Rêve blanc

Part 13

Chapter 133,911 wordsPublic domain

Il tenait ma main et me regardait sans un mot... Je commençais à être intimidée; ses yeux ressemblaient tant à ceux de M. Michel!

Enfin il se tourne vers papa et lui dit avec un sourire:

--J’envie mon fils... et je comprends qu’il trouve beaucoup d’attraits à ses conférences!

Là-dessus, papa demande à M. Michel:

--Cette jeune fille n’est-elle pas une élève bien distraite, monsieur?

Distraite! Ah! si j’avais pu l’être ce certain jour... Je lance, malgré moi, à M. Chambert un regard suppliant pour qu’il ne révèle pas mon aventure à papa.

--Mademoiselle Paule est, au contraire, une auditrice très attentive... Ce sont toujours ses yeux qui m’avertissent du degré d’intérêt que j’éveille dans mon public.

--Alors ils doivent vous dire que l’heure du cours passe trop vite!

Il s’est incliné, et je me suis aperçue que je venais de lui faire un compliment, en exprimant ma pensée toute sincère.

--Charles! a appelé maman qui causait avec Mme Raoul; n’êtes-vous pas très satisfait des conférences de M. l’abbé Dubors sur la «Bible devant la Science»...? Je disais à madame que, depuis un mois, Paulette s’en était enthousiasmée, et, à ma grande surprise, ne voulait plus en manquer une.

Depuis un mois! c’est-à-dire depuis ma conversion, maman ne s’en est pas aperçue!...

Je n’ai rien compris au premier discours sur les «origines des Livres sacrés»... C’était trop savant.

Mais comme je voulais absolument devenir une femme sérieuse, j’ai persévéré; et maintenant je commence à me reconnaître assez bien dans toute cette théologie!

Papa s’était rapproché avec le vieux M. Chambert; et dans le coin des parents, on s’est mis à parler sermons, puis microbes, d’une façon si animée, que Mme de Charmoy ne devait plus reconnaître son salon.

Nous, les jeunes filles et les jeunes gens, nous étions installés tous ensemble à l’autre bout de la pièce. M. Michel était resté près de moi. Jeanne, son frère, Thérèse, Louise de Charmoy, le petit de Boynes,--que l’on trouve toujours partout, excepté dans son régiment,--se sont lancés dans une grande discussion sur les toilettes du bal costumé des Denans.

La conversation devenait générale, très animée. Comme personne ne faisait attention à moi, j’ai dit à M. Chambert:

--Ce n’est pas bien généreux de votre part d’avoir raconté à monsieur votre père ce... ce qui s’est passé au cours!... Vous savez que j’en étais très confuse!

Il m’a jeté un regard rapide, comme pour voir si je parlais sérieusement.

--M’en voulez-vous vraiment de l’avoir fait?... Alors, je dois chercher une excuse à mon indiscrétion. Je croyais avoir été le premier coupable; et comme mon père s’intéresse fort à votre cours, je lui avais fait ma confession... Il y a répondu en me déclarant qu’il trouvait...

Ici, M. Chambert s’est tout à coup arrêté avec un indéfinissable sourire.

--Que j’étais bien mal élevée, n’est-ce pas? ai-je demandé très malheureuse.

--Oh! comme vous êtes loin de la vérité! Ma phrase est restée inachevée, parce qu’elle prenait l’allure d’un compliment si banal, que je n’ai pas osé vous l’offrir.

J’ai répondu trop vite comme à l’ordinaire:

--J’accepte toujours les compliments! seulement, souvent je n’y crois pas... Mais j’aimerais beaucoup à en recevoir un de M. le docteur Chambert, car il ne peut jamais dire que la vérité!... Je suis si fière qu’il ait désiré connaître papa!

Le regard brillant de M. Michel est devenu très doux.

--Mon père, en venant ici, était fort désireux de s’y rencontrer avec M. de Marsay. Mais il souhaitait, je crois, tout autant, d’être présenté à Mlle Paule.

Je suis devenue rouge de plaisir. M. de Boynes me regardait; il avait l’air impatienté de me voir ainsi causer avec M. Michel, et il a dit à Jeanne, qui soutenait avec ardeur la cause d’une coiffure Marie Stuart:

--Demandez à Mlle Paule ce qu’elle pense de la question.

Je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait, mais j’ai répondu avec enthousiasme:

--Je trouve que c’est extrêmement joli.

Jeanne, enchantée, a continué la discussion.

M. Chambert et moi, nous avons repris notre causerie; je m’efforçais d’être bien tranquille pour que maman ne songeât pas à m’appeler de son côté.

Il me paraissait si étrange et si charmant de pouvoir ainsi parler avec lui, mon maître, qui m’intimide tant au cours!

M. Chambert avait entendu maman dire que je m’intéressais à la «Bible devant la Science»; et cet intérêt avait l’air de lui sembler très extraordinaire.

--Mais je suis beaucoup plus raisonnable que vous ne le croyez! me suis-je écriée bien vite. Et même, je lis, en ce moment, un ouvrage très, très sérieux, un «_Choix des lettres de Mme de Sévigné_».

Un éclair de gaieté malicieuse a passé dans son regard; et il m’a semblé tout à coup le voir au cours, rendant compte de nos humbles résumés littéraires, qu’il dissèque impitoyablement avec une parfaite politesse.

--Pauvre Mme de Sévigné! De quel ton vous parlez d’elle!... Il semble que vous l’ayez trouvée très, très ennuyeuse!

Il avait si finement imité mon accent, que je n’ai pu m’empêcher de rire.

--Que vous êtes moqueur! lui ai-je dit, moitié fâchée, moitié amusée. Assistez une fois à l’une des conférences de l’abbé Dubors, et vous verrez si j’ai peur des sujets graves!... Tous nos amis y viennent. Nous nous retrouvons après la messe; c’est très agréable!... J’aime presque autant ces sermons-là que vos cours... pas tout à fait, pourtant! ai-je rectifié. Je sentais bien qu’à mes yeux les deux conférences n’avaient pas absolument le même intérêt.

Je ne sais pourquoi, au premier moment, il n’a pas paru flatté du rapprochement. Mais cette impression n’a pas duré; et comme il me faisait compliment de ma sagesse, je lui ai raconté que je la lui devais et lui ai parlé de la «Femme de devoir».

Mon récit l’a fait rire; mais après, il m’a dit, presque gravement:

--Vous ne devez pas lire ainsi les articles de la _Revue parisienne_; ils ne sont pas écrits pour vous!

C’était mon tour d’être un peu effarouchée; pourtant, la première seconde d’étonnement passée, j’ai trouvé bon de sentir qu’il s’intéressait à moi; et je lui ai expliqué que je ne lisais jamais rien sans la permission de maman. C’était par hasard, cette fois-là...

Jeanne, qui avait enfin fait triompher Marie Stuart, m’a glissé à l’oreille:

--Laisse-nous-le un peu!

--Quoi donc?

--M. Chambert! Tu l’as pris pour toi toute seule depuis le commencement de la soirée!

J’avais un peu envie de me fâcher. Mais je n’en ai pas eu le temps. Mme de Charmoy, qui n’avait plus son regard endormi, s’est précipitée de mon côté, me demandant: «Si je serais assez aimable pour dire une de mes délicieuses romances.»

En général j’adore chanter, surtout chez Mme de Charmoy, car personne ne fait attention, et c’est alors comme si j’étais seule.

Mais ce bienheureux soir, tout avait changé. Les travailleuses sortaient de leur engourdissement et ne travaillaient pas; les joueurs ne ressemblaient presque plus à des automates, et M. de Charmoy paraissait aussi joyeux que lorsqu’il sort de sa maison pour aller au Cercle...

Mais chanter devant lui, M. Michel!

Ah! si j’avais pu, au moins pour un instant, être une grande artiste!

Je n’avais pas la ressource de dire que je ne me rappelais rien par cœur, puisque toutes mes amies savent que j’ai une mémoire excellente. Aussi je me suis résignée; j’ai accepté le bras de M. de Charmoy, et j’ai bravement commencé une mélodie suédoise, très originale, mon morceau favori.

Dès les premières notes, quand j’ai entendu ma voix monter claire et vibrante, toute ma frayeur s’est envolée.

Je ne regardais pas!... Et pourtant, j’ai vu que M. Michel se rapprochait de façon à être tout près du piano, à quelques pas de moi... Cela m’était égal! J’ai été croquée, un jour que je faisais ainsi de la musique avec Suzanne: j’étais fort... passable! Je ressemblais à sainte Cécile, une sainte Cécile parisienne, du dix-neuvième siècle, comme celles que fait Dubufe...

Malgré moi, je le sentais bien, je chantais pour lui seul.

Quand j’ai eu fini, tout mon auditoire a applaudi avec une chaleur qui a dû faire frissonner les échos du salon, habitués au calme.

Maman m’a murmuré:

--Jamais tu n’as mieux chanté!

M. Michel, qui s’est trouvé juste à point pour me ramener à ma place, m’a dit tout simplement: «Merci, mademoiselle.» Mais son «merci» à lui m’a semblé bien meilleur que les compliments de tous les autres.

Il ne m’a plus parlé pendant la fin de la soirée. Jeanne aura été contente!... Il causait avec les personnes respectables de la société; mais, une ou deux fois, j’ai rencontré son regard qui me suivait... Et au moment du départ, c’est lui qui nous a mises en voiture, maman et moi.

15 mars.

J’ai mal lu ma messe, ce matin; mais la faute en est pour beaucoup à M. Chambert!

Je me doutais bien qu’il viendrait à l’une des conférences de l’abbé Dubors, puisque je le lui avais demandé! Seulement, comme je ne l’ai aperçu qu’à la fin de la messe, pendant tout le commencement, j’ai été très fâchée de ne pas le voir.

J’avais, cependant, bien surveillé l’entrée, qui était fort curieuse à regarder.

Ces conférences sont pour les messieurs; mais les dames y vont beaucoup..., pour être à même de juger si les messieurs en profitent!

Il y avait les habitués de l’église, souvent un peu... mûrs, avec des calottes de velours et de gros livres sous le bras, qui allaient tout droit à leurs chaises. Et puis les indifférents amenés par leur femme ou par leur mère, mêlés aux croyants, ceux-là très sérieux. Et puis les curieux, qui venaient là... pour voir!... Les mondains renseignés--comme l’avoue Georges Landry--sur les jolies femmes que l’on peut rencontrer à cette messe... Les parvenus, auxquels on a dit qu’en temps de République, il est bien porté de montrer des opinions religieuses...

Et tous se pressaient pour entrer dans la nef, s’écartant, je l’ai bien remarqué, quand une jeune femme élégante ou une très vieille dame voulait passer;--les «purs» offrant même leur chaise...--et restant impassibles quand la dame était laide ou sur le retour...

Tous pareils, les hommes! Je suis très contente d’être jolie; c’est beaucoup plus commode!

Mais dans toute cette abondance de messieurs, je ne voyais pas M. Michel. Aussi, je n’ai rien compris au sermon!

Comme la messe avançait, et que j’étais de plus en plus désappointée, je tourne un peu la tête, et je l’aperçois... enfin! à demi caché par le pilier. Je me penche bien vite sur mon livre; j’étais certaine qu’il m’avait vue! J’ai tâché alors de lire attentivement ma messe... Mais je ne pouvais pas! J’étais trop contente de le savoir dans mon église, à quelques pas de moi!... Et je songeais toujours à ce pauvre du premier janvier, qui s’appelait «Michel» comme lui...

Je regardais le chœur tout illuminé. J’écoutais l’_Ave Maria_ chanté par une voix d’enfant fraîche, cristalline. Je pensais que, dans cette même église, je me marierais peut-être bientôt... Et, tout à coup, il m’a semblé que si, ce jour-là, je me voyais, toute blanche sous mon voile, agenouillée auprès de lui, M. Michel, je n’aurais plus rien à désirer en ce monde...

Oh! être aimée par lui!...

Mais l’orgue et la voix se sont tus, et mon rêve a disparu... Il était trop beau!...

Je craignais que nous ne le rencontrions pas, tant il y avait de monde à la sortie!

Alors, sans rien dire à papa, je me suis glissée dans la foule. Il a été obligé de se dépêcher pour me rejoindre. Puis, quand j’ai été bien sûre de ne pas manquer M. Michel, j’ai regardé d’un autre côté, et je me suis retournée seulement lorsque papa, qui n’y avait vu que du feu, m’a appelée:

--Paulette! M. Chambert.

Je lui ai tendu la main à l’anglaise, comme papa... C’était la première fois... Et je lui ai demandé:

--N’est-ce pas, monsieur, que je ne vous ai pas trompé?... Ces sermons ne sont-ils pas si intéressants qu’ils n’ont plus l’air d’être des sermons?...

--Paulette! quelle manière de parler! s’est écrié papa.

J’ai vite corrigé ma phrase.

--Cet abbé n’est-il pas un orateur très distingué?

--Très distingué, en effet, m’a répondu M. Chambert avec ce sourire jeune qui éclaire tout son visage.

Papa et lui ont descendu les marches en causant. Je marchais, très sage à côté d’eux; mon rêve me revenait à la pensée!

Mais les Landry, les de Vignolles, les de Charmoy, etc., nous ont rejoints, et il m’a bien fallu revenir dans la sévère réalité.

M. de Boynes, qui, avec tout un groupe de messieurs, lorgnait la sortie de la messe, a eu un mouvement de contrariété que j’ai saisi au passage, quand il a aperçu M. Chambert auprès de nous.

Mon fidèle chevalier devient insupportable; je suis bien libre d’aimer à causer avec M. Chambert!...

Jeanne et Georges Landry m’ont arrêtée pour savoir à quelle heure nous nous retrouverions aux courses.

Là-dessus, papa a demandé à M. Chambert s’il n’y allait pas aussi.

J’écoutais de tout mon cœur, en faisant semblant de m’intéresser à la description d’une robe neuve de Jeanne. Il a répondu qu’il avait promis d’accompagner son frère et sa belle-sœur à Lamoureux.

Cette raison m’a eu tout l’air d’un prétexte! car, enfin, M. Raoul n’a pas besoin qu’on l’«accompagne», et Mme Raoul, étant pourvue de son mari, pouvait bien nous laisser son beau-frère!...

22 mars.

Nous sommes en plein carême en ce moment! Aussi, les bals se succèdent... et mes maladresses aussi!

C’est désolant! mais j’en fais beaucoup plus depuis que je suis résolue à devenir une femme sérieuse.

Si maman savait ce qui m’est arrivé, hier soir, au bal, chez Mme de Rally... Ah! je crois bien qu’elle ne voudrait plus m’emmener nulle part!

Une très belle réunion, beaucoup de jolies femmes et de messieurs dans les embrasures de fenêtres et de portes. Ces derniers ne quittaient guère leur refuge; passé l’âge du volontariat, plus ils sont jeunes, moins ils dansent: «C’est une règle inverse», comme on nous disait au cours; de sorte que plusieurs jeunes filles restaient à leur place.

Mme de Rally, une grande et forte femme, avec des yeux charmants, trop de cheveux sur le front et des diamants superbes, allait de droite et de gauche, distribuant des sourires, et demandant aux jeunes filles, sans écouter la réponse:

--Eh bien! mesdemoiselles... vous amusez-vous?

Naturellement, toutes, même celles qui ne bougeaient pas,--et pour cause,--murmuraient un: «Oui, madame!» souriant.

Jeanne et moi, nous n’avions que faire des présentations, car nous connaissions tous les danseurs. Pourtant, comme je revenais à ma place, après une valse avec M. de Boynes, Georges Landry s’approche, escorté d’un jeune homme, et me dit:

--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous présenter mon ami, M. Philippe de Rouvres?

J’adresse un petit salut à M. de Rouvres et je le regarde. Je vois un visage très brun, avec des yeux très ordinaires, des cheveux très ondulés et un sourire satisfait... Oh! très satisfait!!!

Il m’adresse la demande de rigueur:

--Puis-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez bien me faire l’honneur de m’accorder une valse?

J’examine mon carnet.

--La dixième, monsieur, si vous voulez bien.

On en était à la quatrième. Il prend un air presque froissé.

--Elle me semblera bien longue à venir. Ne pourriez-vous me donner autre chose avant cette valse, mademoiselle?

Je réponds avec un faux air de regret:

--J’ai tout promis, monsieur.

Ce n’était pas rigoureusement vrai! Mais ce M. de Rouvres me déplaisait avec ses cheveux trop ondulés et son sourire suffisant.

Il me fait un petit salut de tête bien raide, bien correct:

--Je regrette infiniment, mademoiselle. Alors, la dixième valse!

Ah! cette dixième valse vint trop vite!... Je m’éloigne à son bras, très décidée à ne pas commencer de conversation.

Nous nous mettons à danser; il valsait mal, très mal. Au bout de deux tours, j’étais édifiée sur son talent; je l’arrête, et j’attends toute droite comme une petite pensionnaire qu’il se décide à dire quelque chose.

Je n’étais pas très charitable, je le sentais bien... Mais tant pis! puisqu’il ne savait pas danser, il fallait au moins qu’il parlât.

Au bout d’une minute, il se hasarde:

--Vous aimez la valse, mademoiselle?

J’ai sur le bout des lèvres: «Je l’adore! mais pas avec vous!»

En femme sérieuse--future!--je m’arrête à un:

--Oui, monsieur, accompagné d’un petit sourire.

Il reprend:

--Il y a des jeunes filles qui restent sans danseur, parce que certains messieurs préfèrent regarder et ne les invitent pas.

Son raisonnement était si logique que je n’avais rien à y répondre.

Malgré moi, pourtant, il m’échappe:

--Ils ne sont pas ici pour regarder! Les jeunes filles devraient danser entre elles, sans plus s’inquiéter d’eux!

Il me répond avec son sourire satisfait:

--Oh! ce ne serait plus la même chose!

Sous-entendu: «Ce leur serait beaucoup moins agréable!!!»

Il était vraiment par trop agaçant.

Je prends le ton le plus indifférent, et je commence:

--Mon Dieu! croyez-vous?... Moi, ce me serait tout à fait égal!...

Mais je m’arrête brusquement, effrayée de l’air de stupeur avec lequel il me considérait. Il paraissait suffoqué.

--Oh! mademoiselle!... Vous dites des choses!... ah! des choses!... qui sont dures à entendre!...

Je m’apercevais bien maintenant que ma phrase n’était pas très polie!... Mais elle ne me semblait pas suffisante pour le mettre dans un tel état, quand l’idée me vient qu’il a interprété mon: «Cela m’est égal», par:

«Tous ces jeunes gens sont si stupides, que... etc.»

Bien sûr, il devait en être ainsi, car M. de Rouvres continuait du même ton bouleversé et vexé en même temps:

--Oh! ne vous excusez pas, mademoiselle! C’était un cri du cœur. Vous n’y pouvez rien!

Il avait raison: je n’y pouvais rien.

Plus je voulais réparer mon étourderie, plus je m’embrouillais. J’en arrivais à parler du plaisir que l’on peut éprouver quelquefois à danser avec des chaises!...

Lui, pendant ce temps, retrouvait ses esprits; il s’est rappelé qu’il devait se montrer homme du monde et m’a demandé, d’un ton devenu irréprochable, si je voulais valser de nouveau.

Je n’avais pas même le courage de dire que j’étais fatiguée..., de trouver un prétexte. Je me suis laissé emporter au milieu du tourbillon.

Nous avons essayé de faire quelques pas, mais les danseurs étaient si nombreux qu’il nous a fallu arrêter...

Et je ne trouvais rien d’aimable à dire à ce M. de Rouvres pour lui faire oublier la réponse qui l’avait tant froissé. Il ne m’inspirait pas du tout!...

Nous étions près du petit salon où se trouvaient préparés les accessoires du cotillon, au milieu desquels trônait un superbe cor de chasse.

Je jetai sur eux des regards désespérés, cherchant un sujet de conversation, quand je m’aperçois tout à coup que les yeux de M. de Rouvres ont suivi les miens, et sont arrêtés sur le cor en question avec une complaisance des plus marquées.

Une idée lumineuse me vient. Il fallait être un fanatique _hunter_ pour regarder un cor avec tant d’affection! Et sans hésiter, je commence d’un air aimable, histoire de trouver une entrée en matière:

--Nous allons, je crois, tout à l’heure, pendant le cotillon, entendre sonner un hallali... N’êtes-vous pas, monsieur, très amateur de chasse?

Ma phrase était pitoyable, et j’allais tout à fait à l’aventure, car une heure plus tôt, j’ignorais même l’existence de M. de Rouvres. Son visage s’éclaircit soudain.

--Oh! extrêmement, mademoiselle. Oh! extrêmement! Chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie!!!

Je retiens un soupir de soulagement. Comme j’étais bien tombée, mon Dieu!...

Je continue souriante:

--Je comprends ce goût, car j’ai vu une chasse à courre dans la forêt de Rambouillet; et, la curée mise en dehors, j’ai conservé un charmant souvenir de ma journée.

Le visage de M. de Rouvres s’épanouissait de plus en plus.

--Je suis fier, mademoiselle, que vous compreniez mon enthousiasme. Oui, chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie!!!

Je le savais bien, puisqu’il me l’avait déjà dit! Mais j’étais décidée à être bonne jusqu’au bout, et je l’écoute avec attention.

