Roi de Camargue

Part 9

Chapter 93,907 wordsPublic domain

Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les sons _s’accourcirent_, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien rangées, très blanches.

--A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne aventure!

Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits serpents.

Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains sons de sa flûte double.

Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.

--Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.

Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue. Livette était un peu pâle.

Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et celle de la demoiselle.

Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses yeux.

La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir, du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite l’irritait.

--Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!

Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.

--Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton amour.

Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet, sifflait finement.

La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être aperçu de personne, pas même de Renaud.

Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur elle.

--Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!

--Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place, je vous dis!

--_Sur le pont d’Avignon_, fredonna la tzigane en riant, _tout le monde paye passage!_

Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.

Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les belles filles,--et ici, il en avait un!

--Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur, ou, de lui-même, se paiera!

Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres l’embrassait.

Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent, et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et la fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le sol....

--Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce _gueusas_!

Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au galop, il fuyait.

Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les oreilles droites de la bête, la rendait folle.

--Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes de l’assistance.

--Lâche? oh que non! fit Renaud,--voleur seulement! car s’il n’était pas sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le connais, l’homme, il ne fuirait pas!

Et se tournant vers Livette terrifiée:

--Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre cheval!

Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même ignorait que cette ruse fût en lui.

Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre, au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!

Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval, repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.

--Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt voix de jeunes hommes.

--Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal est un homme tombé!

Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin, suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir et voulait qu’on le vît bien, le Roi!

Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun se plaît d’être paré pour plaire.

--Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.

--Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car, d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!

XIV

Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.

En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là, appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval, l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en aurait sans doute besoin.

Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier, courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.

Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.

Renaud devina l’idée de Rampal.

Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile, et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....

Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud, sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été vu,--lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,--par un pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés et tout entortillés, au bout de la cordelette courte.

--N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de place.

--Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,--car ta bête est bonne,--entre le Vaccarès et la Grand’Mar.

Renaud était reparti comme avec des ailes.

Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,--non sans avoir soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la roubine,--sa course de rage.

Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre manade au repos.

Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient, immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure allait vers midi et la lumière était éclatante.

Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait l’amble.

Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable îlot blanc de mouettes assises, immobiles.

Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines, scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs, car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées, sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,--d’un beau vert de plante grasse, quand elles sont jeunes,--mais que la «marine» colore bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus proches de la mer, sont les plus pourprées.

Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs fleurettes en épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs branches si flexibles.

Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés, s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et paillassons,--toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles, en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure, bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons. Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux nervures noires, un bruit métallique.

Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde, il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.

Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit, au-dessus de sa tête, deux flamants roses. «Ceux-là, songea-t-il simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»

Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant ses dents,--il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.

Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint, frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.

En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.

--Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici, pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,--voici un moment,--il a gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.

Renaud était reparti.

Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée, ainsi qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière, comme si le mistral la couchait.

Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera caché là,--afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»

Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout proche, invisible au fond d’un fossé.

Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la manœuvre de l’ennemi.

Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes.... (C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)

Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle, dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône, descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait maintenant à franche allure.

Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud, renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté. Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait, contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts flottaient sur sa nuque.

Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son cheval,--qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où, ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que venait de quitter Renaud, prenait sa course....

Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal gagnait du terrain....

Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait Rampal, à toute volée,--et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour juger la distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.

Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt, il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière fermement posées à plat dans les étriers larges.

Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».

Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,--sans rien dire, par peur de Rampal,--mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait les cornes des taures.

La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son ennemi, en emporta le lambeau.

Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.

Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop lancé, et Leprince, sentant derrière lui le pas précipité et le souffle ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal, terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.

Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif, lâcha la bride à Leprince, libre.

L’étalon prit son vol.

Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque, filaient.

Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.

Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières d’eau. Le mistral balayait tout.

Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la manade, ventre à terre.

Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en fureur, effrayées à la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par leurs naseaux qui montraient le rouge,--les aigues hennissantes, cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les dépassait!

C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête, sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.

Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux corps, de bête et d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.

Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute rouge,--Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa ceinture!

--A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme, n’est-ce pas, se doit _revancher_!

Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.

--Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.

La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en est fier.

--Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la prendre! Bernard te la rendra.

Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.

En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc pouvoir le rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine respirait tout le grand large.

Il pensait à deux femmes--oui à deux, pas à une seule!--qui, en apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son troupeau.

XV

M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait lents.