Retour du flot

Part 5

Chapter 53,854 wordsPublic domain

Le veuvage de madame Varèze resserra ces liens, les seuls qui avec ceux qui l’attachaient à ses parents parussent solides et réels à la jeune femme. Elle avait toujours considéré son mari comme son meilleur et plus sûr ami, mais un peu comme un étranger qui avait pris place accidentellement dans sa vie. Son père était là, sur lequel elle pouvait compter comme un appui; un mari lui était donc à peu près inutile, et ses regrets, sincères cependant, ne jetèrent qu’une ombre très momentanée sur son chemin. Elle parlait beaucoup, en toute bonne foi, de ce «pauvre ami»; il lui semblait en voyage et elle y était résignée.

A revoir d’Estanger elle avait ressenti l’émotion attendrie que procure l’évocation du passé. Elle raconta à sa fille toute l’histoire du ménage désuni, sans en élaguer l’épisode de madame Ledru: la doctrine éducatrice de madame Varèze était contraire à toutes les dissimulations; Odette appelée à vivre dans le monde, devait être éclairée; il importait qu’elle connût de la vie les vilenies comme les beautés. Madame Varèze était persuadée qu’Odette saurait distinguer et faire son choix, et elle pensait qu’un bandeau sur les yeux ne constitue pas le meilleur moyen d’aider quelqu’un à marcher droit dans un sentier plein de chausse-trapes.

Odette avait écouté avec beaucoup d’intérêt le récit que lui avait fait sa mère.

--Tu crois que madame d’Estanger a eu tort de se remarier?

--J’en suis sûre, ma petite; nous l’avons dit vingt fois avec ton papa.

XVI

D’Estanger n’attendit pas longtemps pour profiter de la permission de madame Varèze, et le surlendemain de leur rencontre au théâtre, vers une heure, il se présentait chez elle. On l’introduisit tout de suite.

Madame Varèze habitait depuis son mariage le même appartement, et la vue du grand salon tendu de tapisseries anciennes, avec son meuble au petit point et ses quelques très beaux objets d’art, rappela à l’homme solitaire bien des soirées heureuses. Le cadre était demeuré identique: il retrouva tous les accessoires raffinés, les coussins délicieux, les abat-jour d’une fraîcheur charmante, les guipures rares aux fenêtres. Dans l’atmosphère flottait le parfum persistant qui émanait de tout ce qui appartenait à madame Varèze.

L’aspect de cette pièce ramena vivement le souvenir du salon de la rue Rembrandt, avec lequel elle avait toujours eu un air de parenté, provenant d’une communauté de goûts. C’était pour lui depuis cinq ans le premier rappel extérieur à la vie d’autrefois, et il y fut extraordinairement sensible.

Madame Varèze parut sur le seuil d’une porte latérale, et sans avancer, appelant son visiteur d’un geste gracieux:

--Venez, cher ami.

Et l’introduisant dans la pièce qu’il reconnut pour avoir été le cabinet de travail de Varèze, elle dit:

--C’est maintenant ici le petit salon d’Odette: c’est le coin où nous vivons. Asseyez-vous; votre visite me fait bien plaisir.

Lui ayant avancé un fauteuil, elle prit place au coin du feu, face au jour, affectueusement attentive; les coudes appuyés sur les genoux, ses mains croisées soutenant son menton, elle dit d’une voix chaude:

--Vous allez me raconter toutes vos peines, car je vois très bien que vous êtes malheureux.

--Hélas! chère madame, vous ne vous trompez pas, je suis très malheureux.

--Mon Dieu, dit madame Varèze, j’en ai eu le pressentiment. Comment un homme de votre expérience a-t-il pu être assez fou?... Et sous votre propre toit encore! Vrai, ce n’était pas digne de vous, vous savez.

--J’ai été idiot, imbécile; mais vous la connaissiez: quand elle le voulait on ne lui échappait guère. Enfin, j’ai commis la folie, et je la paye cher...

Et tout bas, il ajouta:

--J’aime toujours Marguerite.

L’espace d’un moment, ils ne parlèrent pas. Albert avait trouvé une joie véritable à faire cet aveu; il était reconnaissant à madame Varèze de lui en avoir donné l’occasion.

Il rompit le silence:

--Vous êtes bonne, chère amie.

