Roi de Camargue

Part 15

Chapter 153,881 wordsPublic domain

Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir _revue_ pour lui dire qu’il ne la _verrait plus_, il se sentait pris d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....

Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à l’heure!

Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh! c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute, elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif, comme un soir d’été donne le désir du bain.--Et puis, elle avait été bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi zingaro.

Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie promise au chrétien qu’elle détestait.

Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette, elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.

A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort, et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir; je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici, cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»

La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue, siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière, d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi! Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse, on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?... Allons, marche!...»

Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,--la rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif, tendu vers ce qu’elle exigeait.

Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui, éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui l’étreignaient d’une involontaire violence.

Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature, cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?

--Allons, marche!

Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!

Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle. Marche! marche donc! qui marche arrive!»

Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!

Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,--à secouer le charme. Il demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus, qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles. Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire.... Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!

Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil, assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!

Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette, une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,--bien à toi,--où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi! que tu ne m’as pas attendue pour _connaître_!--Où tu me conduiras, j’irai. Il faut--songes-y--qu’on ne puisse me découvrir, car ma race répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez nous, la seule méprisée,--et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y aurait du couteau dans l’air,--sois-en sûr--pour toi et pour moi!

Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval (c’était Blanchet!), qui se cabra.

... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard, un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église, les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu. Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....

--Où nous irons, dit-il, je le sais. A la _Cabane du Conscrit_, dans la gargate.

Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.

--Est-ce loin?

--Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près le mas d’Icard. Le diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....

--Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.

Et elle siffla.

Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle, alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était que l’abandon de sa volonté.

* * * * *

Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.

Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref, rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud, sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.

Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:

--Tu connais le gardian Rampal? cherche-le.... Il est au village; je l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la _Cabane du Conscrit_, qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.

Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.

Qu’as-tu dit? demanda Renaud.

Elle se mit à rire d’un rire insolent.

Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue, tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane reine et sorcière.

Ils se désiraient dans la haine.

Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même (avant ou après la joie d’amour--qu’en savait-elle?)--il y aurait, entre cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.

--Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets, quitter leur royaume. Allons, ma bête!

Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?--à l’homme, sans doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.

Elle pressa sa taille... et de nouveau:

--Va, va! souffla-t-elle.

Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement, touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans le cheval. Ils s’enlevèrent.

Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il emportait la sorcière enroulée à lui,--comme parfois le milan des marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses nœuds, l’étranglera.

XXI

Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le cheval de Livette!

A quoi songeait-il, le gardian?

Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable. Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!

Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.

--Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous, Romi, à l’abri des yeux.

Le cheval, de nouveau, s’élança.

Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles, d’avoir à lui, tout près, cette femme,--et, là-bas, une autre!

L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât, cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle.... Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.

Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur d’amour.

D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.

Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais, un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau, parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là, pas loin.

Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées.... Là-bas, dans le parc du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des poussières....

Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au delà de l’étang de la Dame.

Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il connaissait.

Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs. Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....

De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.

Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts, finalement le commandait.

--Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.

Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.

--Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il faut, dis-tu, passer le Rhône? Presse-toi donc!... Au galop! la gitane aime le cheval.

Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une rage.

Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian--sa proie--bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde, sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de l’homme,--qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,--était souriante....

* * * * *

Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné, curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane, appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus savoureuse qu’aux caresses de l’inceste--qu’il lui avait reprochées.

De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre. Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour, rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert salé, qui était à lui,--battant, des quatre pieds sans fer de son étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,--gagnant l’horizon, qui allait lui appartenir.

Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.

--Qu’y a-t-il? dit-elle.

Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit de lèvres.

--C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.

Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes, en lourde pluie.

Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!

Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.

--Qui vive? répéta la voix.

--Le Roi! répondit gaiement Renaud.

--Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.

C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane, Renaud, vite, passa au large.

Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires (les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent au bord du grand Rhône.

Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.

Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint Blanchet, qui buvait au fleuve.

--Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.

Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à deux mains.

Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.

--Attends-moi, je vais querir le bateau.

Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la nuit.

Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir cela!

--Me voici, viens! dit la voix de Renaud.

Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.

--Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.

Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet suivit, dans le sillage.

Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.

Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles, et repartit.

Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus haut, un passage sur le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:

--Nous approchons, dit-il.

Ils avaient marché près de cinq heures.

La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:

--C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous serons bien gardés, par la mort--cachée dans l’eau autour de nous!

* * * * *

Ils étaient arrivés.

Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main: «Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.

--Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.

Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.

L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.

--Les tortues, dit-il. Et il ajouta:--Voici la cabane.

La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient, la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.

La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les murs.

Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre madriers trapus fichés en terre.

Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.

La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.

Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la fumée.

A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.

--Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper de mon cheval.

Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à Rampal!

Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et, le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là, dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.

Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de droite les portait à gauche,--en sorte que si ce gueux de Rampal, le seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au moins jusqu’au cou.

Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,--luisant sous la lune,--était noir en dessous.

XXII

Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.

--J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.

Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la bouteille.

Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait, mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.