chanter un des rossignols du parc.
--Eh! bonsoir, Jacques.
--Eh! bonsoir à tous!
--Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?
--J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....
--Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu n’as qu’à parler.
--Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière, près des bêtes.
Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.
--Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un bon cheval, et très doux.
--Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,--j’ai toujours peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas, j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener, c’est à croire.
--Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire, Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?
--Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais bien, en plein mitan d’un marais de bourbe, une cabane à laquelle on ne peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et qu’on reconnaît,--avec l’habitude,--à quelques piquets plantés, de loin en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....
--Ah! ah! il s’est retiré à la _Cabane du Conscrit_? Eh bien, j’irai l’y voir, dit Renaud, soyez tranquille!
Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.
Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des deux Rhônes et de la mer.
Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,--le chemin de Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans l’océan des étoiles.
Renaud se sentait gêné.
En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout ce qu’il sentait d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui chavire!--Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:
--Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.
--Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut, dans la pharmacie du château, les registres de la première exploitation,--du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie. Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit là-haut, dans le _Livre de Raison_. Autrefois, toutes les fermes d’ici avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur vont mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce qu’il est bien à elles....
--Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon siècle à moi est fini.
C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.
--On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le _Livre de Raison_ est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre, on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France, comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la Crau!--Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient.... Venez-vous, grand’mère?
--Non, je demeure, moi, dit la vieille,--un petit moment encore, avec cette jeunesse.
Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,--et l’ayant mise en poche, monta se coucher.
Et sur le banc, le silence se fit.
La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête molle, d’un mouvement de réveil brusque,--puis recommençait à baisser le cou lentement....
--Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.
--Oui, demoiselle.
--Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire. Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas, comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et il s’en voulait. Il souffrait.
Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.
--A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir distinctement son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de plus subtil que ces divinations d’amoureuse.
--Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,--à mon cheval que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.
--Et puis?
--Et puis? dit-il... je pense à la _Cabane du Conscrit_ où il est peut-être à cette heure,--caché.
--Et puis encore? insista Livette.
--Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,--à tout ce que nous venons de dire....
--Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense plus?
Elle avait la voix triste.
Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche, l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette. Ainsi le respect même qu’il avait pour elle--pauvre mignonne!--c’est cela qui tournait contre elle!
--Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus que l’oreille.