Roi de Camargue

Part 13

Chapter 133,705 wordsPublic domain

En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de leurs maux.

Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue sort du soupirail.

Dans l’église, depuis un moment, pas une main qui n’ait son cierge, et tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel. Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.

Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette chapelle haute, dans laquelle dort--sous le bois colorié des caisses en forme de cercueil double--le pouvoir invoqué, qui peut-être restera sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui détient le bonheur!

* * * * *

Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant, l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui, et qui pourtant rayonne, rit.

L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de crainte.

Renaud n’est pas là.

--Nous avons promis de brûler--souviens-t’en--chacun trois cierges devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.

--J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à m’occuper de mes taureaux.

Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?

* * * * *

Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas! pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure. Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte, mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant sur eux une grâce que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et que chacun conçoit et désire!

--«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des rois.»

Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu, obtiendra grâce devant vous!»

La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:--_Saintes Maries_

Livette chante:

_Quand vous étiez sur la grande eau,_ _Sans rames à votre bateau,_ _Saintes Maries!_ _Rien que la mer, rien que les cieux..._ _Vous appeliez de tous vos yeux_ _La douceur des plages fleuries_[C].

--_Saintes Maries!_ hurle le peuple; et, poussé d’un même élan par mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.

Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent, béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade, infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce. Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux écumes gaies, la lumière.

_Sous le soleil, sous les étoiles,_ _De vos robes faisant des voiles_ _(Vogue, bateau!)_ _Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,_ _Sans voir ni trois-ponts ni frégates..._ _Rien que la mer et la grande eau!_

--_Saintes Maries!_ rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion unique!

_Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,_ _Pour fouetter le ciel et la mer,_ _Saintes Maries!_ _Amena la barque à bon port..._ _Un ange, qui parut à bord._ _Vous montra des plages fleuries!_

--_Saintes Maries!_ mugit encore le peuple.

Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche, voler au-dessus des abîmes!

_Vous pour qui Dieu fit ce miracle,_ _Voyez, devant son tabernacle,_ _Tous à genoux,_ _Souillés du péché de naissance,_ _Nous invoquons votre puissance..._ _Saintes femmes, protégez-nous!_

Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:

--_Saintes Maries!_

Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber, morts, sur eux-mêmes!

Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!

Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.

Elle le recommence donc:

_Vous pour qui Dieu fit ce miracle...._

... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi, et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter. Juste au-dessous du maître-autel, elle apparaît sur la profondeur obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.

Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les Saintes.

Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets, les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères saccades, très lentement.

N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde! Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous souffrons de terreur et d’espérance.

--_Saintes Maries!_

Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.

Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques mortes,--tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les pieds marchent, dont les yeux regardent.

* * * * *

Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés, tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son caprice, se moque de tout!

* * * * *

Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.

Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille, le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est en eux et qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le _credo_, ceux-là le _pater_, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les douleurs des hommes.

* * * * *

De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle donc? Elle a peur et elle a honte.

Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la pénètre.

Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu pareil! en pareil moment!

Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.

Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.

Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud, l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la jalousie sont en train de faire une âme de femme....

Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet, Livette égrène les _pater_ et les _ave_... Enfin, patience! au lendemain de la fête, elle le sait,--les bohémiens quitteront la ville!... Encore deux jours et son supplice sera fini.

En attendant,--elle prend devant les saintes cet engagement,--elle ne donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est, et ce n’est que plus tard,--la Zinzara partie, bien loin, sans aucune chance d’être retrouvée,--qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.

* * * * *

A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles.... Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur, au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit plus rien, et n’a plus qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle, de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille, l’entourent... elle peut respirer.

--Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?

Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes châsses!

Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien qu’on s’écarte, et sans plus songer,--pauvres vous! c’est la loi du monde,--aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée, elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cœur. Son Renaud est là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?

--Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.

--Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez brûler à l’église, quand les allumerez-vous?

--Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux courses, maintenant.

XIX

Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église noire, regagne le dehors éblouissant.

A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil, en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.

Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent rien voir!

Et tout bas:

--Je t’aime, Lionnette.

--Finis, François!

--Laisse-moi, Tiennet!...

Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se sent. L’encens de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses lèvres.

Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges, à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.

Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les ferrades.

--Allez-vous aux courses?

--Oui.

--Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!

--Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit qu’il l’a trop fatigué.

--Ah! tant pis!

--Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?

--Il y a _le Sirous_, _le Dogue_ et _Mâchicoulis_. Je les ai _triés_ moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient. Mais nous leur avons lâché dans les jarrets _Martin_ et _Commetoi_, deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et _Mâchicoulis_ lui-même a fini par obéir!

--Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!

--C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!

--Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le verra-t-on?

--_Angel Pastor?_ Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que le corps d’un homme puisse passer entre elles!

--Et des vaquettes, y en a-t-il?

--Une méchante, _la Serpentine_.

--Et des bioulets?

--Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner aux étrangers le spectacle d’une ferrade.

--Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?

--Dans un moment. Allons-y.

* * * * *

La bohémienne assistait à la ferrade.

Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.

L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était formée, d’un côté, par le haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons, entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes, en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites.

Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans les autres par leurs brancards fortement assujettis.

A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer, fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois, étagées et parallèles, glissant à volonté.

Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de barricades leur fermait les issues de la ville, et,--les forçant à passer derrière ces quelques maisons dont la façade donnait sur le cirque,--les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en moins de cent pas.

Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque. Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles fussent grotesques ou héroïques.

Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.

Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal... L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et méprisant.

Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier, atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un peuple, jusqu’à ce que brusquement les deux champions, salis et puants, soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.

* * * * *

--Par ici! par ici, Livette!

Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.

Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre, jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme lestement la porte.

Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il regardait, morne, vague, comme celui des génisses.

Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas méchants. On en prit un par la queue. Une farandole entière s’y attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle, mais elle était amusante.

Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle. La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises dépaillées.