Roi de Camargue

Part 17

Chapter 173,927 wordsPublic domain

Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue, ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans amour,--seul!

Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir, afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît, son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os, réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières, et,--durant une seconde,--dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois pourtant, l’image se précisa et il la _vit_; mais ce n’était toujours qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas pénétrer.

Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, QUI N’EXISTAIT PAS, car un visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé? voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que, pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de Sarrasin, du sang de païen pirate!

... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,--n’était-il pas possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!... Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque chose, lui laisser voler un baiser,--long peut-être,--sur ses lèvres!... Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la jalousie!

Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité par trop de fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.

Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage, son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné, vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux et hardis, l’avait choisi,--fût-ce à son tour!--lui, le Camarguais, elle à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe, esclave après tout des villes!

Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi, le Roi!... Il ne le serait plus!... Elle ne l’avait pas aimé! Et elle avait fait semblant!

Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses, dût-elle en mourir?

Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait _voulu_ partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas _voulu_!... Eh bien, il la voulait, lui!

Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les roseaux.... Oh! il la retrouverait!

Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le plus grand, que traçait sa course,--c’était fini, il était trop tard.

Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au soleil, on voyait bien qu’il était midi.

Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient, criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une main molle, tenait Renaud, toujours assis.

Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur, n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,--voilà qu’il se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se voyait insensible,--une manière de mort. Et cela lui plaisait.

Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se défaire de la passion commençante,--présentement, dans ce malheur final qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait étrangement ferme, comme armé contre le sort.--Il le recevait en soldat, en gardian. Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le trouvait définitivement et à l’excès tranquille.

Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!

Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et tranquillement s’en allait.

Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux, leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien elle!

Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick pavoisé....

Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.

Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!

La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.

Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; son cerveau, où étaient ses idées.

Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.

En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un somnambule....

Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: il s’écroula.

Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds, l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute joie,--de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour Zinzara!

Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir pas compris ce qu’on lui voulait.

Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce que les yeux voyaient très bien,--entendez-vous,--ce qu’il y avait, dans leur immobilité, de contraire à leur vœu--et d’irréparable.

Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.

Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout sert!» disait Sigaud.

Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui son cheval--mort--le ramenait plus tôt.

Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.

Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, paraissait à tout le monde hors de péril,--tandis que Renaud se couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la défendre et à la sauver,--la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.

Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la rejoindre,--quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,--elle quitta sa maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir tranquille.

Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville endormie....

Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de vagabonds et d’amoureux.

Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et maintenant,--tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire son nid, chante à tue-tête dans la nuit--elle dort, face au ciel, l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,--un rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,--la voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et idéalise une pourriture embaumée--sous un masque d’or.

XXIV

Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous dans la cabane.

--Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au mas d’Icard, dans la _Cabane du Conscrit_.

Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:

--Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en vaut la peine!

--Merci, Rampal, dit Livette.

Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à son père:

--Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend. J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.

Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il était toujours docile à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.

Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.

--Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous dirai pourquoi....

Il était onze heures du soir.

Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant «l’endroit»,--qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père, tantôt, dans cette nuit claire,--Livette était venue rôder autour de son malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière peine.

Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment, elle y était encore, en détresse!

Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage, essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.

De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.

Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?

Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,--si elle voyait réellement un peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,--elle doutait de ses yeux.

Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche, et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne pas savoir!...

Et si cela était, que ferait-elle?

L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez forte, si elle pouvait,--sans doute, elle tuerait cette femme.--Comment? Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait devenir folle.

--Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?

Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses vagues, et d’y vouloir lire.

Mais si Rampal l’avait trompée?

A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!

Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand vent....

Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....

... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à main droite....

Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!

... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....

Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve jamais!...

A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du bord,--qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,--alors seulement. Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos qui jamais ne se trouve....

Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. Elle ferme les yeux.

Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas senti sur elle l’influence d’un regard?...