Et il lui tendit la main. Elle y posa un instant la sienne, puis, de ses doigts légers dérangeant un peu l’ordre de sa coiffure:

--C’est que je ne vois pas de remède, dit-elle lentement.

Mentant à ses propres pensées, il répondit:

--Il n’en existe pas.

--Si, il y a le temps: c’est un guérisseur incomparable, mais il faut l’aider. Si vous vivez dans un isolement ennuyeux vous ne guérirez jamais... Vous n’avez plus envie de voyager?

--Oh! plus du tout.

--Et Blanche? Vous ne l’aimiez donc pas?

--Comme on aime un caprice, une distraction; c’est la dernière femme que j’eusse choisie pour vivre.

--Vous l’avez quittée depuis longtemps?

--Au bout de dix mois. Elle a heureusement trouvé des consolations... et des consolateurs.

--Tant mieux! Au moins de ce côté-là vous êtes tranquille.

--Oh! bien tranquille.

--Est-ce étonnant que le sens commun nous soit d’un si faible secours dans notre existence! Enfin, le mal est fait. Quand vous y trouverez un soulagement, vous me parlerez de votre chagrin. Hélas! c’est tout ce qu’on peut pour vous. Je me souviens de ce bel été à Paramé: votre amour d’Yvonne était encore là. J’ai sa photographie dans ma chambre, je vous la montrerai. Et moi aussi, j’aimais tant Marguerite!

--Comment a-t-elle pu renoncer à vous? Elle était fidèle cependant, de nature.

--Pauvre petite! la secousse a été au-dessus de ses forces. En somme, je comprends que dans sa vie nouvelle la vue des amies anciennes lui déplaise; et puis je crois Lesquen un de ces maris qui ont horreur des éléments étrangers dans leur ménage. Je sais qu’ils voient très peu de monde.

--Comment vous a-t-elle paru? Heureuse?

--Pour dire la vérité, oui. Elle a un très beau petit garçon et elle l’adore; c’est naturel, n’est-ce pas? Tout de même est-ce drôle de parler de ces choses-là avec vous qui avez été son mari? J’ai peut-être tort.

--Oh! non, croyez-moi, vous accomplissez un acte de charité. Vous ne pouvez vous imaginer ce que j’éprouve depuis...

Il allait dire «depuis que je l’ai retrouvée»; brusquement il s’arrêta et ajouta:

--Depuis que je suis revenu à Paris.

Par une sorte d’intuition madame Varèze demanda:

--Vous ne l’avez jamais revue?

--J’ai rencontré une fois madame Mustel, mais seule.

Sans remarquer combien la réponse était évasive, madame Varèze ajouta:

--Il faudra éviter de la voir; vous ne seriez pas plus heureux si elle était malheureuse.

--Pourquoi serait-elle malheureuse si elle me revoyait? Je ne suis plus rien pour elle.

--Ce sont des mots, des mots!

Intérieurement il se sentait ravi, et ses espérances prenaient corps de plus en plus. Il dissimula et répondit:

--Elle n’aura aucune occasion de me rencontrer.

--Je l’espère.

Et le visage de madame Varèze se fit sérieux.

--Vous n’imaginez pas le plaisir que j’ai éprouvé à me retrouver dans votre salon, dit d’Estanger; à tout y reconnaître... Je me sens si vieux! Il me semble que tout dans le monde doit être changé entièrement depuis mon départ...

Odette entrait, grande, mince dans son costume de drap sombre, le col entouré de fourrures, coiffée d’un large chapeau noir. Grave et posée elle s’avança, tendit la main à d’Estanger et s’assit rejetant seulement en arrière sa fourrure.

A l’apparition de l’enfant, le visage de la mère s’était fait lumineux.

--J’ai rappelé à Odette que vous étiez grands amis autrefois, et maintenant la mémoire lui en revient.

--C’est vrai, mademoiselle Odette?

--Oui, monsieur, c’est vrai.

--Et nous sommes amis comme dans le temps? demanda d’Estanger en souriant.

--Oui. Je me rappelle très bien la petite Yvonne quand elle est venue à notre arbre de Noël. J’ai dit à maman que je me souvenais de sa robe bleue avec un col de guipure.

L’évocation de l’enfant chérie dans cette toilette où ils l’avaient trouvée si belle fut presque au-dessus des forces du père: il mit la main devant ses yeux pour cacher les larmes qui y avaient jailli.

