Retour du flot

Part 8

Chapter 83,756 wordsPublic domain

Madame Varèze, assise un peu à l’écart, feuilletant distraitement un portefeuille, levait les yeux de temps en temps sur Odette avec une inquiétude presque craintive... elle-même se sentait si incapable de vouloir contre cette volonté d’enfant. Elle s’efforçait de se persuader qu’elle serait vieille bientôt et que le trouble de son cœur ne pouvait durer... puis Albert d’Estanger ne pensait qu’à Marguerite. Cependant rien n’est immuable, et si elle osait laisser deviner le secret de son âme, peut-être avec le temps Albert arriverait-il à l’aimer? Tout son être frémissait de cette espérance... mais que dirait Odette si jalouse de posséder sa mère sans partage? Non, à cause de sa fille elle devait se refuser le droit de souhaiter une vie personnelle. Son affection pour Albert resterait ce qu’elle était, une amitié très vive. La visite de madame Lesquen, qui serait certainement renouvelée, servirait de prétexte à inviter plus discrètement Albert... et le calme reviendrait comme avant.

M. Despasse ne sortait jamais l’après-midi du dimanche, et ses amis venaient volontiers fumer chez lui, causer et regarder ses collections; jusqu’à trois ou quatre heures, madame Varèze et Odette restaient pour faire les honneurs, et alors les visites étaient autant pour elles que pour M. Despasse.

La partie d’échecs durait encore quand le docteur Thoury parut. Il était un fidèle visiteur hebdomadaire, mais arrivait généralement vers la fin de la journée, au moment où la conversation se corsait et où se racontaient les anecdotes pimentées.

--Tiens, déjà Thoury? dit M. Despasse sans bouger.

--Surtout que je ne vous dérange pas.

--Non, nous finissons notre partie; causez avec madame Varèze.

--Venez dans l’autre salon, dit madame Varèze; cela les gênerait de nous entendre parler.

Ils y passèrent. Madame Varèze, d’abord, ne s’assit pas, regardant les tableaux qui ornaient les murs.

--Avez-vous vu le Degas nouveau que père a acheté? demanda-t-elle.

--Non, pas encore.

Elle montra le tableau.

--Est-ce assez joli? J’adore ces petites danseuses, mais elles me donnent des idées tristes.

--Tristes, madame, et pourquoi?

--Toutes les pauvres petites bêtes d’amour me donnent ces idées-là.

--C’est que vous ne ressemblez à personne, et, à ce propos, je vous fais mon compliment: être l’amie du mari et de la femme divorcés, il n’y a que vous au monde qui en soyez capable. D’Estanger sait-il que vous avez vu son ex-femme?

--Je n’ai aucune raison d’en faire mystère à personne.

--Allons, tant mieux!

Le docteur Thoury ne s’apercevait pas que tout doucement il se rendait désagréable; l’aigreur que lui causait sa jalousie de d’Estanger lui faisait perdre un peu le sentiment de ce que madame Varèze tolérerait. Il croyait du reste que, comme presque toutes les femmes, elle serait flattée de le voir jaloux: il ne comprenait pas que jamais elle ne l’avait envisagé sous le point de vue d’un amant ou d’un mari présomptif; son insistance à parler de sujets qui l’agitaient irritait madame Varèze. Comme les personnes très douces, elle était sujette parfois à des colères subites; intérieurement bouleversée comme elle l’était, le ton ironique du docteur Thoury l’énervait extraordinairement. Après un silence d’un moment, se retournant, le visage un peu pâle, les lèvres tremblantes, elle dit:

--Mon cher docteur, vous me feriez bien plaisir de ne plus vous occuper si particulièrement de mes actions; il ne s’agit pas de symptômes à surveiller.

Lui aussi devint pâle et répondit:

--Très bien, madame; je dois entendre que mon amitié vous est à charge.

--Il est certain que je n’entends accepter de personne une inquisition sur ma conduite; je suis libre, et très libre, mon cher ami.

Et madame Varèze, sans regarder derrière elle, rentra dans la pièce où se jouait la partie d’échecs; frémissante et le cœur angoissé, elle s’assit, tournant le dos aux joueurs. Au bout de cinq minutes Odette se levait triomphante:

--J’ai battu grand-père, dit-elle en étendant ses bras, comme lassée par son extrême application.

--Elle est formidable! dit M. Despasse en allumant un cigare.

Et s’adressant à sa fille:

--Où est Thoury?

--Je crois qu’il regarde les tableaux.

M. Despasse passa au salon; Odette s’approcha de sa mère et l’embrassa.

--Mais tu es toute froide, qu’est-ce que tu as?

--Rien, ma chérie. Tu m’aimes?

--Je t’adore, dit gravement Odette.

--Mon Odette, ma chérie!

--Ah çà! qu’est-ce qui vous prend? demanda M. Despasse en revenant. Et où est passé Thoury? Il a tout l’air d’avoir filé à l’anglaise.

Mais, comme il était délicatement discret avec sa fille, il n’insista pas. Odette regarda sa mère de ses grands yeux interrogateurs et tendres. Depuis quelque temps, instinctivement, elle n’aimait plus le docteur Thoury.

XXIII

Lesquen avait été heureux d’apprendre la rencontre de sa femme avec son ancien maître, et il avait été touché du plaisir évident qu’elle avait pris à l’entendre louer.

Il y a des personnes dont les actions les plus héroïques sont acceptées sans broncher comme monnaie courante; d’autres, au contraire, chez qui les moindres efforts prennent une tournure de sacrifice. Lesquen appartenait à la première catégorie, et même sa belle-mère, qui l’estimait au dernier point, avait pour lui une affection plutôt protectrice que déférente.

Reconnaître que quelqu’un possède toutes les qualités, n’implique pas nécessairement qu’on respecte ce quelqu’un; il arrive parfois que cette constatation produit un effet exactement contraire, tant est puissant l’instinct qui nous avertit que les vices plus que les vertus mènent au succès. L’extrême modestie de Lesquen l’empêchait toujours de se faire valoir, mais il ne demandait pas l’admiration et ne souhaitait que la tendresse; que sa femme l’aimât, il se jugeait comblé et récompensé au delà de toutes les fatigues.

Le docteur Thoury avait, dès le lendemain de sa présentation, correctement laissé une carte, se portant ainsi candidat officiel à un appel plus direct. Madame Mustel, qui suivait son idée de distraire sa fille, ne laissa pas tomber une aussi bonne occasion, et insista sur l’opportunité de répondre à cette avance par une invitation à dîner. Lesquen fut du même avis; Marguerite ne présenta pas d’objection; il s’agissait seulement de savoir avec qui l’on ferait rencontrer le docteur Thoury. Le problème se posait un peu ardu. Madame Mustel fit observer combien il était peu judicieux de se confiner uniquement dans le cercle familial:

--Toi, mon ami, qui as une carrière où tu espères te distinguer, tu dois comprendre que des relations bien choisies t’y aideront; et, si tu veux me le permettre, j’ajouterai que, pour ta femme, un peu de diversité dans les visages serait agréable. Vous en êtes arrivés à ne savoir comment composer un dîner en dehors de la famille.

--Je reconnais que nous avons eu tort, dit Lesquen.

Lui aussi avait réfléchi: il fallait que Marguerite perdît le sentiment morbide d’être une femme divorcée, et pour y parvenir il était nécessaire de voir du monde, de ne plus se cantonner dans leur petite église fermée.

Madame Mustel, intérieurement surprise, pensa que le voyage dans le Midi avait été vraiment très salutaire au jeune ménage. Elle nomma deux ou trois personnes qu’on pourrait convier, et qui suffiraient pour former un cercle agréable.

--D’abord nous trois, à supposer que vous vouliez de moi? Oui. Alors, je reprends: nous trois, puis Alice et son mari: le capitaine Torcy est gai et pas trop famille. Cela fait cinq. Notre ancien ami Laprune-Hallier, qui est plein d’esprit et pardonnera facilement à Marguerite de l’avoir négligé; je l’ai vu l’autre jour encore, et je sais qu’il sera très content qu’on pense à lui. Six; le docteur Thoury, sept, et Roger trouvera bien un huitième convive. Fixez un jour, que Marguerite écrive tout de suite au docteur Thoury, et vous verrez que cela marchera parfaitement.

--Crois-tu la chose possible ainsi? demanda Marguerite à son mari.

--Tout à fait; ta mère a très bien combiné; j’irai de mon côté voir Thoury et le remercier de sa sympathie pour ma femme.

Madame Mustel ne manqua pas de triompher vis-à-vis de sa fille:

--Tu vois à quel point ton mari est facile à convaincre; un peu de persévérance de ta part, et tu t’organiseras une vie bien plus normale, bien plus agréable; il est temps, car tu sais, ma chérie, que tu n’as pas l’air gai. Pourquoi? Que te manque-t-il, grand Dieu?

--Rien, assurément.

--En attendant, tu t’ennuies. Rien de plus dangereux que l’ennui. En général--je ne parle pas de Roger qui est une exception--les hommes s’arrangent pour se distraire; toute la vie extérieure est combinée uniquement dans le but de leur procurer à tout prix du plaisir. Quant aux femmes, c’est une autre question: elles sont toujours supposées n’avoir besoin de quoi que ce soit.

--Tu exagères peut-être, maman.

Avec une sorte de surprise Marguerite sentit se réveiller en elle tout un ordre de sentiments qu’elle croyait anéantis et qui n’étaient qu’assoupis. Elle retourna chez d’anciens fournisseurs, et loin de distraire sa pensée du passé, elle crut y revivre: mystérieusement elle retrouvait son ancienne personnalité, abdiquée, comme on relègue une parure durant les jours de deuil. Une animation nouvelle lui était revenue, Roger lui-même s’en aperçut, et se félicita de la voie dans laquelle il était entré; il se promit d’y persévérer.

Tout le monde accepta. Madame Torcy, la sœur de Lesquen, était toujours ravie de l’occasion de venir à Paris. C’était une petite personne très arriviste, sans aucune ressemblance avec son frère; elle avait fait un mariage de raison, s’en trouvait bien, affectionnait suffisamment son mari sans s’occuper s’il était oui ou non volage; pourvu qu’il fût exact à tous ses devoirs d’officier, et ambitieux d’avancer, elle le tenait quitte. Elle désirait plaire, s’habillait parfaitement, et n’inspirait qu’une médiocre sympathie à Marguerite qui, par contre, aimait assez son beau-frère.

Madame Torcy n’était pas sans ressentir une certaine jalousie de l’admiration que son mari professait pour Marguerite; dans les réunions de famille, elle disait parfois, non sans quelque aigreur:

--Ces deux-là s’entendent parfaitement.

Les Torcy étaient arrivés de bonne heure de Versailles; en ces occurrences, madame Torcy faisait généralement quelques courses préalables dans Paris, envoyait une valise chez sa belle-sœur et s’y habillait. Marguerite et le capitaine se trouvèrent les premiers réunis au salon.

Sur le conseil de sa mère, Marguerite s’était parée avec élégance; elle portait une robe de gaze grise gracieusement drapée, et dont le corsage ouvert en carré lui seyait à merveille; une branche d’aubépine partant de l’épaule mettait une note rose sur l’éclatante blancheur de sa peau; ses jolis cheveux aux reflets roux ondaient et brillaient aux lumières; elle n’avait pas de gants et ses bagues étincelaient sur ses doigts fins aux ongles nacrés. Quoique très simple, il émanait d’elle une impression d’élégance raffinée.

Le capitaine Torcy, qui n’était pas homme à alambiquer sur les sentiments, lui dit simplement:

--Tiens, ce soir, vous avez tout à fait l’air de la Marguerite d’autrefois; car depuis que vous êtes la femme de ce bon Roger vous vous embourgeoisez un peu sans vous en apercevoir.

Marguerite rougit. En s’habillant elle avait involontairement pensé à «l’autre», et à ses goûts. Il lui sembla qu’on découvrait le secret de son cœur, et elle répondit d’une voix troublée:

--Ne parlez pas du passé, Henri.

--Et pourquoi? Vous ne pouvez pas escamoter le passé, et vous n’avez rien à vous reprocher, que je sache. Si vous aviez un remords, je ne me consolerais pas de n’y avoir aucune part.

Sa femme entra.

--Qu’est-ce que vous disiez? demanda-t-elle en s’approchant.

--Toujours la même chose. Je parlais à Marguerite de mon amour pour elle; tu sais qu’il date de loin.

--Il est absurde, dit madame Torcy en s’asseyant.

Et regardant sa belle-sœur sans bienveillance:

--Tu as une bien jolie robe, dit-elle d’un ton un peu chagrin.

Madame Mustel avait prédit juste, la réunion marcha à souhait. Le docteur Thoury se mit en frais et multiplia ses amabilités pour plaire à Marguerite, faisant surtout un cas extraordinaire de Lesquen, au point que madame Torcy regarda son frère avec un intérêt inaccoutumé.

Après le dîner, ce fut madame Mustel qui devint l’objet des attentions particulières du docteur Thoury; confidentiel et respectueux, il se plaça à son côté et l’entretint avec un intérêt affectueux du jeune ménage, exprimant chaleureusement sa satisfaction de l’heureuse circonstance qui l’avait mis en présence de madame Lesquen.

--Et ma fille a été enchantée aussi de vous connaître. J’espère qu’elle ira souvent chez madame Varèze; c’est une charmante femme dont la fréquentation ne peut lui être qu’agréable.

Avec une affectation assez marquée, le docteur Thoury laissa tomber son monocle, et se baissa pour le ramasser, en homme embarrassé de répondre.

Madame Mustel s’en aperçut et, un peu intriguée, ajouta:

--Vous voyez beaucoup madame Varèze, je crois?

--Je l’ai beaucoup vue surtout, car je me figure que ses anciens amis vont dorénavant être un peu oubliés. J’avoue n’avoir pas grande confiance pour eux dans l’avenir.

--Et serait-ce indiscret de vous en demander la raison?

--Au fait, non; il n’est plus rien pour vous, ni pour personne ici.

--Qui? Il?

Thoury baissa la voix:

--Votre ex-gendre. Je ne le nomme pas, parce que les noms ont un écho particulier. Il est très assidu chez madame Varèze, et elle l’accueille ouvertement; du reste ce n’est pas un mystère.

Madame Mustel l’écoutait stupéfaite.

--Et vous vous imaginez que...?

--... que cela pourrait bien finir par un mariage? oui; j’ai des raisons pour être passablement édifié sur les sentiments de madame Varèze... Au fond, n’est-ce pas, elle est dans son droit? Ils sont libres tous les deux.

--Assurément, ils sont libres.

--Seulement, comme relation pour madame Lesquen... j’ai pensé agir en ami en vous avertissant... Ai-je eu tort?

--Je vous en ai la plus grande obligation.

--Le hasard joue de ces tours. Du reste, cet événement ne peut toucher en rien madame votre fille; elle a un mari exceptionnel.

Du ton dont il délivrait un diagnostic favorable, il ajouta:

--Non, madame votre fille n’a rien à regretter.

XXIV

A onze heures le docteur Thoury, resté le dernier, partait; Lesquen en même temps mit son paletot, car il avait promis d’aller revoir dans la soirée un enfant malade, et Thoury lui proposa de le conduire dans sa voiture. Ils descendirent donc l’escalier ensemble. Madame Mustel, encore troublée de ce qu’elle avait appris, n’essaya pas de prolonger la soirée en restant avec sa fille, et Marguerite se trouva seule à son soulagement réel.

Elle ne retrouvait qu’en face d’elle-même sa liberté de penser, car la présence de son mari semblait peser jusque sur l’intime de son cœur.

Elle ne se pressa pas d’enlever sa robe et, faisant donner toute l’électricité de sa chambre, elle s’approcha de son miroir. Les paroles de son beau-frère tintaient à son oreille: «Vous avez l’air de la Marguerite d’autrefois.» A plusieurs reprises dans la soirée il était revenu sur cette idée, et avait chaudement engagé Marguerite à ne pas vivre comme une recluse.

--Vous aimiez bien sûr Albert autant que vous aimez Roger aujourd’hui, et vous ne vous croyiez pas tenue de filer perpétuellement la laine au logis.

En se contemplant dans la glace, Marguerite se demandait: «Je ne suis donc plus la Marguerite d’autrefois?» Son beau-frère avait raison, on ne peut pas détruire le passé, et tant qu’il n’est pas mort dans le cœur, aucun apparat mortuaire n’arrive à l’effacer. Et dans son cœur il ne voulait pas mourir... Toutes ces luttes n’aboutissaient à rien... Elle désirait passionnément revoir Albert, là était la vérité. Avait-il donc définitivement renoncé à elle qu’il ne cherchait pas à la retrouver? Mais n’avait-elle pas désiré ardemment ne plus être tentée, pouvoir jouir en paix de la vie qui était sienne maintenant? Oui, elle l’avait souhaité avec une sincérité parfaite; elle n’avait pas menti en le disant, mais elle ne pouvait pas... Était-ce sa faute si continuellement quelque chose venait raviver le passé? Dépendait-il de sa volonté de ne pas le regretter?

Elle regarda autour d’elle... Ce lit... Elle se rappela une autre chambre, un autre lit... Elle ferma les yeux avec une véritable terreur, puis les rouvrit subitement pour les tourner pleins de tendresse vers le portrait de son fils suspendu à son chevet, son beau petit Maxime dont les baisers humides lui étaient si doux! Elle l’appelait à son aide de toutes les forces de sa volonté; mais au-dessus de ce portrait il y avait celui d’Yvonne,--Yvonne endormie dans la mort, le frêle visage entouré de fleurs--Yvonne était son enfant également, la chair de sa chair, et Yvonne c’était Albert! Elle devait le fuir, l’éviter, mais elle avait le droit de le chérir, de le pleurer... comme s’il était mort. Seulement elle savait qu’il était vivant, et en y songeant son sang courait plus fort dans ses veines; sans le vouloir elle ouvrit grands ses bras dans une agonie de désir, et ses lèvres prononcèrent tout haut le nom qui voulait y monter: «Albert!...»

Puis, à ce son, revenant à elle-même, épouvantée de ce qu’elle ressentait, sans s’arrêter une seconde, avec la hâte fiévreuse d’un être qui fuit devant le danger, elle se dévêtit, et, le cœur plein de trouble, fit l’obscurité, comme si la nuit pouvait lui cacher à elle-même ce qu’elle éprouvait.

XXV

Le petit Jean Varèze était en vacances pour Pâques, et sa mère s’en réjouissait; d’abord parce qu’elle chérissait tendrement l’enfant, et puis sa présence rompait le tête-à-tête avec Odette, dont elle avait une secrète appréhension.

Elle s’accusait presque d’avoir dans ses pensées fait un vol à ses enfants, et jamais sa tendresse complaisante n’alla avec plus d’ardeur à la rencontre de leurs désirs.

Jean menait une vie de cocagne; le cirque, l’Acclimatation, les matinées au théâtre se succédaient pour lui avec une prodigalité qui faisait hocher la tête de M. Despasse; mais Odette approuvait; elle avait pour son petit frère un sentiment presque maternel. Il la blaguait, l’admirait, et confiait à ses copains que sa sœur était rudement «chouette». Enfin, entre les deux femmes, le gamin recevait une éducation aussi déplorable que possible. Quand on essayait de le faire observer à madame Varèze, elle répondait en citant des exemples de garçons élevés avec la dernière sévérité et ayant tourné d’une façon lamentable, et elle acceptait pour bonne l’assurance que Jean lui donnait généreusement de ne jamais lui causer de peine. Il idolâtrait cette mère charmante, et jurait, plein de bonne foi, de lui consacrer sa vie:

--Je ne me marierai jamais, mère; je vivrai toujours avec toi.

Cette phrase d’enfant allait droit au cœur de la mère, et lorsque, en remerciement de son œuf de Pâques contenant une délicieuse petite épingle de cravate, son fils la lui répéta encore plus affectueusement que de coutume, elle ne put retenir les larmes qui lui vinrent aux yeux et baisa la tête blonde avec emportement. Le petit l’embrassait aussi, lui caressant les cheveux d’un geste maladroit, mais affectueux.

Pendant toute cette semaine, d’Estanger ne parut pas rue du Général-Foy, et son nom ne fut pas prononcé.

Le lendemain de la rentrée de Jean à Arcueil, Odette demanda à sa mère:

--Tu n’as pas de nouvelles de M. d’Estanger, maman?

--Non, ma chérie, dit madame Varèze, un peu tremblante.

Elle était en train de faire une inspection de chapeaux et se tenait debout devant plusieurs cartons rangés sur sa chaise longue. Elle s’était retournée pour parler à sa fille, et, involontairement émue, en parlant elle avait changé de couleur. Odette le remarqua; elle se rapprocha de sa mère, et, sa voix se faisant un peu métallique, elle demanda encore:

--Tu ne lui as pas écrit, maman?

