Roi de Camargue

Part 7

Chapter 73,942 wordsPublic domain

Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son chariot.

A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun passé,--n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir point de cœur, ni, par conséquent, de conscience.

Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer d’elle quelque chose, lui supposer telle résolution, essayer de déjouer son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance.

Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit, d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,--son attaque, ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés, jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient.

Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine, ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un mouvement de passion l’y ramenait soudainement.

Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.

Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.

Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver arrive, et non, jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis, quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient. Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un mot, un geste, un rien,--et si l’occasion se présente, c’est que cela était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!

Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en point avoir.

Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour, sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes, elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés, comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute, voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux, troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils sont voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré. La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend. La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole. Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.

Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en contradiction avec elle-même.

La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé, ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec des sincérités contradictoires,--très naïvement.

Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.

Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous, qu’elle-même.

La gypsy était redoutable comme un esprit caché dans un élément dont il serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à parer.

La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a. Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.

Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,--par nécessité d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets, parce que c’était son heure et son jour, son caprice.

Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.

Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être pas regardé par elle.

Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine, sorcière,--un peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles des lambrusques qui sont fécondées par le vent.

Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue, vide et infinie.

Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil. Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.

Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur faiblesse. Elle souriait donc toujours.

Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades, changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à chacun d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.

Tromper des zingari,--beau succès de zingara!

Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein, elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à devenir son mâle.

Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare et frisée.

Et, à la nuit,--lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,--le zingaro se glissa près de la zingara.

C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà ne se reconnaissaient plus.

Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la menue lueur des étoiles.

Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....

Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.

Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux caresses enchevêtrées des serpents de terre.

* * * * *

Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes, le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.

--Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.

Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine tranquille, bien verdoyante, gaie, éclatante de deux lumières, celle qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.

Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi, dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice d’un souffle.

De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui, patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.

Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction, mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.

Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.

Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège à la prendre comme une mouche.

Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes, grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant, emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de matinée dans la clarté fraîche du ciel.

Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.

A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des bohémiens, mais détourna la tête.

A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au pas de son cheval, elle les suivit.

--Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.

Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes attendirent. Livette avec elles.

--Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un, si matin?

--Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont venir à leur tour.

Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre sculptée qui est au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries, Jacobé et Salomé.

--Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois? Étaient-elles trois, oui ou non?

--Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas dû!

--Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries? J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.

--Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle! Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source au milieu.

--On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la source!

--Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...

--Elle n’est bonne que le jour de la fête.

--Et encore!... Et il y en a si peu!

--Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne.... En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.

--Un miracle de plus ou de moins!

--Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.

--Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les étrangers ne viendraient plus,--et, sans eux, de quoi vivrait le pays? pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu bénisse!) nous remplissent la bourse.

--Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes par an!

--Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames, l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.

Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la visite que fit aux Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.

Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix, l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au milieu des cantiques, dans la chapelle haute.

--Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.

Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!

--Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!

Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du peuple des Saintes.

--Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles demeurent précieux.

Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune, toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des deux Maries.

--C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le temps où nous prenions l’eau à la _pousaraque_ (mare artificielle) comme font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au couteau!

--Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.

--C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!

Les femmes se mirent à rire.

Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.

--Quel pot apportes-tu là, Félicité?

Et de rire.

Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:

--J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau, j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça suffira pour aujourd’hui, ma belle!

--Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui vaut de l’argent!

Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une jarre de deux mille ans!

Aux Saintes, chaque famille--c’est selon--a droit, par jour, à une ou deux cornues d’eau de citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait pas.

Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages, attendait toujours ses amies.

--Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières venues.

Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara, disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,--si bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un _ramadan_ d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont isolés au milieu de la Camargue.

--Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!

--Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte Sara s’en moque un peu!

--Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui fait!

--Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver les mains du crime des païens!

Un murmure de réprobation courut parmi les commères.

--Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.

Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle était distraite et intéressée.

Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:

--Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup sûr une grande sainte....

Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles, imitée aussitôt.

--Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien, voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense, d’une ancienne pécheresse,--le spectacle de son corps tout nu! Elle passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans la cave. La cave est un endroit assez bon,--sous les pieds des chrétiens,--pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit ainsi.

--Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins, riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas compromettre en tel voisinage!

--Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal, l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!

Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,--leur rang à la file.

Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.

Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.

Quand Livette se fut éloignée: