Retour du flot

Part 7

Chapter 73,700 wordsPublic domain

--Assurément, ma chérie, et c’est raison de plus quand, comme toi, on a traversé des crises douloureuses de s’aider à en perdre la mémoire. A rester éternellement au coin de son feu, on ressasse les vieilles histoires, sans aucun profit; crois-moi, reprends une existence plus normale, plus conforme à ton âge et à tes goûts. Ainsi, pourquoi ne vois-tu pas plus souvent ton ancienne amie, madame Varèze? Elle est charmante. Pendant que tu étais dans le Midi, je me suis trouvée avec elle un jour chez Captier; vraiment, elle m’a demandé très affectueusement de tes nouvelles. C’est un milieu agréable, elle reçoit des gens d’esprit, et sa maison sera de plus en plus fréquentée, car sa fille est devenue tout à fait jolie personne. Entre parenthèses, elle venait de lui acheter le plus délicieux chapeau! Voyons, pourquoi ne renouerais-tu pas cette relation? Cela te mènerait à d’autres, et peu à peu tu te ferais un cercle intéressant. Madame Varèze m’a suppliée de te répéter que cela lui causait beaucoup de peine de te voir si rarement.

--Elle est très aimable, dit Marguerite, et je l’aimais beaucoup autrefois.

--Alors?

--J’y penserai. J’irai lui faire une visite; j’en parlerai à Roger.

--Bien entendu. Il ne s’agit pas de rien brusquer, mais petit à petit de donner un peu de mouvement à votre vie qui en manque, je vous assure. Quant à Maxime, si Roger se prévaut de lui pour se claquemurer, tu n’as qu’à dire que je suis là... Je monterai quand tu voudras, et je ne le quitterai que toi rentrée.

--Je te remercie, maman.

--Je t’ai vue assez pleurer, ma fille; j’ai besoin de te voir rire.

Les paroles de madame Mustel étaient tombées sur un terrain préparé, et Marguerite y réfléchit pendant plusieurs jours. Finalement, elle décida qu’elle n’en dirait rien à personne, mais qu’elle irait voir madame Varèze.

XX

D’Estanger trouvait un réel apaisement à causer de Marguerite avec madame Varèze. Il devinait que tacitement elle lui donnait raison lorsqu’il revendiquait Marguerite pour sienne. Il revenait inlassablement sur les jours d’autrefois, sur l’époque heureuse de sa vie; il racontait son amour pour sa femme, leur lune de miel qui avait été un temps triomphant de félicité réciproque. Madame Varèze, tout en travaillant d’une allure délicate et attentive, l’écoutait avec un peu de rouge aux pommettes. Cette réalité amoureuse que d’Estanger évoquait si tendrement ne ressemblait pas aux possessions brutales qui lui avaient paru être la seule fin des hommes épris. Son mari l’avait aimée très correctement et tranquillement; elle s’était persuadée qu’elle ne désirait pas mieux, mais depuis des années les tendresses conjugales lui pesaient comme une servitude dont l’affranchissement lui fut une délivrance.

Pour la première fois, sans inquiétude et sans se tenir sur la défensive, elle entendait parler d’amour. De temps en temps elle levait les yeux sur d’Estanger pendant qu’il se livrait à cette sorte de monologue: le visage sensuel et fin s’animait au souvenir rétrospectif des joies savourées. Il disait son arrivée avec Marguerite dans le petit castel familial, leur premier souper si délicieusement gai; l’orgueil avec lequel il avait ensuite enlevé sa femme dans ses bras et l’avait portée lui-même jusqu’au seuil de la chambre nuptiale... Puis, leurs promenades en bateau aux heures du couchant; leurs longues vigiles dans le jardin par les nuits claires, et les baisers échangés dans le silence lourd de mystère. Il célébrait le charme physique de Marguerite, la blancheur de sa peau, ses cheveux d’un châtain roux, ondés et fins, qui lui faisaient une si jolie auréole, et ce mélange de douceur et de passion qui était la séduction de son regard. Dans le mirage des années écoulées, il oubliait absolument tout ce qui en avait terni la beauté: un seul fait subsistait, indubitable, qu’il avait été réellement épris de Marguerite, et l’avait aimée plus longtemps qu’il n’avait aimé aucune femme... Comment avait-elle pu répudier tant de souvenirs heureux? Comment avait-elle pu se remarier? Il répétait ces questions à madame Varèze, avec autant de véhémence qu’il aurait pu le faire à Marguerite elle-même.

