Part 12
De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au pied du Calvaire qui est là.
Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, car--après le mistral tombé--les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, allongée déjà, devait marquer quatre heures....
Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son d’une voix de femme qui chantait.
Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.
* * * * *
La zingara disait:
_Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton royaume, c’est la terre entière, Romichâl!_
_A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!_
_Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil seul fait hennir ton espérance, Romichâl!_
De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse, s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes murailles.
Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane s’en doutait bien.
Et quand elle eut chanté, elle se montra.
--As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,--quoique à la vérité ce soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien, je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme un fils de ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure, ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!
Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit, incisif et saccadé.
Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.
Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,--une nouvelle approche de l’attirante créature!
Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments, calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce n’est pas sans plaisir en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle, se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....
Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé, et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur, jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.
XVII
Renaud, au pas de son cheval, gagnait le _Ménage_, une des fermes du Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la distance ne serait plus rien.
* * * * *
Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était mécontent.
Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de la gitane, une idée assez bonne,--celle qui le flattait. Il s’était dit simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus désirable.
Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà que,--seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne pouvait l’espérer,--il la croyait, comme en une révélation de rêve, capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.
Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.
Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge. Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait quelque chose d’enfantin.
De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!
Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir prisonnier à l’air libre.
* * * * *
Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans le bateau; Napoléon Ier sur le pont d’Arcole, et Geneviève de Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.
Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa tranche de pain.
--C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme, c’est, souviens-t’en, la patience. Ce qui ne se trouve pas en un jour, se trouve en cent ans.
--Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand partez-vous pour l’Alpe?
--Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je m’apprête.
Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de lambrusque, ils se levèrent.
Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et, ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité, suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe, éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.
Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.
Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière soulevée.
Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil fréquemment tourné vers le maître.
Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou ballotté.
Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles, on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois et la Poussinière.
--Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se séparer de la troupe en marche.
Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.
--Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin. Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé _le Roi_ pour faire honneur à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout pour faire un monde!...
... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de l’humeur....
--Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?
--Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore. Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!
Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,--Renaud, lui, très bien, l’avait deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords peut-être,--tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!
Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes, des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le laisser, avec la manade, redevenir sauvage.
Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait, donna raison à Renaud.
Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux râteliers.
Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut, était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte.... Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les mouches chassées de sa croupe,--et détalait vers l’horizon, par la trouée des arbres du parc.
Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et de rire aussi;--mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la manade, et qui était celui de sa fiancée.
Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis, Renaud, saisi d’un subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de bonne grâce.
Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.
* * * * *
Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort, qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres, mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière. Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se laisse pas piqueter aux vers.
Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des _pater_ sur son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle jeunesse, elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»
* * * * *
... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il ouvrirait son cœur, se confesserait.
Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il m’aime.»
Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment, l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de leur bâton lancé à la manière arabe.
Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,--comme tous ceux de Camargue, qui préfèrent habiter les villes, Paris et Marseille ou Montpellier, laissant le désert à leurs _bayles_.... «Ah! les seigneurs d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.
Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir, comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!
Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la sécurité. Et il était gai.
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Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures, à celles des gardians, qui sont rudes par métier.
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Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.
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Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:--Audiffret, chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir. Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis....
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Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les aiguilles.
Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne remuant que les lèvres.
Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée, entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant levée d’un élan:
--Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.
Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.
Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.
Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:
--Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.
La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant d’un pas, comme apeurée:
--Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,--pas même mon fils qui est là!--ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec mes morts....
Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille paysanne, image d’un temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte, ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples, aimants et fidèles.
XVIII
C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille étrangers.
Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les âges, il en arrive! il en arrive!
Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges, princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au _toril_, à la suite du _dondaïre_, le gros bœuf à sonnaille.
Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du campement des bohémiens.
Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du marais.
Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus, borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots, cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des plaies vives dont on se détourne.
Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois, tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.
Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le poisson miraculeux.
Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil; et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.
Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.
On entend, sous les tons perçants, envolés en arabesques, d’un galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin, ravageur de plages ligures.
Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.
* * * * *
Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre, qui, ce jour-là, paraît douce.
Gardez-leur la foi, ô saintes!--La foi donne ce qu’on souhaite.
Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.
* * * * *
A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides et sanguinolentes.