Retour du flot

Part 6

Chapter 63,762 wordsPublic domain

--Voilà votre dîner; j’espère que vous avez faim.

--Vous n’êtes pas un buveur d’eau au moins, d’Estanger, dit M. Despasse en enfonçant un des coins de sa serviette dans une boutonnière de sa redingote.

Puis, cela fait, poussant son assiette et son couvert de ce geste de bon convive qui se met à l’aise pour savourer la chair qu’on va lui servir:

--Ces messieurs-là--désignant le docteur Thoury--voudraient nous faire croire que le vin est un péril.

--Pourvu qu’il soit excellent! répondit d’Estanger.

--Ce sont des idées abominables, continua M. Despasse.

--Mais vous avez la goutte, mon ami, vous avez la goutte, dit le docteur Thoury.

--Certainement, j’ai la goutte et je suis gros. Et après? j’aurai eu plus d’agrément que vous, Thoury, qui n’avez pas la goutte et qui êtes mince comme un sous-lieutenant.

D’Estanger regarda celui à qui s’adressait ce compliment. Grand, avec un de ces visages un peu secs qui ne marquent pas d’âge exactement, le front haut et serré, les cheveux très soignés, un large monocle à l’œil gauche, une moustache brune surmontant une bouche mince et décidée.

Le docteur Thoury causait avec Odette qui, droite dans une pose hiératique, tenait ses mains fuselées jointes devant elle; elle avait refusé le potage.

--C’est ce méchant docteur qui l’encourage à ne pas manger de soupe, expliqua un peu chagrinement madame Varèze à d’Estanger.

--C’est la fin du monde, répéta M. Despasse, que la fin des plaisirs de la table.

--J’estime en effet, dit madame Bloye de sa voix nette et avec un léger accent franc-comtois qui donnait comme un relief à ses paroles, qu’une certaine simplicité dans les choses de la vie nous est nécessaire; il ne nous est pas permis de trop prévoir.

--C’est mon avis, opina madame Varèze.

--Ce n’est pas dîner ensemble que d’avaler sa nourriture comme un médicament. Est-ce que nos pères, qui aimaient les sauces épicées et la bouteille de bon vin, ne valaient pas autant que nous? renchérit M. Despasse.

--Sous certains rapports ils valaient mieux, dit madame Bloye: ils savaient se délasser; c’est un art que de savoir se reposer.

--Cela, madame, je vous l’accorde, dit le docteur; mais il n’est pas besoin de se préparer de mauvaises digestions. Les exquis dîners de madame Varèze sont faits pour hâter la destruction de ses semblables.

Puis les conversations se firent un moment plus particulières, chacun s’occupant de son voisin; M. Despasse et madame Bloye, suivant leur idée et la développant avec animation. D’Estanger, à voix basse, fit compliment à madame Varèze de l’art avec lequel sa table était ornée.

--Vous trouvez vraiment? Toutes ces belles fleurs sont arrivées d’Antibes ce matin; j’ai un jardinier qui me fournit régulièrement. Je n’aime, l’hiver, que les fleurs du Midi: une petite rose comme celle-là--prenant un bouton fragile entre ses doigts--c’est un poème; il me semble que ces fleurs-là apportent la lumière.

D’Estanger pensa à la rose séchée qui était dans son portefeuille et répondit:

--Vous avez raison.

Il mit quelque chose de si intense dans son expression que l’oreille de madame Varèze en fut un peu étonnée. Gracieuse, elle se tourna vers M. Bloye qui jouissait à sa manière d’être là.

--Eh bien, philosophe, vous ne nous dites pas votre opinion sur les plaisirs de la table? Est-ce la nôtre?

--Oui, dit M. Bloye, tout ce qui entretient la bienveillance entre les hommes est utile: la table bien servie a sa place dans la cité.

--Êtes-vous sûr que la table entretient la bienveillance? demanda le docteur Thoury. J’ai connu une femme qui aurait vécu en paix avec son mari si elle n’avait été forcée de prendre ses repas avec lui. Il a une manière de tenir sa fourchette qui l’exaspère.

--Elle ne requiert pas le divorce? dit M. Despasse ironiquement.

--Elle y pense.

