Part 12
Je m’approche de la table et j’aperçois le dernier numéro de la _Revue parisienne_, qui venait d’arriver et était encore dans son enveloppe.
La _Revue parisienne_! les fameux portraits de M. Chambert!... tout se tenait.
Je demande à papa:
--Voulez-vous que j’ouvre la _Revue parisienne_? Papa est distrait; le compte rendu de la Chambre l’absorbe.
--Si tu veux, mon enfant.
Je ne me le fais pas répéter. Je prends un coupe-papier, et je commence à couper bien lentement pour avoir le temps de jeter un coup d’œil sur chaque feuillet--je ne lisais pas!... Non! je regardais seulement!--et j’aperçois: «Portraits de femmes: La Femme de devoir.»
J’avais maintenant un désir fou de savoir ce qu’il avait écrit et comment il écrivait...
«La Femme de devoir!» ce ne pouvait être que convenable! Pourtant, je n’osais pas... Je trouve si honteux de lire quelque chose en se cachant, malgré les belles théories des de Charmoy qui assurent que cela se fait très bien, et que toutes les jeunes filles en sont là!
Enfin, je n’y tiens plus, et je demande à papa:
--Puis-je lire la «Femme de devoir»?
Papa était toujours dans la politique; il entend d’une manière vague et il me répond:
--«La Femme de devoir?...» Certainement. Mgr Dupanloup a dû écrire de belles pages sur ce sujet. C’est une excellente lecture, Paulette.
Papa n’était pas du tout à la question! Mais, tant pis; c’était par trop tentant!
Je me dis:
--Si maman arrive, je lui raconterai tout.
Et je me plonge dans l’article en me répétant, pour tranquilliser ma conscience, que je le parcourrai seulement, et que, s’il n’est pas convenable, je m’arrêterai...
Eh bien, j’ai tout lu! Mieux que convenable, il était si beau, que plus j’avançais, plus je me faisais l’effet d’un petit monstre--moi qui trouve la vie si facile et si charmante!--comparée à cette femme que M. Chambert montrait simple, tendre, courageuse, toujours souriante dans une existence qui me ferait sécher d’ennui!
Et j’aurais voulu avoir aussi des responsabilités, des sacrifices, des dévouements en perspective; je ne sais quoi enfin! pour être aimée et estimée comme elle...
Je sais bien que l’on m’aime! mais ainsi qu’une bonne petite créature amusante, incapable d’être prise au sérieux!... Et M. Chambert, lui-même, j’en suis sûre, me juge de la sorte.
C’est juste, mais c’est humiliant! Et je ne veux pas rester une enfant toute ma vie comme Alfred de Musset, dont il était question dans notre dernière conférence! Et je veux devenir, moi aussi, une femme sérieuse!
Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une respectable mère de famille, mon mari et moi, nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera notre ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai; il fera très beau, le ciel sera tout étoilé; et l’air chargé d’odeurs de violettes.
Et quand nous serons paisibles à causer sur le balcon--on cause si bien quand la nuit est venue!--je lui dirai:
--Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse aujourd’hui, et je vous en remercie de toute mon âme, car c’est à vous que je dois mon bonheur. Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante, et je serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si vous ne m’aviez fait, sans le savoir, le plus beau sermon que j’aie jamais entendu... Et de ces pages lues en contrebande,--car papa les croyait de Mgr Dupanloup,--je vous serai éternellement reconnaissante!...
J’étais si bien emportée par mon enthousiasme, que j’ai lâché la _Revue parisienne_ laquelle est tombée par terre avec un déchirement de papier qui m’a réveillée net... Je n’ai plus vu ni le balcon, ni le ciel étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu; mais bien papa qui lisait toujours et Geneviève qui me regardait étonnée.
Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse; seulement je ne savais trop par quel bout m’y prendre!...
J’ai commencé par relever la _Revue parisienne_; je l’ai posée sur la table, bien pliée, comme l’aurait fait maman. Et puis, j’ai demandé à Geneviève, qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier une de ses insipides capelines; et quand maman est descendue, elle nous a trouvées travaillant toutes les deux; moi, n’ayant pas encore cassé ma laine.
Elle m’a dit stupéfaite:
--Comment, tu travailles?
--Oh! oui, maman. Je veux devenir une femme sérieuse!
Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur, que sa gaieté m’a gagnée. Papa est sorti de ses journaux et a demandé ce qu’il y avait. Maman lui a expliqué la chose.
--Ah! c’est déjà l’effet de Mgr Dupanloup! a-t-il dit.
Maman ne comprenait pas bien, mais je n’ai pas cru devoir trop l’éclairer sur les causes de ma conversion... Elle me verra à l’œuvre!
4 février.
L’_Épatant_ a ouvert ses portes.
Comme toute femme qui se respecte doit assister à «sa première», maman y est allée, moi aussi. Naturellement, elle n’a pas vu les tableaux; ce n’est pas, du reste, pour cela que nous nous y trouvions. Et pourtant, il y a de bonnes gens consciencieux qui y viennent avec cette intention; ils se pressent, ils s’étouffent, ils deviennent pourpres, afin d’entrevoir vaguement, pendus au mur, des dames de tous genres, des fleurs, des militaires, des bêtes, etc. Ils ne sont pas «dans le mouvement», ces bonnes gens, sans quoi ils sauraient qu’à l’ouverture de l’_Épatant_, on ne va pas voir, mais se faire voir.
Nous avons fait pour la forme le tour de la salle, recrutant à chaque pas des personnes de connaissance. Puis nous avons été tous nous asseoir à l’entrée, pour regarder le coup d’œil qui est toujours le même: des petites femmes très gentilles, les yeux brillants sous une imperceptible voilette, les cheveux, en général, d’un blond... chaud qui contraste bien avec le velours sombre des chapeaux.
Elles circulent, le manteau à demi rejeté en arrière, de façon à dégager les épaules, escortées par de vieux diplomates à barbe grise, corrects et souriants, par de petits jeunes gens roides--genre anglais--et d’autres très gesticulants--genre français.
Et en haut, à leur balcon, les membres du Cercle regardent, comme les dieux de l’Olympe, tous ces simples mortels et mortelles qui tournent sur eux-mêmes dans un vague parfum de poudre de riz, au milieu du murmure des conversations où il est, quelquefois, question de peinture et plus souvent d’autres choses. Pourtant, de temps à autre, on entend:
--Oh! regardez donc, ma chère, ce Flameng est adorable!
Ou bien:
--Et ce Besnard! Il est inouï! Quelle richesse de couleur!
Et d’autres exclamations du même genre.
Pendant que nous étions bien installées à regarder les arrivants, nous avons envoyé nos cavaliers faire une reconnaissance dans la salle afin que nous puissions, nous aussi, parler du Flameng «adorable» et du Besnard «inouï».
Près de nous, se trouvait une famille qui, certainement, était venue pour toute autre chose que pour la peinture... Il s’agissait, bien sûr, d’une présentation; car il y avait là--l’air solennel et pénétré--le père, la mère, la grand’mère, la petite sœur et la jeune personne en question; tous en toilette, mais des toilettes du Marais. La jeune fille avait une plume blanche à son chapeau, comme Henri IV, et des gants marron... Oui! elle avait des gants marron, marron foncé!... pour une présentation!
Ils se sont levés d’un commun accord en voyant arriver une respectable dame, suivie d’un gros monsieur très rouge, et appuyée sur le bras d’un jeune homme frisé, comme s’il allait faire sa première communion.
La jeune fille au panache blanc était devenue toute rose, elle adressait des saluts au père, à la mère, au fils... Après force cérémonies, ils se sont tous casés. Mais les deux jeunes gens paraissaient si intimidés qu’ils me faisaient pitié. Heureusement, elle a laissé tomber son manchon, il s’est précipité pour le ramasser, elle aussi: ce mouvement sympathique a rompu la glace...
Je n’ai pas pu continuer mes observations parce que nos éclaireurs revenaient avec des renseignements; ils nous ont assuré que le succès du Salon était pour le portrait de Mme H... par Carolus Duran. Aussi, dès que Jeanne est arrivée, je lui ai dit de confiance:
--Tu sais, chérie, il faut que tu voies le Carolus Duran. Il est splendide!
Jeanne m’a demandé, en me regardant:
--Tu l’as vu? de tes yeux vu?
Je me suis mise à rire, tant son visage était malicieux.
--Ce sont les yeux de ces messieurs qui ont admiré pour moi...