Il s’en aperçoit, et poursuit enchanté:

--Il y a dans la chasse un imprévu qui lui donne ce charme irrésistible que les profanes ne peuvent pas comprendre. Ainsi, je me souviens: un jour, nous étions dans un petit bois de bouleaux, allant un peu à l’aventure. Nous n’avions guère rencontré que des lapins...

Je répète avec intérêt:

--Ah! des lapins?

--Oui, des lapins... Oh! il y en avait beaucoup cette année... Beaucoup de faisans, aussi!...

Cela dit avec conviction, M. de Rouvres reprend, encouragé par mon air attentif:

--Tout à coup, nous entendons un bruissement dans les fourrés. Je regarde!... J’aperçois un chevreuil..., je tire..., l’animal tombe!... Je l’avais atteint à l’épaule... Et mes compagnons en étaient encore à se demander ce qui arrivait, a conclu M. de Rouvres, plein d’enthousiasme au souvenir de son exploit.

La valse allait finir. Je pouvais être aimable sans crainte de voir arriver après le chevreuil la biche, le cerf, les faons, toute la famille.

J’ai dit à M. de Rouvres avec mon plus gracieux sourire:

--Ce sont là, monsieur, de ces coups que les bons tireurs rencontrent seuls!

Il s’est incliné, en grand seigneur cette fois, et m’a répondu sur un ton qui n’était plus suffisant:

--Peut-être suis-je, en effet, d’une certaine habileté à la chasse; mais, en tout cas, je suis un bien mauvais valseur!... Jamais, avant ce jour, mademoiselle, je ne l’avais ainsi regretté!...

Ce n’était vraiment pas mal tourné pour un jeune homme qui a les cheveux si ondulés. Aussi, nous sommes revenus à ma place bien réconciliés.

J’étais à peine assise, que Jeanne m’a chuchoté, en me montrant M. de Rouvres qui s’éloignait:

--Tu sais, ma chère, tu lui as tourné la tête!... Il a déclaré à Georges que tu étais la plus ravissante jeune fille qu’il ait jamais vue.

En moi-même, j’ai ajouté: «Et la plus malhonnête, sans doute!» Mais j’ai répondu seulement à Jeanne:

--Il danse bien mal.

--Cela ne m’étonne pas, a-t-elle riposté; il est surtout un grand chasseur devant l’Éternel!... (Ah! je le savais!...) Mais tu lui apprendras... C’est une très belle conquête que tu as faite là!

Et elle a continué, comme si elle lisait un catalogue:

--Marquis de Rouvres! Vieille noblesse! Fortune princière! Plus de père! Une mère parfaite! Un des plus fidèles défenseurs du trône et de l’autel!... Revient d’Angleterre, quittant ton nouveau «roy»!... Très en faveur auprès du prince de Galles!... Personnage à la cour d’Angleterre...

Jeanne aurait pu aller plus longtemps encore, j’étais trop saisie pour l’arrêter...

Il me trouvait «ravissante»; il était défenseur «du trône et de l’autel»; il était l’ami du futur roi d’Angleterre... Et moi, je lui avais laissé croire que je le trouvais un «stupide jeune homme»!...

Mon Dieu! si maman l’apprenait! Je la cherche des yeux, et je l’aperçois qui causait avec une dame très distinguée, aux cheveux gris encadrant un visage pâle.

--Mme de Rouvres, m’a murmuré Jeanne.

A ce moment, papa s’approche. Il venait... il venait m’avertir que Mme de Rouvres désirait me connaître!... Ah! cela tombait bien!

La présentation s’est accomplie dans toutes les règles.

--J’avais remarqué dès mon arrivée cette petite tête blonde, m’a dit aimablement Mme de Rouvres; et j’ai été très fière pour mon fils qu’il ait pu obtenir une valse.

Ah! pauvre dame!... elle ne se doutait guère combien j’avais été peu polie avec son fils!

Sur un signe de Mme de Rouvres, il s’est approché; et, pendant que les mères causaient, il m’a demandé respectueusement de lui accorder le cotillon.

Par bonheur, je l’avais déjà promis...

Eh bien, il ne l’a pas dansé; il s’est assis derrière moi; il m’a offert tout ce qu’il pouvait m’offrir: fleurs, décorations..., etc.

Par exemple, il parlait un peu trop du prince de Galles!...

Comme nous partions, il a demandé à maman la permission «d’aller lui présenter ses hommages».

Cette demande était à mon adresse; je l’ai bien deviné à la manière dont il m’a dit adieu.

Ce marquis de Rouvres m’inquiète. Il a un air de prétendant.