--L’abus du divorce est déplorable, dit madame Bloye, mais néanmoins aucune mesure n’était plus urgente.

--Vous êtes dans le vrai, madame, dit Thoury.

Madame Varèze écoutait, un peu mal à l’aise, mais comprenant que toute intervention serait maladroite.

--Il est certain que les lois sur le mariage étaient abominables, et le sont encore du reste, reprit madame Bloye de sa voix claire.

--Très bien, très bien! dit M. Despasse.

--Mon ami, les gens comme vous, comme mon mari ne comptent pas, et même les lois ne leur sont aucunement nécessaires; mais pour les autres, pour les méchants, et ils sont nombreux, il faudra bien arriver à trouver quelque chose de mieux que ce qui existe actuellement. Dans ma vie j’ai vu des choses atroces.

--C’est la maison de l’illusion ici; je le dis toujours à madame Varèze, répondit le docteur.

--Je veux bien; j’adore mes illusions, je les garde.

--Ainsi madame Varèze est persuadée que toutes les femmes sont bonnes mères.

--Taisez-vous, c’est affreux ce que vous dites.

--Relativement, il y a peu de bonnes mères, dit madame Bloye. D’après mon observation, la plupart des enfants, bêtise ou indifférence des parents, sont des victimes.

--Je ne veux pas entendre ces choses-là!

--Mais si c’est la vérité, maman? dit Odette levant sa jolie tête.

--Tiens, tu me fais peur avec ta vérité, toi, dit son grand-père.

--Non, bon papa, non; la vérité ne doit jamais faire peur.

--Et voilà comment on élève les enfants aujourd’hui! Mais, petite malheureuse, le jour où l’on vous enlèvera le mensonge de la vie, elle ne sera plus supportable!

--Les vieilles illusions ont fait leurs preuves; elles ont bercé des générations, dit d’Estanger.

Le docteur Thoury consolida son monocle, regarda d’Estanger, n’objecta rien, mais entre haut et bas s’adressant à Odette:

--Nous sommes pour la vérité, nous, mademoiselle.

--Certainement.

Madame Varèze, qui aurait voulu faire dévier la conversation, veillait à ce que tout le monde fût bien servi.

--Oh! ce n’est pas chic, je sais, de s’occuper de ses convives. Le grand genre, c’est de n’avoir pas l’air d’être chez soi. Moi, je trouve alors qu’autant vaut donner des bons de soupe à ses invités.

--Et encore faudrait-il les donner aimablement, et personne n’est plus aimable aujourd’hui.

--Père, comment peux-tu parler ainsi avec madame Bloye à ton côté?

--Madame Bloye, ce n’est pas «aujourd’hui» et elle sait que je l’adore. Vous le savez, n’est-ce pas?

--Oui.

--Et vous le voulez bien?

--Je le veux.

--Et comme ces truffes sont exquises, vous allez en prendre d’autres?

--Je veux bien.

--Malgré Thoury! j’adore dîner près de lui, parce que je suis sûr qu’au fond il souffre. Avouez, docteur, qu’un bon goinfre comme moi vous fait envie.

--Non, parce que je pense à votre châtiment et à mes compensations.

--Si vous croyez que je n’ai pas de compensations!... Non, tenez, je vous fais cadeau des cinq ou six ans en plus que je perds peut-être et que vous conserverez à grand’peine; vous aurez mangé de la merluche toute votre jeunesse pour manger du merlan quand vous n’aurez plus faim.

--J’estime en effet, dit madame Bloye, qu’une certaine simplicité dans les choses de la vie nous est nécessaire; il ne nous est pas permis de trop prévoir.

--Et moi je considère que la raison ne nous est pas donnée pour autre chose, dit le docteur Thoury.

--Oui, peut-être. Seulement il est si difficile de définir ce qui est la raison! Pour moi, je l’ignore; je comprends l’instinct qui nous fait éviter ce qui peut nous nuire, mais la raison! Elle diffère avec les époques.

--En apparence, mais elle demeure identique; c’est une démonstration qui mène à un résultat. Ainsi je sais fort bien qu’il me serait nuisible de me griser, et ma raison m’empêche de me griser.

--Qu’est-ce que vous faites des passions?

--Je leur fais faire de l’hygiène.

