Part 14
Pourquoi me trouve-t-il ravissante?... Et pourquoi maman a-t-elle été si aimable avec lui?...
2 avril.
Fini mon cher, cher cours! Maman était venue pour la dernière conférence.
Il me semblait que l’heure passait plus vite encore que toutes les fois... Quand j’aurais tant voulu retenir les minutes!
M. Michel nous parlait d’une manière très élevée, si j’en jugeais par le regard profond de Suzanne, de l’influence morale des écrivains. Mais je ne pouvais pas bien l’écouter. Trop d’idées se pressaient dans mon esprit.
Je songeais que lui, le premier, m’avait inspiré le désir d’être autre chose qu’une poupée frivole, et révélé d’autres livres intéressants que les romans. Il m’avait appris à penser un peu par moi-même, donné cette jouissance de savoir comprendre un homme vraiment intelligent... Et pour cela, j’aurais voulu lui dire: «Merci» devant tout le monde, comme il avait parlé devant tout le monde!
Mais les sages convenances étaient là, impitoyables, à me répéter que je devais rester indifférente, bien que le cœur me battît d’émotion.
Oh! quels mensonges elles vous font faire!
Quatre heures moins dix!... Quatre heures moins cinq!... Quatre heures!... C’était fini.
Il s’est levé, disant quelques mots d’adieu...
Toute l’assistance sortait. J’ai embrassé Mme Divoir, que j’aime bien depuis que je l’ai vue si tourmentée, cet hiver, de la maladie de sa petite fille. J’avais été trop sévère pour elle. Après tout, son mari ne méritait pas d’être beaucoup regretté!...
Quand j’ai rejoint maman, elle causait avec _lui_... je veux dire avec M. Michel. Et il racontait qu’il allait partir pour le Tyrol, comptant y passer quelques mois.
Il ne manquait plus que cela! Avec M. de Rouvres qui est d’une amabilité insupportable et que nous rencontrons partout, mon malheur était complet!
La conversation a continué quelques instants.
--Paule va être bien privée de ne plus avoir vos conférences, monsieur, a dit maman.
Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier:
--Oh! oui! je suis si fâchée qu’elles soient finies!
Il m’a comme enveloppée de ce regard clair et profond que j’aime tant à sentir sur moi.
--Me croirez-vous si je vous avoue qu’à moi aussi les séances du lundi vont bien manquer?... Mais nous continuerons l’année prochaine, n’est-ce pas?
--C’est bien loin, l’année prochaine! ai-je répondu la gorge serrée... Malgré moi, je pensais à cet insipide M. de Rouvres.
--En attendant, a repris maman très gracieuse, je compte absolument sur votre visite... C’est chose convenue... Paulette, d’ailleurs, sera contente de vous exprimer encore le plaisir qu’elle avait à vous entendre.
Il s’est incliné.
Ma gorge n’était plus serrée, et la perspective de M. de Rouvres me devenait tout à fait indifférente.
--Je vous remercie beaucoup, lui ai-je dit, de tout le plaisir et de tout le bien que vous m’avez fait cet hiver!... Je suis un peu plus sérieuse qu’au commencement de la saison... n’est-ce pas, maman?
Maman a fait une imperceptible petite grimace; par bonheur, M. Michel n’a pas vu son sourire de doute.
--Et moi, je vous remercie de toute votre attention, m’a-t-il répondu simplement.
Maman lui a tendu la main; moi aussi!... Et nous sommes parties... si vite!
Il viendra enfin!!... Cela m’est égal maintenant de dîner jeudi chez la marquise de Rouvres.
16 avril.
Il est venu... et je n’y étais pas!
Nous avions une matinée au cours de chant, et maman m’y avait envoyée.
Mon Dieu! j’aurais été si heureuse de le voir ici!
Pendant le dîner, maman parlait à papa de cette visite. Il paraît que M. Michel et M. de Rouvres se sont trouvés en même temps à la maison, tous deux se connaissant déjà.
M. Chambert est parti le premier. Et alors Philippe de Rouvres a fait de lui un éloge enthousiaste; puis il a demandé à maman s’il était vrai que M. Michel fût fiancé à la très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro, qu’il admirait beaucoup l’automne dernier, à Biarritz.
Jusque-là, j’avais écouté avec un tel intérêt que j’oubliais de dîner. Mais quand maman a répété la question de M. de Rouvres, il m’a semblé tout à coup que je ne la voyais plus que de très loin, comme à travers un voile... et ses paroles m’arrivaient ainsi qu’un murmure confus, n’ayant pas de sens...
