Roi de Camargue

Part 16

Chapter 163,848 wordsPublic domain

Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.

Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché, sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer. Elle était assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du tambourin, s’entre-choquaient.

Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale, l’été, au soleil.

Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du tambourin, son cœur sauter et vibrer.

Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait dépasser.--Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.

Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses cheveux.

Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit vers elle un mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,--sa fortune d’Orientale.

--Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.

Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots barbares, _mormô_, _gorgô_, des mots de sorcière, sans doute....

Quand elle rejeta son voile, elle riait.

Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris, la voyante?

--Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!

Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place, elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.

Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui réapparaître.

La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses jupes,--les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant on eût dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité. Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....

Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.

Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.

--Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!

Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup avait lui dans sa main.

Viens! dit-elle.

* * * * *

... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les roseaux qui craquaient.

En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà, épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser deviner, se laissait sentir.

Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte, il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage bien vivant qui le regardait, l’appelait.

Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.

Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue, au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?--Elle vit, dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.

De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.

--Oh! tu peux! dit-elle, souriante.

Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos, l’amour faux,--le plus fort.

Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames de couteau.

Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut qu’il l’étoufferait.--«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux bouches, irritées, s’étaient amollies....

Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait été plus fort qu’elle.

Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert l’infini, elle revint à elle avec étonnement.

La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce fiancé de Livette!....--La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.

Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux bras en croix, à son tour il se mit à rire.

Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume parut au coin de ses lèvres....

--Chien! dit-elle.

Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....

A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant aussitôt.

Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.

--Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:--Un courlis qui passe!--Le courlis passe l’hiver.

Renaud, debout, était pâle.

--Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!

Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque, qu’elle élevait au-dessus de sa tête....

Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique barbare, découvraient jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.

--Reviens là, dit-elle. As-tu peur?

Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse dompté, amoureux d’une louve.

Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.

La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.

* * * * *

Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un reste de lumière sur la table de pierre.

Un coq lointain appela l’aurore.

Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le bissac était vide.

--Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.

--Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour comme une oie captive?...

--Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?

--Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.

Elle fredonna en langue bohême:

_Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!_

--Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma maison à moi a des ailes.

--Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.

--... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix qui semblait _d’une autre_.

Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.

Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout, les yeux hagards.

* * * * *

La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des roseaux.

Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette, il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps, enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché, comme la tige molle d’un lis d’eau.

Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.

XXIII

Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le coupable.

La sympathie n’est qu’une abdication,--en faveur des êtres aimés,--de cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose, d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.

Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié. Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le pardon, tôt ou tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde. Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.

Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.

Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des pensées mauvaises.

Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, entier, de lui-même,--n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert en elle.

Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était comme morte.

Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,--il interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était venue, de si loin, se prendre au piège!

Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel soulagement _pour lui_, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient faire un tel miracle!

* * * * *

... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui menait du bien au pire!

Rassuré sur Livette,--et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: «Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il courut à son cheval.... La tuer!--la tuer! Rien de plus juste.... Et il y allait.

Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion nous rend fous!

Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune expliquant et légitimant la suivante,--aboutit insensiblement aux actes inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la chaîne de FATALITÉ où les maillons des menus faits suggestifs, des circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.

Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte Sare,--le diable en personne!

Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait furieusement sur ses traces de la nuit.

... Livette ne mourrait pas!--Cette idée lui donnait une grande joie, si grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,--mauvaise race!

Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....

Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne. Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.

Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... _maintenant_! Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le même instant, en prit son parti avec rage.

Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.

Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il aurait dû écraser.

Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!

Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires douleurs,--c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.

Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,--pour beaucoup de raisons qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, le sentiment confus d’être un monstre.

Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,--et cependant c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!

Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était ainsi.

Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,--elle avait fui! Elle ne paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... Quoi! il ne la verrait plus!

... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le mordant. Et des frissons le secouaient....

--Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!

Plus jamais!--N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, et sa couronne de reine mendiante?...

Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu et ruse?

... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de lui.

... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait pas croire.