Roi de Camargue

Part 11

Chapter 113,940 wordsPublic domain

Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps finit comme l’autre.»

Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond où est suspendu le crocodile[B].

Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent comme un four.

Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut pas se dire--parce qu’elle l’ignore--que les Égyptiens tenaient des Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.

Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace et le temps ne sont rien.

Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au plafond, avec le bas du visage de la zingara....

Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une _tarente_, immobile, qui semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....

--Qu’avez-vous donc, mon enfant?

C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, rassure la pauvrette.

Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où commencer?

Il la presse.

--Voyons, mon enfant!...

Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.

De quoi s’agit-il?

Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; comment elle a été attirée--elle, Livette--par la curiosité sans doute, mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’_elle_, de cette gitane devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que depuis longtemps Renaud le cherche....

Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts entre-croisés.

Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y a six mille ans, vécurent.

Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues, nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à qui?

Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici qu’elle _sent_ son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!

Et à ce moment, elle a l’impression--qui lui est pénible--d’être là, dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un prêtre,--_pour la seconde fois_ de sa vie!...

Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a _déjà vu_... ce qui lui arrive lui est _déjà arrivé_. Seulement, la première fois, c’était... oh! c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle _a tout_ oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. C’est bête, d’être venue là!

Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la fièvre.... Il y a _le mauvais air_... et _le mauvais œil_, songe Livette.

Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui apprend des choses....

Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.

Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse de Sara, femme de Pilate,--Égyptienne....

Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces choses,--sans les bien comprendre, lui non plus--et il s’interroge.

Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu ait raison contre Satan,--car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et qui porta la myrrhe à Jésus.

Comment défendre Livette?

--Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille femme simple a un très grand cœur.

Évitez de venir à la ville. Dites à votre père--qui a toujours fait vos volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir--de surveiller sa maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne faut pas l’aider--en essayant de le ramener à vous--à se tromper sur ses sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez jeunesse et belle santé.

La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.

Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, au moment où descendront les châsses.

Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés....

M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant d’un ton paternel:

--Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le pays.... Ne crains rien, ma fille.

Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne pas, que Dieu seul peut conjurer.

--C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu profond.

XVI

Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade reprirent leur attitude de repos,--il se mit à repasser en lui les choses.

Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.

La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui se pourrait, à l’occasion; et cela--il en était bien certain--n’ôtait rien à Livette!

Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête, prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.

Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu Rampal à cause de Livette,--en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,--maintenant il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa fiancée comme si de rien n’était!

Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de Livette?

Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait tant,--et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.

Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.

Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et comment faire, après tout, quand les choses se présentent?

Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié, peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui, qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?

Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à ne pas parler à la femme bohême,--mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.

Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de soudaines brûlures.

Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette, comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....

Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?

En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout de suite, sans dîner même, à sa maison.

Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.

Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après, au Château d’Avignon.

Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux Saintes pour y montrer son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»--et il reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!

Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah! pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!

Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église, le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse du pêcheur Tonin.

--Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais qu’as-tu, d’être si pensive?

... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M. le curé.

--Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.

--Une peur m’est venue, mon père....

Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le curé.

--Une peur? et laquelle?

--S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir Renaud, s’il doit revenir ici.

Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.

Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.

Il sortit, suivi de Livette.

Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,--un rempart, c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du ciel,--le brave curé ouvrit la petite porte.

Ils montèrent....

Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus du chœur de l’église:

--Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller seule.

Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les châsses, s’agenouilla un instant.

Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend, dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent avidement les lèvres des fidèles;--elles étaient là sur le rebord de l’ouverture par où on les pousse dans le vide....

Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et, plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,--tout cela perdu au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des flèches, par les meurtrières étroites.

Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire, en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.

Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.

Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur cinquante mille?

Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le souvenir.... On tremble d’y songer.

Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.

La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était rayonnante.

Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.

Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes pointues des martinets, qu’on nomme aussi _arbalétriers_, rasaient les tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.

Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.

Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent que des découpures de nuages.

Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,--et plein de coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.

Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus d’espace possible, pour chercher l’accident.

Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue, dorée, vert pâle ou tout empourprée.

Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes, et,--autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,--toujours les mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris; toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours davantage à mesure qu’il s’éloigne.

Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.

_Au mois de mai,_ _Va comme il te plaît._

Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.

Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui s’élève en vibrations visibles. L’esprit de la terre se dégage, flotte au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser. C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.

Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer, mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.

Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue, un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes. Facilement,--à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette fourmi,--elle reconnut son Renaud.

Il ne lui était donc arrivé aucun mal!

Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait faire.

Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers l’église.