Part 15
--Plein de lui-même! Oh! oui, maman, ai-je interrompu, incapable d’en écouter davantage. Il est si ennuyeux!... Il n’a une conversation possible que lorsqu’il parle de ses succès à la chasse ou du prince de Galles!...
--Eh bien, ma Paulette, tu lui enseigneras comment on cause d’une façon intéressante à ton gré.
--Alors, maman, c’est toute une éducation à faire. Il ne sait pas danser, il faut que je le lui apprenne; il ne sait pas causer, il faut que je le lui apprenne!... Ce n’est plus un mari que vous me donnez, c’est un élève...
Et je me suis penchée suppliante vers maman:
--Autrefois, vous répétiez toujours que j’aurais besoin d’un mari très sage!... Je vous en supplie, donnez-moi M. Chambert!... J’ai tellement confiance en lui!... Lui seul me rendra tout à fait raisonnable!...
Les larmes m’ont empêchée de continuer. Maman paraissait toujours perplexe.
--Je ne comprends plus rien à tout cela. Mme de Rouvres sort d’ici. Elle me dit que son fils est fort épris, que toi-même, au _Vernissage_, as été charmante pour lui! Et maintenant...
--Oh! maman, laissez-le en être pour son espérance... Je n’ai pas été charmante pour lui, je l’ai simplement salué avec un sourire aimable parce que j’étais contente de savoir que M. Chambert n’était pas fiancé à Mlle d’Alvaro...
J’ai craint tout à coup que maman ne me demande comment je l’avais appris. Mais elle était trop préoccupée pour y songer. Elle a murmuré seulement comme à elle-même:
--M. Chambert! Toujours M. Chambert!... Certes, il y a peu d’hommes que j’estime autant...
Elle s’est tue encore... J’écoutais de toute mon âme, espérant un peu; mais elle a repris à haute voix:
--Enfin, mon enfant, M. Chambert ne pense peut-être pas le moins du monde à toi... Nous ne pouvons cependant aller lui adresser une demande en mariage!
--Oh! non, ai-je dit, sortant la tête de mon mouchoir; je ne le voudrais pas! Mais si vous le faisiez interroger sans avoir l’air de rien par Mme de Simiane?
Il me venait étonnamment d’idées depuis que je voyais maman s’adoucir un peu.
--Je vous en supplie, demandez à Mme de Simiane... Je le sens bien, jamais, tant que je ne serai pas sûre qu’il ne songe pas à moi, je ne pourrai accepter un autre mariage!
Maman ne répondait rien. Elle était si absorbée qu’elle n’entendait même pas Patrice galoper dans la serre, en criant: «Maman!» sur l’air de _Marlborough_.
J’avais une frayeur terrible d’en être pour mes frais d’éloquence.
A la fin, elle m’a dit pensivement:
--Nous tâcherons que tu sois heureuse, ma Paulette; calme-toi... Mais n’oublie pas qu’en ce monde, ma chérie, il faut toujours regarder les choses, non pas seulement avec les yeux de l’imagination, mais aussi avec ceux de la raison.
Maman disait cela facilement, du haut de sa sagesse de mère; mais moi!... Je ne pouvais pas le penser!
Elle ne semblait plus trop fâchée. Pourtant, je crois qu’au fond du cœur, elle regrettait bien de m’avoir conduite au cours.
Ce n’est certes pas moi qui lui avais demandé de m’y envoyer!
11 mai.
Ah! quelle semaine! Papa est grave. Maman, nerveuse. Geneviève, toujours raisonnable. Patrice, subissant l’influence générale, devient presque tranquille... et moi, je suis malheureuse! Pauvre moi qui déteste tant l’indécision!
J’ai tout raconté à Jeanne et à Suzanne, et je leur ai bien dit qu’avant l’explication de mercredi, je ne me doutais pas à quel point je tenais à _lui_...
Jeanne est pleine d’une confiance superbe:
--Ne te tourmente donc pas, Paulette; il ne demande pas mieux que de t’épouser, seulement il n’ose pas le dire, parce qu’il est trop discret... On parle sans cesse de ton mariage avec tel ou tel grand personnage!... Georges m’a raconté qu’hier soir encore, chez lady Oakburn, on te fiançait au comte de Luninges. M. Chambert causait en ce moment avec je ne sais quel homme célèbre; dès qu’il a entendu ton nom, il s’est arrêté brusquement, et Georges prétend que, s’il l’avait pu, il aurait pulvérisé la dame qui te mariait ainsi.