--Tu lui as fait mal, chérie, dit doucement madame Varèze.

--Oh! non, non, protesta d’Estanger; elle m’a fait au contraire un plaisir infini. Penser que quelqu’un se souvient encore de la robe bleue de mon Yvonne! Non, mademoiselle Odette, vous ne m’avez pas fait de mal; du bien, beaucoup de bien.

La jeune fille était émue aussi, et la transparence limpide de ses yeux devint humide; elle regardait avec une pitié étonnée cet homme que ses paroles avaient remué si profondément.

Madame Varèze dit:

--Allons, courage, ami; nous vous parlerons très souvent d’Yvonne.

D’Estanger résuma sa pensée:

--Ah! je suis bien heureux de vous avoir retrouvées.

--Nous devrions vous en vouloir de ne pas nous avoir cherchées, car enfin vous me connaissiez, vous saviez qu’on peut compter sur moi. Pour commencer à réparer, vous dînez avec nous mercredi prochain: mon père et deux ou trois amis, tout à fait l’intimité.

--Je ne dîne nulle part.

--Vous dînerez ici. On ne s’habille pas. Nous causerons, nous ferons un peu de musique; vous verrez, vous serez très content d’être venu.

Et il promit.

Il y a des instants où l’insaisissable passé semble parfois un rêve; tout ce qui le rappelait s’est effacé, a disparu totalement: sur le sol nivelé il ne reste rien de la maison; les bouleversements qui ont suivi empêchent même de retrouver la place où elle était, et l’esprit arrive à se demander si les choses dont la mémoire le torture ont existé.

D’Estanger, depuis le départ inattendu de Marguerite, avait connu cet état d’esprit. Il luttait parfois contre une horrible sensation d’irréalité: Marguerite, sa fille, les années d’autrefois, tout paraissait englouti, dévoré par une fatalité implacable.

La vue de madame Varèze et d’Odette, rendit au passé toute sa force: elles étaient, elles-mêmes, une partie de ce passé. Les années s’étaient écoulées, laissant madame Varèze à la même place, à peine touchée par leur passage, vivant de la même existence, se mouvant dans les mêmes pièces où Marguerite et lui s’étaient trouvés si souvent. Combien il eût été naturel de s’y trouver encore!

Il devait, il voulait ressusciter le passé, au moins en partie. La pensée qu’une fois déjà il avait brisé la vie de cette créature fidèle qui l’avait tant aimé, et que ce qu’il souhaitait avec tant de passion devait la bouleverser encore, ne l’arrêtait pas. Tout lui semblait secondaire; il lui fallait reprendre sa femme; il la reprendrait.

Il était plein de ces pensées en rentrant chez lui, le soir de ce jour, et ce fut d’un pas plus vif que de coutume qu’il traversa l’antichambre et ouvrit la porte de son cabinet de travail.

Une lampe l’y attendait, et à sa clarté il aperçut sur la table une longue boîte de bois léger. Avec un pressentiment joyeux il s’avança. L’écriture de l’adresse lui était inconnue; il souleva rapidement le couvercle: sur un lit de roses était posée une carte blanche, il s’en saisit et y lut, tracés en caractères familiers, ces deux mots: _Pour Yvonne._ Un flot d’amour presque insoutenable lui monta au cœur. Le désir effréné d’étreindre la mère et l’enfant adorées l’envahit comme une fièvre. Il s’assit, et ses lèvres amoureuses coururent sur les fleurs avec des baisers pressés et ardents.

XVII

Tristement dans leur salon d’hôtel, malgré les fleurs odorantes et l’embrasement triomphal de l’horizon, le docteur Lesquen et Marguerite voyaient mourir le jour. Pour la première fois depuis leur union ils connaissaient l’amertume qui suit les discussions douloureuses.

Sûre de vaincre comme toujours, sûre que Roger, dès qu’il saurait son désir, ne songerait qu’à le contenter, Marguerite, dans leur promenade matinale le long de la mer, avait parlé à son mari du sujet qui occupait ses pensées: il fallait obtenir l’annulation de son premier mariage à Rome; il fallait qu’ils puissent consacrer leur union à l’église. Elle s’exprimait avec animation, angoissée par la nature du sujet. Il la laissa dire sans l’interrompre; puis, tournant vers elle son visage plus triste et plus grave qu’elle ne l’avait jamais vu:

--Non, Marguerite, non; ce que tu proposes là ne se peut pas.