Le dîner m’a paru interminable.
Aussitôt que maman s’est levée, j’ai couru dans ma chambre; je me suis réfugiée près de la fenêtre--mon asile préféré quand je suis très gaie ou très triste--répétant cette malheureuse phrase qui me brûlait les lèvres: «N’est-il pas fiancé à une très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro?...»
Le ciel était tout gris, chargé de nuages; une hirondelle volait bas autour du jardin. J’entendais le piano de Geneviève qui jouait à papa la _Sérénade_ de Schubert, et la petite voix claire de Patrice qui montait entrecoupée par des éclats de rire parce que maman lui disait un conte.
La pluie s’est mise à tomber, une pluie chaude, pressée
Le vent éparpillait les gouttes sur mes cheveux, sur mon visage, sur mes mains. J’avais le cœur serré à me faire mal, mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas pleurer: nous passions la soirée chez Mme de Lubières.
Pourtant, à mesure que la pluie tombait sur moi, on aurait dit qu’elle calmait mon angoisse.
Je me rappelais ses yeux, à lui, quand il me disait adieu, là-bas, chez Mme Divoir... S’il eût aimé Mlle d’Alvaro, il ne m’aurait pas regardée ainsi!...
Et plus j’étais mouillée, plus je réfléchissais, plus aussi j’étais certaine qu’on le fiançait à tort à cette «très belle Espagnole».
Et puis s’il en avait été ainsi, il ne serait pas parti pour le Tyrol...
Toute cette histoire ne devait être qu’un bavardage de cet insupportable M. de Rouvres que je déteste parce qu’il est amoureux de moi.--Je le vois bien tout en n’ayant pas l’air de remarquer ses yeux langoureux.--Quand je serais tellement, tellement heureuse d’être rien qu’un peu aimée par... _lui_!
Mais il ne songe guère à me donner cette joie... Il est bon pour moi, comme Suzanne l’est pour Patrice; cela ne tire pas à conséquence avec les enfants!...
C’est toujours ainsi; les personnes dont on ne se soucie pas--M. de Rouvres, par exemple,--on les voit chaque jour... Et celles dont la présence est très douce... s’en vont dans le Tyrol...
Pourvu qu’il n’y rencontre pas cette Mlle d’Alvaro!
Pourvu aussi qu’il n’y ait pas trop de jeunes filles dans le Tyrol!
24 avril.
Jeanne dînait ici.
Elle était arrivée un peu à l’avance afin que nous pussions causer.
Nous avions pris place sur mon petit canapé bas, près de la cheminée, le canapé des épanchements, comme nous l’appelons, à cause des confidences que nous y échangeons les lendemains de bal, en regardant le feu, quand le jour baisse.
Tout à coup, Jeanne se lève brusquement, va se poser devant la glace, fait semblant d’arranger ses cheveux et me demande:
--Que diras-tu, Paulette, si je te raconte qu’un beau jeune homme, le prince Charmant tout à fait, s’occupe beaucoup de toi?
Je ne sais pourquoi, je m’imagine follement qu’elle pense à _lui_..., à M. Michel. Je détourne la tête pour que, dans la glace, elle ne me voie pas rougir, et je tâche de répondre d’un air détaché:
--Un beau jeune homme?
Elle continuait à relever ses petites boucles, un peu froissées par son chapeau.
--Tu rougiras d’abord..., tu feras des cérémonies!... et puis tu finiras par l’épouser; et... tu seras une charmante marquise de Rouvres!
Je répète désolée:
--Marquise de Rouvres?... C’est de M. de Rouvres que tu parlais?... Je l’ai en horreur, entends-tu? ton marquis de Rouvres!
--Mon... mon... mon! il n’est pas à moi, puisque je te le laisse!... riposte Jeanne. De qui donc croyais-tu que je voulais parler?
Elle le savait bien, cette maligne Jeanne!...
Comme je ne répondais pas, elle continue avec une petite mine innocente qui manquait de conviction:
--Ah! j’ai encore une nouvelle à t’apprendre. Mme de Charmoy a dit hier à maman que M. et Mme Raoul Chambert lui avaient promis leur visite, cet été, aux Varennes; et...
Ici Jeanne s’arrête et arrange le ruban de sa ceinture; puis elle reprend:
--Et... M. Chambert, le nôtre, ira les y retrouver.
Lui aux Varennes! A quelques pas de la Christinière! Alors, il viendrait, je le verrais!
C’était trop beau! Je me lève d’un bond et je crie à Jeanne:
--Oh! Jeanne! Est-il possible que ce soit vrai?...
Elle me lance un petit regard de côté et commence gravement:
--Je ne croyais pas que tu t’intéressasses (l’imparfait y était!) autant à M. Chambert.
Puis elle s’interrompt, éclate de rire et se jette à mon cou:
--Ah! chérie, il y a longtemps que j’ai deviné ton secret!
J’étais un peu honteuse de m’être ainsi trahie; mais je ne pouvais pas me fâcher; je trouvais tellement bon de parler de _lui_!
--Jeanne! il se soucie de moi comme d’une pauvre noisette!
--Peut-être aime-t-il beaucoup les noisettes; tu ne sais rien de ses goûts, m’a répondu Jeanne malicieusement.
--Je t’en prie, Jeanne, sois sérieuse.
--Sérieuse comme lui, n’est-ce pas?
Nous nous sommes mises à rire toutes les deux, et nous avons été reprendre nos places sur le canapé des épanchements.
--Écoute, Paulette! Je vais te raconter quelque chose. Tu sais que Georges est un connaisseur?... eh bien, pas plus tard qu’hier, il m’a confié: «Chambert est tout à fait emballé sur le compte de Mlle de Marsay; il ne prononce presque jamais son nom, mais il trouve toujours moyen de savoir tout ce qu’elle fait!...» Je suis bonne de te raconter cela?
Je l’ai embrassée avec effusion.
--Tu es excellente! Cherche quelque chose encore.
--J’ai peur que tu ne te montes trop la tête, m’a glissé Jeanne maternellement.
--Jeanne, ne sois pas méchante!
--Eh bien, il a dit une fois à Mme de Charmoy--c’est Claire qui l’a entendu--que tu étais une délicieuse enfant!
--Délicieuse! C’est bien... Mais enfant!... toujours enfant!!
--Sois tranquille, Paulette, vous serez très heureux, a conclu Jeanne comme dans les contes de fées. Je te le donne bien volontiers; il est trop sérieux, et aussi, par instants, un peu trop moqueur.
--Il ne l’est jamais avec moi!
--Je crois bien, il n’oserait pas. Tu lui as si bien répondu une fois au cours... Tu l’as secoué!!!...
--Heureusement nous sommes réconciliés, ai-je dit avec un soupir de soulagement. Comme il a dû me trouver ridicule!
--Paulette, ne sois donc pas si naïve. Tu ne lui as jamais paru plus charmante que ce jour-là... Tu sais bien, les hommes aiment ce qui les sort de l’ordinaire.
Involontairement, j’ai pensé à M. de Rouvres...
--Jeanne, j’ai peur que maman ne veuille me faire épouser le marquis de Rouvres...
--C’est probable, m’a-t-elle répondu paisiblement.
--Oh! comme tu dis cela! On voit bien que tu n’es pas intéressée dans la question!
--Mais, chérie, réfléchis un peu... Il est marquis; il est très riche; il est joli garçon...
--Oh! non!
--Il est un peu bête, c’est vrai...
--Oh! oui! oh! oui!! Très bête, même!
--Non, pas plus que la plupart des jeunes gens que nous rencontrons dans le monde, a continué Jeanne sans se troubler. Tu sais, les intelligences supérieures, on ne les trouve pas à la douzaine comme les petits pâtés!
--C’est pour cela, Jeanne, que je désirerais tant avoir M. Chambert!
--Tu l’auras, ne te tourmente pas... Tu livreras une petite bataille pour l’obtenir, parce que dans les mariages, vois-tu, c’est comme dans les pralines: il y a l’amande et le sucre! Et les parents pensent tout de suite à l’amande, autrement dit, au côté sérieux de la question, pendant que nous ne songeons qu’à croquer le sucre...
Quelle sagesse a cette Jeanne, presque autant que feu le roi Salomon!... Je l’écoutais très satisfaite; elle a repris son petit discours:
--Ton M. Chambert est pourvu d’un vieux père très célèbre; d’un frère en passe de le devenir; d’une fortune qui lui permettra de t’offrir au moins, pour le commencement, ton coupé; il écrit des romans qui passionnent nos familles. Alors, tu peux être tranquille, M. de Rouvres en sera pour ses soupirs... et tu auras ta praline!
La confiance de Jeanne me gagnait. J’ai repris bien vite pour oublier M. de Rouvres:
--Ils sont tous si sages, dans cette famille Chambert! Jamais ils ne voudront d’une petite folle comme moi.
Je disais cela pour que Jeanne me rassurât.
--Eh bien! ils te rendront sage comme eux. Tu as déjà des dispositions, puisque tu veux toujours devenir une femme sérieuse. Ils s’y mettront tous, et ils feront de toi une vraie perfection.
Moi, transformée en perfection! Cette perspective nous a semblé si problématique et si drôle, que nous avons recommencé à rire.
La cloche du dîner sonnait, nous sommes descendues.
Je marchais en plein ciel, et j’avais tout à fait oublié Mlle d’Alvaro.
1er mai.
Je ne me doutais guère, en partant pour le _Vernissage_, de tout le plaisir qui m’y attendait.
Maman devait venir. Mais, en entendant Patrice pousser des cris d’aigle parce que Meta l’empêchait de renverser l’encrier par terre, elle s’est tellement effrayée qu’elle a attrapé la migraine, et a dû rester tranquillement sur sa chaise longue.
Je suis donc allée avec papa, qui, par extraordinaire, abandonnait la Chambre. Il fallait vraiment que les dernières séances eussent tout à fait épuisé son fonds de patience, qui est grand pourtant!...
... Nous avions traversé presque toutes les salles, papa examinant les tableaux; moi, les regardant à peu près autant que les visiteurs, qui, pourtant, étaient très amusants à voir! mais je commence à oublier moins souvent ma résolution de devenir une femme raisonnable.
Nous avions rencontré M. de Rouvres qui avait fort envie de nous accompagner. Maman l’y aurait autorisé... Papa n’en a même pas eu l’idée, et j’ai eu bien soin de ne pas comprendre ses allusions.
Il était quatre heures et demie. Nous commencions à être fatigués. Papa, plein d’attentions pour moi,--comme pour une dame,--m’offre de passer au buffet.
Nous arrivons, un monde fou! Pas une table!
Papa voulait s’en aller, mais j’avais une soif d’Arabe au milieu d’un désert et je m’écrie:
--Qu’importe qu’il n’y ait pas de place! Demandez une glace, papa, je la prendrai debout.
Je ne sais si j’avais parlé un peu haut; mais, à ce moment, deux messieurs qui s’installaient à quelques pas de nous se retournent; l’un était le jeune député de la Vendée, ami de papa, M. de Ternau, et l’autre, _lui_! M. Michel!
Je me demande encore comment j’ai fait pour conserver mon apparence correcte et indifférente, en le reconnaissant...
Il salue.
Comme je répondais, papa, qui, hors de la politique, est toujours distrait, me demande:
--Qui est-ce donc?
Je lui murmure:
--M. Chambert, de l’Institut! Vous vous rappelez bien...
Il n’est pas du tout de l’Institut; mais j’avais pris la première recommandation qui m’était venue à l’esprit:
--Ah! oui!... fait papa avec conviction.
Il s’approche; ces deux messieurs aussi. Papa reconnaît M. de Ternau. Échange de poignées de main, saluts. Moi, je pensais à ce que m’avait dit Jeanne...
--N’avez-vous pas de table? demande M. de Ternau.
Papa répond que «non»; mais il ajoute que «bien certainement nous allons en trouver une».
Et cela d’un ton si assuré que je regarde autour de nous. Pourtant personne ne bouge.
M. de Ternau se tourne vers moi.
--Voulez-vous, mademoiselle, nous faire l’honneur d’accepter celle que nous possédons, M. Chambert et moi?
J’étais un peu embarrassée. Je trouvais toute naturelle sa manière d’agir, car il est absolument dans l’ordre que les messieurs se dérangent pour les dames; mais je ne pouvais pas le lui déclarer...
--Je vous en prie, me dit M. Michel.
J’avais une envie folle de lui crier:
--Mais je ne demande pas mieux!
Heureusement, papa vient à mon secours:
--Paule accepte, à la condition que vous voudrez bien partager avec nous cette précieuse table.
J’ai vu à l’expression du visage de M. Michel qu’il allait s’excuser. Alors, j’ai continué très vite:
--A mon tour, je vous prie d’accepter.
--Il est impossible de vous dire «non», mademoiselle, m’a répondu M. de Ternau avec un sourire qui ressemblait à un compliment.
Nous nous sommes tous assis.
Je me trouvais près de papa; mais _lui_ aussi était près de moi!
Nous avions vraiment un petit air de famille ainsi... C’était bon! Tout me paraissait charmant: le buffet, les garçons, les tables, le public! Et j’ai mangé ma glace sans m’apercevoir qu’elle était au citron... Et je le déteste à l’ordinaire...
M. Michel ne me parlait presque pas; il causait surtout avec papa et avec M. de Ternau. Mais cela m’était bien indifférent, puisqu’il promettait de venir au dernier mardi de maman; qu’il n’était pas avec Mlle d’Alvaro et ne partait pas encore pour le Tyrol...
Je tâchais aussi de voir si Georges Landry avait dit vrai; si réellement il s’intéressait un peu à moi... Mais je ne découvrais pas grand’chose!
Papa s’est levé et m’a demandé si je désirais faire un tour dans la sculpture...
Certes oui, je voulais! puisque M. Michel et M. de Ternau allaient nous accompagner.
Au lieu de regarder, papa s’est lancé dans une grande conversation politique à propos d’une maladresse que vient de faire un ministre. Je ne vois pas pourquoi il s’indignait autant; il y a toujours ainsi une certaine somme de sottise qui flotte dans l’air; chacun en prend sa part, les ministres comme les autres.
Mais j’ai très volontiers laissé papa à son indignation, parce que, pendant ce temps-là, je possédais M. Michel pour moi seule.
Nous nous sommes mis à causer tous les deux comme chez Mme de Charmoy. Il se montre si simple, si jeune avec moi, que j’oublie toujours, pour ma grande tranquillité, qu’il est un homme célèbre.
Je voyais bien que l’on me regardait beaucoup, car je portais un amour de robe de printemps, gris très pâle. Déjà je l’avais remarqué quand je circulais avec papa; et «mon succès», selon l’expression traditionnelle, m’avait alors laissée fort indifférente. Mais maintenant, à cause de _lui_, je me sentais contente d’être jolie.
Jeanne assure que les hommes--même les meilleurs--aiment toujours à être vus avec une femme que l’on remarque..., pour le bon motif, bien entendu, comme dit Louise de Charmoy.
Nous avions commencé par causer sculpture; mais j’ai été étonnée de m’apercevoir tout à coup que je lui parlais de nous, des enfants, de ce que je pensais, de mes livres préférés, lui demandant son opinion «comme à un vieil ami».
--C’est cela! comme à un vieil ami, a-t-il répété, répondant à mon exclamation.
Il y avait une ombre sur son visage; mais il me regardait très doucement.
A ce moment, nous avons croisé un groupe de dames fort élégantes, des Espagnoles avec des yeux superbes.
Aussitôt, le souvenir de Mlle d’Alvaro m’est revenu à la pensée. Un petit frisson m’a secouée, et presque malgré moi,--soudain, à tout prix, je voulais savoir,--je me suis écriée:
--Est-ce que vous connaissez Mlle d’Alvaro?
Il a paru un peu surpris de ma brusque question.
--Je l’ai rencontrée l’année dernière à Biarritz.
Ainsi, il l’avait rencontrée, c’était vrai! Et si le reste allait être vrai aussi!...
--Et vous la connaissez beaucoup, n’est-ce pas?... ai-je continué bravement; mais je sentais que ma voix tremblait. Elle est très belle?
--Il me semble, en effet, qu’elle est fort jolie. Mais je l’ai peu vue... Mon frère Maurice pourrait mieux vous renseigner que moi; elle l’avait enthousiasmé.
Je comprenais maintenant! Philippe de Rouvres avait confondu les deux messieurs Chambert!...
Oh! comme c’était délicieux de ne plus avoir cette terrible crainte!!!
Mes yeux devaient être bien rayonnants, car il m’a demandé:
--Est-ce l’admiration de mon frère qui vous amuse ainsi? S’adressait-elle donc à une fausse Mlle d’Alvaro?
--Oh! non! c’était bien la vraie! Je ris parce que... parce que je suis si contente de ma journée!
Nous étions devant la sortie. Par la porte grande ouverte, j’apercevais la pleine lumière de cette belle journée de printemps, le ciel d’un bleu très doux, les marronniers en fleur, le soleil qui semait les jets d’eau de petites étoiles éblouissantes... Oh! comme il était bon de vivre, d’être jeune, de pouvoir espérer!...
M. de Rouvres sortait avec Georges Landry, M. de Boynes et d’autres messieurs.
J’étais si heureuse, qu’en réponse à son salut, je lui ai envoyé un sourire comme jamais il n’en avait reçu de moi.
M. de Ternau et _lui_ ont attendu, pour s’éloigner, que nous soyons en voiture. C’est à M. Michel que j’ai dit adieu en dernier.
Ils sont restés quelques instants, regardant la voiture prendre la file.
Une minute, j’ai eu la tentation folle de laisser tomber mon ombrelle, mon gant, n’importe quoi, afin de lui donner une raison pour se rapprocher de nous... Papa m’aurait, bien sûr, dit que j’étais maladroite, mais _lui_ m’aurait encore parlé!
Que c’est donc bon qu’il n’épouse pas Mlle d’Alvaro!!!
5 mai.
Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Comment tout cela finira-t-il?...
En rentrant avec miss Emely, je trouve maman dans le petit salon; elle paraissait très gaie.
J’étais surprise de la voir là; ordinairement, elle fait à cette heure son tour du Bois.
Je ne sais si elle devine mon étonnement, mais elle me dit en souriant:
--Je ne suis pas sortie parce que j’ai eu des visites...
Elle s’arrête, et puis continue, en hésitant un peu:
--Il paraît que ma petite Paulette a eu tant de succès au _Vernissage_ que l’on désire... nous l’enlever...
Je regarde maman toute saisie:
--Maman! maman!... Qu’est-ce que vous voulez dire?
--Je veux dire que moi, qui espérais garder encore longtemps mon enfant auprès de moi, je crains bien d’être obligée... de la donner à... un mari...
Le _Vernissage_!... Un mari!... Il n’était pas fiancé à Mlle d’Alvaro!...
Toutes ces pensées passent en éclair dans mon esprit...
Je me lève avec un cri, folle de joie, mon cœur battant à grands coups pressés.
--Maman! allez-vous dire qu’il veuille m’épouser?...
--Tu en serais donc bien heureuse? me demande maman avec un sourire très bon.
--Si je serais heureuse?... Oh! maman...
L’émotion me coupait la voix.
Maman avait l’air un peu étonnée.
--Quel enthousiasme, ma chérie!... Tu le connais à peine depuis six semaines!
--Depuis six semaines?... Mais je l’ai vu tout l’hiver...
Maman répète:
--Tout l’hiver?
Elle paraissait ne plus rien comprendre.
Une crainte terrible me saisit; j’aurais dû me taire, mais je ne pouvais pas!
--Maman, n’est-ce pas de M. Chambert que vous voulez parler?
Elle me regarde stupéfaite.
--M. Chambert!!! Mais il n’est question que du marquis de Rouvres... M. Chambert!... Tu veux épouser M. Chambert?...
Cette perspective semblait lui paraître aussi monstrueuse que si j’avais souhaité d’épouser l’empereur de Chine!
Et moi, je ne trouvais même pas une larme! Pourtant, toute mon âme me faisait mal; et je restais immobile, regardant le tapis comme si j’allais y voir les débris de mes malheureuses espérances!
Maman répétait:
--Épouser M. Chambert!... Mais c’est ridicule!... Où as-tu pris une semblable idée?... Tu es une enfant auprès de lui!...
Ah! elle disait trop vrai! Aussi, mes larmes se sont mises à couler...
Bonnes larmes qui arrivaient si à point! D’abord elles faisaient du bien à mes pauvres nerfs; et puis, elles étaient le seul moyen d’attendrir maman, qui répétait toujours machinalement:
--C’est absurde! c’est absurde!...
Je ne voyais pourtant pas en quoi mon désir était absurde!
Au bout de quelques minutes, maman reprend comme involontairement:
--Paulette, il n’est pas possible que tu aimes M. Chambert?
J’essuie un peu mes yeux:
--Je ne sais pas... je ne connais rien à ces sortes de choses!... Mais si j’apprenais maintenant son mariage, il me semble que tout me deviendrait égal, même d’épouser M. de Rouvres!
Maman avait le visage bouleversé. Elle m’a attirée près d’elle.
--Écoute, ma chérie; ni ton père, ni moi, ne désirions te voir mariée toute jeune. Mais la recherche de M. de Rouvres étant particulièrement honorable, j’ai tenu à t’en parler; car une telle union nous paraîtrait réunir bien des conditions de bonheur... Philippe de Rouvres est un excellent garçon, plein de...