Jeanne est une personne bien sensée, en général... Combien je voudrais que cette fois, elle eût raison encore! Il me semblerait si dur d’être obligée de l’oublier, _lui_! Car certainement, s’il ne se soucie pas de moi, je ferai tout mon possible pour arriver à ne plus penser à lui, jamais! Je trouve trop ridicule une femme éprise d’un homme qui ne songe pas à elle!
Alors, j’épouserai M. de Rouvres; autant lui qu’un autre, après tout!
Nous serons extrêmement riches. Comme, par bonheur, il se passionne pour la chasse et les courses, j’espère qu’il ira beaucoup--sans moi!--Son Cercle l’occupera aussi... Et puis, je l’engagerai souvent à se rendre auprès du prince de Galles pour se distraire; et pendant qu’il goûtera aux grandeurs, peut-être la pensée lui viendra-t-elle de se faire attacher à la personne de Mgr le duc d’Orléans.
De cette façon, je ne l’aurai pas trop!
Moi, je serai marquise! je me livrerai à de longues séances chez les couturiers! Je m’arrangerai pour avoir à faire une douzaine de visites par jour, et le tour du Bois, les expositions, les magasins aidant, les journées passeront... Je me lancerai au plus fort du tourbillon pour oublier que j’avais rêvé une autre vie!... Je serai frivole, coquette, inutile; je me contenterai d’être une femme à la mode, ne pouvant être une femme heureuse!
Mais au moins, puisque je serai mariée, je pourrai enfin lire ses ouvrages, à _lui_; ce sera une compensation,--si faible!
Je me répétais toutes ces choses, hier soir, regardant les nuages qui couraient vite dans le ciel. Papa, seul dans le salon, tenait un journal; mais il ne lisait pas, car je voyais toujours la même page sous son regard. Tout à coup, il m’a appelée:
--Paule!
Je suis venue, j’ai pris un petit pliant, et je me suis assise tout près de lui. Il caressait mes cheveux sans rien dire, tandis que je restais immobile, les mains croisées sur mes genoux, ayant peur de ce qu’il pensait...
Au bout d’un instant, il a commencé, et sa voix était pleine de tendresse:
--Alors, ma petite Paule veut avoir un mari sage pour elle et pour lui?
--Oh! oui, papa! ai-je murmuré.
--Et ce pauvre marquis de Rouvres qui était si épris...
J’ai mis mes bras autour du cou de papa.
--Ne vous tourmentez pas pour lui. Je suis sûre qu’il se consolera... Il chassera huit jours de suite; et après, il sera incapable de regretter quelque chose, à commencer par moi!
--Chut, Paulette! a dit papa, tu ne dois pas parler ainsi!
Je me suis tue volontiers. Mes craintes devenaient moins vives, car je sentais que, malgré tout, papa était bien disposé pour moi; il me fallait absolument le gagner à ma cause!
Avec maman, je ne peux jamais bien m’expliquer; nous sommes très vives toutes les deux; comme elle est la mère, je dois la laisser parler, et ensuite elle ne me donne pas le temps de lui répondre... Tandis qu’avec papa, c’est moi qui parle...
La nuit tombait toute grise.
Nous étions toujours seuls dans le salon... J’ai appuyé ma tête sur son épaule et je lui ai dit bien bas:
--Est-ce que vous trouvez ridicule, papa, que je désire épouser M. Chambert?
--Ridicule?... Oh! non, mon enfant, M. Chambert est un homme d’une intelligence remarquable, et, ce qui vaut mieux encore, un homme de grand cœur.
J’ai fermé les yeux pour mieux savourer cette joie d’entendre parler ainsi de lui... Et puis, j’ai repris toujours bas:
--Une honnête femme, n’est-ce pas, est celle qui aime son mari?
Papa était si surpris de ma question qu’il m’a répondu simplement:
--Oui, mon enfant.
Je me suis soulevée et l’ai regardé bien en face.
--Eh bien! papa, je n’épouserai pas M. de Rouvres, car je veux être une honnête femme!... Je veux estimer mon mari, avoir confiance en lui, sentir qu’il m’est supérieur, afin qu’il me garde contre moi-même... Je ne veux pas craindre en l’épousant de rencontrer ensuite un homme qui me plaise plus que lui!...
