Part 10
Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.
Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles, voyons?
Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et le fichu aux plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or. Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe, tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.
Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme partout, la coquetterie--et le reste!... Et puis on s’habitue à la fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux au cimetière.
Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer. Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent à cheval dans la plaine....
Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine», grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les _bettes_ plates; et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle aussi, de ses sables rejetés.
Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de dunes.
On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes collines de sable, pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.
Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.
* * * * *
Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?
Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait, maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.
Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres, et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.
Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre. Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.
Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant, et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France, avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes, couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme--en répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention! Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de France est en perdition!»
Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous vois! Je vous vois!»
Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des explications et de conter des histoires.
Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres plates qu’il encadre exactement, court un étroit chemin de ronde, où jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées, entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige, tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes ogivales que surmontent des fleurs de lis.
Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.
Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la petite porte.
Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir, en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale, supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent, au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses miraculeuses.
Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara. La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui, entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le soupirail d’une prison.
Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens. C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois par an, gémir leurs prières suspectes.
Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se réfugier tous dans l’église-forteresse.
Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel; Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M. le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!
* * * * *
... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.
C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses collections.
Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a de vieilles médailles.
Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui tombe; une de ses jambes de devant a fléchi. Un homme, son vainqueur, le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout se recommence.
Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent, pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit, ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée, rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....
Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!
Et dans tous les coins laissés libres par les curiosités naturelles, on aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs, Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais Livette ne voit jamais de sainte Sara!
Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M. le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée _la Cure de Boismaux_, l’autre _la Villa de la Mar_, travaille en ce moment à une troisième: _Concordance des légendes des saintes Maries_, avec ce sous-titre: _De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir entre sainte Sare et Marie la Gipecienne_.
_La Cure de Boismaux_ a aussi un sous-titre: _Monographie du domaine du Château d’Avignon en Camargue_. M. le curé y rappelle que le domaine du Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du _Château d’Avignon_ était le général Miollis, frère de cet évêque de Digne dont parle M. Victor Hugo dans les _Misérables_, en le désignant sous le nom de Myriel.
M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial, pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en Afrique, par des régiments.
Quant à la _Concordance_, c’est un ouvrage très important et bien nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du _Livre Noir_. Ce livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du _Livre Noir_. Elle est de 1682 et commence ainsi:
_Au nom de Dieu mon œuvre comancée_ _Par Jésus-Christ soit toujours advancée._ _Le Saint-Esprit conduise sagement_ _Ma main, ma plume et mon entendement._
Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.
Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs disciples du Christ.
M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait pas par quel autre miracle.
A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les passagers du bateau miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.
Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel, nommé _Sticados_, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de crocodiles.
Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un ermite, près d’une source.
--Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de trois saintes!
Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M. le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume Ier, fils de Boson Ier, célèbre par ses libéralités envers les églises.
On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad Ier, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.
Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et, peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même, une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse enceinte de fossés.
Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le fossé et l’église.
Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,--qui est une ville, bien qu’on la traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.
De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des privilèges.
Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre. Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage et la gabelle.
M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.
En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées sous l’église de la Villa-de-la-Mar.
René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida aux fouilles.
On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé commente longuement:
D. M. IOV. M. L. CORN. BALBUS P. ANATILIORUM AD RHODANI OSTIA SACR. ARAM V. S. L. M.
On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M. le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem par Marie Jacobé, sa mère.
Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques, un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du Saint-Siège et trois notaires publics.
Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes Maries.
Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours plus troublée, l’attend au salon:
«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles sont ses racines?»
M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, et pour cause.
«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en causant les confusions.»
* * * * *
M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.
«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une manière impure.
«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y pénétrer.»
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M. le curé, plus content, respire sa tabatière.
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«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.
«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de _Sainte-Marie-l’Égyptienne_,--qui, plus tard, fut appelée la _Gypecienne_ par corruption, puis la _Jussienne_. Cette église était dans la rue _Montmartre_, à l’angle de la rue de la _Jussienne_.
«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec cette inscription: _Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son passage_[A].
«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce qui coupe court à toute controverse!
«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du Christ.... _Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma._»
* * * * *
M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes. La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,--loin de là!--par l’endroit où elle se trouve.
Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes se traînent sur l’île inondée....
Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises; des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de ces petites mésanges, nommées _serruriers_, qu’on ne trouve qu’aux bords du Rhône, et des _pendulines_, ainsi nommées parce qu’elles suspendent leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui se balancent au-dessus de l’eau; des _faiseurs de bas_, dont les nids ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le _bleuret_ ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, merveilleuses, appelée aussi _mange-miel_, qui passe au mois de mai et se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous le nom de _galejon_ qu’on lui donne ici parce que les hérons, de préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: _Acheté au marché d’Arles_; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids hauts comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici nomment _grand gousier_!