Jeanne m’a lancé un coup d’œil triomphant, car elle était fière d’avoir deviné si juste.
A ce moment, comme je recommençais l’inspection des nouveaux venus, je vois entrer qui...? M. Chambert, avec un monsieur et deux jeunes femmes. L’une d’elles était sa belle-sœur; je la reconnais tout de suite, d’après le portrait que j’ai vu chez Mme de Charmoy; et tout de suite, aussi, je me rappelle que je veux devenir une femme sérieuse. Jeanne n’avait rien remarqué. Je lui dis:
--Demande à ton frère de nous accompagner au Carolus Duran.
(Son frère est un très gentil garçon qui a fait son droit au temps jadis et aujourd’hui conduit très bien les cotillons; il ne plaide jamais, mais il joue très bien la comédie.)
Jeanne transmet ma requête. M. Landry se lève immédiatement, et, chose rare, les mamans ne font pas trop de «mais», sur notre promesse de revenir vite.
Rien ne m’était plus égal, une fois que M. Chambert m’aurait vue!...
Je regarde de quel côté il se dirige; et, sans que ni Jeanne ni M. Landry s’en doutent, j’opère une si savante manœuvre, que nous arrivons à un tournant juste en face de lui...
Il nous reconnaît toutes les deux, Jeanne et moi; il nous fait un grand salut très respectueux en me regardant, _moi_, plus qu’elle,--et pourtant Jeanne est très jolie;--et nous passons..., quand j’aurais trouvé si agréable de m’arrêter!
J’ai vu le mouvement de Mme Raoul Chambert, demandant qui nous étions. J’aurais bien voulu entendre sa réponse... et bien voulu aussi être cette dame qu’il accompagnait et avec laquelle il causait.
Pourtant, j’étais déjà contente de l’avoir rencontré, et je l’ai été encore davantage quand M. Landry, qui connaît tout le monde, a dit:
--C’est un charmant garçon que Chambert!... Si intelligent, et pas du tout poseur!... Il est rudement lancé maintenant, il ira loin!...
Jamais je n’avais trouvé Georges Landry si agréable. Et j’étais mille fois plus joyeuse d’entendre ainsi parler de M. Chambert que de recevoir un compliment pour moi... Et pourtant j’aime bien les compliments quand ils ont l’air d’être sincères!...
Comme j’étais tout à fait redevenue une femme sérieuse, j’ai demandé à Jeanne si nous ne pouvions pas regarder un peu les tableaux par nous-mêmes. Elle a dit «oui» très volontiers; d’autant plus que se promener sans nos mères, escortées seulement par son frère, l’amusait beaucoup aussi.
Par malheur, nous avons fait notre revue avec un peu trop de conscience, si bien que notre tour s’est prolongé, et, en revenant, nous avons été grondées.
Maman, surtout, paraissait très mécontente et n’a pas voulu comprendre que nous avions examiné toutes les toiles par raison, non pour notre plaisir.
12 février.
Jamais, non, jamais je ne deviendrai une femme sérieuse! Quand je pense à ce qui s’est passé aujourd’hui au cours, j’ai envie d’aller me jeter dans un couvent... sombre et humide!...
Mais M. Chambert est bien de moitié dans ma sottise.
Au lieu de nous faire, comme à l’ordinaire, une conférence, n’imagine-t-il pas de nous demander d’analyser devant lui, séance tenante, des morceaux de poésie qu’il venait de nous lire! C’était de Coppée, plusieurs scènes du _Passant_ et une autre fort dramatique de _Severo Torelli_.
Je baisse la tête sur mon cahier de notes, faisant semblant d’être très absorbée, tant je craignais qu’il ne m’interrogeât. Mais il s’adresse à Charlotte Verly.
Pauvre Charlotte! C’était terrible de répondre ainsi devant plus de cinquante personnes.
Aussi elle ne répondait rien. Lui essayait de la secourir.
--Voyons, mademoiselle, vous pensez certainement quelque chose des deux pièces de vers que vous venez d’entendre?
Elle (très bas et très rouge):
--Oh! oui, monsieur!
--Eh bien! mademoiselle, faites-nous part de vos impressions... Trouvez-vous qu’elles se ressemblent?
--Oh! non, monsieur!
--Quelle différence voyez-vous entre elles?... Prenons d’abord _Severo Torelli_, si vous voulez bien.
--C’est très beau, monsieur.
--En effet, c’est très beau... Mais il y a bien des choses qui sont belles, des statues, des étoffes, des églises, etc. Précisez davantage, je vous prie.
Sa voix devenait un peu impatiente; il avait absolument l’air de penser: «Quelle petite sotte!»
Elle, qui s’en apercevait, se troublait de plus en plus.
--Aimez-vous mieux, mademoiselle, me parler du _Passant_?... Voyons, ne vous imaginez pas que je vous demande une chose bien difficile... Dites tout simplement ce que vous pensez.
Je crois qu’elle ne pensait plus rien du tout... sinon que M. Chambert était insupportable...
J’avais bien le même avis; je craignais toujours qu’il ne songeât à moi...
--Le _Passant_... c’est très joli!...
--_Severo Torelli_ très beau!... Le _Passant_ très joli! J’aurais aimé une appréciation moins vague... Si l’une de ces demoiselles voulait bien vous aider?... Mlle de Marsay?
C’était trop fort! Mon cœur se met à battre vite dans ma poitrine, et, sans réfléchir, je m’écrie:
--Oh! monsieur, ce n’est pas la peine de rien me demander. Si vous m’interrogez avec cet air agacé, je ne pourrai jamais vous répondre!
Ma phrase n’était pas achevée que j’avais la conscience d’avoir dit une énormité! Et j’aurais voulu me voir à Pampelune, à Chandernagor, n’importe où!... pourvu que ce ne fût pas dans cette salle de cours, au milieu de ces cinquante personnes!... sous son regard à lui!
Il y eut d’abord un moment de stupeur; puis, comme une traînée électrique, un rire fou courut dans toute la salle.
Je me hasardai à le regarder... lui; il riait aussi, et si franchement que cela me mit un peu de baume dans l’âme... Son visage avait cette expression jeune et gaie que je lui avais vue chez Mme de Simiane. Il reprit son sérieux le premier et il dit à Charlotte:
--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir ainsi tourmentée... C’est moi qui ferai cette analyse que je vous demandais, en effet, d’une façon bien impromptue!
Il paraît qu’il l’a admirablement faite; mais je n’en ai rien entendu, bien que j’aie écrit des pages de notes pour cacher ma confusion.
Quelle idée il devait avoir de moi!... Et maman, qu’allait-elle dire?... Et cette histoire qui ne pouvait manquer de courir tout notre cercle!... Mon Dieu! mon Dieu!
Si encore il m’avait été possible de m’excuser!... Mais non! Je devais rester indifférente, tranquille à ma place.
A la sortie du cours, Charlotte s’est jetée à mon cou:
--Que vous avez été gentille de venir à mon aide! Quelle idée de m’interroger ainsi! Pour rien au monde, je ne lui aurais dit un mot... J’avais envie de le battre!
--Je n’ai pas été gentille du tout... C’est pour mon compte que j’ai répondu... et j’en suis même bien fâchée!
Toutes mes amies se sont écriées que je méritais beaucoup d’éloges pour ma bravoure... Mais j’étais au contraire bien honteuse d’avoir agi comme un bébé, moi une future femme sérieuse! et quand je désire tant qu’il m’estime...
Nous étions sous la grand’porte, miss Emely et moi, attendant la voiture qui s’approchait. Il pleuvait. Je ne pouvais pas ouvrir mon parapluie; tout allait mal dans ce jour néfaste.
A ce moment, apparaît M. Chambert qui sortait aussi. Il était tout près de moi, me saluant. Je ne sais quelle idée me vient; j’abandonne mon parapluie, et je lui dis très vite--sinon je me serais aperçue que j’oubliais les convenances et je n’aurais plus osé:
--Monsieur, j’ai été très peu polie! Ne m’en veuillez pas, je vous en prie! Si j’avais réfléchi, je vous aurais adressé une phrase beaucoup plus convenable.
Il s’est mis à rire gaiement, et a répété:
--Une phrase plus convenable, mais qui aurait voulu dire la même chose, n’est-ce pas?... J’avais donc l’air bien impatient?... non, agacé? J’en suis très fâché, je vous assure.