Je me suis arrêtée hors d’haleine.
La nuit était presque entièrement venue; mais je sentais sur moi le regard de papa, son beau regard loyal...
Il a murmuré comme se parlant à lui-même:
--Qui aurait cru qu’il y avait tant de sagesse dans cette petite tête?
Et il m’a attirée tout contre lui.
J’étais si bien là, avec cette chère espérance qui me montait au cœur... Et j’aurais voulu rester encore longtemps dans ce silence qui me laissait faire toutes sortes de rêves doux et bons!...
Mais au bout d’un instant, papa m’a dit:
--Si pourtant ce mariage n’était pas possible, Paulette, tu serais raisonnable?
J’ai relevé la tête.
--Oui, papa, je serais... je serais très malheureuse!
Le domestique entrait avec les lampes; je me suis sauvée bien vite... Mais je me sentais moins tourmentée: papa prend mon parti!...
15 mai.
Je m’habillais pour le dîner. Anna est venue me dire que maman me demandait.
Je n’ai pas été longue pour aller la trouver. Elle ôtait son chapeau. Aussitôt que je suis entrée, elle a renvoyé la femme de chambre; et puis elle a commencé:
--Je reviens de chez Mme de Simiane, Paule; elle a vu M. Chambert.
J’aurais dû être rassurée par le bon sourire de maman; mais c’était plus fort que moi!... je suis devenue toute blanche, si blanche qu’elle a eu peur:
--Paule, ma chérie! ne te trouble pas ainsi! Je t’apporte de bonnes nouvelles!
--De bonnes nouvelles?... Oh! maman, dites, dites-moi tout!
Je n’étais plus pâle, au contraire; je sentais mon sang courir très vite dans mes veines; et la chambre me semblait pleine de soleil.
Alors, maman m’a tout raconté.
M. Michel dînait lundi chez Mme de Simiane. D’une façon bien naturelle, elle s’est arrangée, dans la soirée, pour avoir un moment de tête-à-tête avec lui, et a mis la conversation sur moi, me critiquant un peu... (chère Mme de Simiane, qu’elle était bonne!) pour savoir ce qu’il répondrait...
Alors, il m’a défendue si bien, avec tant de chaleur, que Mme de Simiane, qui voyait ce qu’elle désirait, lui a dit soudain avec sa franchise terrible:
--Mais, mon cher ami, vous êtes amoureux de cette enfant!!... Pourquoi ne la demandez-vous pas?...
Il se défendait, répondant par des phrases vagues; et puis, brusquement, comme elle insistait, il lui a avoué qu’elle avait deviné juste, que bien des fois, cet hiver, il avait fait ce rêve...--Ce «rêve», quel joli mot!... Éveillé, on rêve seulement aux choses que l’on désire...
Mais il savait bien, a-t-il ajouté, qu’il souhaitait là une chose impossible! Il comprenait que papa et maman eussent le désir d’un brillant mariage pour moi... D’ailleurs, lui-même ne voulait pas abuser de la confiance qu’on lui avait montrée en nous laissant suivre ses conférences... Et il aimait mieux partir afin de s’ôter la tentation de faire une demande inutile qui nous séparerait complètement... etc., etc.
Mon Dieu! Comment un homme d’esprit peut-il dire tant de sottises!...
Heureusement, je ne l’entendais pas, car j’aurais eu bien peur qu’il ne refusât jusqu’au bout.
Mme de Simiane, le voyant si résolu, lui a demandé tout à coup si ce n’était pas mon propre bonheur qu’il renonçait à faire... Il a un peu hésité... Et ensuite, n’a-t-il pas répondu qu’il serait coupable de profiter d’un enthousiasme de jeune fille! car il savait bien qu’en réalité je le considérais seulement comme un ami, un vieil ami, a-t-il répété.
Oh! comme il avait retenu cette phrase que j’avais dite sans réfléchir, sans y attacher d’importance, pour mieux exprimer toute la confiance qu’il m’inspirait! Et c’était bien mal à lui de parler de la sorte, de m’accuser d’être enthousiaste, quand, au contraire, je m’efforce sans cesse d’être raisonnable, posée, calme!...
Enfin, Mme de Simiane, électrisée par la résistance, a dû être bien éloquente, car elle a triomphé de toutes les objections:
--Et, m’a dit maman, avec un sourire de tendresse comme les mères savent en trouver..., si tu veux toujours...
Ah! si je voulais!!!...
J’avais écouté haletante, incapable de trouver un mot pour questionner; mais quand maman m’a parlé ainsi, j’ai retrouvé toute ma voix pour lui crier:
--Oh! que vous êtes bonne, maman! Oh! oui!... je veux!...
J’ai écrit à Jeanne et à Suzanne tout de suite. Mon bonheur m’étouffait; je ne pouvais le garder pour moi seule.
17 mai.
_Il_ est en bas, avec maman et papa! Je l’ai entendu arriver, et je ne puis plus rester en place.
Pour passer le temps, je suis allée dans la chambre des enfants.
J’ai dû ouvrir la porte d’un coup bien nerveux, car Geneviève, plongée dans ses tricots, m’a regardée tout effarée:
--Comme tu as un air extraordinaire! s’est-elle écriée.
Patrice, qui attelait ensemble un lion et un âne, les a quittés pour venir m’examiner:
--Elle n’a pas du tout une figure drôle, Gina. Elle est très jolie, seulement, et ses yeux sont tout brillants comme des étoiles!
Jamais je n’ai reçu un compliment qui m’ait fait tant de plaisir. Ah! j’aurais voulu être dix fois plus jolie, pour qu’il me trouvât bien... _lui_!
J’avais mis ma petite robe grise du _Vernissage_ parce que tout le monde dit qu’elle me va parfaitement; mais il me semblait que mes cheveux ne faisaient pas bien comme à l’ordinaire...
Pour remercier Patrice, j’ai fini d’atteler le lion et l’âne qui ne voulaient absolument pas se laisser attacher, et je suis revenue dans ma chambre.
Maintenant, j’essaye d’écrire; mais je ne sais pas ce que je mets... Que peuvent-ils dire tous en bas?...
On monte!... Maman m’envoie chercher, j’en suis sûre!...
Mon Dieu!... Mon Dieu!...
17 mai, 11 heures du soir.
Je suis entrée... Ils étaient là tous les trois, ma man, papa, et _lui_... Michel!
En me voyant, ils se sont levés, et maman lui a dit:
--Alors, voilà l’enfant que nous allons vous confier...
Sa belle voix toujours pleine était comme assourdie.
_Lui_ avait fait un mouvement pour venir à moi; mais il s’est arrêté parce que je demeurais immobile.
J’étais tout à coup si saisie de penser que toute ma vie se décidait en ce moment, qu’il n’est arrivé sur mes lèvres qu’un stupide: «Bonjour, monsieur!»
Il avait l’air aussi troublé que moi.
Maman a jeté un coup d’œil à papa et a murmuré:
--Laissons-les seuls!
Et ils sont sortis sans que j’aie pensé à faire un mouvement pour les retenir...
Le bruit de la porte qui se fermait m’a réveillée. Nous étions restés près de la fenêtre, à côté des grands vases pleins de lilas rosé,... _lui_ me regardant sans me parler, comme s’il craignait de m’effrayer... Mais ses yeux avaient une telle expression de tendresse que, tout à coup, il m’a semblé qu’un grand souffle de joie passait sur moi, m’enveloppant tout entière... Mon cœur s’est mis à battre si fort qu’il me faisait mal, et c’était un mal délicieux...
Je n’avais plus peur; j’ai osé parler.
--Je craignais tant d’apprendre que vous ne vouliez pas de moi!
--Que je ne veuille pas de vous!... ô mon enfant chérie!...
Il avait dit ces mots presque bas, avec un accent que je ne lui avais jamais entendu, tout à la fois si vibrant et si doux que les larmes me sont montées aux yeux, et ont commencé à tomber comme une pluie d’orage.
J’étais un peu fâchée de pleurer, car je pensais, que je devais être laide ainsi!... Je voulais prendre, au moins, mon mouchoir pour me cacher, et je me suis aperçue alors qu’il tenait mes deux mains dans les siennes... Je les ai bien vite dégagées.