--Dans quelques générations elles en ressentiront sans doute l’effet, mais le bénéfice est lointain.

--Au fond, madame Bloye est terriblement immorale, dit le docteur Thoury.

--C’est que j’ai lu non pas Baruch, mais Montaigne.

--Et les livres de votre mari? Tout compte fait, ils sont subversifs les livres de ce philosophe.

--Ne me parlez pas de votre philosophie, dit M. Despasse. Soyez pris d’une rage de dents en lisant Épictète, ça m’est arrivé, vous verrez à quoi sa prose vous aura servi. La philosophie, c’est un parapluie qui n’aurait pas de baleines; il n’est utile qu’à tenir fermé; il a très bon air quand vous l’avez à la main; essayez donc de l’ouvrir!

--Conclusion? demanda Thoury.

--Faites vos foins quand il y a du soleil.

Madame Varèze profita du silence momentané pour interpeller M. Lescale, et l’entretien dériva sur l’art. La discussion devenant générale, madame Varèze put dire sur un ton plus intime quelques bonnes paroles à d’Estanger. Elle avait peur que la conversation ne lui eût déplu, n’eût ravivé le souvenir de ses chagrins. Elle le lui donna doucement à entendre.

--Non, non, soyez tranquille; votre bonté me fait beaucoup de bien.

Ils échangèrent presque un regard de connivence qui n’échappa pas au docteur Thoury qui les observait derrière son monocle; il l’enleva et le frotta un moment d’un geste méticuleux, comme il était coutumier de faire lorsque quelque chose l’intriguait.

Une fois au salon, le café bu, sa cigarette à la main, le docteur Thoury s’approcha de madame Varèze, et la conduisant, un peu à l’écart des autres, vers la porte ouverte de sa chambre où était dressée une table de jeu:

--Comme vous êtes volage, madame!

--Moi, pourquoi?

--Vous n’avez d’attentions que pour le nouveau venu.

--Nouveau venu, d’Estanger! car c’est à lui que vous pensez, n’est-ce pas? Mais je le connais depuis quinze ans, mon cher docteur, j’étais l’amie intime de sa femme.

--Sa femme? dit Thoury avec un mouvement d’étonnement; elle est morte?

Elle fit un geste négatif, parlant très bas:

--Ils sont divorcés.

--Elle le trompait?

--Oh! Dieu! non. Elle l’adorait.

--Alors, c’est lui...

--Oui.

--Il a bien une tête à cela. Et où est-elle sa femme? Vous ne la voyez plus?

--Vous êtes curieux. Elle est remariée à un garçon parfait, le docteur Lesquen.

--Lesquen? mais il a été mon interne à la Charité. Et alors, c’est lui qui a épousé madame d’Estanger?

--Chut! il pourrait vous entendre.

--Et il vous plaît beaucoup, ce monsieur?

--Mon adorable docteur, je ne suis pas à confesse. J’aime mes amis, et surtout quand ils sont dans la peine.

Odette était debout près d’une table, montrant à M. Lescale un portefeuille rempli de dessins: il les examinait attentivement, lui faisant des observations qu’elle écoutait avec une sorte d’avidité, répondant de moment en moment par phrases brèves:

--Oui... J’entends... Je ferai attention.

D’Estanger, curieusement, de loin l’observait; puis, profitant de ce que M. Despasse Causait à son tour avec madame Bloye, il s’avança vers la table et pria qu’on lui permît de regarder les dessins.

--Vous désirez les voir? fit Odette.

Elle les plaça successivement sous les yeux de d’Estanger.

--Mademoiselle Odette témoigne de grandes dispositions, dit Lescale; et puis, c’est une personne capable de travail... elle arrivera.

Les yeux d’Odette brillèrent.

--Vous avez de l’ambition, mademoiselle Odette? demanda d’Estanger.

--Énormément, monsieur.

Madame Varèze s’approcha, plaça ses mains sur les épaules de sa fille, avança la tête, et toute triomphante dit à d’Estanger:

--N’est-ce pas qu’elle a du talent?

--Oui, vraiment elle en a.

--On parle du talent de ma petite-fille, dit M. Despasse se levant et, les mains dans les poches de son pantalon, traversant le salon en se dandinant, un peu de l’allure pesante d’un gros pachyderme,--elle en a beaucoup trop; les femmes, à mon avis, n’ont aucun besoin d’avoir du talent.

--Parce que père croit toujours que le bonheur de la femme dépend de l’homme: il faut s’en rendre indépendante, au contraire.

--Pour quoi faire?

--Pour vivre sa propre vie.

--Bêtises que tout cela.

Et M. Despasse se versa un verre de cognac. Puis, se dirigeant vers la table de jeu:

--Bloye, venez faire notre partie d’échecs.

Madame Varèze s’occupa aussitôt de les installer, de régler la lumière, d’attiser le feu. Quand ils furent établis, prêts à combattre sagement et vaillamment, elle se tint un moment derrière son père, le baisa au front, et souriant à M. Bloye:

--Bonne chance, philosophe!

Et elle rentra au salon.

D’Estanger était revenu près de madame Bloye; le docteur Thoury avait fait mettre Odette au piano et se tenait à son côté, il fit signe à madame Varèze lui indiquant un fauteuil préparé, mais avec un sourire elle passa, et alla partager le canapé de madame Bloye.

--Surtout ne vous taisez pas, commanda Odette comme le bruit des voix s’arrêtait.

Lescale dessinait, ébauchant une silhouette d’Odette. Taciturne, le docteur Thoury paraissait écouter la musique, mais toute son attention était pour le groupe près de la cheminée; il ne voyait que le dos de d’Estanger qui faisait face aux deux femmes avec qui il causait; mais ce dos l’exaspérait.

Depuis quatre ans, le docteur Thoury était l’ami et le commensal intime de la maison. Appelé auprès d’Odette qui s’était cassé le bras au manège, il avait pris tout de suite un grand rôle auprès de madame Varèze; elle était persuadée qu’il adorait Odette et qu’il avait dépensé à son intention une somme de zèle et de sollicitude qu’il n’aurait donnée à personne; Odette avait bien aussi un peu cette conviction. Les deux femmes le gâtaient, et il y prenait un vaniteux plaisir.

Ambitieux de succès de tout genre, le docteur Thoury avait une conscience professionnelle assez élastique; très curieux, indiscret quand il croyait que l’être pouvait lui être utile, il était jaloux de conserver la prépondérance qu’il avait su prendre. Depuis quelques mois il mûrissait le projet d’épouser madame Varèze; elle lui paraissait toute propre à aider à son succès socialement, et à lui rendre la vie agréable. Sans l’aimer, il la désirait depuis longtemps et avait toujours été étonné de son entêtement à ne pas le comprendre. Elle, absolument aveuglée, le croyait paternellement intéressé à Odette et prenait pour Odette tous ses déploiements d’amabilité. Il s’était fait l’organisateur de leurs plaisirs, indiquant les spectacles, les expositions, les y conduisant souvent, fier d’escorter deux femmes aussi charmantes, et dont on ne manquait jamais de lui faire des compliments qu’il acceptait en se rengorgeant.

Aux yeux de madame Varèze, sa qualité de médecin donnait à Thoury un caractère à part, et elle avait avec lui une liberté d’allures dont elle n’aurait pas usé vis-à-vis d’un autre; elle se montrait si cordialement affectueuse qu’il se fortifiait dans la conviction qu’elle l’aimait sans s’en douter; il s’essayait parfois à exercer son empire sur elle: elle lui obéissait toujours avec l’arrière-pensée que les conseils de Thoury devaient être salutaires à Odette.

M. Despasse était moins persuadé du désintéressement du docteur, mais trouvant ce mariage très raisonnable pour sa fille, il n’avait pas été sans répondre avec encouragement aux mots couverts que Thoury laissait parfois tomber.

L’apparition de d’Estanger sur un pied de familiarité dans ce groupe fermé fut une déplaisante surprise pour Thoury; une hostilité instinctive l’avertit d’une rivalité possible et dangereuse. D’Estanger lui apparut un homme d’amour dont l’influence sur les femmes devait être grande. Déjà, sa présence provoquait chez madame Varèze une particulière animation comme si quelque fibre secrète avait tressailli en elle.

Pendant que les notes s’envolaient, Thoury méditait; puis, le morceau terminé, il alla baiser la main de madame Varèze, s’excusant de la quitter de bonne heure: il devait aller à l’Opéra.

--Comment! déjà?

Mais elle ne le retint pas; il lui semblait que, le docteur parti, elle reprendrait avec plus de liberté sa conversation avec madame Bloye et d’Estanger.

Cette conversation dura longtemps, et à minuit seulement la partie d’échecs finissait.

XIX

Les réactions étaient toujours violentes chez Marguerite, et à peine eut-elle fait l’envoi de ses fleurs à l’adresse d’Albert qu’un malaise douloureux l’envahit.

Si peu de rapport qu’il y eût en apparence, la pensée de madame Ledru lui revint obsédante. La vue de cette femme avait comme exaspéré en elle un sentiment plus délicat de l’honneur, une répugnance plus intense pour tout ce qui était dissimulation ou trahison. Déjà presque, elle regrettait son impulsion et elle se promit qu’à aucun prix, pour n’importe quel être humain, elle n’aurait recours à de pareils moyens; elle garderait sa vie au grand jour, elle ne s’abaisserait jamais, même en pensée, devant cette créature qu’elle méprisait... Elle saurait se dominer, fermer ses yeux, ses idées, son cœur à tout ce qui n’était pas son mari et son fils. Eux l’aimaient tant! Elle trouvait une égoïste joie à se le répéter. Même l’émotion et la colère de Roger prouvaient ce qu’elle était pour lui. C’était un soulagement pour Marguerite de se dire qu’il savait, en partie au moins, la vérité; qu’il n’ignorait pas que ses pensées retournaient malgré elle vers le passé, vers Albert... Une langueur la prenait à l’évocation de cette chère image; elle le voyait, les yeux tendres, la bouche souriante, la regardant... Elle essayait d’échapper à cette vision, et se répétait avec effort: «Non, Roger et Maxime... eux, seulement eux...»

Les quelques jours qui précédèrent le départ pour Paris furent paisiblement occupés par plusieurs excursions en voiture, qui remplirent les heures qui auraient été pesantes. Marguerite se disait que, rentrée chez elle, reprise par les occupations de son intérieur, elle retrouverait le repos d’esprit; maintenant, elle avait trop de loisir pour rêver. Roger, de son côté, se persuadait que les probabilités d’une rencontre avec Albert étaient bien insignifiantes. Il résolut d’y penser le moins possible, afin d’éviter toute susceptibilité morbide qui ne servirait qu’à faire naître des regrets chez Marguerite; il savait qu’elle était digne de son entière confiance, et son tourment ne portait que sur le cœur, non sur les actions de sa femme. Il l’avait touchée profondément en lui exprimant la sécurité absolue qu’il reposait en elle et en lui jurant avec une tendresse infinie que toutes ses sollicitudes tendaient uniquement à son bonheur:

--Je te veux heureuse, ma Gotte bien-aimée; c’est là mon rêve, mon ambition, et si tu n’es pas heureuse, alors je suis le plus misérable des hommes.

--Mais je suis heureuse, Roger.

--Je l’espère; seulement, si tu permets à certaines pensées de séjourner même une heure dans ton esprit, elles empoisonneront ton bonheur. Il est des toxiques dont une simple goutte est un germe de mort. Sois ferme contre toi-même, Marguerite. Rappelle-toi que moi seul suis ton appui; viens à moi, je ne te manquerai jamais.

Avec un véritable élan elle s’était jetée dans les bras de cet être dévoué: il l’avait serrée contre son cœur, murmurant doucement:

--Jusqu’à la mort, jusqu’à la mort je suis à toi.

Et ensuite il s’était efforcé de croire que tout était bien; elle avait fait un effort pareil, et quand ils se retrouvèrent chez eux ils eurent simultanément le même sentiment de sécurité satisfaite... Leur vie était si bonne! Pourquoi serait-elle troublée?

Madame Mustel fut ravie de revoir sa fille, et de constater qu’elle se trouvait en excellent état moral, car dès son retour, Marguerite manifesta un zèle d’organisation et de bonne ménagère. Elle enchanta sa mère en lui demandant presque chaque jour de l’accompagner dans ses sorties.

--Vois-tu, maman, j’ai pris l’habitude de ne pas être seule, et maintenant cela m’attriste.