--Non, je ne lui ai pas écrit; j’avais à penser à Jean... mais je pourrai lui écrire.

--Tu ne lui as rien fait dire? continua Odette, comme résolue à s’éclairer.

--Moi? Et par qui? Non. Et maintenant que j’y réfléchis, il est surprenant qu’il soit resté tant de jours sans venir.

--Tu vas lui écrire, maman, n’est-ce pas? demanda la jeune voix impérieuse.

--Certainement, certainement; nous enverrons Désiré porter la lettre; il pourra attendre la réponse.

Odette était magnifiquement belle, le teint coloré, les yeux brillants.

--Écris tout de suite, veux-tu?

Les chapeaux furent mis de côté, et madame Varèze s’assit à son bureau.

La lettre terminée et expédiée, Odette, satisfaite, reprit l’entretien:

--Mère, je crois que M. d’Estanger est malheureux. Ne le crois-tu pas?

--Si, mon enfant, si.

--Il ne faut pas que nous l’abandonnions, mère.

--Mais qui y songe?

--Si, maman, tu y as songé, à cause de madame Lesquen. Pourquoi veux-tu sacrifier notre ami à cette femme sans cœur... c’est mal, maman.

Madame Varèze essaya de sourire. Elle entoura sa fille de ses bras, et comme Odette était la plus grande, ce fut elle qui dans cette étreinte eut l’air de protéger sa mère; dans sa timide tendresse, madame Varèze éprouvait un soulagement à être sûre qu’Odette n’avait aucun soupçon; elle admira, comme elle admirait tout en sa fille, ce caractère chevaleresque, si militant dans sa fidélité.

Le temps d’aller de la rue du Général-Foy à la rue d’Aumale sembla long. Enfin Désiré reparut avec la réponse.

«J’ai été très souffrant, chère madame et amie, mais je suis mieux et irai bientôt, j’espère, me réconforter à votre amitié. Ne m’oubliez pas auprès de Pallas-Athênê.

«Affectueux dévouements.

«A. D’ESTANGER.»

Madame Varèze passa silencieusement le billet à Odette qui lut avec attention: la dernière ligne la fit sourire. Elle dit d’une voix allégée:

--Tu as bien fait d’envoyer prendre des nouvelles, maman.

Elle était satisfaite; la circonstance matérielle de l’indisposition de leur ami l’inquiétait peu; la vraie maladie ou la mort étaient encore pour elle des contingences obscures, tandis que l’idée que d’Estanger eût été volontairement tenu éloigné l’avait exaspérée. Maintenant elle était tranquille; elle ne mettait en doute ni la sincérité de sa mère ni la lettre de réponse.

L’annonce de la présence inattendue, mais toujours bien accueillie, des demoiselles Fernine qui attendaient au salon vint faire diversion. Madame Varèze donna avec empressement l’ordre qu’on les introduisît dans sa chambre.

Les deux sœurs, habillées de jupes de drap clair défraîchies et de boléros d’astrakan usés mais abondamment jabotés de dentelles jaunies, entrèrent de leur pas glissant, l’une suivant l’autre. Elles se jetèrent avec impétuosité au cou de leurs amies, s’excusant et expliquant leur présence: elles venaient demander à Odette de les accompagner cet après-midi même à un très beau concert pour lequel on leur avait donné des billets.

--Cela nous ferait tant de plaisir! répéta mademoiselle Fœdora, de l’air de quelqu’un qui implore la vie.

Odette avait accepté immédiatement et alla sans perdre un instant mettre son chapeau. Madame Varèze, bien entendu, avait approuvé, et remerciait très affectueusement les deux sœurs.

--Vous êtes bonnes de toujours penser à mon Odette.

--Nous l’aimons tant!

Et elles se répandirent en flatteries caressantes, louant, admirant tour à tour la mère, la fille, et tout ce qui frappait leurs yeux.

Odette fut bientôt revenue; elle embrassa sa mère tendrement, mais avec une sorte de hâte. Mademoiselle Fernine l’aînée prodigua à madame Varèze les assurances de veiller sur Odette et de la préserver contre tout danger. A l’entendre, on aurait pu croire qu’au lieu de se diriger vers la salle Érard elles se proposaient de tenter une ascension périlleuse.