Il me demandait d’une voix suppliante ce que j’avais; mais je ne pouvais pas lui répondre... Enfin, j’ai fini par murmurer:
--Je suis trop contente!... N’ayez pas l’air si bon, c’est ce qui me fait pleurer!...
Je ne le voyais pas, car j’étais occupée à tamponner mon mouchoir sur ma figure; mais j’ai senti que ma réponse l’avait rassuré, et il m’a demandé:
--Il vaut mieux alors que j’aie l’air impatienté comme ce certain jour...
Il n’a pu achever; je m’étais mise à rire de tout mon cœur au souvenir de ce fameux jour qui, maintenant, me paraissait loin... si loin!!
Mes larmes étaient séchées. Mais je lui ai recommandé de ne pas me regarder encore, parce que je ne devais pas être bonne à voir; et j’ai continué:
--C’est pourtant moi qui vous ai demandé en mariage! en dehors de toutes les règles!...
Il a repris mes mains et m’a tout doucement attirée vers lui.
Oh! comme cela était divinement bon de sentir qu’il me donnait toute sa vie!... Il me semblait qu’auprès de lui, aucun malheur ne saurait m’atteindre...
--Je ne pouvais pas espérer que la petite Paulette voudrait bien se laisser aimer par le «détestable» M. Chambert!...
--Et vous m’auriez laissée épouser M. de Rouvres ou n’importe quel autre!... Et ensuite, vous seriez venu me faire des visites de cérémonie, dans les grandes circonstances, n’est-ce pas?...
Malgré moi, ma voix tremblait; et je n’osais pas faire un mouvement, car je croyais être dans un rêve délicieux et j’avais peur de me réveiller!
--Si vous aviez épousé M. de Rouvres, jamais je ne vous aurais revue, parce que...
Il s’est arrêté un peu... et puis, tout bas, pour moi seule, il a achevé:
--... Parce que je vous aimais follement, Paulette!
Oh! j’étais trop heureuse!!... J’ai levé la tête, cherchant son regard... et j’ai rencontré les yeux, les yeux bleus, qui m’ont prise le premier jour où je les ai vus, là-bas au cours, et qui brillaient, comme s’ils étaient pleins de larmes!...
Et j’aurais voulu rester toujours ainsi à me sentir aimée par lui, mon maître, qui allait être mon mari!
Est-ce que c’était possible, un pareil bonheur?...
Je me rappelle vaguement qu’il m’a demandé les violettes que je portais à ma ceinture...
Ah! ce n’étaient pas seulement les fleurs que je lui donnais!... mais encore la folle petite Paulette, et aussi la sage Paule de l’avenir:
Car je ne peux pas manquer de devenir enfin une femme sérieuse, une femme de devoir! avec lui!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maman est rentrée. On causait; moi aussi, je parlais, mais sans savoir ce que je disais, car j’entendais toujours sa voix me murmurer:
«Paulette, je vous aime follement!...»
... Ce soir, il est encore venu m’apporter une vraie botte de fleurs, «en échange de mes violettes», m’a-t-il dit, avec cet accent qui me fait battre le cœur.
Et maintenant, je suis toute seule à écrire dans ma chambre. Maman m’a recommandé de dormir; mais je ne peux pas!
Il fait une si admirable nuit, lumineuse, et veloutée, pleine d’étoiles... Et _ses_ roses, les premières fleurs qu’il m’ait données, sont là tout près de moi et sentent si bon!
Je suis presque honteuse de mon bonheur en pensant qu’à cette heure, pendant que j’écris, il y a de pauvres gens qui souffrent!... Je voudrais pouvoir donner de la joie à tous les malheureux qui sont sur la terre; et je suis sûre que Michel pense comme moi!...
Papa est rayonnant. Geneviève et Patrice aussi.--Patrice, sans savoir au juste pourquoi!--Miss Emely ne cesse de me répéter:
--Oh! _my dear, dear child!_
Et rien de plus...
Maman, ce soir, en m’embrassant, m’a demandé:
--Ma Paulette est contente, alors?
Je me suis jetée à son cou pour toute réponse, lui disant mon meilleur merci...
Demain _il_ viendra, de très bonne heure, il me l’a promis...
Je vais essayer de dormir pour que ce demain arrive plus vite.
Mon Dieu! que nous allons être heureux!!...
FIN
PARIS TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie RUE GARANCIÈRE, 8.