Part 9
Quand le trio fut parti, madame Varèze rentra lentement dans sa chambre et d’abord y fit quelques pas, allant machinalement d’un meuble à l’autre, puis elle se laissa tomber sur un fauteuil. Morne, les yeux ternis, elle semblait terrassée par un accablement profond, saisie par un sentiment horrible de néant et de désespérance. Elle avait été frappée, comme d’une révélation nouvelle, du facile acquiescement d’Odette à la quitter. Cette solitude de quelques heures lui sembla tout à coup l’emblème de ce qui l’attendait. Qu’était la vie? Pourquoi vivait-elle, pourquoi aimait-elle? Odette, son idole, le centre de ses pensées, lui échapperait. Odette aurait sa vie indépendante, et elle, la mère, ne serait plus qu’un accessoire.
Son père l’aimait sûrement, et cependant, même sur ce cœur dont elle aurait voulu faire son appui, elle ne pouvait l’emporter contre l’influence d’une femme étrangère... Son fils?... Il promettait de l’aimer toujours... mais il deviendrait un homme, la vie le prendrait aussi... Lui, l’ami retrouvé, celui qui un moment avait été le rêve d’avenir, perdu, plus encore que les autres.
Et alors, à quoi bon?
Une lassitude absolue l’anéantissait, l’écrasait. Elle s’étonnait du plaisir qu’elle avait pris si longtemps aux choses frivoles... Elle éprouvait un profond dégoût de tout; elle aurait voulu rester toujours là, inerte et silencieuse, sans que personne lui demandât rien...
Et elle demeura longtemps, le front penché, sans larmes, presque sans vie... Puis, peu à peu, devant ses yeux flotta une image d’abord indécise, ensuite allant se précisant... Elle vit, délaissé et accablé, l’ami solitaire et malade, sans une tendresse près de lui, et elle en eut une compassion infinie... Avec la pitié, un peu de chaleur lui monta à l’âme; elle pensa que malgré tout elle pourrait lui faire quelque bien encore. Son cœur, qui lui avait paru de cendre, retrouva quelques étincelles; de longs soupirs s’échappèrent de ses lèvres, soupirs qui ressemblaient à des sanglots, et la vie, la vie douloureuse et puissante, reprit possession de son être.
XXVI
M. Despasse avait volontiers accédé au désir exprimé par madame Varèze qu’il allât voir d’Estanger dont on continuait à être sans nouvelles. Madame Varèze n’était pas sans inquiétude, ayant en particulier interrogé Désiré.
--Oui, le valet de chambre de M. d’Estanger paraissait trouver son maître vraiment souffrant.
--Est-ce qu’il s’est expliqué?
--Non, madame, mais il a hoché la tête et a dit que ce pauvre monsieur n’était pas fort.
--Eh bien! grand-père, demanda Odette lorsque M. Despasse parut après sa visite rue d’Aumale, comment va-t-il?
--Pas trop bien, avoua M. Despasse.
Et ne se croyant pas tenu aux ménagements vis-à-vis de sa petite fille, il ajouta en faisant la moue:
--Je crois qu’il file un mauvais coton. Ils disent que c’est la grippe; on habille toutes les maladies de ce nom maintenant, c’est commode.
Odette le regarda comme effarée.
--Père, tu es toujours pessimiste sur les santés, intervint vivement madame Varèze; tout le monde n’est pas aussi robuste que toi.
Il lui répondit:
--Du reste, tu jugeras: d’Estanger te prie instamment de venir le voir; il a l’air d’y tenir beaucoup.
--Tu iras, maman, commanda presque Odette.
--Mais oui, j’irai; nous allons le soigner, ce pauvre ami.
Et elle sourit à sa fille.
--Ma foi, il me paraît en avoir besoin. Vrai, il m’a fait pitié, continua M. Despasse. Je ne comprends pas pourquoi il est renfermé dans une espèce de solitude; ce garçon qui connaissait tant de monde ne voit plus personne. Je lui ai offert de venir souvent, mais il a refusé: il prétend que les visites le fatiguent, mais il tient à la tienne, Louise.
--Il l’aura. Je crois que c’est surtout le moral qui est malade.
M. Despasse ne contredit pas; il trouvait que c’était assez parlé de d’Estanger et porta la conversation sur un autre sujet. Madame Varèze s’efforçait de répondre à son père avec son animation habituelle; Odette s’était éclipsée sans mot dire, ce qui était assez dans ses habitudes. M. Despasse avait été, le jour même, sérieusement contrarié dans ses sentiments tendres, et en ces occurrences il aimait à venir se réconforter auprès de sa fille. Elle devinait d’instinct et s’efforçait de le rasséréner, se montrant encore plus douce et affectueuse que de coutume vis-à-vis de son père. Il la regarda avec complaisance et lui dit:
--Vois-tu, ma petite, rien après tout ne vaut la famille; un malheureux comme d’Estanger qui n’a ni femme ni enfant, est bien à plaindre quand il est malade.
Et par un retour sur lui-même:
--Il faudra bientôt que je t’apporte ton vieux père à soigner.
--A aimer, père, tu veux dire, le plus tôt sera le mieux.
--Nous en causerons, ma petite.
--Quand tu voudras, père. Tu sais que je ne désire rien de plus; moi aussi je me fais vieille, Odette s’en ira, nous resterons tous les deux.
--Nous serons joliment bien! répondit M. Despasse, le cœur débordant d’un contentement égoïste.
Madame Varèze sourit. Évidemment ni les uns ni les autres ne lui reconnaissaient le droit d’une vie à elle: c’était sa destinée, elle n’avait qu’à s’y soumettre; elle agirait pour la paix du jour présent, sans penser au lendemain.
Le cœur de madame Varèze battait très fort quand elle sonna à la porte de d’Estanger. Elle l’avait averti de l’heure de sa visite, et on ne la fit pas attendre une seconde. Avant de se rendre compte de ce qui arrivait, elle était à son côté, lui tenant la main. Le domestique avait avancé un fauteuil près de la chaise longue où le malade était étendu, et, fermant doucement les portes, s’était retiré.
--Cela ne va donc pas, pauvre ami? dit gaiement madame Varèze. Mais c’est tout à fait vilain.
Il était très pâle; la ride verticale entre ses yeux s’était creusée, et une expression d’angoisse intermittente contractait son visage.
--Non, dit-il; j’ai le cœur malade, je le sais depuis longtemps, mais la crise arrive plus tôt que je ne croyais.
--Vous me paraissez très déraisonnable; il faut avoir la volonté de se guérir. Comme vous êtes bien ici avec tout le printemps dans votre petit jardin!
La fenêtre était ouverte; une brise douce d’avril entrait; le gazon était d’un vert tendre; une corbeille de giroflées exhalait dans l’air son parfum pénétrant; quelques peupliers, aux jeunes feuilles dorées, frémissaient doucement, et tout proche de la fenêtre un marronnier avec ses bouquets naissants jetait son ombre légère; le merle familier du lieu sautillait sur la pelouse; une odeur d’espérance semblait s’élever du jardin.
D’Estanger regarda tristement au dehors; puis ses yeux ardents, se faisant amoureux, se retournèrent vers une grande photographie de Marguerite placée près de lui.
--C’est elle que je veux, dit-il.
Madame Varèze ne répondit que par une caresse fraternelle sur la main amaigrie. D’Estanger la regarda avec une intensité nouvelle.
--Je n’ai d’espoir qu’en vous, dit-il.
--En moi! Que puis-je faire?
Il hésita un moment, puis avec une effrayante vivacité:
--Allez lui dire que je veux la voir.
--Comment voulez-vous? Mon ami, réfléchissez.
--J’ai réfléchi: on a le temps quand on ne dort pas, et qu’on pense tout le jour et toute la nuit. Il faut que je voie Marguerite, elle est ma femme, je guérirai si je la vois. Je ne peux pas lui écrire directement; mais vous êtes son amie, vous êtes libre d’aller la trouver, de la supplier d’avoir pitié de moi, au nom de notre fille. Yvonne lui ordonnerait sûrement de venir au secours de son père. Je sens que vous avez de l’amitié pour moi, vous ferez ce que je vous demande; dites que vous le ferez.
--Mon ami, je ne refuse pas; commencez seulement par être raisonnable. Dans quelques jours vous irez mieux, nous recauserons de tout ceci... Et puis, tenez, je serai franche avec vous: j’ai vu Marguerite dernièrement.
--Vous l’avez vue?
--Oui, elle est venue me faire une visite: elle paraît heureuse... Croyez-vous que vous ayez le droit?... Et si vous l’aimez encore, ne serait-il pas plus généreux de lui épargner un chagrin?... Et puis il y a si longtemps que vous ne vous êtes rencontrés!... Vous pensez à la Marguerite d’autrefois.
--C’est la même.
--Non, soyez-en sûr.
--Je le sais. Écoutez, je vous crois incapable d’une trahison.
--Certes!
Elle mit un tel accent dans ces paroles, qu’il lui dit:
--Ah! si toutes les femmes vous ressemblaient!
Et avec une franchise cruelle, il ajouta:
--Je me suis dit, depuis que je suis ici, que si j’avais pu vous aimer, la vie serait redevenue douce pour moi. J’ai essayé, mais je ne peux pas; j’aime Marguerite.
--On n’est pas maître de son cœur, dit-elle gravement, mais vous avez raison de compter sur mon dévouement.
Avec un geste câlin, il lui baisa l’une après l’autre les deux mains, et, continuant à les tenir entre les siennes:
--Je vais vous confier mon secret.
--Faites, en toute sécurité.
Et il lui raconta sa rencontre avec Marguerite. Il parlait très bas, mais avec une ardeur passionnée.
--Croyez-vous qu’elle aussi ne voudrait pas me revoir, si je dois mourir?
--Vous ne mourrez pas.
--Peut-être non, si je la vois; si je ne la vois pas, je mourrai sûrement. Vous n’imaginez pas ce qu’est ma torture. Quand je songe qu’elle existe, qu’elle m’aime encore, car, entendez-vous? elle m’aime, et nous sommes séparés!...
Il étouffait en parlant; il renversa un peu la tête. Madame Varèze vit le flacon d’éther à portée de lui et lui en fit respirer.
--J’irai, dit-elle, les dents serrées.
Il haletait en respirant, mais ses paupières se relevèrent, et une joie triomphante étincela dans ses yeux.
--Elle viendra, murmura-t-il très bas.
--Calmez-vous; vous vous faites beaucoup de mal.
--Je suis très calme, très calme... Ne partez pas encore.
--Non, mais taisez-vous.
Elle avait pris un léger écran et en éventait doucement le visage du malade. Il sourit, et une jeunesse charmante reparut sur son front.
XXVII
Lorsque madame Varèze se retrouva seule dans la rue paisible, elle marcha d’abord sans but, sans se demander où elle allait. Instinctivement elle tournait le dos au chemin qui l’aurait conduite chez elle; il lui fallait réfléchir en liberté; une promesse lui avait été arrachée: comment la tiendrait-elle?
Une voiture à vide passait, elle l’appela et y monta. Le cocher attendait qu’elle donnât une adresse. A la fin, elle dit:
--Rue de Prony; je ne sais pas le numéro, je vous arrêterai.
Elle réfléchit qu’elle serait toujours libre de changer d’itinéraire, ou de ne pas descendre si le cœur lui manquait.
Elle avait promis.
Elle baissa un store, s’enfonça dans la voiture, et enfin ferma les yeux pour mieux s’isoler. Elle voyait le regard suppliant d’Albert s’arrêter vers elle: pouvait-elle lui refuser? Ah! s’il avait pu l’aimer, elle, quel bonheur pour tous deux! Elle eut la vision douloureuse de ce qui aurait pu être, de cette vie d’amour qui rassasie l’âme, qu’elle n’avait pas connue, qu’elle ne connaîtrait jamais... l’heure était passée. Un frisson la secoua, et les larmes qui voulaient couler jaillirent enfin de ses yeux. Pendant quelques minutes, elle pleura éperdument sur elle-même, puis se souvint qu’il fallait songer à lui.
Elle tremblait à l’idée de la mission qu’elle avait acceptée; épouvantée, elle se demandait si elle avait le droit d’aller à Marguerite. Elle se rassura en se disant que Marguerite, en somme, resterait absolument maîtresse d’agir selon sa libre volonté; elle n’allait pas vers elle pour l’influencer, ni pour la supplier, mais seulement pour lui répéter un message... Et après tout, Albert avait été son mari, son vrai mari. Même pour madame Varèze, Lesquen ne paraissait qu’un remplaçant, quelqu’un à qui les circonstances avaient permis d’usurper des droits qui réellement appartenaient à un autre. Madame Varèze se souvenait des anciens jours d’intimité avec le ménage d’Estanger; elle revoyait à Paramé d’Estanger assis sur le pied du lit où Marguerite était restée couchée tout un jour avec la migraine; elle se rappela tant de détails intimes de leur vie commune. Oui... il avait le droit de l’appeler! N’était-elle pas comme une partie de lui-même?
La voiture marchait, on traversait le Parc Monceau; il était cinq heures et demie. Sans doute, elle ne trouverait pas Marguerite, mais elle tenterait. Il lui semblait que si elle remettait, il lui serait impossible de revenir.
Vers le milieu de la rue, le cocher se retourna et frappa au carreau pour lui demander le numéro; elle mit la tête à la portière et le lui donna. Deux minutes après la voiture s’arrêta.
--Je crois que madame Lesquen y est, répondit la concierge.
Elle monta lentement, ne voulut pas prendre l’ascenseur afin de se donner plus de temps, se reposa longuement à chaque palier, et enfin sonna.
Elle demanda madame Lesquen et entra résolument dans l’antichambre.
Le domestique était hésitant, «il n’était pas sûr que madame Lesquen fût là; il irait voir.»
--Portez ma carte, je vous prie, dit madame Varèze.
Le valet de chambre s’éloigna.
Restée seule, madame Varèze regarda avec malaise autour d’elle: il y avait là, bien apparents, deux chapeaux et un paletot de Lesquen; sur la table des lettres à son adresse, et sous cette table était rangée une petite charrette d’enfant... Quel droit Albert avait-il sur celle qui était la femme d’un autre, la mère d’un enfant qui ne lui était rien?
Le domestique revint: «Madame était bien fâchée, mais elle était en train de s’habiller pour aller dîner à Versailles; il lui était impossible de recevoir.»
Le premier sentiment de madame Varèze fut d’allégement; mais elle le domina. Revenir serait pire encore... Elle s’approcha de la table, détacha une feuille du bloc qui s’y trouvait, prit un crayon et se mit à écrire.
--Pouvez-vous me donner une enveloppe?
--Tout de suite, madame.
Et ouvrant la porte du cabinet du docteur, le domestique alla y prendre ce qu’elle demandait. Puis, comme madame Varèze lui remettait sa lettre fermée, il s’avança pour lui ouvrir la porte de sortie.
--Portez à madame Lesquen, s’il vous plaît; il y a une réponse.
Il obéit, et elle resta encore une fois seule, mais ce ne fut pas longtemps:
--Si madame veut prendre la peine de passer par ici?
Et, lui montrant le chemin, le valet de chambre lui fit suivre un large couloir, ouvrit une porte et s’effaça.
Marguerite était debout au milieu de la pièce; elle était très pâle, et, avec un certain embarras, s’avança vers son ancienne amie.
--Il fallait que je vous voie, Marguerite, dit simplement madame Varèze.
Sans parler, Marguerite lui offrit un fauteuil et en prit un autre. Elles étaient dans le cabinet de toilette de la jeune femme, grande pièce qui servait de boudoir. C’est là que Marguerite travaillait, lisait, jouait avec son fils quand elle était seule.
--Je vous demande pardon de vous recevoir ici, dit-elle, mais j’avais commencé à m’habiller.
Elle portait une robe d’intérieur flottante évidemment passée à la hâte.
Madame Varèze fut frappée de l’expression de Marguerite, de quelque chose de dur et de fermé qui rendait sa tâche encore plus difficile. Il fallait parler, parler immédiatement; sinon, elle ne le pourrait jamais.
--Marguerite... dit-elle.
Elle s’arrêta, et ajouta plus bas, hésitante:
--On ne peut pas nous entendre?
--Non. Qu’est-ce qu’il y a donc?
--J’ai une communication, très, très grave à vous faire, j’ose à peine...
--Oh! je vous en prie, j’y suis toute préparée, je vous assure.
Madame Varèze la regarda avec une profonde surprise.
--Comment! vous savez?...
--Oui, et je ne vois pas en quoi cela peut me toucher ou m’intéresser.
Elles se dévisagèrent un instant en silence.
--Écoutez, dit brusquement madame Varèze éclairée d’un vague soupçon mais ne voulant pas approfondir, nous ne nous entendons pas. Je suis ici pour vous faire une prière de la part d’Albert...
--Il ne m’est rien.
--Il est bien malade, Marguerite, il vous supplie de venir le voir.
--Et il vous a chargée de me le demander?
--Oui.
--Vous l’avez vu, alors?
--Oui, il m’a fait appeler, j’y ai été tout à l’heure. Il est cruellement changé.
--Il a grande confiance en vous, je vois.
--Je le crois.
Une jalousie aiguë, folle, torturait le cœur de Marguerite depuis que sa mère lui avait appris le mariage probable d’Albert et de madame Varèze. Ainsi, eux, ils se voyaient librement; cette étrangère avait le droit d’aller s’asseoir au chevet d’Albert et elle qui avait été sa femme n’avait pas même celui d’y penser. La colère étouffa tout raisonnement, et d’une voix sèche elle dit:
--Répondez à M. d’Estanger que je n’ai aucune raison de me rendre près de lui... et que je n’irai pas.
Madame Varèze s’était levée.
--C’est bien. Je lui transmettrai exactement votre réponse. Mais je dois avant de vous quitter vous délivrer tout son message. Il vous demandait au nom d’Yvonne de venir; il était sûr qu’Yvonne vous l’ordonnerait.
Puis, sans un autre mot, se retournant, madame Varèze marcha vers la porte. Machinalement, Marguerite l’y accompagna et suivit avec elle le corridor, la laissant seulement dans l’antichambre où attendait le domestique. Sans un regard, sans un geste, elles se séparèrent.
XXVIII
Depuis l’instant où elle s’était trouvée assise à côté du malade jusqu’à celui où elle avait franchi la porte de Marguerite, madame Varèze respirait pour la première fois; l’angoisse qui l’avait saisie, emportée, dominée, s’apaisait dans un immense soulagement.
Elle se demandait comment elle avait osé se rendre chez madame Lesquen, lui transmettre un pareil appel! si Marguerite y avait répondu!... Ce péril, heureusement, était conjuré. Lui, souffrirait, sans doute, mais la femme innocente qui était épouse et mère serait épargnée. Madame Varèze devinait vaguement la jalousie secrète de Marguerite; sans chercher qui avait pu la faire naître, elle s’en réjouissait: cette jalousie la sauverait... Et néanmoins elle trouvait Marguerite extraordinairement cruelle. Comment ne courait-elle pas avec une hâte désespérée à cet homme qui la voulait, qui l’aimait toujours, qui le lui avait dit, l’avait regardée avec ce visage tendre qu’il tournait maintenant vers son portrait! Quelle misère que de pareilles complications puissent exister! Quel aveuglement empêchait de prévoir les souffrances certaines qui devaient en résulter? Comment, en toute sincérité, Marguerite avait-elle pu imaginer qu’un homme qu’elle répudiait par jalousie, qu’elle avait aimé de toutes ses forces, qui avait été son mari, pourrait lui devenir indifférent au point de lui permettre de lier à jamais sa vie à un autre homme? Elle songea avec quelle rapidité foudroyante le trouble et l’inquiétude entraient dans les existences! La sienne, il y a quelques semaines encore, si libre de soucis en apparence, si heureuse, soudain emprisonnée dans un conflit de passions et de désirs où les siens n’étaient comptés pour rien, et dont elle avait une compassion infinie sans pouvoir cependant souhaiter autre chose qu’un désappointement cruel aux cœurs pour lesquels elle souffrait...
Et elle? Elle n’avait qu’à se taire, boire ses larmes en silence, et prier que nul être au monde ne sût jamais qu’elle les avait versées.
Elle espéra que la délivrance et la paix viendraient d’ailleurs.
Quelle douceur ce fut pour la mère, après ces heures douloureuses, de sentir autour d’elle les bras de son enfant! Elle s’y abandonna, écoutant tout près du sien battre le cœur inquiet de sa fille.
--Tu sens l’éther, maman! dit abruptement Odette, avec inquiétude.
--J’en ai fait respirer à notre ami malade, il a des suffocations.
--Est-ce que c’est grave?
--Je ne le pense pas; il m’a dit avoir déjà eu des troubles de ce genre. On vit très vieux avec une maladie de cœur.
L’idée de la mort poignit soudain le cœur d’Odette. Elle regarda sa mère, la trouva pâle et lui dit avec emportement:
--Tu souffres, maman?
--Je suis fatiguée, ma chérie.
Et madame Varèze s’assit d’un mouvement lassé.
Odette s’empressait autour d’elle.
--Tu vas tomber malade, tu t’occupes trop des autres.
Et elle aidait sa mère à se défaire, lui plaçait un coussin sous la tête, lui faisait respirer des sels. Dans un véritable bien-être, une détente exquise, madame Varèze se laissait dorloter.
Odette éprouvait pour l’instant comme une rancune vis-à-vis de d’Estanger; elle devinait que d’une façon quelconque il avait troublé sa mère, qu’il était cause de l’émotion dont son visage portait l’empreinte; et pour Odette, sa mère était son bien, sa chose, que nul ne devait agiter... qu’elle-même.
Après un court repos, un abandon complet aux mains d’Odette, madame Varèze réclama sa liberté.
--Je vais changer de robe, faire un peu de toilette, cela me remettra; et puis, tu sais, il ne faut pas oublier que nous dînons chez madame Bloye ce soir.
--C’est vrai, maman.
--Alors, va t’habiller aussi, sois bien jolie pour me réjouir.
--Seras-tu gaie?
--Mais certainement.
--Vrai, il n’est pas très mal?
--Souffrant, voilà tout; toujours délicat, tu sais.
XXIX
Les heures avaient passé, lourdes et tristes pour Albert d’Estanger; il lui semblait depuis ces dernières semaines avoir pris des années.
Le mal l’avait saisi subitement: un frisson léger d’abord, puis plus violent, et enfin la fièvre, le lourd sommeil de torpeur. Il avait eu tout de suite le sentiment d’être vraiment malade, la tête confuse, le corps las. Il demeura couché tout un jour sans vouloir d’autres secours que les soins de son valet de chambre. Puis, après une seconde nuit, plus agitée et plus pénible, il consentit à ce qu’on allât chercher le docteur; son valet de chambre l’en priait, et l’insistance unique de cet homme, seul auprès de lui en ces heures tristes, lui fit voir avec intensité son isolement. Il ne voulait avertir personne, et il se demandait du reste qui son état pouvait bien intéresser. Il s’étonna dans le fond de son cœur de cette indifférence cruelle qui l’entourait, et, ayant toujours été beaucoup aimé, il lui parut incroyable qu’aucune créature humaine ne fût attristée ou alarmée à la perspective de son mal. Le désir de la présence et des caresses de Marguerite s’imposa avec une violence qui le torturait, et il comprenait en même temps qu’il ne pouvait rien; il fallait guérir pour la revoir, et il le souhaita avec véhémence.
Il fit donc appeler le docteur qui avait soigné sa mère et qu’il connaissait depuis des années; il le savait très doux, très intelligent, et assez sceptique en médecine, ce qui, chose curieuse, augmentait chez certaines personnes la confiance qu’elles avaient en lui, et c’était le cas particulier de d’Estanger qui professait une entière incrédulité dans la science de guérir.
Le docteur Delpeyron ne se fit pas attendre; il avait habituellement le visage triste et préoccupé et, quoique plein d’une bonté réelle, ne se mettait nullement en peine de cacher la vérité à ses malades. Il leur attribuait à tous des qualités philosophiques et un détachement des choses humaines dont beaucoup étaient dépourvus; vis-à-vis des femmes il observait des ménagements relatifs; mais vis-à-vis des hommes il ne se mettait pas en frais de réticences.
Il examina et ausculta très attentivement M. d’Estanger, appuyant fortement sa tête d’un mouvement interrogateur et impatient déjà inquiétant en soi; puis, se relevant et jetant sur le lit la serviette qu’il avait prise pour son auscultation, il dit en faisant la grimace:
--Le cœur n’est guère fort.
--Non!
--Vous avez une grippe nerveuse, et avec un cœur qui ne marche pas mieux que le vôtre, c’est toujours ennuyeux.
Et, comme pour se confirmer à lui-même son diagnostic, il appuya à nouveau son oreille sur la poitrine du malade.
--Ce sera long? interrogea d’Estanger.
--Oui; pour guérir, il faut suivre cette affaire-là de près, beaucoup vous reposer, respirer le bon air. Et, à ce propos, pourquoi ne prendriez-vous pas la chambre de madame votre mère, qui est exposée au soleil et donne sur le jardin? Ici, au nord, sur la cour, ce n’est pas ce qu’il vous faut.
--C’est bien, docteur, je changerai.