--Ne se peut pas? Et pourquoi, Roger?

--C’est impossible de toute façon; de plus, ma femme, je m’y refuse.

Il avait prononcé ces mots avec une énergie calme, et sa main affectueusement se posa sur la petite main qui le frôlait.

Elle balbutia, stupéfaite:

--Je ne comprends pas.

--Tu ne comprends pas, Marguerite, que je ne puis admettre qu’il manque quelque chose à notre mariage! Tu veux que nous allions mendier une délivrance imaginaire, que nous n’obtiendrons pas, du reste... Jamais je ne te permettrai de revenir sur le passé: le jour où tu m’as accepté pour ton mari, où je le suis devenu, le passé a été entièrement aboli, pour toi comme pour moi. Tu étais libre quand tu m’as épousé,--tu ne l’es plus.

Obéissant à la même impulsion, machinalement ils s’étaient arrêtés comme écrasés par un poids trop lourd; ils s’assirent sur un banc isolé en face de la mer mobile et murmurante.

--Je ne regrette pas ma liberté, dit Marguerite; mais pour Maxime plus tard, pour les enfants qui peuvent naître...

Lesquen enleva son chapeau et se passa deux ou trois fois la main sur le front. Elle crut qu’il faiblissait, et d’une voix douce, se penchant vers lui, caressante:

--Je le désire beaucoup, Roger.

Il la regarda quelques secondes sans parler, sondant ses yeux avec une intensité passionnée; puis, avec un emportement qu’il ne contenait qu’à grand’peine:

--Tu me tortures, Marguerite, tu n’as pas idée du mal que tu me fais! Si tu avais refusé de devenir ma femme parce que nous ne pouvions passer par l’église, j’aurais respecté tes scrupules, je t’aurais comprise, je me serais tu. Mais, librement, en pleine connaissance, tu as accédé aux seules conditions possibles de notre union, et maintenant que tu es ma femme, que notre fils existe, que je t’appartiens, que je t’ai tenue tant de fois dans mes bras, tu viens me parler d’une consécration nouvelle! Tu ne te sens donc pas ma femme... jusqu’à la mort?

Elle le vit si bouleversé que son cœur eut pitié:

--Je ne voulais pas te blesser, Roger, mais tu devrais te rendre compte qu’il m’est pénible de penser...

--De penser quoi?

--Que mon mariage à l’église subsiste toujours.

Elle ne comprit l’effet de ses paroles qu’à la pâleur mortelle qui couvrit le front de son mari. D’un geste violent il lui saisit les deux mains, et, d’une voix entrecoupée:

--Ne parlons plus de ce sujet. Viens, rentrons, allons chercher Maxime.

Et en silence ils avaient rebroussé chemin; lui, étourdi comme d’un coup de massue; elle, stupéfaite d’une résistance qu’elle n’avait même pas soupçonnée.

Heureusement, pour dissiper l’horrible gêne qui les étreignait, ils rencontrèrent presque immédiatement la nourrice et Maxime. L’enfant courut aussi rapidement que ses petites jambes le lui permettaient à la rencontre de son père et de sa mère. Le docteur l’enleva dans ses bras, mais le petit, étonné de ne pas voir sa mère se saisir de lui, tendit ses mains vers elle en les agitant. Lesquen, avec douceur, pencha l’enfant de façon qu’il pût atteindre au col de sa mère, qu’il entoura aussitôt, l’étouffant presque. Par une réaction de tout son être, elle l’embrassa avec passion; tendrement, son mari continuait à soutenir l’enfant, puis il le posa à terre. Alors le petit, d’un geste joyeux et fier, se saisit de la main de chacun d’eux, et, poussant des «hou! hou!» triomphants, demanda qu’on le fît courir. Et du même élan ils l’enlevèrent, courant avec lui.