--Mais je suis là, ma fille, dit madame Mustel émue, et trop heureuse que tu aies besoin de moi.

Marguerite évitait avec un soin jaloux le Parc Monceau et, sous prétexte d’humidité, avait défendu d’y conduire l’enfant. Lesquen avait bien un peu protesté sur la difficulté matérielle d’arriver à l’avenue du Bois ou aux Champs-Élysées, mais Marguerite s’était montrée péremptoire:

--Je suis sûre que les enfants prennent toutes sortes de maladies dans ce Parc; du reste c’est l’avis de ton maître, le docteur Lebel; je le lui ai demandé quand je lui ai conduit Maxime.

--Si c’est l’avis de Lebel, répondit Lesquen, je m’incline.

Il se refusait à prendre seul la responsabilité du soin de leur enfant, et il se rendait compte que Marguerite était plus rassurée par une autre opinion que la sienne.

Profitant des bonnes dispositions de sa fille, madame Mustel se crut en position de donner quelques conseils. Dès le début elle avait jugé la vie du jeune ménage trop retirée du monde, mais jusque-là elle n’avait pas découvert de joint favorable pour dire ses pensées à ce sujet. Le moment lui parut être venu; aussi, un jour que Marguerite avec une animation un peu fébrile lui racontait leur course à Monte-Carlo (sans parler pourtant de la rencontre avec madame Ledru), madame Mustel répondit:

--Tu t’es amusée, ma fille, et c’est tout naturel à ton âge; à tous les âges, du reste, on a besoin de distraction. Que ferais-je, moi, par exemple, si je m’enterrais dans mon coin? J’y serais horriblement triste, ce qui ne rend pas aimable. Crois-moi, mon enfant, on est fait pour vivre avec ses semblables. C’est un tort de Roger d’être si sauvage, et si tu me permets de te le dire, c’est un tort chez toi de l’y encourager. Tu es jeune, tu es charmante, tu as besoin d’un peu de gaieté, de changement; ton mari est le meilleur des êtres, il a toutes les qualités, mais il n’est pas amusant. Ce n’est pas nécessaire; seulement c’est une maladresse de soumettre une femme à un régime absolument monotone, si excellent qu’il soit. J’adore tous les Lesquen, mais enfin il n’y a pas qu’eux d’aimables par le monde, et je trouve que vraiment on t’accapare un peu trop. Tu devrais forcer Roger à sortir quelquefois le soir; vous avez une grande aisance, un intérieur élégant, pourquoi se borner à y inviter toujours les mêmes personnes? On en arrive à n’avoir plus rien à se dire...

Madame Mustel se laissait aller, étonnée et charmée de la déférence avec laquelle sa fille l’écoutait. C’est que Marguerite avait accueilli les paroles de sa mère avec une sorte de joie, elle y trouvait une explication plausible et simple à l’ennui secret qui la rongeait.

Elle répondit donc affectueusement:

--Tu as raison de me dire ton avis, maman, et je t’en remercie. Peut-être, en effet, nous enfermons-nous un peu trop... Mais dans ma situation particulière il est difficile de sortir beaucoup.

--Dans ta situation! Quelle situation?... Celle de la femme irréprochable du plus honnête homme du monde! Voilà, en effet, une situation difficile!

--Oui... dit Marguerite... cependant... je suis divorcée... nous ne sommes pas mariés à l’église.

--Ne dis pas de folies, mon enfant. Comment! voilà où tu en es? Pas mariés à l’église! Ça ne t’empêche pas d’être joliment bien mariée, je t’assure. Je ne suis pas une impie, mais il y a des choses qui me révoltent. Avec ça qu’il est difficile de faire annuler un mariage!... Seulement, je n’ai pas encore compris à quoi cela avance d’obtenir l’annulation de son mariage si ce n’est à proclamer qu’on a vécu une première fois avec un monsieur sans être mariée; alors que ce soit avec l’un ou avec l’autre, je ne vois pas ce qu’on y gagne!... Heureusement une femme n’est plus forcée d’être toute sa vie la victime d’un mari infidèle; aujourd’hui tu en as un parfait, on t’enviera, et voilà tout.

Marguerite soupira.

--Il y a des choses qui sont toujours des malheurs.