--Vous étiez détestable, ai-je répondu étourdiment.
Il avait toujours son beau sourire, à la fois brillant et sérieux:
--Alors, il me faut vous promettre de ne plus vous interroger?... Chaque fois que nous nous trouverons ensemble, il est écrit que vous obtiendrez de moi une promesse!...
Je ne sais pourquoi, j’ai été tout à coup si contente de voir qu’il se souvenait de notre rencontre chez Mme de Simiane.
--Il ne faut jamais nous interroger, c’est trop effrayant!... En dehors du cours, c’est différent. Je vous analyserai tout ce que vous voudrez...
Miss Emely, ne comprenant rien à cette conversation, écoutait, enveloppée dans son caoutchouc.
--Paulette, _here is the carriage_.
J’ai encore fait une tentative pour ouvrir mon parapluie. M. Chambert l’a vu et m’a dit respectueusement:
--Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous abriter jusqu’à votre voiture?
J’ai un peu incliné la tête en signe de consentement. Je n’osais pas parler, j’avais peur qu’il ne devinât à ma voix comme j’étais contente...
Malheureusement, le trottoir a été traversé trop vite; il me semblait si amusant de marcher ainsi à côté de lui, toute seule! Miss Emely trottinait près de moi.
Comme le coupé partait, je me suis penchée un peu; et il a répondu à mon petit signe de tête par un profond salut.
J’ai tout raconté à maman, aussitôt rentrée; j’aimais encore mieux que ce fût par moi qu’elle apprît l’histoire..., au moins, je pouvais présenter les choses d’une manière favorable à mes intérêts.
J’ai dû être bien éloquente; maman n’a pas semblé trop fâchée; elle m’a grondée pour la forme, mais elle était plutôt amusée, je le voyais bien.
Elle m’a dit:
--M. Chambert ne voudra plus vous faire de cours.
Je n’ai pas peur de cela... Mais quand donc serai-je une femme sérieuse?...
21 février.
Nous passons la soirée vendredi prochain chez Mme de Charmoy. Ce sera cordialement ennuyeux! Mais il n’y a pas moyen d’échapper à cette réunion.
Nous voyons beaucoup les de Charmoy à la campagne, car leur propriété des Varennes se trouve voisine de la nôtre. Et puis, si Mme de Charmoy est un peu... soporifique, son mari est un homme très agréable,--je répète l’opinion de papa et de maman--et aussi bien physiquement que sa femme l’est peu.
Il ne semble pas beaucoup se plaire dans son «home», il n’y est pas souvent.
L’été, quand on demande à la baronne ce que devient son mari, elle répond invariablement selon l’époque:
--Il visite ses terres... Ou bien: Il chasse...
A Paris, il est au Cercle.
Pourtant, tous les vendredis, il s’ennuie consciencieusement en famille et au milieu des invités de sa femme; une manière comme une autre de faire maigre!...
Il n’y a pas à s’illusionner, vendredi, nous ferons comme lui. Si seulement les Chambert pouvaient venir!
Oh! c’est que je les connais, les soirées de Mme de Charmoy!
Dans le salon, riche, correct et banal, les messieurs sont bien tranquilles, trop tranquilles: ils jouent au whist.
Parfois, une voix s’élève:
--Vous venez de faire un mauvais coup... Vous avez joué carreau... C’est le roi que vous auriez dû abattre...
Et puis, ils rentrent dans le silence; et, de nouveau, l’on dirait des automates perfectionnés qui se meuvent paisiblement dans la lumière rose des abat-jour.
Les dames sont assises autour de la table, travaillant,--ou tenant leur ouvrage,--en général, à de grandes tapisseries moyen âge aux couleurs passées, ou bien à des nappes d’autel destinées à une église de village.
Elles causent, comme elles travaillent, sans paraître s’intéresser beaucoup à ce qu’elles font. Elles parlent avec la même indifférence paisible et souriante: de toilettes, de littérature, d’art, de sermons, de politique. Et les propos s’échangent, toujours sur la même note endormante, douce comme une demi-teinte, qui vous donne l’envie de dire une grosse hérésie afin d’obliger tout ce monde nonchalant à s’indigner un peu.
Tout à coup, une dame demande, avec un sourire qui révèle indiscrètement combien cela lui est égal, «si l’une de ces demoiselles serait assez aimable pour faire un peu de musique»...
Louise et Claire, en jeunes filles bien élevées, vont s’asseoir au piano et jouent, avec conscience, une ouverture quelconque.
Un soir où je dînais chez Mme de Charmoy, elles ont entrepris celle de _Poète et Paysan_, qui a marché assez mal, car Louise, sans que l’on puisse savoir pour quoi, a été prise soudain d’une émotion terrible...
Elle avait bien tort de se troubler; personne n’écoutait... C’est seulement quand le piano s’est tu que tous les invités, n’entendant plus de bruit, se sont aperçus qu’on venait de leur jouer le morceau demandé.
Ils ont alors dit de confiance: «Très bien!... Charmant!! Vraiment, elles font des progrès extraordinaires! Une mesure!... Une sûreté de toucher!...» etc.
Mme de Charmoy rayonnait; son mari avait l’air moqueur; Claire et Louise, qui ne sont pas trop sottes, ne savaient que penser...
Un des joueurs s’est écrié tout à coup:
--Il y avait un bien joli passage... _la, la la_... Par malheur, il se trouvait que ces _la... la... la_ appartenaient à la _Mascotte_ et non à l’ouverture de _Poète et Paysan_.
Un demi-sourire discret a passé sur quelques lèvres; mais personne ne s’est autrement ému de l’enthousiasme de ce connaisseur.
On m’a demandé de chanter, ce qui m’a réveillée et eux aussi; mais pour un instant!...
Je n’avais pas fini depuis cinq minutes, que l’engourdissement général revenait à son niveau, la conversation reprenait son «train de sénateur». Et elle a continué à se traîner ainsi piteusement, entrecoupée par des silences pendant lesquels chacun cherchait--ou ne cherchait pas--ce qu’il pourrait bien dire.
Et pourtant, ces dames qui causaient ainsi sont des femmes passant pour intelligentes; qui lisent, qui reçoivent, qui suivent des cours avec leurs filles. Ah! pauvres nous!...
Heureusement, vendredi maman sera là! et elle a le génie de la conversation. Avec elle, je ne sais comment le miracle se fait, tout le monde a de l’esprit. Aussi ses mardis sont-ils très courus. Et c’est une bonne note d’y être reçu!...
Je ne comprends pas pourquoi M. Chambert n’y vient pas... Quoique maman ne me l’ait pas dit, je vois bien qu’il lui plaît...
Il va chez Mme de Charmoy, chez Mme de Simiane... Et avec nous, il se montre d’une réserve!... Quand je serais si heureuse de lui faire les honneurs de notre «home»!
S’il pouvait donc être vendredi chez les de Charmoy!
28 février.
Il y était! Et maman savait que nous devions l’y rencontrer, et elle ne m’en avait pas parlé!...
Aussi, j’ai passé une soirée délicieuse.
Tous les Chambert, excepté l’aide de camp, étaient présents, M. Raoul et sa femme, _notre_ M. Chambert et le vieux père savant.
C’est un grand vieillard maigre, avec un profil découpé comme celui d’une médaille; des cheveux blancs qui découvrent un front large, lumineux; et des yeux tout à la fois vifs et profonds pareils à ceux de M. Michel...
Ce bon vieux monsieur a été très aimable pour moi. Il avait salué maman et causait avec elle. Tandis que j’embrassais Jeanne et Suzanne, que je serrais la main de Thérèse, je l’entends dire à papa:
--Je serais très heureux de connaître mademoiselle votre fille, car je la connais beaucoup de réputation.
Je pense tout de suite que M. Chambert lui a raconté la scène du cours et je me sens devenir rouge.
Papa s’avance:
--Voici ma fille, commence-t-il.
Mais M. Chambert l’interrompt.
--Du tout, du tout... C’est moi qui désire être présenté à mademoiselle.
--Un bien grand honneur pour cette fillette, répond papa.
Et, se tournant vers moi:
--Paule, je te présente M. le docteur Chambert, qui, par ses découvertes scientifiques...
M. Chambert ne le laisse pas achever.
--N’ajoutez rien, je vous prie. Mon titre de docteur est celui auquel je tiens le plus... Voulez-vous, mademoiselle, me donner la main?
Certes oui, je voulais bien, il avait une si bonne figure!