Dans l’existence normale, le départ quotidien du docteur Lesquen aurait permis à Marguerite de réfléchir, de se calmer, d’envisager de sang-froid le passé et le présent; mais, dans leur mode de vie actuelle, son mari ne la quittant pas un moment, son irritation augmenta. Le voir calme en apparence comme d’habitude, quand il venait de s’opposer à une chose qu’elle souhaitait si ardemment, exaspérait sa nature impatiente. Comment ne comprenait-il pas que c’était un sentiment d’honneur envers lui qui la guidait? Comment ne devinait-il pas qu’elle voulait mettre tous les obstacles entre elle-même et les tentations possibles? Elle avait été la femme de l’autre, il le savait bien... Il ne réfléchissait pas qu’elle pouvait se dire encore sa femme, aussi longtemps que les liens qui les avaient unis ne seraient pas brisés. Roger était bon, il était généreux, elle voulait l’aimer, mais il ne fallait pas qu’il fût aveugle. L’ayant dominé jusque-là, elle croyait le connaître; la faiblesse amoureuse de son mari lui avait paru une souplesse inhérente à son caractère. Elle se le figurait facile à persuader parce que, toujours, il lui cédait; tandis que sous une douceur réelle venant du cœur, Lesquen cachait un côté autoritaire lentement développé, une intransigeance extrême: de bonne heure il avait accepté une rigoureuse vérité scientifique,--cette vérité il la servait de toutes ses forces, de toute son intelligence, et dans l’exercice de sa profession il ne tolérait aucun compromis; si l’on n’exécutait pas ses ordonnances, il renonçait immédiatement: l’appel était la confiance, la confiance était l’obéissance, il ne sortait pas de là. Et de même dans sa vie intime: Marguerite, en l’épousant, lui avait donné un témoignage insigne de sa foi en lui; il s’en croyait digne et avait accepté la charge de guider sa vie. Dans les menus détails, dans toutes les questions secondaires, la volonté de sa femme devenait la sienne; mais il ne pouvait lui permettre de s’égarer. L’intangibilité de leur mariage était la pierre angulaire de l’édifice de leur bonheur; à aucune condition il ne souffrirait que Marguerite pût en contester la solidité. Quoique incroyant aux dogmes précis, son âme était religieusement scrupuleuse: la famille lui paraissait l’arche sainte donnée à l’homme pour son repos et sa consolation. Il adorait Marguerite en amant, mais il l’aimait aussi en maître; Marguerite était faible, c’était à lui d’être fort. Contre l’irritabilité, l’humeur, il opposerait une patience sans bornes; les troubles de cette petite âme de femme lui inspiraient une compassion profonde. Il ne voulut rien dire de plus ce soir-là.

Il s’assit devant le bureau placé près d’une des fenêtres, des lettres entassées devant lui. Marguerite, sans lire, sans travailler, demeurait rêveuse; dans le silence de son cœur, elle entendait la voix d’Albert: cette voix et celle d’Yvonne, semblaient l’appeler.

Tout à coup elle se leva et dit à Roger:

--Je vais chez la fleuriste et j’entrerai peut-être à l’église.

--Très bien; j’ai une foule de lettres à écrire, je ne bouge pas.

Il avait senti dans l’intonation de la voix de Marguerite qu’elle voulait sortir seule; quand, un moment après, traversant le jardin qui séparait l’hôtel de la Promenade, elle reparut en bas, les yeux du mari la suivirent avec une tristesse infinie. Distinctement, il eut la vision de la lutte prochaine, mais il se jura de défendre sa femme, de la garder ou de mourir.

Et elle, pleine d’amour et d’angoisse, allait chercher des fleurs pour les envoyer à sa petite fille morte.

XVIII

Le mercredi fixé, d’Estanger arriva le premier. Attentive toujours, madame Varèze fut frappée de l’espèce d’allégement qui se manifestait dans son expression.

--Vous avez meilleure mine, ami, dit-elle avec cordialité.

--Oui, je vous remercie, je suis mieux; votre accueil m’a fait du bien.

--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi! Odette vient à l’instant; elle s’occupe à ranger ses dernières estampes, car elle suit les traces de Père, elle est collectionneuse enragée.

--Mais, dit d’Estanger en s’asseyant près de madame Varèze, savez-vous que vous me faites peur d’aimer si follement votre fille?

--Peur? Et pourquoi?

--Qu’est-ce que vous deviendrez quand elle se mariera?

--C’est tout prévu, je continuerai de l’aimer. Puis, elle ne se mariera pas encore.

--Quel âge a-t-elle?

--Seize ans.

--Et vous, vous avez seize ans aussi? dit-il en la regardant attentivement.

Elle eut un joli éclat de rire.

--Non; j’en ai trente-quatre révolus.