--C’est qu’il est affreux d’être trahie... Il est bien difficile de croire à la sincérité d’une affection qui vous a infligé une telle douleur.

--Voilà une idée de femme, c’est une folie.

--Aimeriez-vous encore une femme qui vous aurait trompé?

--Cela n’a aucun rapport.

--Dans les sentiments, si. J’absous Marguerite: elle ne demandait qu’à vous être fidèle toute la vie. Mais pourquoi faites-vous revivre tous ces souvenirs inutiles?

Elle eut un jour la tentation d’ajouter: «Aimez donc une autre femme.» Et à sa grande surprise les mots lui restèrent sur les lèvres. Pourquoi? Elle ne s’en rendit pas compte elle-même; c’était cependant le seul conseil raisonnable à donner, et elle n’osa pas...

Odette, aussi, affectionnait beaucoup d’Estanger; il avait à son égard une galanterie paternelle qui flattait sa jeunesse: elle discutait gravement avec lui les problèmes de la vie dont sa curiosité insatiable était toujours occupée. Odette lui donnait des conseils: elle lui prescrivait de marcher, de faire de l’hygiène, de se créer une occupation. Elle avait entrepris de l’intéresser aux visites qu’elle faisait au Louvre, et sur son invitation il y accompagna plusieurs fois la mère et la fille. Odette jouissait passionnément de ces initiations artistiques: elle demeurait immobile de longs moments, toutes ses facultés d’attention ramassées et concentrées, devant un tableau ou devant une statue; elle rendait à la beauté un culte silencieux et semblait dans sa gravité recueillie une jeune prêtresse. D’Estanger l’appelait en plaisantant Pallas-Athênê et elle aimait cette appellation. Il affirmait gravement à Odette que l’amour était la raison d’être de l’effort et du génie humain. Elle l’écoutait, ne répondait pas, et semblait peser ses paroles. Madame Varèze riait, et disait à d’Estanger qu’il était un peu fou, que la vie était tout autre chose, et que c’était pour ne la pas comprendre qu’il était malheureux.

Une fois seules, la mère et la fille étaient encore occupées de leur ami.

--Il faudrait, dit Odette un jour, que M. d’Estanger se remariât; il est encore très jeune.

--Pas si jeune, répondit sa mère, il a quarante ans passés. Est-ce que cela ne te paraît pas un grand âge?

--Oh! non. Et puis je ne me préoccupe pas du tout de l’âge chez les gens qui m’intéressent. J’aurais certainement préféré Léonard de Vinci à quatre-vingts ans à n’importe quel jeune homme.

--Enfant, va! dit madame Varèze tendrement.

Et elle embrassa jalousement sa fille.

Quant à d’Estanger, il attendait, nourrissant ses espérances qui lui semblaient maintenant tout à fait légitimes. Il attendait, comme un amant heureux, sans inquiétude sur le lendemain; à force d’avoir mentalement repris possession du passé, il ne doutait plus de l’avenir: Marguerite assurément le consolerait de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Voir souvent madame Varèze et Odette l’aidait à prendre patience, lui donnait l’illusion momentanée de cette sollicitude féminine dont il avait de nouveau soif; madame Varèze était à ses yeux la confidente idéale, sûre, discrète, affectueuse; il pensait souvent à elle avec plaisir, pour le bien qu’elle lui faisait.

Sans pouvoir en formuler la raison, il avait comme l’intuition que l’amitié dévouée de madame Varèze devait lui rendre plus facile de retrouver Marguerite.

XXI

Madame Varèze prenait grand plaisir à recevoir. L’arrivée des amies, les petites caresses en simagrée, l’examen des toilettes, les bavardages, les coquetteries avec les visiteurs masculins, le plaisir de réunir, de faire fusionner tant d’éléments différents, l’amusaient toujours; elle jouissait de voir Odette si gracieuse devant la table de thé où se groupaient les petites tasses de vermeil sur lesquelles invariablement on s’extasiait; l’odeur des fleurs, les fortes senteurs qu’elle portait sur elle, tout cet ensemble lui procurait une sorte de griserie sensuelle. C’était la recherche de ces sensations délicates qui donnait à sa vie toute sa saveur.

Un après-midi de mars, le soleil entrait à flots dans la pièce claire, et les personnes réunies avaient trouvé dans cette circonstance un sujet d’entretien. On parlait de l’heure et de l’illusion que donnent les jours qui croissent. Il y avait là trois femmes. D’abord les deux demoiselles Fernine, deux Russes rencontrées l’année précédente à Royat et qui s’étaient passionnées pour Odette.

Les demoiselles Fernine, dont l’une s’appelait Mascha et l’autre Fœdora, étaient laides mais intelligentes, et s’efforçaient d’être élégantes. Elles étaient fort peintes, avec des cheveux couleur paille tout piqués de petits peignes variés; elles avaient des tailles d’une minceur alarmante, et les gestes et les manières de fillettes de quinze ans, quoiqu’elles en eussent plus du double; elles parlaient en pointillant leurs paroles et scandant leurs phrases. Mesdemoiselles Fernine vivaient avec une maman obèse et respectable, dont en causant elles s’envoyaient tout le temps le nom comme un ballon; et ce n’était pas affectation pure, comme on aurait pu le croire, car elles adoraient cette vieille maman et lui rendaient tous les soins possibles. Leur rêve était le mariage; elles n’épargnaient pour y arriver aucun flirt, aucune peine, mais sans succès: elles passaient pour pauvres. On les invitait beaucoup, car Mascha Fernine possédait un véritable talent de cantatrice; on disait même qu’elle avait été au théâtre, et on se croyait affranchi envers elle de toute reconnaissance: elle devait être trop heureuse d’être si bien accueillie et ne refusait jamais de se faire entendre.

Madame Varèze et Odette apportaient dans leurs relations avec les demoiselles Fernine la sincérité qui leur était naturelle. Odette admirait ce don merveilleux de la voix, qui était celui qu’elle eût le plus convoité, et madame Varèze était touchée de la sympathie que les demoiselles Fernine montraient à Odette; elle les plaignait, car elle sentait, sous la surface brillante, des déboires et des tristesses, et elle ne comprenait pas que l’aînée n’entrât pas au théâtre pour y acquérir l’indépendance et la notoriété.

--Si j’avais une voix comme la vôtre, disait Odette, je serais au théâtre; n’est-ce pas, maman?

Et madame Varèze approuvait, à l’étonnement sans bornes des demoiselles Fernine. Elles étaient assidues aux réceptions de madame Varèze, y apportant un élément vraiment agréable, car afin de se faire bien venir elles se donnaient un mal infini pour avoir tout lu, pour être au courant de tout; et, elles présentes, on était bien sûr que l’entretien ne chômerait pas.

La troisième femme était madame Berly, très bonne personne qui passait sa vie à faire des visites en vue de «ses dîners». Elle invitait dix-huit personnes tous les samedis, et malgré l’étendue de ses relations il n’était pas toujours aisé de les réunir, aussi se trouvait-elle enchantée de l’aubaine de nouvelles connaissances dans le genre des demoiselles Fernine, et elle demanda aussitôt à madame Varèze de les lui présenter. Elles se levèrent toutes deux avec empressement et firent à madame Berly, l’une après l’autre, de petites révérences de pensionnaire assez ridicules; puis elles se rassirent et, avec des sourires extatiques, commencèrent une conversation plus directe. Madame Varèze vantait l’admirable voix de Mascha Fernine, et le jeune Camille Blée, auteur coté, qui venait d’entrer, renchérit sur les éloges de madame Varèze. Il n’y avait plus pour mademoiselle Fernine qu’à s’exécuter, ce qu’elle proposa de bonne grâce.

Madame Berly, mise en éveil par la perspective du régal qu’elle pourrait offrir sans bourse délier à ses invités, manifesta le plus vif intérêt; Odette s’approcha du piano pour accompagner; Mascha Fernine se passa la langue sur les lèvres, les avançant et les rentrant comme pour les assouplir, et de sa main droite défit l’agrafe de son tour de col serré.

--Chantez un air d’_Orphée_, dit impérativement Camille Blée.

--«J’ai perdu mon Eurydice»?

--Oui, vous y êtes admirable.

Elle sourit, et sur son visage fané passa comme une flamme.

Il se fit immédiatement un silence profond. Odette, un peu pâle, plaçait la musique, la dévorait des yeux et écoutait attentivement les indications de Mascha Fernine; puis elle frappa les premières notes, et soudain, donnant l’impression d’un nuage qui en s’écartant découvre le ciel bleu, la voix de mademoiselle Fernine s’éleva, s’élança, plana dans une sonorité magnifique, frémissante de passion et d’angoisse. Distinctement les paroles de regret et d’amour vibraient, pénétrant le cœur comme de vivants effluves.

Le visage ironique de Camille Blée avait changé d’expression; la tête appuyée sur sa main, il écoutait de toute son âme. Madame Varèze, renversée dans un fauteuil, les larmes à fleur des yeux, se sentait remuée jusqu’au fond des entrailles.

Tout à coup on entendit le timbre de l’antichambre, et Mascha Fernine eut un regard apeuré vers la porte qui ne s’ouvrit pas, cependant, et après une seconde d’hésitation elle continua. Quand elle eut terminé, madame Varèze se jeta vers elle avec toute sa spontanéité débordante, l’embrassant, la remerciant, la conjurant de ne pas prendre froid, et ordonnant à Odette d’aller chercher un petit châle de laine, pour couvrir les épaules de mademoiselle Fernine. Odette était levée et allait obéir, mais elle s’arrêta et dit à sa mère:

--Maman, maman, une visite!

Madame Varèze aussitôt fit volte-face et vit debout sur le seuil, souriante et un peu indécise, madame Lesquen. En une seconde, elle fut à son côté, lui serrant les mains avec une cordialité pleine de trouble.

--Pardon, pardon, chère amie, je vous reçois bien mal.

--C’est moi, dit Marguerite, qui dois m’excuser; je n’ai pas voulu interrompre ce magnifique morceau, mais j’ai écouté derrière la porte.

Madame Varèze l’entraîna vers un canapé où elles s’assirent toutes deux.

Odette était venue saluer madame Lesquen, puis était retournée vers le groupe qui entourait le piano. Le cœur de madame Varèze battait à coups pressés à la pensée d’une rencontre possible, bien que d’Estanger ne parût pas d’habitude à ces heures-là. Elle eut le sentiment que son accueil n’était peut-être pas assez amical; elle reprit les mains de Marguerite et lui dit doucement:

--Comme cela me fait plaisir de vous voir, Marguerite!

--Vous êtes trop bonne, Louise, car je ne mérite pas que vous ayez encore de l’amitié pour moi. Mais maman m’a dit qu’elle vous avait rencontrée pendant mon séjour dans le Midi et que vous vous étiez informée de moi très amicalement: j’ai voulu vous remercier.

--C’était assez naturel. Et vous allez tout à fait bien maintenant?

--Tout à fait bien; le changement d’air m’a été très salutaire. Nous avons eu un temps délicieux.

--Et Maxime? le beau Maxime, toujours un amour?

--Toujours pour sa maman. Mais c’est Odette qui se fait belle! Ce qu’elle a grandi depuis un an! Car il y a au moins un an que je ne l’ai vue.

--C’est vrai, vous êtes si rare!

Et sans bien peser le sens de ses paroles, instinctivement, madame Varèze ajouta:

--Pourquoi êtes-vous si rare?

--Vous me le faites regretter, dit gentiment Marguerite. Croyez cependant, Louise, que je n’ai que de bons souvenirs de notre intimité d’autrefois.

Madame Varèze fit un geste affectueux, incapable de trouver la parole qu’il fallait.

--On fait toujours beaucoup de musique chez vous? demanda Marguerite pour rentrer dans les généralités.

--Énormément, nous l’adorons, vous savez, et Odette a un vrai talent de pianiste; elle ne chante pas, malheureusement.

--Quelle voix admirable que celle de la personne qui chantait quand je suis arrivée!

--Mademoiselle Fernine... oh, oui! C’est une Russe charmante, et c’est sa sœur qui est auprès d’elle. Voulez-vous faire leur connaissance?

--Mais certainement, dit Marguerite tenant à être gracieuse.

Mascha Fernine revenait s’asseoir, très contente de toutes les avances que madame Berly lui avait prodiguées, et ravie d’avoir gagné pour elle et Fœdora leurs entrées dans une maison où l’on voyait tant de monde. Elle accueillit, comme c’était sa coutume, les compliments de madame Lesquen avec une humilité reconnaissante, et la conversation se fit générale. Madame Varèze avait nommé Camille Blée; on parla d’Orphée, d’Alceste, de tous les dévouements historiques célèbres. On discutait qui aimait le mieux, d’Alceste ou d’Orphée.

--C’est Alceste, c’est Alceste, disait madame Varèze; elle meurt pour qu’il vive, on ne peut aller au delà...

--Oui, madame, dit Camille Blée. Mais où rencontre-t-on des Alcestes en dehors des tragédies grecques? Montrez-moi seulement des femmes fidèles à un seul amour.

Une imperceptible pression du pied d’Odette prévint Blée qu’il s’aventurait sur un terrain dangereux. Acceptant l’avertissement et la tasse de thé qu’on lui offrait, il continua:

--Je suis persuadé du reste qu’il n’existe pas un homme qui vaille le sacrifice d’une vie de femme.

--Vous êtes pessimiste, dit madame Varèze.

--_Amen_. Je crois, moi, aux satisfactions présentes, et je demande à mademoiselle Odette de me donner un autre morceau de sucre.

Il s’était levé et s’approcha avec Odette de la table à thé.

Marguerite avait pâli légèrement; madame Varèze s’en aperçut et se mit à causer avec volubilité pour distraire son attention. A propos d’opéras nouveaux elle parla de Monte-Carlo, et les demoiselles Fernine, qui y avaient fait un séjour, s’extasièrent sur la beauté du site. Du reste les pauvres filles s’extasiaient sur tout et à volonté.

--Je n’y suis allée qu’une fois, dit Marguerite; mon mari n’aime pas beaucoup ces sortes d’endroits.

Les demoiselles Fernine comprirent immédiatement la répugnance du docteur Lesquen; leur chère mère aussi détestait la maison de jeu... «Mais elle est si indulgente pour nous!»

La porte s’ouvrit et un nouveau visiteur parut. Il s’avançait lentement, donnant un coup d’œil investigateur préalable aux femmes assises. A son approche, le battement de cœur de madame Varèze s’accéléra; d’une voix un peu saccadée, elle fit immédiatement la présentation à Marguerite:

--Le docteur Thoury, notre ami... madame Lesquen.

Le docteur s’inclina avec un sourire un peu perfide vers madame Varèze; puis, s’asseyant à côté de Marguerite, courtois et déjà presque familier:

--Je connais beaucoup votre mari, madame, dit-il très gracieux, et je l’estime infiniment.

--Vous me faites grand plaisir, monsieur.

--Et comment va-t-il? Dans notre métier, on n’a pas le temps d’exister. Je plains ceux d’entre nous qui ont une jolie femme, c’est trop cruel; et voilà pourquoi je suis célibataire!

--Le docteur Lesquen se trouve très heureux d’être marié, dit madame Varèze en se levant pour accompagner mesdemoiselles Fernine qui partaient.

Leurs adieux duraient toujours longtemps: arrêtées près de la porte, elles continuaient à causer.

Le docteur Thoury déployait toute son amabilité; il racontait des anecdotes de la jeunesse laborieuse de Lesquen.

--Je suis convaincu qu’il arrivera à une très belle situation, car je ne connais pas de garçon plus attentif et plus consciencieux.

Marguerite était flattée; elle n’avait jamais pensé à être fière de son mari, et son visage montra un épanouissement inaccoutumé. Tout d’un coup, il lui sembla entendre dans le groupe près de la porte prononcer le nom d’Estanger. Elle s’imagina aussitôt qu’on parlait d’elle dans le passé; elle en fut émue et saisie, et son expression s’altéra. Le docteur Thoury qui avait surpris la cause de cette émotion observait curieusement la jeune femme qui dut faire un effort violent sur elle-même pour conserver une contenance souriante.

Madame Varèze revenait avec deux nouvelles arrivées, et Marguerite en profita pour se lever.

--Comment, si tôt? plaida madame Varèze en essayant de la faire rasseoir, oh! non!

Mais Marguerite insista:

--J’ai donné rendez-vous à maman.

--Oh! ce n’est pas gentil. Promettez-moi que vous resterez plus longtemps la première fois que vous viendrez.

--Mais volontiers, et j’espère, Louise, vous voir bientôt avec Odette.

--Vous pouvez y compter. Embrassez l’amour de Maxime pour moi.

Le docteur Thoury serra tout à fait amicalement la main que Marguerite lui tendait.

--Dites bien à Lesquen que son vieux maître ne l’a pas oublié, et qu’il lui fait compliment sur sa jolie femme. Je suis ravi, madame, d’avoir eu l’honneur de vous rencontrer.

Et le plus galamment du monde il s’inclina.

Odette, gracieuse et gentille, conduisit Madame Lesquen jusqu’à la porte de l’escalier.

Marguerite dut s’avouer que l’accueil avait été parfait, et pourtant il lui laissa un sentiment de malaise. Elle regretta presque sa démarche; maintenant elle s’était avancée, il serait impoli de reculer; elle était forcée d’accepter les amabilités de madame Varèze et de les rendre, et cette idée l’attrista... Autrefois, avec Albert... Mais elle s’interdit de penser à autrefois. Sous sa voilette, cependant, deux larmes glissèrent; elle les essuya avec précaution.

XXII

--Maman, dit Odette, lorsque la dernière visite fut partie, comment feras-tu pour recevoir madame Lesquen?

Madame Varèze, plus agitée qu’elle ne voulait le paraître, répondit:

--M. d’Estanger ne vient jamais à notre jour. J’étais si liée autrefois avec Marguerite qu’il m’est impossible de lui faire mauvais accueil.

--Il ne me semble pas qu’on puisse demeurer amis avec les deux.

--C’est affreux pourtant, et très injuste. Du reste, je suis persuadée que Marguerite ne m’en voudrait aucunement de recevoir son mari. Elle aimait beaucoup ce pauvre garçon.

--C’est possible, mais aujourd’hui elle a un autre mari.

--Comme il y a des gens qui se compliquent la vie! dit madame Varèze avec un soupir de découragement. D’ailleurs, Marguerite attendra maintenant notre visite, nous avons le temps de réfléchir.

M. Despasse, mis au courant de l’incident, fut résolument de l’opinion d’Odette; pour le moins, il jugeait convenable de prévenir les parties intéressées; elles seraient libres alors d’agir à leur gré. Odette protesta avec chaleur:

--Ce serait lâche d’avertir M. d’Estanger: lui qui est seul et trouve plaisir à venir nous voir, il croirait que nous voulons le chasser. Madame Lesquen n’a pas besoin de nous; elle l’a suffisamment témoigné puisqu’elle ne venait presque plus.

--Ta fille a raison, dit M. Despasse en s’adressant à madame Varèze, et du reste je ne trouve pas madame Lesquen intéressante du tout. Elle avait pour mari un très gentil garçon; elle a renoncé à lui à cause d’une bagatelle. Maintenant elle en a pris un autre, tu ne peux te croire utile à son bonheur. Donc, tu as toute latitude.

--Maman manque de courage, affirma Odette.

--C’est vrai, je ne sais pas faire de la peine, et il me semble toujours que Marguerite ne peut pas être parfaitement heureuse.

M. Despasse dit:

--En tout cas, c’est sa faute, non la tienne.

Cette conversation se tenait à déjeuner chez M. Despasse qui, le dimanche, recevait ses filles et conviait généralement un ami ou deux pour les rencontrer. Quelquefois aussi elles étaient seules comme ce jour-là, et, en ces occasions, Odette, dont l’avidité intellectuelle voulait tout embrasser, faisait la partie d’échecs de son grand-père et y apportait une application passionnée. La hardiesse et la logique naturelle de son esprit la rendaient une adversaire déjà redoutable; elle jouait sans une seconde d’inattention, et il suffisait de la regarder en de pareils moments pour deviner la force de volonté qui était en elle. M. Despasse, d’ordinaire très attentif, ne put se défendre de laisser errer ses pensées en contemplant ce jeune visage résolu.

--Tu sauras ce que tu veux, toi, dit-il soudain.

Odette répondit un bref «oui», mais sans quitter l’échiquier du regard.