Délicieusement habillée d’une robe de velours gris, coiffée avec art, le visage poudré, elle paraissait vraiment toute jeune aux lumières.

--Et vous êtes toujours dans les mêmes idées qu’autrefois?

--Oh! oui, plus que jamais.

Odette parut, suivie de son grand-père. Elle semblait une statue de la Jeunesse. Admirablement parée de l’auréole épaisse de ses cheveux bruns relevés très haut et la grandissant encore, elle s’excusa en termes choisis, parlant un peu lentement, de n’avoir pas été là pour recevoir d’Estanger; son grand-père, en même temps, accueillait plus bruyamment l’invité de sa fille.

M. Despasse était le meilleur homme du monde, uniquement occupé d’enrichir sa collection d’estampes, qui était merveilleuse. Veuf depuis longtemps, il était un peu coureur et, sous ce point de vue, donnait quelque souci à sa fille qui, occultement, le surveillait.

Depuis son veuvage, madame Varèze aurait désiré qu’il vécût avec elle, mais, jaloux de sa liberté, il s’en défendait encore, comprenant cependant qu’un jour il succomberait. Il y était résigné, reculant seulement l’échéance.

La demie de sept heures sonna, et aussitôt coup sur coup arrivèrent les autres invités de madame Varèze. D’abord un ménage ayant déjà passé la jeunesse: le mari, fatigué, silencieux et doux, professeur au Collège de France; la femme, charmante sous des cheveux blancs, avec un visage délicat et résolu que le temps avait pâli d’une patine très douce, les yeux brillants d’intelligence. Madame Varèze l’accueillit avec des exclamations de tendresse; malgré les vingt ans qui les séparaient, madame Bloye était une de ses meilleures amies, dont elle adorait l’esprit, la fermeté de caractère, la sécurité de relations. Odette partageait l’enthousiasme de sa mère, et pendant quelques minutes ce fut un échange de paroles tendres et affectueuses.

--Vous me gâtez, dit enfin madame Bloye, mais j’aime à être gâtée. N’est-ce pas, monsieur Despasse, que j’ai raison?

--Tout à fait, madame.

On lui présenta d’Estanger: tout aussitôt elle lui tendit la main, et comme son nom ne lui rappelait rien, elle dit simplement:

--Je suis toujours heureuse de connaître les amis de madame Varèze.

--Et celui-là est un très, très ancien ami. Il nous a abandonnés depuis cinq ans, il a été en Égypte. Parlez, cher, de l’Égypte avec madame Bloye, elle la connaît aussi bien que vous; du reste elle sait tout.

Avec une vivacité joyeuse, madame Varèze se retourna pour recevoir les deux hommes qui entraient. Rapidement elle fit les présentations.

--Monsieur Lescale, un peintre de grand avenir; le docteur Thoury, dont vous connaissez l’illustration... Monsieur d’Estanger, notre ami de tout temps.

Déjà les portes de la salle à manger étaient ouvertes, le dîner commença.

La table de madame Varèze était mise avec une élégance raffinée; Odette et elle prenaient à ces sortes de soins un plaisir délicat; il y avait dans le caractère de madame Varèze un désir presque morbide de plaire à ceux qu’elle aimait: procurer à ses convives une sensation agréable, les voir trouver plaisir aux frais qu’elle avait faits pour eux et apprécier ses intentions gracieuses, lui donnait une vraie joie. La pensée d’avoir d’Estanger, l’ami d’autrefois, à dîner, celle de lui faire oublier un moment sa tristesse, avaient stimulé en elle une sorte de coquetterie.

La table était couverte d’un chemin de toile fine tout ajouré de dentelles anciennes; au centre se dressait une statuette de vieil ivoire représentant l’Amour enfant; partant du socle s’élançaient, en rayons de fines palmes, des verdures délicates entremêlées de roses du Midi; d’élégantes pièces d’argenterie, des verres phosphorescents à force de transparence, une porcelaine d’un blanc immaculé, donnaient au couvert l’aspect le plus riant. La lumière électrique, toute rosée, tombait du plafond, douce et atténuée. Sur la servante de vieux chêne sombre, les napperons garnis de dentelle et l’argenterie brillante se détachaient en une note claire.

Dès qu’on se fut assis, elle avança vers d’Estanger, qu’elle avait mis à sa gauche, le menu, en lui disant: